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Fantastique/Merveilleux
Filipo : Dans la peau d'un autre - 17
 Publié le 18/11/09  -  5 commentaires  -  24970 caractères  -  21 lectures    Autres textes du même auteur

Après quelques mois d'interruption, le dernier tour de piste de Francis Pichon, en pleine crise de désespoir... (Épisode 16.)


Dans la peau d'un autre - 17


Résumé des épisodes précédents :


En espionnant Pichon, Gatimel et Églantine, Félix Berthier apprend que sa machine à transformer les gens, le videur, fonctionne effectivement… mais pas tout à fait comme prévu ! C’est à ce moment que l’on sonne chez lui. Sur le palier, il découvre un paquet emballé dans du papier journal. À l’intérieur, un livre, à la couverture tachée de sang, dont les pages sont entièrement vierges. Une voix se fait soudain entendre dans son appartement. Il s’agit de « la conscience » de son double, expulsé de son propre univers lors d’une expérience malheureuse. L’esprit éthéré entreprend alors de conter à Berthier la très étrange épopée qu’il a vécue. En pleine narration, le récit s’interrompt et le double du gnome lui demande d’ôter ses lunettes. Il profite alors de la crédulité de Berthier pour pénétrer dans son crâne, en s’infiltrant par son orbite…


L’autre Berthier prend les commandes de son corps, avec l’aide d’une conscience rapportée, Moustique. Pichon, qui vient enfin d’entamer une liaison charnelle avec Églantine, son grand amour, se trouve face à face avec le monstre. Celui-ci le paralyse avec une fléchette anesthésiante, avant de le renvoyer dans leur univers d’origine. Le plan du double de Berthier est aussi simple que machiavélique : prendre la place de Pichon dans le cœur d’Églantine, en s’appropriant le corps du comptable. Moustique est chargé de garder le contrôle du vrai Berthier, tandis que le faux Pichon cueille les fruits destinés à Francis…


oooOOOooo


Félix Berthier éprouvait une forte nausée. Sa tête semblait devoir exploser dans la minute. Mais, toutes désagréables qu’elles fussent, ces sensations prouvaient qu’il avait réussi ! Après des années de labeur opiniâtre, le succès était enfin au rendez-vous. Au contraire de Francis Pichon, plongé dans un nouveau cauchemar après un saut de plusieurs mois dans le futur – les charmes du voyage interdimensionnel –, Berthier jubilait donc.


Certes, la situation présente ne résultait que d’une suite improbable de pieds de nez au destin, mais il s’en foutait : il n’était plus ce gnome infirme et bigleux qui, au mieux, inspirait la pitié ! Il avait un nouveau corps bien à lui, en l’occurrence celui d’un comique un brin ridicule. Mais un comique dont Églantine s’était épris, à qui elle avait ouvert ses bras et ses draps.


Une dernière révolution eut lieu au ralenti et le videur s’immobilisa. Berthier brûlait d’impatience qu’on le délivrât de son carcan de cuir. Il voulait marcher, courir, sauter, éprouver à nouveau toute la gamme des sensations humaines. À travers les hublots embués de son casque, il vit son double derrière le panneau de contrôle, bizarrement immobile, comme statufié. Une crainte l’assaillit : et si Moustique ne parvenait pas à maintenir son emprise sur son alter ego ?


L’autre restait hébété, figé dans une inaction indécise. La crainte de Berthier se fit terreur. Il était ligoté sur son siège, paralysé par un narcotique puissant, livré sans défense à son pire ennemi : lui-même ! Puis il vit le corps du gnome s’ébranler, se remettre en route avec une lenteur hésitante. Moustique avait visiblement toutes les peines du monde à maîtriser son hôte. Il faudrait qu’il remédie à cela en temps utile…


Le nain s’empara d’une seringue, tituba vers lui, attrapa une chaise puis se hissa à sa hauteur. Des doigts gourds défirent les sangles, ôtèrent le masque puant, lissèrent ses boucles humides. Moustique piqua maladroitement l’antidote dans son cou. La paralysie reflua immédiatement.


