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Humour/Détente
Roxanne : Il y a…
 Publié le 30/04/26  -  2 commentaires  -  4913 caractères  -  3 lectures    Autres textes du même auteur

Ère du Cénozoïque, une après-midi du Miocène, grotte des Australopivores.

Assise sur un promontoire rocheux, le regard englobant la vallée, « Fille », jeune mammifère préhistorique, semble perdue dans ses pensées.


Il y a…


« Il y a » ! Ça, c’est indubitable. Il ne peut pas ne pas y avoir puisque de fait, « il y a ». S’il n’y avait pas, ça ne se saurait pas et il n’y aurait toujours rien, quoi qu’en disent certaines religions. Et s’il y a, c’est qu’il y a eu et qu’il y aura, sans quoi cela revient à ce qu’il n’y ait jamais eu. À quoi cela aurait-il servi qu’il y ait, s’il n’y avait plus ! C’est donc nécessairement qu’il y a. Et si cela est nécessaire, cela ne saurait ne pas être. Ainsi, ce qui n'est plus n'a d'une certaine façon jamais été. Et si Sagrate était resté coincé au fond de sa grotte, ses idées, pures émanations de son esprit n'auraient pas plus existé que les représentations sensibles à partir desquelles elles ont été imaginées.

Il est donc nécessaire qu’il y ait. D’une nécessité précédant toute volonté. De cette nécessité qui pousse les artistes à créer et sans quoi tout ce que produisent les Homininés n’est que brouhaha dans le silence sidéral. Cette nécessité pour les animaux d’être aux aguets, cette nécessité des plantes à croître coûte que coûte et à la vie d’une manière générale de prendre les formes les plus incroyables pour s’adapter, se développer et se reproduire. Une nécessité d’avant même la volonté de vouloir. L’élan même de toute possibilité qui fait qu’il ne peut qu’y avoir et que tout ce qui n’est plus n’y participait pas.


– Fille ! À table !!!

– …


Mais qu’est-ce qu’« il y a » ? La possibilité même d’y trouver « quelque chose » ? Cette catégorie à la Kant n’est qu’une pure idée sagratique. Il y a quelque chose qui est, était et sera. Du temps ? Je ne sais pas ce que c’est. De l’être ??? De l’être, c’est-à-dire ? des cailloux, des nuages… ?


– Fille ! À taaaaable !!!


… Mère, oui, même si cela ne durera pas toujours mais ce qui « est » perdure en se reproduisant et en se transformant. C’est ça « quelque chose » ! C’est l’eau de la mer dont la couleur dépend du ciel et de la forme du contenant qui la porte tout comme son état dépend de la température de l’air. Cet élan de la chose en transformation constante avec l’ensemble des choses qui l’entourent. Un élan vers l’avant, une impulsion dans l’informe, le pouls d’un cœur qui bat, toujours originel et répété, toujours unique mais à chaque fois différent, auquel on ne peut que s’abandonner. Il ne s’agit pas de décider si l’on veut y participer…


– À ta-bleu !!! C’est maintenant que l’on mange, tu ne viendras pas te plaindre s’il ne reste rien !

– J’arrive !…


… ll faut s’y adonner avec Foi. Cette nécessité annonce la présence de ce quelque chose dans ce qu'il a d'inéluctable. Elle s'annonce elle-même, d’une impulsion, sans intermédiaires, sans prédictions ou déductions. Elle est le verbe énoncé par le démiurge sans démiurge et donc sans verbe car précédant toute parole, toute pensée. Elle n'est pas le résultat d'un processus à l'origine de son émergence auquel il faudrait adhérer. Elle ne demande qu’une Foi, une vraie Foi, sans raisons ni causes, aveugle, totale…


– Fille ! Alors !?

– Voilà ! Voilà !

– Encore dans les nuages !?

– Qu'est-ce qu'on mange ?

– Tiens ! Prends le tibia là-bas et va le rogner plus loin, tu mets ta queue dans le plat…


S'accroupissant à proximité, Fille pose son tibia en travers de ses cuisses sans même mordre dedans et repart dans ses réflexions.


