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Brèves littéraires
MayB : La Muette de l’East End
 Publié le 03/05/26  -  2 commentaires  -  3358 caractères  -  3 lectures    Autres textes du même auteur

C’est l’histoire d’une gamine qui se fait bouffer le gosier par le silence dans un Londres dégueulasse, jusqu’à ce qu’elle pige que ses mains peuvent distribuer des tartes sans avoir besoin de jacter.


La Muette de l’East End


Londres, la suie, la crasse. Un coin de merde où tu peux remplir ton encrier en grattant le trottoir. Amy était là, coincée dans un bloc de mutisme. Raide. Sa voix s’était barrée un matin de gel sur les docks. Jamais revenue.


Le quartier était plein d’abrutis. Des types qui passaient le dimanche à tondre leur pelouse au ciseau pour que rien ne dépasse. Amy les regardait et se demandait s'ils faisaient pareil avec les poils de leur nombril une fois rentrés chez eux. Si ces maniaques sortaient la pince à épiler pour que leur bide de pochetron soit aussi propre qu'un green de golf.


On l’appelait « La Petite Muette ». Des enculés la bousculaient dans les ruelles qui puaient l’urine acide et le vieux métal mouillé, lui balançant des canettes de bière vides ou des fonds de paquets de chips. Au collège, ça ricanait :


— Elle s’est étouffée avec sa propre langue, la débile.


À l'intérieur, Amy bouillait. Elle avait ce poison de plomb dans les veines. C’est ce qui arrive quand t’as pas les mots pour envoyer paître les crétins. Alors elle s’était tirée dans sa tête, loin au-dessus des cheminées d’usines.


Puis c’est devenu carrément moche. Une barre dans le cou. Des aiguilles rouillées dans la gorge. Un démon invisible lui tricotait des nœuds de fer autour des cordes vocales toutes les nuits. Ses vieux, paumés, ont ramené trois charlatans : un Hibou-Docteur, un Corbeau-Chirurgien et une Marmotte-Apothicaire.


Le Hibou a fait son malin :


— C’est dans ta tête. Pas de voix, pas de douleur.


Le Corbeau a ricané :


— Elle fait son cinéma. Filez-lui du vinaigre et qu’elle dégage.


La Marmotte n’a même pas ouvert un œil. Elle a pioncé, s’est réveillée pour encaisser le chèque et a refilé une tisane périmée. Des génies, putain.


Un soir, Amy était sur les quais, face à la flotte dégueulasse de la Tamise. Lazlo a atterri à côté d’elle. Un vieux héron déplumé avec des lunettes de traviole.


— Arrête de tirer cette tronche, gamine ! il a craqueté.


Amy lui a montré sa gorge, les yeux rouges. Elle voulait hurler qu’elle en avait plein le cul des types qui parlent pour rien dire.


— Écoute-moi. Ces élancements, c’est tes mots qui cognent. Ils sont à l'étroit. On t’a piqué ta voix ? Grand bien leur fasse. On ne verrouille pas ce qu’on a dans le ventre. Arrête de chercher les sons et cherche la parole qui reste.


Amy a pigé. Elle a arrêté de forcer. Sa colère est devenue une sève. Puisque ses lèvres étaient verrouillées, ses mains allaient faire le sale boulot. Ses doigts se sont mis à griffer l'air, à dessiner ce que personne n'osait dire. Les orphelins de l'East End s’arrêtaient pour regarder ça. Son silence n'était plus une cage, c'était une forteresse.


Un jour, elle a croisé un petit gars seul dans la suie. Elle n’a pas dit : « Salut ! » Elle lui a pris la main, l’a fixé au fond du crâne, et c’était réglé. On s’est compris.


Amy n’était plus l’esclave de personne. Elle ne l’ouvrait pas, mais son silence faisait plus de bordel que la foule à Fleet Street. Elle parlait enfin la seule langue qui compte : celle qui te percute le cœur sans passer par la bouche.


Allez faire un tour près des docks si vous me croyez pas. Si vous n'avez pas trop de merde dans les yeux, vous verrez peut-être encore son ombre là où le bitume colle aux pompes et où le ciel a la couleur d'un vieux cendar.


 
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   Donaldo75   
26/4/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Du rock'n roll. Une narration par à coups. Une ambiance poisseuse parfois, un décorum sale, du brut de décoffrage souvent. Ce n'est pas commun dans cette catégorie des brèves littéraires depuis qu'elle a été créée. Le récit est tonal et pour une fois la faible densité sur la page ne lui porte pas préjudice vu que les à-coups servent de rythme narratif. C'est une manière de raconter, ça passe ou ça casse.

Pour moi, c'est passé.
Nickel.
Dès la première phrase.

Bravo !

   Lariviere   
29/4/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour,

J'ai beaucoup aimé cette brève.

Je l'ai trouvé d'une grande férocité sur fond et forme. Le ton, l'axe de traitement et le propos sont "violent", contiennent une rage indéniable, une vision sans concession. L'écriture et la construction qui contiennent beaucoup de force d'évocations dans les descriptions collent au propos, lui donne une grande densité par les images poisseuses, glauques et par la réflexion développée dans la narration, en s'autorisant parfois quelques éléments frôlant la poésie. Le rythme des phrases, court et tranchant, renforce encore cette force d'expression et l'impact de lecture. Bref, un très bon texte pour moi, d'une tonalité rare dans sa férocité "maitrisée". J'ai beaucoup aimé.

Merci pour cette lecture et bonne continuation !


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