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Policier/Noir/Thriller
Filipo : Le jour des monstres
 Publié le 21/11/08  -  6 commentaires  -  9240 caractères  -  42 lectures    Autres textes du même auteur

Lucas, onze ans, a peur des monstres. À un point que vous n'imaginez même pas...


Le jour des monstres


Depuis des années, son père lui avait servi cette phrase rassurante, au moment d’aller se coucher : « Il n’y a pas de monstres sous ton lit, Lucas… pour la bonne raison que les monstres, ça n’existe pas ! »


Comment avait-il pu lui mentir tout ce temps, avec ce sourire plein d’assurance ? Lucas savait que les adultes ne disent pas toujours la vérité. Ça n’empêchait pas une drôle d’amertume d’emplir son cœur pétri d’innocence.


Du haut de ces onze ans, il venait d’être foudroyé par une vérité percutante : « les monstres, ça existe en vrai ».


À l’occasion d’une banale conversation, il avait entendu son père en parler à sa mère. Dans le flot anodin des paroles échangées effleurait un récif cauchemardesque :


- Dis donc Sylvie, c’est bien la semaine prochaine, le jour des monstres ?

- Oui, je crois bien. Ce doit être mardi.

- Ah ? Tu me feras penser à rentrer la voiture. Ce serait con de se la faire abîmer…


L’enfant avait étouffé un cri, plaquant une main charnue sur sa bouche crénelée de dents manquantes. Ses yeux ronds et verts s’étaient démesurément agrandis ; les horreurs dégoulinantes aperçues dans la lucarne magique existaient bel et bien… Et elles pouvaient même s’en prendre aux autos !


Une marée houleuse humecta ses yeux rougis, perlant en gros paquets de mer sur ses longs cils. Un galet acéré glissa dans sa gorge, bloquant sa respiration jusqu’à l’étouffement. Pourquoi avait-on voulu lui cacher la vérité ?


Une pensée glaciale serpenta dans son esprit affolé. Un soupçon si effroyable que seul un cerveau immature pouvait le concevoir.


Ses parents avaient peut-être l’intention de le livrer à ces abominations, un jour ou l’autre.


Dans sa tête, une image obsédante rebondissait sans fin, agrandissant le trou noir de ses pupilles humides : son père le traînant par la main jusqu’au trottoir devant leur maison, afin de se débarrasser de lui. En le « donnant » aux monstres.


Il essaya de se reprendre, conscient que la peur était à l’œuvre entre ses oreilles échauffées. Comment en avoir le cœur net ? D’habitude, c’était son père qui répondait à toutes ses interrogations. Pour la première fois de sa courte existence, Lucas se demandait s’il pouvait se fier à lui…


oooOOooo


- Mémé, tu es là ? demanda prudemment Lucas, depuis le seuil de la chambre.


Bravant l’interdiction d’embêter son arrière-grand-mère, il venait de pousser doucement sa porte. Le fait qu’il osât affronter l’ancêtre sans même la protection d’un adulte l’emplissait de fierté.


- Qu’est-ce que tu veux, sale crapaud ? grinça une silhouette pesante avachie dans un fauteuil roulant.


Dans la pénombre, deux yeux couleur de fiel le fixaient en silence. C’était Desgracia, le « chat bleu » de la sorcière, juché sur un coussin de soie férocement lacéré. Ce vieux chartreux pelé était aussi fourbe et malfaisant que sa propriétaire, Eulalie, l’aïeule de la famille.


- Je… je peux entrer, mémé ? demanda-t-il en s’avançant d’un pas, sans attendre sa réponse.


Eulalie était une vieille femme sèche et calculatrice, dont la seule joie semblait être de persécuter autrui. À presque quatre-vingt-trois ans, elle jouissait d’une santé de fer et d’un coup de fourchette qui n’avait d’égal que ce talent tout particulier pour distiller son venin.


Elle tournait le dos à Lucas, l’ignorant royalement, comme perdue dans les volutes bleutées qui s’échappaient de son porte-cigarette.


