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Réflexions/Dissertations
GLOEL : Le miroir de papier
 Publié le 27/04/26  -  3 commentaires  -  5674 caractères  -  6 lectures    Autres textes du même auteur

Variation 3. Réflexion sur le labyrinthe de l'écriture.


Le miroir de papier


La feuille A4, d’un blanc immaculé, trônait au centre de la table, en parfait équilibre, comme si elle réclamait une réponse immédiate. Je l’avais déplacée maintes fois, cherchant à corriger les légères irrégularités de la fibre, comme si la moindre ondulation du papier risquait de dévier l’issue des mots à venir. Mes doigts effleuraient cette plaine vide, tentant d’y imposer un ordre précaire.


Le stylo, mélange de métal, plastique et d’encre, pesait d’un poids qui dépassait le simple matériel ; en lui résidaient tous les livres jamais écrits, mais aussi mes doutes et mes peurs. À chaque fois que la pointe se rapprochait de la page, je reculais. L’acte de commencer m’obligeait à choisir une réalité parmi l’infinité des possibles.


Ma main demeurait suspendue dans cet instant cyclique où tout restait encore réversible. Je n’étais pas l’auteur de cette écriture, mais un témoin en attente que le temps prenne sa décision. Le premier mot m’échappait, me refusant l’accès à ma propre mémoire.


Je compris alors combien mon obsession à lisser le papier était futile. Ce n’était pas moi qui façonnais la page, mais elle qui, par sa blancheur immobile, réclamait ma disparition. L’encre, une fois déposée, ne marquerait pas mon passage, mais effacerait mon existence. Écrire n’était pas un acte de volonté, mais une soumission à l’inévitable.


Dans le reflet de ce miroir de cellulose, l’espace blanc ne se déchirait plus ; il se transformait peu à peu en un puits vertigineux, sans fond, où se déployaient, à chaque regard, des reflets infinis, des mondes qui échappaient à toute portée.

Je vis d’autres mains, en d’autres temps, saisir le même stylo avec la même hésitation.


Je n’étais qu’une répétition, un rouage de ceux qui croient inventer ce qui figure déjà dans la bibliothèque universelle. Ma main n'était plus la mienne ; elle exécutait une tâche de transcription pour celui qui, de l’autre côté du miroir, m’avait déjà codifié.


Chaque geste de ma main, chaque pensée semblait ajouter une dimension à cette cavité infinie, m’entraînant toujours plus loin, toujours plus profondément dans l’incertitude.

Que penserait Borges face à ce labyrinthe sans issue ?


L’idée d’un monde qui se divise sans fin, chaque choix créant un nouveau monde, se superposant à l’autre, tous existant simultanément, tous également vrais, tous en attente d’être écrits ou oubliés. Un chemin de labyrinthes sans fin où, à chaque pas, une multitude de nouvelles directions s’ouvrent, échappant à notre contrôle, dans une bifurcation infinie.


Il aurait vu dans ce vertige créatif, dans cette multitude de possibles, non pas une simple perte de contrôle, mais un reflet du temps fracturé, du présent éternellement indécis. Il aurait sans doute souri à l’idée qu’il n’y a pas de vrai début ni de fin à l’écriture, mais seulement des intersections infinies, des déviations du destin, où chaque mot ne mène jamais à une vérité unique, mais à une multitude de vérités, toujours réinventées.


Le labyrinthe où je me trouvais n’était pas une défaite. Il était, à l’image de l’écriture elle-même, une célébration de l’impossible — un voyage dans l’inconnu où l’on n’avance jamais vraiment, où chaque pas n’est qu’une révélation d’autres possibilités, un paradoxe constant de l’infini se déployant à chaque mouvement.


Je redoute sincèrement le vide qui s’ouvre devant moi, le vertige de la page vierge, celui de la création. Je crains d’être aspiré par mes propres pensées profanes, vers Uqbar, cette région où la reproduction du réel est proscrite, et où seul ce qui est écrit existe. À tout instant, je pourrais tomber entre deux reflets, dans cet « interstice du temps » où le sens vacille et où l’on devient étranger à son propre monde. Vais-je enfin retrouver Borges, perdu dans cette multitude d’intervalles ?


L’effroi de la création me paralysait. J’allais atteindre les frontières de l’imaginable. L’envie de mettre en scène mes pensées l’emportait sur toutes mes peurs. Tel un hiérarque, il me fallait absolument donner vie à des idées et des personnages surgissant de ces « entre-espaces », tantôt d’obscurité, tantôt de lumière, les faire interagir comme des pantins, inventer leurs humeurs, leurs désirs intimes et leurs perversités.


