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Fantastique/Merveilleux
Filipo : Dans la peau d'un autre - 10
 Publié le 23/08/08  -  2 commentaires  -  14278 caractères  -  9 lectures    Autres textes du même auteur

Retour inattendu de Lucien Gatimel dans la vie sans histoire de Francis Pichon...(Épisode 9.)


Dans la peau d'un autre - 10


Résumé des épisodes 8 et 9 :


Francis Pichon, afin d’accorder son être intérieur à son nouveau physique, se rend chez un hypnotiseur, Hilarion Savignac. Celui-ci, par un tour de passe-passe mental l’aide à accepter ce nouveau visage comme le sien… Pichon, enchanté, décide alors de partager son allégresse et sa soirée avec Églantine. L’infirmière rentrant très tard le lundi, il glisse une invitation sous sa porte, et entame la préparation d’un somptueux dîner aux chandelles. La sonnette ne tarde pas à le tirer de sa cuisine : mais au lieu de la jolie infirmière, c’est Jeannine Mignardot, la secrétaire du service qui se présente chez lui. Avec horreur, Pichon se rend compte que, dans cet univers, il est censé vivre une aventure avec cette horrible mégère ! De quiproquos en évitements, Pichon biaise mais ne parvient pas à se soustraire à une explication quand la harpie découvre les préparatifs de la soirée romantique qu’il a concoctée. C’est alors qu’on sonne à nouveau à sa porte. Un échange étonnant a lieu entre Églantine et Jeannine, qui ne tarde à prendre la porte, roulée dans la farine par la jeune femme. Elle quitte les lieux persuadée de l’homosexualité de Pichon, qui ricane en douce. La relation d’amitié amoureuse entre Églantine et Francis Pichon va cependant rester platonique plusieurs mois durant.

La vie du comptable revient donc à peu près à la normale. En apparence seulement, car son destin semble à nouveau le rattraper…




- Allô ! Je suis bien chez monsieur Pichon, Francis ? interrogea une voix policée et féminine.

- Oui, c’est bien moi, confirma l’intéressé.


Qui pouvait bien le déranger en plein « Vingt-Heure » ? Pestant contre les instituts de sondages et autres télé-racketteurs, il allait se défiler d’une platitude quelconque, quand la voix reprit :


- Ici l’hôpital du Kremlin-Bicêtre, service des urgences.

- Heu… Qu’est-ce qui passe ? balbutia Pichon, à présent audiophoniquement concerné.

- Connaissez-vous un certain Lucien Patinel ?

- Patinel, non… mais par contre, j’ai connu un Gatimel, assorti à ce même prénom !


Pichon n’avait pas oublié le SDF rencontré quelques mois plus tôt.


- Humm… Ah oui, excusez-moi ! Une erreur de saisie sur ma fiche… maugréa son interlocutrice.


Bruit de papiers froissés sur fond de conversation de secrétariat, puis la voix au bout du fil, qui s’adressait à nouveau à lui :


- Lucien Gatimel est au bloc en ce moment même. Vos coordonnées étaient dans ses… heu, « affaires », et comme il semble que cette personne ne soit pas solvable…

- Au bloc opératoire ? Mais qu’est-ce qui lui est arrivé ?

- … savoir si vous acceptez de prendre en charge les frais médicaux ?

- Mais nom de Dieu, dites-moi d’abord ce qui se passe !

- D’après ma fiche, le sujet a subi de profondes lacérations au cou, avec atteinte relativement sérieuse de la carotide….

- Quoi ???

- Quelqu’un a essayé de lui trancher la gorge, monsieur Pichon… et ma foi, c’est assez réussi ! fit la voix, un rien admirative.



oooOOOooo



Le service des urgences était plutôt encombré, en ce jeudi soir de décembre. Pichon, jouant des coudes à travers toute la misère du monde et de ses environs, finit par échouer sur le stuc poli du comptoir administrativement adéquat. Après avoir décliné son identité et celle du vagabond auquel le hasard l’avait apparenté, il obtint l’insigne honneur de parapher un formulaire de prise en charge. Les tracasseries d’usage expédiées, on l’autorisa à entrevoir l’éthylique fraîchement recousu…


Ce grand hôpital regorgeait d’ascenseurs et de coursives labyrinthiques, qui parsemaient ces entrailles d’autant de sas plus ou moins stériles. Pichon batailla un moment avant d’admettre qu’il était définitivement perdu. Jetant l’éponge, il se décida à harponner une infirmière - une jeunette sensible à son désarroi - qui le guida avec obligeance vers les salles de réveil. L’ange en blouse blanche abandonna Pichon dans le couloir de la « Réa », face à la porte vitrée le séparant du pauvre hère sauvagement tailladé.