Lucas se rappelait des reproches de sa mère à ce sujet. « Tu vas pas laisser cette vieille folle fumer dans sa chambre ? », avait-elle asséné à son père, quand mémé était venue vivre avec eux. « Elle est capable de foutre le feu à la baraque ! »


Ces paroles grossières et cette impolitesse si inhabituelles dans la bouche souriante de sa maman avaient choqué le petit garçon. Quand elle parlait de l’aïeule, l’expression de Sylvie changeait du tout au tout. Comme si on la forçait à renifler une charogne crevée. Qu’est-ce que l’ancêtre avait bien pu lui faire, pour lui inspirer un tel dégoût ?


- On t’a pas dit de me fiche la paix ? l’apostropha finalement Eulalie. Quelle plaie, ce gosse ! Un sale fouineur, comme son idiote de mère.


Il tremblait mais il ne recula pas, comme il l’aurait fait en temps normal. Lucas n’était pas venu jusque dans l’antre de la vieille pour tourner les talons à la première injure, les yeux pleins de larmes. Non, pas cette fois. Elle pouvait le maudire autant qu’elle voulait, elle ne lui faisait plus peur. Plus comme avant, en tout cas. Avant que ses parents ne parlent des monstres…


- Mémé, à ton avis, comment est-ce qu’on peut se protéger des monstres ? lança Lucas, sans plus attendre.


Eulalie porta enfin les yeux sur lui. L’éclat de son regard indiquait clairement que la décrépitude de son corps n’était qu’un décor de théâtre pour son esprit malfaisant. D’une seule fulgurance de ses iris patinés, l’ancêtre pouvait vous clouer au mur ou vous ensevelir sous votre propre insignifiance.


- Y a pas grand-chose à faire, crois-moi ! Si un monstre veut ta peau, il finira par l’avoir, ricana-t-elle. Et question désaxés, j’en connais un rayon…


oooOOooo


Une heure plus tard, Lucas quitta la chambre de son arrière grand-mère, bien plus effrayé qu’il ne l’était au moment d’y entrer.


Elle lui avait longtemps parlé de ce qu’elle-même avait vécu il y a presque une éternité, lui décrivant la férocité des tortures, les tourments de la déportation. L’aïeule avait aussi évoqué les monstres auxquels elle avait échappé, ces croque-mitaines de cuir qui avaient dominé un pays à genoux.


Au bout du compte, on avait fini par tous les éliminer. Un par un, sans pitié. Lucas ne comprenait rien aux horreurs du passé, mais s’il avait bien retenu quelque chose, c’est qu’avec assez de hargne et de ténacité on peut se débarrasser des pires monstres.


Oui mais lui ? Comment pouvait-il faire ?


Pour éclaircir ce point, il décida de se tourner vers celui qu’il considérait comme la plus grande source de sagesse après ses propres parents. Antonin, sept ans, son meilleur ami. Son seul ami, en fait.


Le lendemain, il s’isola au fond de la cour avec Antonin à l’heure de la récré. L’air calme et frais les plongeait dans un halo de silence, à peine traversé par les cris et les rires. Après lui avoir fait jurer de garder le secret - et, surtout, de ne pas se ficher de lui - Lucas évoqua la discussion des ses parents au sujet des monstres.


Antonin ôta ses lunettes rondes et les essuya longuement, sans rien dire. Une fois les verres impeccables et son camarade suffisamment impressionné, il rechaussa ses binocles en plastique bleu, toussa pour éclaircir sa voix de crécelle, et commença à étaler sa science.


- J’ai déjà entendu mon père parler de ça, dit-il, sûr de lui. Quand les monstres doivent passer, on sort tout ce qui est abîmé et encombrant sur le trottoir.

- Pourquoi faire ?

- Chais pas… mais en général, quand je reviens de l’école, ils ont tout embarqué. Et on ne revoit plus jamais rien. Jusqu’à la prochaine fois.


