Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Réflexions/Dissertations
Evarista : L'âme
 Publié le 22/07/16  -  8 commentaires  -  6516 caractères  -  88 lectures    Autres textes du même auteur

Les deux caractères parlent des gens qui n'ont pas d'âme.


L'âme


Il y a quelques années, à Taipei, vivaient deux femmes. L’une n’avait pas atteint les trente ans, tandis que l’autre venait de fêter son quarantième anniversaire. Mais cette information n’a au fond que peu d’importance car, lorsqu’on parle de choses profondes et vraiment essentielles – par exemple de l’Univers – alors le temps n’existe pas dans ce genre de mesures.


Ces deux femmes étaient colocataires et un large corridor, ou un aquarium aux vitres salies par des algues vertes, séparait leur chambre. Accolée à l’aquarium, on trouvait une bibliothèque, remplie de livres de voyages poussiéreux et de verres à vin graisseux et rarement utilisés. Ces derniers reposaient dans des cartons ouverts, accueillant aisément la saleté et la pollution de la ville.


Les quelques poissons qui vivaient dans l’aquarium étaient petits et mal en point, car personne ne prenait trop le temps de leur parler. Mais les animaux continuaient à y vivoter et à s’y reproduire.


Le soir, il arrivait souvent aux deux femmes de s’asseoir autour de la table ronde du couloir. Comme beaucoup de tables chinoises traditionnelles, sur celle du couloir, reposait un plateau tournant. En son centre, un grand bol en métal fin et scintillant débordait de ces affaires inclassables, qui n’appartenaient à personne et qu’on ne savait pas où mettre. Ainsi, était-ce là, autour de cette table, qu’elles buvaient – lors de leurs longues soirées – un verre ou deux d’alcool, en grignotant le plus généralement des animaux de mer séchés.

Ce qu’elles aimaient par-dessus tout, c’était de parler des gens qui n’avaient pas d’âme. Lorsqu’elles étaient un peu ivres, elles en venaient facilement à dire : « Ces gens-là n’ont pas d’âme. Ils sont comme des robots. » « Celui-ci n’a pas d’intérieur, il ressemble à une photo. » Ni l’une, ni l’autre ne savaient exactement ce que c’était que l’âme, mais d’un commun accord, elles pouvaient dire qui n’en avait pas. D’ailleurs, avait remarqué l’une d’entre elles, celui qui voulait désigner l’âme avec des mots, prouvait alors qu’il n’en avait pas – l’expliciter pour qu’elle existe, c’est bien là le signe de ceux qui en sont démunis et qui ne peuvent pas la trouver au fond de soi.


La plus jeune d’entre elles ne pouvait se souvenir la première fois qu’elle avait entendu le mot « âme ». Mais elle se souvenait de ce premier jour des vacances scolaires, où pour la première fois elle avait pris l’initiative de lire toute seule un roman. Il y était question d’un garçon de dix ans qui se retrouve tout seul après un naufrage, sur une île déserte. Cette situation délicate le pousse à trouver des moyens pour y vivre et s’y nourrir.


Le livre en question l’avait tellement émue et stimulée – qui n’a jamais eu l’impression de se trouver sur une île déserte ? – qu’elle avait passé la semaine restante à lire le dictionnaire. Et à apprendre de nouveaux mots. Au cours de cette semaine intense de recherche, durant laquelle elle se noyait la tête dans cette grande encyclopédie, sans même s’en rendre compte, peut-être alors était-elle tombée sur le mot « âme ». En tout cas, quelques années plus tard, elle avait composé une lettre incendiaire à son enseignante de français, où apparaissait la phrase suivante : « Vous n’avez pas d’âme. » En tout cas, il semblait évident que la plus jeune avait rapidement compris ce que c’était l’âme. Et surtout combien c’était une affaire sérieuse.


La plus âgée d’entre elles racontait ses sentiments sur les politiciens de son pays ; certains d’entre eux avaient subi des opérations chirurgicales, on leur avait limé les os de la mâchoire, pour qu’ils soient plus beaux. Car malgré tout ce qu’il est dit et redit, on fait plus facilement confiance aux personnes qui sont présentables et dont le visage est normal – et moyen. Mais elle pestait contre cette manière de faire ; le rôle de président, bien que représentatif, consistait avant tout à s’occuper de son peuple. Qui s’occupait des réformes scolaires et du système des retraites, pendant qu’on limait la mâchoire du président ? Décidément, son président n’avait pas d’âme.