- Patron ? Vous… vous allez bien ? lui demanda le nain hagard.

- On ne peut mieux, mon cher, fit Berthier d’une voix pâteuse, reprenant peu à peu le contrôle de ses muscles. Au fait, ce serait trop te demander que de me délivrer presto de cette foutue camisole ?


Moustique s’exécuta au ralenti, s’ébrouant comme un ouistiti cocaïnomane. Berthier considéra son corps antérieur avec mépris. Dieu, qu’il avait été moche ! Pitoyable spectacle, que celui de cet avorton au front disproportionné, aux carreaux bombés, aux joues creuses. Il ne supporterait pas longtemps d’avoir sous les yeux le témoignage de ses tares anciennes, de ses insuffisances passées. Dès qu’il n’aurait plus besoin de l’aide de cette créature mal fichue, il la ferait disparaître…


Berthier déboucla lui-même les attaches de ses chevilles, descendit du videur, puis fit quelques mouvements pour éprouver la souplesse de son nouveau corps. Pichon était loin de posséder la puissance destructrice d’un de ces délicieux skinheads dont Berthier avait brièvement pris le contrôle, mais son organisme ferait l’affaire. Et puis, pour contrebalancer la constitution chétive du comptable, il lui suffisait de mettre la main sur un flingue.


Berthier laissa quelques instructions à Moustique, puis rejoignit l’appartement de Pichon. Il n’avait plus qu’à guetter l’arrivée de la belle Églantine.


oooOOOooo


Durant les premières semaines de son périple forcé, Francis Pichon en avait rêvé à chaque instant, de ce retour dans son monde d’origine. Il lui avait fallu le concours d’un hypnotiseur pour en arriver à se supporter dans la peau de Pierre Richard. Et puis, le plus phénoménal, le plus incroyable de tous les rebondissements s’était produit. Églantine avait fini par jeter son dévolu sur lui, Francis Pichon, petit comptable inodore et incolore.


En interprétant malgré lui le rôle d’un Pierre Richard jouant les François Perrin, il avait réussi à sublimer sa sordide condition de quidam quelconque, d’individu ordinaire. N’être plus lui-même l’avait fait devenir quelqu’un. Et voilà qu’aujourd’hui, redevenu celui qu’il était avant, il n’était plus personne… Bien plus que quatre mois d’existence volatilisée, son transit entre les limbes lui avait coûté sa nouvelle vie avec Églantine.


Après avoir jailli hors du métro, presque désert à cette heure avancée de la nuit, il avait gravi quatre à quatre les marches de son immeuble à l’aspect inchangé, ne croisant pas âme qui vive. Arrivé au second, il avait sonné frénétiquement chez Félix Berthier, puis tambouriné comme un fou à sa porte, qui était restée sourde à ses appels. La voisine du gnome, une vieille dame replète, avait passé un nez inquiet par l’embrasure de sa porte, menaçant d’appeler la police. Alertés par le tintamarre, d’autres colocataires avaient surgi sur le palier, essayant en vain de canaliser Pichon. Puis Maria Gonzales avait déboulé, les traits pincés sous une forêt de bigoudis roses.


- Vous êtes pas bien dans vot’tête ou quoi, mossieu Bichon ? Si vous cessez pas ce raffut tout d’suite, je téléphone aux flics !

- Sors de là, espèce d’enfoiré ! hurla Pichon, martelant le panneau récalcitrant sans prêter attention aux avertissements de la concierge ni aux coups d’œil inquiets de cette improbable assemblée de voisins en pyjama.

- Voyons, vous savez bien que l’appartement est vide depuis des mois ! risqua la vieille dame aux cheveux fins comme de la soie.


Pichon arrêta de se meurtrir les phalanges sur le bois impavide.


- Qu… quoi ?