Pour avoir la paix, une offrande était donc obligatoire. L’évidence de cette conclusion - accessible même à un simplet - ne la rendait que plus terrifiante. Le visage de Lucas vira au gris clair et la désolation s’agglutina dans ses yeux embués de larmes. Fraîchement arrivés dans leur nouvelle maison, il ne voyait vraiment pas ce dont pourraient se débarrasser ses parents.


À part sa petite personne…


Il devait faire quelque chose. N’importe quoi, pourvu que cela éloignât cette peur terrible. En rentrant chez lui, Lucas s’abîma dans ses pensées, à la recherche d’un plan capable de tenir les monstres à distance. Il passa en revue tout ce qui pouvait apaiser leur colère. Il y pensa toute la soirée.


Longtemps après l’heure officielle d’extinction des feux, une réalité abjecte s’était lovée dans son esprit, une prise de conscience aussi froide qu’une lame de couteau : « La vie ne dure pas pour toujours. Elle peut même se terminer de façon atrocement anticipée ».


oooOOooo


Le lundi soir arriva, inexorablement. On n’était plus qu’à quelques heures du « jour des monstres ».


Il était plus de 23 heures, mais pourtant Lucas n’avait pas fermé l’œil, obnubilé par tous les petits détails dont dépendait la réussite de son plan. Il se leva rapidement et s’habilla sans le moindre bruit. Avant de se coucher, il avait rangé toutes les affaires dont il allait avoir besoin près de son lit.


Dans un silence total, il se glissa hors de sa chambre. Il n’alluma aucune lumière, se dirigeant dans la maison grâce à la lueur des étoiles. Ce soir-là, l’astre de la nuit brillait d’un feu glacé et pénétrant. Sa pâleur lunaire éclaboussait les meubles autour de lui, allongeait les ombres menaçantes qui tournoyaient aux alentours.


Une fois arrivé à destination, il poussa la porte entrouverte de la chambre, toujours sans le moindre bruit. Comme prévu, Eulalie s’était assoupie dans son fauteuil roulant. Ça lui rendrait la tâche bien plus aisée pour la pousser jusqu’au trottoir.


Il sortit de son sac à dos la grosse clé à molette de son père et assura sa prise à deux mains.


Puis, sans hésiter, il assena le premier coup.



 
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   Selenim   
20/10/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bien vu et rondement menée.

Malgré un style que j'ai un peu de mal à digérer, certaines phrases pèsent et ralentissent le rythme, je trouve cette nouvelle remarquable.

La construction est ciselé, le rythme envolé, chaque personnage s'installe avec douceur.

Mon gros regret. Ne pas connaître le raison de la haine sylvie-Eulalie.

Et vive les clefs à moleste...

   Anonyme   
21/11/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Un texte comme un bon vin....Il se laisse boire facilement, puis on le déguste!

J'ai aimé du début à la fin.

C'est bien ficelé, bien emmené.

Un petit reproche, Eulalie ressemble vraiment trop à Tatie Danielle au début, mais bon c'est une pécadille.

C'est très bon!

   widjet   
21/11/2008
 a aimé ce texte 
Pas
Désolé, mais pour ma part, ce n'est guère convaincant.
La fome, selon moi, fiche tout en l'air, jusqu'à l'intention même de l'auteur d'écrire un texte qui est (car je ne pense vraiment pas que Filipo soit du genre "à se la raconter") sans prétention aucune.