Un soir, au cours d’une de ces conversations du couloir, un autre colocataire – car il se trouve que l’appartement était également habité par trois hommes, tous au caractère très différent et à bien des égards complémentaire – fit son apparition. Il était allemand et portait une barbe brune, au-dessus d’une peau basanée bien que rosée. Son corps musclé semblait en dire beaucoup sur ses goûts, alimentaires et culturels – aussi, il ne faut pas trop en discuter ici. On ne pouvait pas dire qu’il y avait du gras sur sa poitrine, pourtant il semblait qu’en grattant, on aurait pu y trouver des réserves de bœuf haché – il engloutissait souvent des lasagnes surgelées. Les deux femmes avaient déjà avalé deux verres ce soir-là et en étaient venues sur la question des âmes. Par courtoisie cependant, elles lui offrirent un verre de whisky. L’Allemand le sirota en s’asseyant sur le vieux canapé du corridor, fait de cuir blanc, et lorsqu’il fut suffisamment à l’aise, il y étendit ses pieds. Il raconta alors ses déboires, ses problèmes d’ambitions et sa peur de devenir un employé.


Sapristi, il ne voulait pas passer sa vie devant un ordinateur : « Je ne veux pas aligner mes journées, assis devant un tableau Excel. »


Au cours de la soirée, le mot « Excel » apparut plusieurs fois. Puisque l’Allemand semblait sincère, et qu’il n’y a rien de plus agréable que de soutenir quelqu’un de sincère, tous trois pestèrent contre les métiers modernes, qui contraignaient le corps humain à fonctionner comme celui d’un robot. Sans prendre la peine d’écouter les besoins humains les plus sincères : par exemple faire de la luge, ramasser des tomates ou danser au clair de lune. Les tableaux Excel avaient déraciné les hommes de leurs envies. Comme la vie moderne se vidait de son sens, devant les tableaux Excel ! Qu’est-ce qui pouvait encore pousser les gens à remplir des tableaux Excel ? Ne valait-il pas mieux mourir de faim ?


Lorsqu’on versa la dernière goutte de whisky dans un verre, on finit par conclure qu’Excel avait tué les hommes. Et qu’il ne valait plus la peine de construire un robot à l’image des hommes, puisque de toute façon, on avait construit plein d’hommes à l’image de la machine.


Ce soir-là, la bouteille de whisky fut complètement vidée. Et tout le monde s’endormit paisiblement.

Après tout, songea le lendemain la plus âgée d’entre elles, on pouvait remplacer le mot âme par le mot Excel.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   plumette   
28/6/2016
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'aime beaucoup ce texte parce qu'il me dépayse alors que le sujet traité est universel.
il commence un peu comme un conte avec ce "il y a quelques années, à Tapeï, vivaient deux femmes".
Le narrateur installe le décor et en vient tout doucement au vif du sujet: ces conversations sur l'âme.
il se dégage de ce texte quelque chose que j'ai du mal à définir mais qui m'a " transporté" comme si l'âme imprégnait justement cette histoire!
les descriptions sont singulières ( l'aquarium, le plateau tournant, l'Allemand) et le tableau excel symbole de la disparition de l'âme est une trouvaille savoureuse.

Bravo!

   hersen   
10/7/2016
 a aimé ce texte 
Bien
Conclusion édifiante pour cette nouvelle !

mais après tout, pourquoi pas.

j'ai compris que nous sommes à Taïwan et dans un sens, j'aurais aimé un peu plus me sentir en Asie- quoique grignoter des petits animaux marins séchés fait bien partie de l'ambiance !-

le sujet en lui-même, avoir une âme, ne me semble pas suffisamment développé ou tout au moins argumenté. le tout reste un peu comme une histoire exotique plaisante dont je ne retire pas d'idée maîtresse qui la soutienne.

mais j'ai cependant aimé ce dépaysement.

   MissNeko   
22/7/2016
 a aimé ce texte 
Bien
J ai aimé votre narration qui débute comme un conte dans une ambiance chaleureuse.
La réflexion sur l'âme est intéressante mais je l'aurais aimé plus approfondie. Quant au parallèle âme / excel ( ordinateur ) je le trouve pertinent mais pas assez développé.
Mais l ensemble est agréable à lire et j y ai passé un bon moment.

   Donaldo75   
22/7/2016
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Evarista,

J'ai tout simplement adoré cette histoire !

La narration, sans nom ou prénom, juste la description sommaires des deux protagonistes, lance le ton. Et c'est subtil, une forme de naïveté émane de ces deux femmes, au point de les rendre enfantines.

Le point d'orgue est somptueux: "Lorsqu’on versa la dernière goutte de whisky dans un verre, on finit par conclure qu’Excel avait tué les hommes. Et qu’il ne valait plus la peine de construire un robot à l’image des hommes, puisque de toute façon, on avait construit plein d’hommes à l’image de la machine."