- Rappelez-vous, il a eu une attaque en décembre dernier ! Depuis, il est en maison de repos. Mais à mon avis, il s’en remettra pas… Paraît que ce pauvre Félix ne manifeste pas plus de réactions qu’un oursin en marinade.

- Et qu’est devenu tout son… matériel ? demanda Pichon, blême comme un yaourt au Bifidus.

- Vous voulez parler de tout le bric-à-brac qu’il avait accumulé ? Les héritiers ont entièrement vidé l’appartement, pour le mettre en vente.

- C’était quelque chose, moi j’vous l’dis, ajouta l’octogénaire à la tignasse flasque. À se demander si le pauvre m’ssieu Berthier yoyottait pas depuis un moment déjà !


Un silence choqué suivit ces dernières paroles, silence soulignant le claquement des pas qui montaient dans le vieil escalier de bois. Des têtes curieuses se tournèrent en direction de la nouvelle arrivante, qui n’était autre qu’Églantine. L’infirmière, abasourdie, contemplait ce comité d’accueil bigarré sans comprendre. Puis elle aperçut le comptable. Les traits de Francis Pichon semblèrent se disloquer à la vue de la jeune femme. Dans ses grands yeux verts, il ne retrouvait nulle trace de leur proximité rieuse, de leur connivence passée. Juste une lueur d’inquiétude.


- Monsieur Pichon ? Mais… mais qu’est-ce qui vous arrive ? Vous n’allez pas bien, on dirait !


Malgré la fatigue, la beauté gracile de la blonde était à couper le souffle. Pichon eut envie de la prendre dans ses bras, de la mener dans son appartement pour lui conter tout ce qui lui était arrivé. Mais c’était sans espoir, il le savait ; elle le prendrait pour un fou s’il lui parlait de son transit inopiné dans la peau de Pierre Richard.


- Je… Excusez-moi pour le dérangement ! glissa Pichon, avant de se faufiler dans les escaliers en baissant la tête.


Quelques secondes plus tard, la porte de son appartement claquait. Les voisins, médusés, se regardèrent une fois de plus sans comprendre. Puis chacun reprit le chemin de sa chambre à coucher.


oooOOOooo


Dans un autre univers, désormais inaccessible à Francis Pichon, une seconde Églantine fixait avec angoisse un certain comptable à tête de Pierre Richard. Alors qu’ils ne s’étaient quittés que depuis quelques heures, les manières de son compagnon avaient changé d’une façon effrayante. La douceur et la naïveté timide qui le caractérisaient avaient disparu. La physionomie même de Francis lui paraissait différente, comme si elle se trouvait soudain face à un étranger.


Quand elle était enfin revenue à son appartement, après une garde éreintante à l’hôpital, Francis l’attendait sur le seuil de sa porte, une lueur de concupiscence froide dans les yeux. Sans se préoccuper de son état de fatigue ou même de son envie, il avait exigé de faire l’amour sur le champ. Sur le moment, l’ardeur inexplicable de Francis, sa férocité glacée en la déshabillant, en l’enlaçant, l’avait presque effrayée. Elle s’en voulait d’avoir cédé à son empressement brutal, se demandant ce qui serait advenu en cas de refus. Aurait-il été jusqu’à la violenter ? Il y avait de quoi se poser la question…


Une fois nue, Pichon l’avait attachée aux montants du lit malgré ses protestations et l’avait possédée mécaniquement, sans aucune tendresse, comme si elle n’était qu’une sorte… d’objet sexuel, de trophée n’ayant pas son mot à dire. Cet élan bestial assouvi, Francis l’avait détachée sans un mot. Églantine, accoudée à ses côtés, détaillait son visage en sueur. Quelque chose avait changé en lui, elle en était sûre. Cette transformation trouvait-elle son origine dans le fait qu’elle lui ait ouvert son lit et le chemin de son corps ? Pourtant, la nuit précédente avait été magique ! Rien à voir avec cette copulation égoïste, ce coït à l’arraché.