Mais là, ça fait trop "je me la joue écrivain" : ça manque cruellement de naturel. Désolé Filipo, je n'ai rien contre le fait de se faire plaisir en esthétisant les formulations, en voulant faire de belles phrases, mais il faut prendre garde que cela ne nuise pas à la fluidité du récit, que cela soit très maîtrisé et fait avec parcimonie.
Pas ici, je le crains. Les phrases sont bancales ou excessivement chargées dans leurs constructions (un abus d'adverbes, d'adjectifs, brefs des rajouts qui n'apportent pas grand chose à l'ambiance, au climat). Je ne peux pas tous les énumérer, mais il y en a un wagon.
La conséquence est qu'à cause de ce style ampoulé j'ai fini par me désintéresser de l'intrigue qui, je dois bien l'admettre ne me passionnait déjà pas beaucoup (trop "tirée par les cheveux" et pas très bien amenée à mon sens).
Je regrette aussi le fait que tu tombes trop dans l'explicatif. Certes, le héros est un enfant, mais à trop vouloir faire comprendre les choses à ton lecteur, tu lui gaches un peu le plaisir sur le déroulement du récit, empiétant sur le suspense etc...
ok, ok j'arrête là :-))
SVP merci de ne pas prendre mal mon commentaire qui, j'en conviens, n'est guère encourageant, mais il est sincère.

Bon week end

Widjet

   Anonyme   
21/11/2008
Pour ma part, j'ai également trouvé que ce texte un peu empesé, un peu maladroit ou emphatique sur certaines phrases... cependant rien qui ait vraiment gêné ma lecture. La lecture reste pour moi agréable.

Pour le fond, sur le thème assez souvent abordé des terreurs enfantines, je trouve que l'auteur a su donner sa patte personnelle et son originalité. Cette confusion entre l'enlèvement des encombrants et une "offrande" à des monstres terrifiants, c'est assez amusant. Et l'idée de sacrifier la vieille mémé vicelarde n'est pas pour me déplaire.

Je relèverai une petite incohérence : cet enfant est censé avoir 11 ans au début du récit. Or, à cet âge-là, on n'a pas la bouche "crénelée de dents manquantes", on ne perd plus que des molaires, et ça ne se voit pas. Juste un détail, mais faut avoir des mômes pour le savoir :-)
Ensuite, cette amitié admirative avec un enfant de 7 ans me semble aussi incongrue. La différence d'âge et de maturité est trop notable entre 7 et 11 ans pour que l'ainé éprouve ce type de sentiment vis à vis du plus jeune.

Et alors, une interrogation qui vaut son poids, étant donné que toute l'histoire est basée là-dessus : pourquoi le père appelle-t-il l'enlèvement des encombrants "le jour des monstres" ? Est-ce une expression locale ? Ca m'a questionnée quand même...

   Jedediah   
27/11/2008
 a aimé ce texte 
Bien
Une nouvelle bien construite, à la narration agréable, et qui traduit bien la naïveté dont un enfant de 11 ans peut faire preuve...
La fin est horrible, évidemment, et j'avoue avoir été surpris, car je pensais que l'enfant allait s'en prendre à ses parents...
Mais de là à tuer pour échapper aux "monstres", je n'adhère pas. Un enfant de 11 ans est-il vraiment capable d'une telle atrocité, même en faisant preuve d'une affreuse naïveté ?
Quoi qu'il en soit, bravo pour ce texte, et merci de cette publication.

   marogne   
30/11/2008
 a aimé ce texte 
Un peu
Malgré la longueur raisonnable du texte, j’avais hâte d’arriver à la fin. Pourquoi ?

Peut être parce que l’on comprend très tôt (trop tôt ?) de quoi on parle, et on se désintéresse un peu de la façon dont on va y arriver, d’autant plus que l’enfant ne fait pas très naturel. Soit quand il « raisonne », soit quand on le décrit raisonner, il fait beaucoup plus grand que son âge (11 ou 7 ?), et ça rajoute au « malaise ».

Je n’ai pas trop aimé le passage de haine sur la grand-mère – qui n’était dans ce texte pas vraiment utile … quoique la fin, pour justifier de l’assommer ? – ni la fin (ça va ensemble).

Par contre l’idée des offrandes au monde de la consommation pour qu’il ne nous dévore pas…. . ça j’ai aimé – et ça aurait pu justifier de se débarrasser de quelque chose de neuf et d’inutile, comme une télé peut être ???


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