On lui avait indiqué que Gatimel dormait encore, mais une angoisse incoercible retenait le comptable. Il temporisait lâchement, comme une première communiante au seuil d’un confessionnal. Derrière ce panneau d’aggloméré monté sur charnières, ce n’était pas simplement un être, mais toute une partie refoulée de son existence qui l’attendait.


Prenant une inspiration d’apnéiste en partance pour le néant, il se laissa glisser dans la petite pièce. Une faible lueur verdâtre éclairait les lieux. Intimidé, Pichon n’alluma pas. Après un temps, il finit par distinguer la masse affalée du clochard. Seuls signes de vie dans cet endroit puant la mort : le chuintement rauque d’une respiration, accompagné du morne bip-bip des appareils de monitoring.


Il s’avança vers le lit où reposait le rescapé, confit d’anesthésiques. Pichon cheminait sur la pointe des pieds, aussi prudemment qu’un souriceau s’approchant d’un chat endormi. Comme si Gatimel devait soudain se redresser et lui sauter à la figure, tel un zombie parcouru de spasmes déments.


Il ne distinguait pas bien le clochard, mais il vit qu’on avait rasé la broussaille couvrant le bas de son visage et que l’on avait bandé son cou et le haut de ses épaules. Pichon lorgnait avec curiosité la trogne imberbe du SDF.


« Merde ! C’est bien lui ? Mais… mais j’ai déjà vu ce visage ! On jurerait… Aargh ! ».


L’onde de choc, terrible, lui fit pousser un glapissement étranglé. Il n’y avait aucun doute : ce faciès bouffi était celui de Gérard Depardieu !


Lucien Gatimel ouvrit les paupières à cet instant précis, ce qui fit reculer le comptable de deux pas. Le vagabond fixait Pichon sans un mot, puis il porta une main tremblante à sa gorge, essaya de parler, mais ne put émettre qu’un gargouillis sanglant.


Après un court instant de panique, Gatimel se reprenait déjà. Il s’assit sur le sommier médicalisé, puis recourba les doigts de sa main droite qu’il agita au-dessus de sa paume gauche. Le comptable, l’air plus ahuri que jamais, observait ce manège sans comprendre.


- Vous mimez quelque chose, c’est ça ? hasarda-t-il.


L’autre, une lueur d’espoir dans le regard, commença à secouer avec vigueur le menton de haut en bas, avant de s’interrompre, les traits déformés par la souffrance.

- Quelqu’un qui beurre une tartine ? Non, rien à voir… Qui se lime les ongles ?


Gatimel roula des yeux en silence et s’interrompit. Puis il tendit un index insistant vers Pichon, qui crut d’abord à un geste accusateur.


- Eh bien, quoi ? J’suis pour rien dans ce qui vous arrive, mon pauv’ vieux ! protesta-t-il, embarrassé.


En désespoir de cause, le clochard tapota alors sa poitrine de sa main droite, juste à l’emplacement du cœur. Par mimétisme, Pichon fit de même. Ses doigts rencontrèrent un petit cylindre allongé.


- Ah ! Mon stylo ? Vous voulez… vous voulez écrire !


Coup de menton de Gatimel, précautionneux, mais nettement affirmatif. Pichon lui tendit son bic carbure de tungstène antidérapant, avant de se mettre en quête d’un quelconque support inscriptible. En désespoir de cause, il finit par lui tendre le bloc plastifié pendouillant au pied du brancard sur roulette. Gatimel s’en saisit, arracha la feuille d’identification et traça un message rageur, qu’il tendit à Pichon :


« T’es vraiment con ou tu le fais exprès ? »


- Hé, dites donc, un ton en dessous ! s’offusqua le comptable, sans se rendre compte du ridicule de sa protestation véhémente. J’ai bien voulu casquer pour vos frais d’hospitalisation, alors, allez-y mollo, hein !

- …

- Bon, j’aime mieux ça ! On n’est pas là pour s’engueuler, tempéra Pichon.


Haussement de sourcil excédé de Gatimel, suivi d’une oscillation incertaine de la tête. Il n’était pas en position de prendre de haut ce succédané de Pierre Richard.


- Pourquoi ne pas m’avoir prévenu, pour votre… heu, ressemblance avec Depardieu ? lui demanda-t-il ensuite, en lui rendant la feuille.