Après un silence boudeur, il s’était tourné et avait éteint la lampe de chevet. Quelques minutes plus tard, il ronflait comme un sonneur. Charmant ! Églantine fixa un long moment les stries orangées au plafond de sa chambre, réminiscences d’éclairage public, avant de clore ses paupières. La passion s’était-elle déjà éteinte ? N’y avait-il plus chez son partenaire qu’une simple concupiscence, une attirance du corps sans plus de communion de l’esprit ? Était-ce possible, si vite ?


Le dimanche matin, en se réveillant, Francis exigea de remettre le couvert. Cette fois-ci, Églantine l’envoya sur les roses, lui demandant de s’occuper plutôt du petit-déjeuner tandis qu’elle passait sous la douche. Quand elle s’attabla à la table de cuisine, rien n’était prêt. Francis, bougon, détaillait le journal de la veille sans faire mine de remarquer sa présence.


- J’ai faim. Prépare-moi à manger, exigea-t-il, sans même lui jeter un regard.

- Dis donc, tu comptes te comporter en goujat tout le week-end ? lui demanda-t-elle, tranchante. Si ça doit être le cas, je préfère autant que tu retournes chez toi…

- Mais… Je me sens chez-moi, ici ! Je t’ai séduite, après tout ! Cela n’implique-t-il pas certains devoirs de ta part ?

- Francis, je ne suis pas d’humeur à plaisanter. Je crois que ce serait mieux si tu partais tout de suite, tant qu’il me reste un soupçon de patience.


Le corps de Francis Pichon se leva de la chaise en bois clair, s’avançant d’une démarche raide vers la porte. Planqué dans la boîte crânienne du comptable, un certain Félix Berthier, originaire d’une terre parallèle, fulminait à s’en faire péter le carafon. Tu ne perds rien pour attendre ma belle ! Je vais vite te mettre au pas, tu vas voir…


oooOOOooo


Deux semaines s’étaient écoulées depuis qu’un certain Félix squattait le corps de Francis Pichon. Les plans de l’ex-gnome ne se réalisaient pas comme prévu, Églantine lui ayant refusé deux fois le chemin de son lit, avant de lui claquer finalement la porte au nez. À vrai dire, elle semblait le fuir à présent. Le faux Pichon apprenait à ses dépends que les sentiments d’une femme, éminemment volatiles, sont principalement déterminés par le comportement de son partenaire.


La blonde infirmière avait décidé d’une pause dans leurs relations. Elle ne s’expliquait pas le changement radical de Pichon ; c’était comme si elle avait eu brusquement affaire à quelqu’un d’autre. Une entité qui aurait pris la place de l’ancien Francis, investissant son corps du jour au lendemain. Cette idée, ridicule, provoquait en elle un malaise diffus, sans qu’elle n’en cerne exactement les raisons. Peut-être parce qu’elle lui rappelait une certaine conversation avec Lucien Gatimel, où celui-ci lui avait parlé de mondes parallèles et d’altérations physiques inexpliquées. Dans sa peine d’avoir perdu l’ancien Francis, il arrivait parfois à Églantine de se raccrocher à ces délires d’éthylique.


Espérant confusément qu’il puisse lui apporter des réponses, elle avait alors écumé le quartier à la recherche de Lucien et de son affreuse blessure au cou. L’ivrogne restait cependant introuvable, ce qui finissait par inquiéter la jolie blonde. Lui serait-il arrivé quelque chose ?


Bien qu’elle n’ait pas la moindre idée de ce qu’elle allait lui dire, elle pressentait que Gatimel avait un rôle central à jouer dans la tragi-comédie de ses relations avec Francis Pichon. Le comptable ne se rendait plus à son travail, devenait pressant envers elle. Pour tout dire, la lueur de concupiscence brillant dans son œil quand ils se croisaient dans les escaliers de l’immeuble ressemblait de plus en plus à de la folie. Avait-elle peur d’un geste inconsidéré de sa part ? Elle devait bien admettre que oui.