Enfin, la chute est savoureuse.

Merci de ce pur moment de plaisir. J'en redemande.

Donald

   Pouet   
25/7/2016
 a aimé ce texte 
Un peu
Bjr,

Il me semble que dans la phrase ci-dessous, il manque un accent sur le "ou", sinon je ne comprends pas trop la comparaison entre un corridor et un aquarium:

"Ces deux femmes étaient colocataires et un large corridor, ou un aquarium aux vitres salies par des algues vertes, séparait leur chambre."

On imagine que c'est un peu une auberge espagnol à Taiwan, "l'allemand" et l'une des jeunes femmes qui parle "des réformes scolaires et de la réforme des retraites", une française probablement... En l'état que cela se passe à Taiwan, en Suisse ou au Togo, je ne vois pas bien la différence car je n'ai vu aucune référence au pays concerné et je trouve cela bien dommage mais j'ai peut-être manqué un truc.

Dans ce passage, je ne visualise pas trop ce que les "goûts culturels" peuvent avoir comme influence sur la plastique: " Son corps musclé semblait en dire beaucoup sur ses goûts, alimentaires et culturels", on est plus musclé si on préfère Picasso à Géricault ou si on aime mieux René Char que Ronsard?

Le fond donc, assez commun, nous parle de la "dépersonnalisation", de l'impact de la robotisation et de l'informatique sur nos sociétés.

J'ai lu sans déplaisir mais je n'ai pas été plus transcendé que cela par cette petite nouvelle à l'écriture certes correcte mais où finalement il ne se passe pas grand chose et où le message, bien que sympathique, n'apporte pas grand chose non plus à la réflexion finalement.

La dernière phrase est bien trouvée.

Cordialement.

   Charivari   
25/7/2016
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour.
J'avoue que je suis partagé face à ce récit.
D'un côté j'ai trouvé très intéressant cette idée d'âme qu'on ne peut pas definir, et le délire final, sur l'âme synonyme de "Excel"
D'un autre côté, je suis un peu déboussolé par rapport au contexte. On est à Taipéi, mais où exactement ? Qui sont ces deux femmes ? Des étrangères apparemment, françaises ou anglaises...Mais peut-être que je me trompe... Mais on se demande alors comment ces deux femmes, qui manifestement sont assez incultes (ne connaissant pas "excel") sont en même temps travailleuses détachées à Taipei...
Ce côté nébuleux du contexte m'a empêché d'entrer réellement dans le texte. Désolé

   Lulu   
29/7/2016
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Bonjour Evarista, et bienvenue,

Pour ma part, je n'ai pas vraiment accroché à ce texte que j'ai trouvé trop succinct. J'aurais aimé trouver un peu d'âme, justement, chez les personnages. Or, ils sont à peine évoqués, et n'ont ici aucune épaisseur. On lit clairement ce que peut être le fait de n'avoir pas d'âme... mais j'aurais aussi aimé trouver le contraire. Bref, j'aurais préféré que la réflexion soit plus poussée et qu'elle ouvre sur autre chose qui puisse conforter le titre "L'âme".

Cordialement.

   Damy   
18/8/2017
 a aimé ce texte 
Pas
Pas convaincu. Je m’attendais à une réflexion plus philosophique (puisqu’il s'agit de la catégorie) sur les mystères de Psyché qui se loge dans le corps, l'esprit, la croyance et dont Excell ou Word n'auront pas raison; Aucune addiction, à ma connaissance, n'a tué l'âme et l'on ne connait pas les dernières pensées de ceux qui se suicident à cause de leurs invivables souffrances. Ils rendent peut-être l'âme à Dieu. Car il y a, à mon avis, une relation entre l'âme et la mystique, l'élévation vers une croyance, quelle qu'elle qu’en soit la nature. J'ai d'ailleurs placé mon âme dans le respect de la terre et de la nature. Je crois à l'esprit des arbres, de l'eau, du soleil...un peu comme les shamans indiens et les Catholiques qui ont voulu détruire leurs sagesses me révoltent !

L'histoire se noie dans les détails de la condition sociale des colocataires, mais sans grand intérêt pour en tirer profit philosophique.
Bien sûr, nous passons de plus en plus de temps en compagnie des nouvelles inventions technologiques et nous en perdons un peu notre âme, mais cette idée simple aurait mérité plus de réflexions. Elle reste de l'ordre du conte, du fait divers.

Désolé, Evarista.
Bien à vous,
Damy


Oniris Copyright © 2007-2017