Il était clair à présent que ce qui leur était arrivé n’était pas un simple accident. Gatimel gribouilla quelques mots, hésita un petit instant, puis poursuivit :


« J’avais déjà perdu tout espoir… Alors, j’en ai pas parlé. Pas assez de jus pour supporter une nouvelle désillusion. »


- Savez-vous qui a pu tenter de vous tuer ? questionna enfin Pichon.


Le vagabond se lança séance tenante dans la rédaction d’une longue réponse. Après un moment, il tendit la feuille couverte de ses pattes de mouches à Pichon :


« Une bande de terreurs de quartier. Ils me sont pas tombés dessus par hasard. Quelqu’un les avait lancés à mes trousses, c’est certain. Celui qui nous a conduits dans cet univers ? Il voulait peut-être me la fermer... Pour de bon ! »


Le message de Gatimel, chargé d’une émotion nouvelle, se poursuivait sur quelques lignes :


« Avant qu’on essaie de me faire la peau, je pensais en avoir rien à foutre de crever… Mais à présent, je sais que je veux pas y passer sans savoir qui a foutu ma vie en l’air. Ni pourquoi. Je dois retrouver cet enfoiré et lui botter le cul...Est-ce que je peux compter sur ton aide ? »


Le vagabond, une lueur de défi au fond du regard, fixait Pichon droit dans les yeux. Sa rage muette lui donnait l’air d’un molosse dangereux, prêt à mordre le premier inconscient osant s’approcher.


Francis Pichon savait que sa réponse risquait de lui valoir des moments effroyables, une remise en question de sa nouvelle vie enfin pépère. Mais, sans même prendre le temps de la réflexion, il décida de s’engager dans cette périlleuse aventure.


- Oui. Je te le jure, Lucien, on va le trouver, cet enfoiré !



oooOOOooo



Dès le lendemain, un agent de police, délégué par le commissariat de quartier, interrogea Lucien Gatimel sur son lit d’hôpital. Ce brave fonctionnaire insipide, une fois au chevet du vagabond aphone, n’insista pas longtemps avant de classer sans suite cette probable bagarre d’ivrognes.


Délivré des attentions policières, Lucien Gatimel se remettait peu à peu de son agression. Cependant, ses années dans la rue l’avaient enchaîné à certains besoins. Le lent cortège des heures traversées en solitaire sur son lit de fer eut tôt fait d’aviver la douleur du manque éthylique. Quémandant du regard, griffonnant des suppliques sur l’ardoise d’écolier dont on l’avait muni, Gatimel, le front couvert d’une sueur aigre aux relents d’angoisse, abjurait en silence infirmières et médecins. Mais rien n’y fit. Dans ce temple de la santé et des maladies nosocomiales, le carburant auquel était asservi Gatimel manquait cruellement.


Le lundi matin, le vagabond finit par arracher sa perfusion et déambula au hasard des couloirs, cherchant à chouraver une chopine à un grabataire esseulé ou à un cancéreux. Il fallut en arriver à ces extrémités pour que l’infirmière en chef se décide à appeler le mécène hospitalier de service.


- Allô ? Je voudrais parler à Francis Pichon ! tonna la matrone.

- C’est lui-même...

- Votre acolyte alcoolo commence à nous casser les burettes !

- Heu… vous voulez parler de Lucien Gatimel ? susurra le préposé aux centimes égarés, horriblement mal à l’aise.

- Il vient de dépouiller la pauvre vieille du 148 d’une flasque de pruneaux à l’eau de vie.

- …

- Si, si, c’était bien lui ! D’ailleurs, il a pissé le sang dans tout l’étage…

- Mais que voulez-vous que j’y fasse, bon Dieu ! protesta Pichon, s’attirant le regard surpris de Maurice Grenouillard.


En réaction, la garde-chiourme l’arraisonna d’une sonore bordée de jurons. Pour échapper à l’assourdissement, Pichon n’eut d’autre choix que d’éloigner aussitôt le combiné téléphonique de son pavillon auditif.


- Un problème, Pichon ? questionna aimablement le chef du service comptabilité.

- Heu… non, non ! Un importun, qui me tient la jambe, éluda le subalterne à tête de Pierre Richard, une main sur le combiné.


S’astreignant à plus de discrétion, il replongea à contrecœur dans la conversation téléphonique. Son interlocutrice poursuivait sa logorrhée, lui assenant imperturbablement sa façon de voir.


- … qu’une solution : le coller sous sédatifs, pour une bonne cure de sevrage !

- Hum, hum… opina benoîtement Pichon, faisant mine de suivre.

- De toute façon, c’est ça ou on le fout dehors ! M’entendez ?