De son côté, Lucien Gatimel était mal à l’aise depuis qu’il avait aperçu Francis Pichon à son insu, tandis que celui-ci arpentait les rues du quartier. Il avait d’abord pensé héler le comptable, mais une intuition l’en avait dissuadé ; quelque chose avait déclenché son instinct de protection, ce sixième sens développé par les abonnés à la galère et à la rue, au fur et à mesure des mauvaises rencontres. Gatimel n’avait pas eu besoin de s’approcher du blond frisotté pour constater un changement troublant. Pichon manifestait une attitude froidement agressive envers ceux qui osaient se mettre en travers de son chemin, n’hésitant pas à bousculer vieilles dames et autres gêneurs trop lents à son goût. Rien à voir avec la bonhomie habituelle de ce clone de Pierre Richard. En fait, cette morgue brutale lui rappelait l’assurance du skinhead qui avait failli le décolleter définitivement…


Assis sur un coin de trottoir crasseux, à l’abri d’un conteneur sur roulette qu’il venait de fouiller à la recherche d’un fond de bouteille, le sosie aviné de Depardieu fumait un reste de mégot, oscillant lentement sur son assise tout en fredonnant des couplets paillards. Il ne vit pas la silhouette courbée et furtive s’approchant de lui. Une ombre s’interposa soudain entre le soleil matinal et lui.


- Ha ! Ha ! Je vous tiens ! Et cette fois, vous ne m’échapperez pas !


Gatimel cligna des yeux, levant une pogne crasseuse pour occulter la lumière aveuglante. La forme se découpant sur l’écran azuré devint une personne. Une jolie blonde, répondant au nom d’Églantine Palonnier.


- Qu’est-ce… vous m’voulez ? grommela Gatimel, soulagé de ne pas avoir à faire à Pichon.

- J’aimerais qu’on parle un peu, tous les deux.

- Ah ouais ? Et de quoi donc, ma mignonne ?

- De ce qui est arrivé à Francis. Mais pas ici, chez moi, ajouta-t-elle, après une hésitation.

- Et chez vous, y’a du pinard ?

- Non. Par contre, je vous offre l’accès à ma salle de bain et à un bon savon de Marseille. Ça ne vous fera pas de mal, de vous décrasser un peu…


Églantine tourna les talons et se mit en route. Après un court instant, le vagabond se leva tant bien que mal et la suivit. Il n’allait pas louper l’occasion de prendre un bon bain et d’étancher sa curiosité, à défaut de sa soif.


oooOOOooo


Deux heures plus tard, récuré, peigné, rasé et vêtu d’un peignoir éclatant de blancheur, Gatimel était un autre homme. Il était attablé devant un bon filet de bœuf accompagné de pommes de terre au four, qu’il dévorait avec appétit. La seule chose qui clochait était le contenu de son verre. Une eau plate. Églantine avait été inflexible à ce sujet.


- Quand avez-vous vu Francis pour la dernière fois ? lui demanda-t-elle, après un long moment sans toucher à sa propre assiette.

- J’lui ai causé le lendemain où vous avez tiré vot’… heu, où vous avez passé la soirée ensemble.

- Et comment était-il, à ce moment-là ?

- Plutôt furax… Booorf, c’est vrai, j’avais un tout p’tit peu dérangé son appart.

- Non, ce n’est pas ce que je demande. Était-il normal, égal à lui-même ?

- Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda enfin l’affreux, arrêtant de mastiquer.


Il venait de remarquer les yeux rouges de la jeune femme, qui semblait sur le point de fondre en larmes. Après un bref instant de silence, elle conta à Gatimel les changements inexpliqués dans l’attitude de Francis, lui confiant toutes ses craintes, même les plus farfelues.


- Je… j’ai l’impression qu’il lui est arrivé quelque chose. Quelque chose qui a un lien avec les bouleversements qu’il a connus dans sa vie, il y a quelques mois.

- Mouais. Pas impossible. J’ai vu Pichon, depuis. Une fois seulement. Et dans la rue. Y m’paraissait bizarre… changé, j’veux dire.