… Cette présence nécessaire ne saurait ne pas être pensée. Pour être, elle doit être pensée. Mais qu'il s'agisse d'un « Je pense donc je le pense » comme le disait Descroutes sans se rendre compte de la tautologie de son énoncé ou d'un « Je suis donc je pense » comme on serait tenté de lui répondre, qui de l'œuf ou de la poule vais-je gober en premier ? Le résultat est le même ! La pensée de l'être ne s'exprime pas à travers la contingence des tentatives de l'esprit d'en appréhender sa « vérité » ou sa « réalité ». Il y aura toujours un écart entre ce que les êtres, contingents et existants, parviennent à en appréhender et en décrire. La pensée hindoue nous présente la connaissance comme une bougie allumée au cœur de la nuit. Mais cette oasis ne représente qu’une petite partie du monde perçu. Et si le sage dit de la lumière qu'elle éclaire le chemin, en fait, elle ne met en relief que les obstacles sur lesquels le disciple risque de se heurter et…


Alors que le reste de la troupe se retire à l'écart pour digérer, Mère, d'un regard en coin lui fait part de son agacement.


– Arrête un peu de ruminer et puis c’est la dernière arrivée qui débarrasse.

– Il ne reste pas des doigts ?

– Non ! Il n’y a plus que des os, va les chercher là-bas près du crâne !


Mais au lieu de se lever, Fille se tourne à nouveau vers l'horizon.


… Mais quelle pensée nécessaire est possible alors ?


Mère la houspille une dernière fois.


– Allez ! Ouste ! File aux os, Fille !


__________________________________________

Ce texte a été publié avec des mots protégés par PTS.


 
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   Donaldo75   
24/4/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Autant le dire tout de go, j'ai trouvé cette histoire truculente. Le décalage m'a énormément plu. Il y a de la déconne en barre dans ce texte. Et vu que je ne suis pas du genre à chipoter sur les détails où la cohérence se dispute des morceaux de synapse avec la réalité scientifique, vu que la fiction c'est justement imaginer autre chose, j'en redemande encore et encore et toujours plus. Le texte est gravement bien écrit, que ce soit dans le jeu de miroir entre les pensées philosophiques de la Fille et les parties dialoguées, dans un délire temporel où l'ère géologique précisée dans l'exergue donne juste une indication de décor, ou dans le contenu desdites pensées philosophiques qui tangentent la tendance française à couper les cheveux en mille vingt quatre avant de tondre le out. J'imaginerai presque la scène avec un long gars à lunettes d'écailles et à tête d'ampoule baignant dans une marmite où Fille et sa famille mélangeraient des feuilles et des champignons en brassant le tout avec une large spatule en bois tout en disant "miam miam". Je suis bien rentré dans cette histoire, me semble-t-il.

Bravo !

   Lariviere   
24/4/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour,

J'ai beaucoup aimé cette nouvelle !

Déjà, je commencerais en disant que je trouve que la catégorie humour/détente est la plus difficile. Le ressort comique, c'est toujours périlleux, difficile à prévoir sur l'auditoire et question de dosage subtil, parfois. Pour toutes ces raisons, le rendu humoristique est délicat, surtout à l'écrit.

Ici, c'est très réussi. Donc comme pour moi c'est une gageure, je dis déjà bravo à l'auteur.

Ce texte est malicieux. Il y a un humour, assez fin, complètement décalé, parfois même à la Raymond Devos. Ca se ressent pour moi dans le paragraphe d'entame où l'auteur joue avec les mots et les sens sémantique, dans un exercice qui allie humour absurde et intellect. L'humour ensuite se poursuit avec cette petite "fille" qui subit malgré les temps reculés la même pression sociale familiale que nos jeunes contemporains. Ici le style est plus "hanna barbera" et famille "Pierrafeu". Le parallèle est truculent.

Enfin, tout au long de la nouvelle, en plus de l'humour, il y a en filigrane une réflexion assez érudite et profonde qui m'a bien plus également et qui paradoxalement ne se prend pas au sérieux... Ca donne un petit coté prise de recul même sur la cogitation philosophique qui est vraiment sympa et drôle.

Sur l'écriture, rien à redire. C'est fluide, clair, léger, et ca permet de dérouler agréablement les éléments (comique ou réflexif) du récit.

Bon, petit chipotage digne du schtroumf à lunettes pour finir, au risque de passer pour un binoclard insupportable et un rabat-joie rationaliste encore plus coupeur de cheveux en quatre qu'un garçon coiffeur : un homininé du miocène, donc probablement un australopithèque ou même son prédécesseur, ne devait pas manger beaucoup de viande (ou pas du tout), les scènes du repas un peu cannibale sont donc assez anachroniques, mais participent bien sur à l'effet comique voulu par l'auteur...

parenthèse sérieuse d'un passionné de paléontologie refermée ;)

Je précise quand même qu'en aucun cas ce détail préhistorique n'est rentré en compte dans mon appréciation du récit !

Merci pour cette lecture et bonne continuation !


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