Sans trop savoir ce qu’on lui voulait, Pichon promit de passer au plus vite signer une autre fournée de formulaires. Puis il raccrocha. Aussitôt, les menues tâches comblant le vide de sa vie professionnelle repartirent à l’assaut de son esprit. L’engagement de passer aux urgences, aussi pénible qu’une vieille rage de dent mal soignée, ne revint l’assaillir qu’au moment de débaucher. Et bien sûr, il fallait que ça tombe un lundi soir !


Maudissant Gatimel et toute la clique des alcooliques anonymes, Pichon se hâta de moissonner quelques denrées de choix pour son dîner hebdomadaire avec la sublime mais insaisissable Églantine. Puis, le justicier du dimanche se mit en chemin pour effectuer sa B.A. obligatoire…



oooOOOooo



Francis Pichon, effondré, tentait de faire bonne figure. Néanmoins, il avait toutes les peines du monde à donner le change. Son invitée ne tarda pas à s’en émouvoir :


- Eh bien, Francis, t’as pas l’air dans ton assiette !


Églantine avait visé juste : Pichon n’avait qu’à peine défloré sa part de ris de veau aux morilles. Après ce qu’on lui avait annoncé aux urgences, il n’avait pas vraiment à cœur d’honorer ce repas.


- Écoute, si seulement tu me disais ce qui t’arrive, je pourrais peut-être t’aider ?


La jolie blonde assise face à lui n’était pas du genre à lâcher le morceau. Un vrai pitbull reniflant un quartier de viande ! La complicité quasi amoureuse qui s’était tissée entre eux au fil des mois rendait d’autant plus mystérieuse l’attitude du comptable.


- Hum… J’crois pas, non ! objecta Pichon.


Lui parler de Gatimel n’était pas une bonne idée, il en était convaincu. Comment pouvait-il lui expliquer sa proximité avec le clochard ? Mais avait-il encore le choix de ne pas le faire, vu la tournure des évènements ?


À suivre…


 
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   Bidis   
23/8/2008
 a aimé ce texte 
Bien
C’est une très bonne idée de mettre un résumé avant chaque chapitre. Mais il devrait être chaque fois plus condensé, puisque contenant un deux , trois… 10 épisodes. Or, c’est le contraire qui se passe. Ici, par exemple, on a droit aux détails de l’épisode précédent, ce qui fait qu’un lecteur arrivant ici, ne comprendra vraiment plus rien du tout à l'histoire.

Cet épisode-ci relance l’intérêt qui faiblissait au chapitre précédent. L’humour revient aussi, sous-jacent et il était temps ! Car, dans cette histoire, l’humour est primordial. Il y a eu de bons moments... Justement : il faut faire attention de ne pas décevoir le lecteur sur ce plan. Ce dernier est comme une bête féroce – une « Misery » en puissance. Si on lui a donné à rire, il cherchera à rire de nouveau. Le chapitre précédent est rédhibitoire sur ce plan, je l’ai dit en commentaire je crois.

Deux petites remarques :
- « il allait se défiler d’une platitude quelconque » : « se défiler de quelque chose » me paraît bizarre : ne serait-il pas plus correct d’écrire : « il allait user d’une platitude quelconque pour se défiler »
- L’engagement de passer aux urgences, aussi pénible qu’une vieille rage de dent mal soignée, ne revint l’assaillir qu’au moment de débaucher : je ne comprends pas l’emploi du verbe « débaucher » dans cette phrase. On débauche quelqu’un de son travail quand on l’en détourne. Ici, c’est normalement quelque chose comme « débrayer » (= cesser volontairement le travail) qu’il faudrait employer.

   Anonyme   
17/1/2010
 a aimé ce texte 
Bien
Je suis perplexe, je ne sais pas s'il est bon ou mauvais, pour la santé mentale du lecteur, de coller à ce point à la ressemblance avec P. Richard. Lui et Depardieu sont tellement bien étudiés dans les traits, les postures, les réactions qu'on ne voit plus qu'eux au détriment de Francis Pichon.
L'autre question que je me pose, c'est pourquoi ça m'interpelle dans le cas de Pichon et pas dans le cas de Gatimel. Pour moi, pas de problème Gatimel est Depardieu, mais j'ai un problème avec Pichon qui est Pichon avant d'être Richard.
Une question encore, dans le chapitre précédent il m'avait semblé presque sûr que Francis et Eglantine étaient passés à l'étape supérieure or ici, Pichon parle d'elle et dit qu'elle est "insaisissable".
Je me laisse toujours portée par l'histoire, ses rebondissements multiples et la vérité criante des personnages qu'ils soient eux-mêmes ou quelqu'un d'autre et j'apprécie toujours autant l'humour omniprésent.


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