- Il faut que vous lui parliez, Lucien.

- Quoi ! Moi ?

- Vous avez partagé la même expérience que lui. S’il reste un tout petit peu de l’ancien Francis, il se confiera à vous. C’est notre seule chance de comprendre ce qui s’est passé.


Cette idée ne plaisait pas du tout à Lucien. Églantine se rendit compte que, tout comme elle, l’ivrogne avait peur du nouveau Francis Pichon…


- Et vous ? Z’avez pas r’marqué aut’chose d’anormal, dans l’coin ? lui demanda à son tour Gatimel.

- Si. Depuis quinze jours, je ne suis plus du tout importunée par l’affreux gnome du premier.

- Qui ça ?

- Un nain. Méchant. Vicieux comme tout. Il s’appelle Félix Berthier.

- Berthier ? BERTHIER ! fit Gatimel, écarlate, s’étouffant presque.

- Vous… vous connaissez Félix Berthier ?

- Un peu, qu’je l’connais ! C’était mon voisin du dessus, avant que ma vie ne devienne ce tas de merde !

- Lucien ! On a trouvé ! s’écria Églantine, frappée par un éclair de compréhension.

- Quoi donc ?

- Le lien ! Le lien qui vous relie à Francis ! C’est Félix Berthier ! Cet affreux bonhomme est forcément impliqué dans toute cette histoire !


Gatimel devint soudain très pâle. Depuis cinq ans, il cherchait l’infâme qui lui avait volé sa vie, sa réussite débutante, l’avait poussé au seuil de la folie au point de manquer occire Flora, son ex-femme. Cinq ans sans une piste, sans même un début de courant d’air pointant dans la bonne direction. Et là, Berthier, qui réapparaissait dans le paysage, comme un lapin pris dans les phares d’une bagnole !


Tout à coup, Gatimel bondit de sa chaise et se rua vers la porte d’entrée.


- Lucien ! Où allez-vous ?

- M’en vais écraser cet avorton, l’étriper à main nue !


oooOOOooo


À quelques mois de là et dans une tout autre dimension, le vrai Francis Pichon était prostré dans son bain, les traits fatigués, une barbe de quinze jours lui mangeant le visage. Au-delà du désespoir, il avait avalé une demi-bouteille de Jack Daniel’s et s’était gavé de Rohypnol. L’eau tiède continuait de couler, atteignant à présent la limite de ses lèvres. Dans une tentative désespérée pour se fuir lui-même, il avait décidé de se laisser suffoquer. Pichon ne voulait plus être, ne voulait plus ressentir. Il ne se supportait plus dans les habits rapiécés de son ancienne personnalité.


Il toucha son crâne nu, regrettant le contact des bouclettes blondes qu’il avait appris à apprécier ces derniers mois. Avant tout cela, Pichon était un autre homme, heureux somme toute de son sort moyen, de ses petits bonheurs, de sa vie tranquille et sans histoire. Et puis c’était arrivé, comme une malédiction… En tout cas, il l’avait vécu comme ça, au début. Il lui avait fallu accepter ce changement en lui, pour l’apprivoiser, l’intégrer. Et aujourd’hui, voilà que tout lui était arraché.


Il ferma les yeux, prenant une dernière inspiration avant que l’eau tiède ne parte inexorablement à l’assaut de son nez. Dans l’état où il se trouvait, plus rien ne l’atteignait, même plus l’idée de sa propre mort. Avant que ses poumons ne se remplissent, il était déjà endormi. Il décéda sans s’en rendre compte, ses pensées se dissolvant une à une dans le grand calme blanc qui l’avait envahi.


oooOOOooo


Depuis quinze jours, Félix Berthier endurait une torture absolument terrifiante. Prisonnier de son propre corps, il se regardait agir en simple passager, comme un quadriplégique bardé d’électrodes dont on aurait téléguidé les membres sans qu’il n’ait son mot à dire. À la manœuvre, un certain Moustique, fidèle second du faux Francis Pichon.