Mille commencements possibles, versions infinies et variées, des héros en ébauche qui luttaient pour se libérer, des paroles confuses peinant à s’exprimer, des mots justes, prêts à façonner la réalité.


Pourtant, mon stylo résistait, toujours aussi hésitant, tandis que ma page conservait sa blancheur vierge, presque honteuse de son immaculée innocence.


Le vertige persistait. La frayeur s’était métamorphosée. Ne pas réussir à décrire de manière parfaite l’imperfection d’un banal vécu, à relier ces mots pour créer un fil de vie et m’échapper du moindre recoin du labyrinthe. La virginité du papier interdisait toute médiocrité au simulacre, tout retour en arrière, quand l’imagination devient mensonge et trahison.


Et si un lecteur attentif devait se reconnaître dans ce miroir, y découvrir sa propre existence, sa propre réalité, sa foi, ses émotions sincères ?


Le vertige restait aussi abyssal… Pourtant, l’appel se faisait toujours plus pressant. Quel serait ce premier mot qui ne trahirait jamais ma pensée ?


Je posai enfin la pointe sur la surface. Le contact fut froid, presque minéral. Je ne traçai pas le mot que j’avais imaginé, mais celui que le miroir m’imposait.


À l’instant où la première lettre grimaça sur le blanc, je sus que l’image dans le miroir venait de s’effacer, me laissant seul face à une vérité dont je n’étais déjà plus le maître.


« La feuille de format A4… »


 
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   Donaldo75   
24/4/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour, j'aime bien la réflexion instillée par ce texte. Il ne disserte pas dans le vide à remplir d'un gaz inerte une réflexion aux molécules fatiguées de tenter de remplir l'espace. Je dis ça parce que c'est un peu le risque de la catégorie. C'est même aussi pas mal rencontré dans des œuvres dites de fiction mais qui tournent autour d'un nombril stylistique pas franchement esthétique. Ici, la pensée domine sans pour autant écraser le sujet. Elle conserve une part littéraire, ne met pas en avant le philosophe à la longue crinière cendrée assis à son bureau rempli de livres. C'est un plaisir de lire cette écriture. Un petit bémol: minimiser les retours à la ligne donnerait plus de force au texte, je pense.

Merci pour la réflexion. J'aime bien la fin également.

   Cyrill   
24/4/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime un peu
Bonjour,
J’ai assez bien aimé ce texte pour les circonvolutions réflexives qu’il propose. Une mise en abyme de l’écriture, voilà qui titille mon intérêt.
La feuille A4 semble vouloir être sacralisée, avec un rapport physique au papier et au stylo, qui portent le poids symbolique de l’acte d’écrire. Encore que l’écran et le clavier me sembleraient mieux convenir par les temps qui courent, et ce simple choix d’auteur va sans doute grever mon impression de lecture. Que deviendraient certaines images comme « le miroir de cellulose », l’« ondulation du papier » - ces choses concrètes, cette matière - en numérique ?
Mon attention, d’autre part, se relâche un peu au fur et à mesure de la montée en abstraction. Avec les faisceaux d’idées (infini, temps fracturé, multiplicité des mondes, etc.) - chaque paragraphe introduisant une nouvelle couche conceptuelle - le « je » a tendance à s’effacer même si les émotions sont formulées.
Retour au concret avec « La feuille de format A4… » : la boucle est bouclée, ironiquement, mais en attendant il me manque d’avoir senti vivre dans ses tripes ce narrateur aux prises avec sa pusillanimité. Je sors de ma lecture avec la sensation frustrante d’être resté à la surface de la peau.

   Lariviere   
24/4/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour,

J'ai bien aimé cette courte nouvelle.

C'est un texte intéressant, réflexif. Il prolonge un peu le sujet archi traité de la page blanche, en faisant résonner les réflexions de l'écrivain dans un champ métaphysique plutôt bien mené et qui ne fait ni forcé, ni artificiel. J'ai aimé les références à Borges. Je trouve que c'est très à propos.

En première lecture, j'avais été peu déçu par ce qui m'avait semblé être un effet un peu linéaire, atone de la réflexion et par la fin que je trouvait un peu abrupte, mais en relisant, je n'ai pas du tout retrouvé ces impressions négatives. Tout me parait équilibré. Sur l'écriture, rien à redire. Elle est assez neutre dans le style, mais la construction est fluide et elle colle très bien au propos, dans le sens qu'elle décrit parfaitement les pensées et "digressions" du personnage.

Merci pour cette lecture et bonne continuation !


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