Par tous les moyens, Berthier avait essayé de reprendre le contrôle ne serait-ce que d’un seul muscle, sans même l’ombre d’un tressaillement. En quittant son corps pour celui de Pichon, son double maléfique avait établi une sorte de champ de force autour du noyau de conscience se désignant lui-même comme le propriétaire légitime de cet ensemble mal foutu de muscles atrophiés, d’os déformés et de tendons arthritiques.


Incapable de prendre l’avantage par la force, Berthier avait essayé la ruse, tentant de s’allier Moustique en lui expliquant qu’il en allait aussi de son intérêt.


- Moustique ? Tu es dans le coin ?

- Où veux-tu que je sois, abruti !

- Il faut qu’on reparle de ma proposition avant qu’il ne soit trop tard.

- Tu vas pas recommencer à me gonfler avec ça, Papi !

- Il va nous tuer, tu sais. C’est ça que tu veux, Moustique ?

- Le boss sait ce qu’il fait. Une fois qu’il aura mis cette nana au pas, on se casse d’ici vite fait et on va vivre la belle vie au Brésil…

- Et tu y crois ? Peux-tu m’expliquer pourquoi il s’encombrerait de nous ?

- Ah ! Ah ! Il n’y a pas de nous qui tienne. Toi, tu disparais, Papi ! Dès que le boss l’aura décidé, il va t’extraire de mon crâne comme le noyau d’un pruneau !

- Je n’en doute pas une seconde. Je peux même te dire comment il va s’y prendre, mon « pote ». Une bonne vieille balle dans la tête. À moins que tu ne te décides à l’en empêcher en m’écoutant.

- Cause toujours, vieille bique. Tu te fatigues pour rien, tes salades ne me font ni chaud ni froid…


Ce qui n’était pas tout à fait exact. Berthier était conscient de chaque variation d’humeur de Moustique, et vice-versa. Le fidèle second commençait à concevoir quelques doutes, même s’il ne voulait pas se l’avouer.


- Écoute-moi, bordel ! Je sais parfaitement quelle est sa façon de penser, vu que c’est aussi la mienne !

- Ferme-la un peu maintenant, sinon…


Il n’eut pas le temps de préciser cette menace ridicule. Soudain la stridence d’une sonnette emplit l’appartement. Plusieurs secondes d’un lourd silence passèrent, puis la sonnette bourdonna de nouveau, cette fois à flot continu. Quelqu’un insistait lourdement sur le carillon de la porte d’entrée, et ce n’était pas « le boss », vu qu’il avait les clés… Interdit, Moustique ne savait que faire.


- Personne ne vient jamais te rendre visite ! accusa-t-il. Qui c’est que ça peut être ?

- J’en sais rien, mais tu devrais aller ouvrir, avant qu’ils ne se décident à défoncer la porte.

- Il vaudrait mieux que je prévienne le boss…

- Oh ! Regardez-moi ça ! Cette petite chose fragile, qui peut même pas faire un pas sans la permission de son maître. Comme c’est mignon…

- Ta gueule, enfoiré !


Et sur un sursaut bravache, le myrmidon excédé alla ouvrir sans plus de précautions. Face à lui se tenait la dernière personne qu’il se serait attendu à voir : sa voisine de palier, une octogénaire replète à la tignasse flasque.


À suivre…




 
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   Perle-Hingaud   
19/11/2009
Bonjour,
Aucun commentaire ? je suis récente sur Oniris, je me permets donc de donner un avis: ce 17eme épisode n'est pas à sa place dans cette rubrique... Honnêtement, même avec le résumé, on s'y perd, à moins d'aller chercher les 16 épisodes précédents. De ce fait, comment commenter ? L'écriture n'est pas en cause, mais j'avoue avoir décroché au tiers du texte: trop complexe pour moi. J'espère que les lecteurs plus anciens sur le site seront heureux de retrouver vos personnages, forts pittoresques d'après l'extrait lu. Bonne continuation,
Perle

   xuanvincent   
20/11/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Après une lecture rapide (ce texte ne fait pas partie de mes lectures habituelles), cet épisode m'a paru bien se laisser lire.

Bonne continuation à l'auteur pour la suite de ce récit (en espérant que le prochain épisode sera publié plus rapidement, afin de pouvoir suivre plus facilement l'histoire).

   Anonyme   
21/11/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Étrange, je n'avais eu aucune peine à suivre et comprendre ce qui se déroulait dans l'épisode 16 alors que je n'avais pas lu les précédent mais là je me sens un peu perdue alors que j'ai lu justement l'épisode d'avant...

Toujours est-il que cette lecture m'a plu (sauf mes moments de confusion dus, je suppose, à ma méconnaissance de l'histoire dans sa totalité), l'écriture est bien agréable, le récit bien mené. Le résumé du début indispensable.

Bonne continuation à l'auteur !

   Anonyme   
18/1/2010
"puis tambouriné comme un fou à sa porte, qui était restée sourde à ses appels" un petit souci ici, on pourrait croire que c'est la porte qui était restée sourde. Pourtant, en plus que ce soit étonnant de la part de l'auteur, on dirait que c'est volontaire.

Je n'ai pas relevé les autres petites perles semées dans les textes précédents mais celle-ci me plait beaucoup :
"En interprétant malgré lui le rôle d’un Pierre Richard jouant les François Perrin, il avait réussi à sublimer sa sordide condition de quidam quelconque, d’individu ordinaire. N’être plus lui-même l’avait fait devenir quelqu’un. Et voilà qu’aujourd’hui, redevenu celui qu’il était avant, il n’était plus personne…"

Je suis perdue... Eglantine a cédé à Pichon-Berthier. Un moment plus tard, elle retrouve Pichon-Richard-Pichon sur le palier et a bien conscience qu'il y a un truc qui ne colle pas. Du moins elle s'interroge.
Berthier-Berthier est à l'hôpital... et son appartement a été vidé.
Il n'y aurait pas un corps en trop ?
Je veux connaître la fin de cette histoire et certainement la relire mais pour l'instant, je suis un peu paumée.
En tout cas j'aime décidément le style, si ça n'avait pas été le cas, je n'irai pas jusqu'au bout.
Je préfère ne pas noter et enlever mon moyen collé à l'épisode précédent parce que ce n'est pas juste pour le travail de l'auteur. C'est ma compréhension de l'histoire qui est en cause.
Une série à relire, plus tard, j'y reviendrai sûrement.

   Bidis   
13/3/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J’avais lu « Dans la peau d’un autre » jusqu’à l'épisode 16, avec amusement et curiosité. Cet épisode 17 ne venant qu’après une interruption de dix mois, je n’avais plus trop envie de reprendre cette lecture inachevée parce que je croyais que j’allais être perdue dans ma compréhension. Eh bien, j’avais grand tort. Peu importe que je ne sache plus très bien où j’en étais, voilà un épisode qui vaut son pesant de cacahuètes !!! Tout s’emmêle : la romance, l’humour, le fantastique, l’horreur et la réalité. Tout ce que j’aime : une histoire bien tordue, bien gore et bien drôle. Je jubile.
Allons, je garde l’épisode 18 pour plus tard, comme un petit dessert, puisque ce sera le dernier…

Petites remarques tout de même :
- le dard métallique fichée dans la pupille qui n’a finalement aucun dommage à l’œil : on est plus ou moins dans un contexte « réalité » ici, donc cela m’a gênée.
- « Ça lui rappelait cette scène, dans la saga de la Guerre des étoiles, quand le Faucon Millenium passe en hyperpropulsion pour échapper aux croiseurs de l’Empire. » Pour qui n’a pas vu ce film (j’en suis), cette comparaison qui ne dit rien peut paraître un peu lourde. Je ne sais pourquoi mais cela passerait sans doute mieux en disant « On se serait cru dans la Guerre des étoiles, quand le Faucon Millenium etc… »


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