Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Sentimental/Romanesque
gage : Je préfère arriver par le jardin
 Publié le 23/11/21  -  14 commentaires  -  3998 caractères  -  142 lectures    Autres textes du même auteur

Traversée du jardin.


Je préfère arriver par le jardin


Je préfère arriver par le jardin. Je fais ça quand il fait beau, la maison est alors à son avantage : elle est ensoleillée tout l'après-midi et présente de ce côté-ci un visage radieux et trompeur, pimpante de son vieux crépi rose.


J'ai donc garé la voiture dans la ruelle, à l'ombre des buis du voisin.

Sur la pointe des pieds, salissant ma chemise sur le haut portillon écaillé, j'ai envoyé ma main en aveugle, toujours craintif que mes doigts rencontrent une épeire dodue ou un perce-oreille assoupi. Mais non, pas d'intrus. J'ai fait glisser le loquet rouillé et poussé le vantail : en un seul pas j'ai déchiré du lierre, délogé un chat sentinelle et effarouché les framboisiers qui colonisent l'allée.

Le sentier qui mène à la maison est facile à discerner : c'est là que l'herbe est la plus haute. Foulant les graminées, je longe le potager minable, un suave parfum de figuier m'accompagne. Des artichauts délaissés dodelinent de leur grosse fleur bleue à mon passage.

Sur le mur mitoyen ne subsistent des espaliers que les fils de fer rouillés et, plaquée au mur, l'auréole turquoise du sulfate révolu. En passant, j'aperçois au sol parmi les pissenlits une fraise, fière et précieuse comme une fleur de nénuphar sur un étang. Je la ramasse, elle est tiède, fade, terreuse, délicieuse comme un souvenir.

Des rames de haricots flétris frémissent dans l'air chaud. Un peu plus loin sur la droite, lascive sous ses grandes feuilles, une courgette oubliée, gonflée comme un zeppelin, me nargue. Je ferai un flan ce soir.

Le gros bidon bleu de récupération d'eau de pluie, en vrai majordome, me salue, un peu gêné néanmoins de me montrer ses flancs souillés de boue sèche.

Je passe rapidement sous les vieux ifs poussiéreux : dans leur fraîcheur patientent des araignées vigilantes.

Plus loin, deux ou trois bouteilles brillent au soleil parmi des capucines vagabondes.

J'approche des trois marches qui mènent à la porte grande ouverte de la cuisine. À gauche, sous l'œil-de-bœuf, dans les vestiges des potentilles fanées, d'autres bouteilles comme des quilles renversées. Au-dessus de moi la glycine monte jusqu'au toit et soulève les tuiles pour voir ce qu'il y a dessous. À l'ombre de son feuillage, les pierres d'angle décrépites sont douces au ventre des lézards.

Je respire un grand coup. Et je monte les marches.

La cuisine baigne dans la lumière dorée de l'après-midi qui avance. Ça sent la suie, le beurre rance et le fruit gâté. À ma gauche, la pierre d'évier disparaît sous quelques strates de vaisselle, plus loin la cuisinière à bois me regarde en coin sous sa poussière de cendres, à droite la poubelle vomit ses déchets autour d'elle.

Tu es là, assis à la table, presque totalement silencieux. Le bruit de ton souffle est couvert par le bourdonnement des mouches qui tournent autour de la suspension. Ton bras gauche pend entre tes jambes, tu dors, la joue collée à la toile cirée dont le motif provençal n'est plus qu'un souvenir. Ta main droite est posée à côté de ta tête, sur la table, comme si tu la regardais. Entre ses doigts desserrés, un verre à moitié rempli d'un vin rouge un peu clair est posé de guingois. Sur ta main une mouche déambule, posant ici et là sa trompe. Je contemple un moment ces veines bleues, saillantes, qui me fascinaient déjà, enfant.

Tu as encore maigri. Sous ton t-shirt sale pointent les os de tes épaules. Tes cheveux gris sont un peu longs sur la nuque. Sur le haut de ton front je découvre une plaie mal refermée cernée d'une ecchymose jaunâtre. Vers quels regrets fuyants titubais-tu encore ? Quel remord sournois a encore eu le dernier mot ?


C'est à cause de la mouche, si mes yeux sont pleins de larmes. À cause de ta main vulnérable qu'elle parcourt, sans gêne, indifférente, étrangère à mon désarroi. Je sèche mes yeux comme un enfant, avec ma paume. Je tends ma main vers ton épaule que je pétris maladroitement.

Puis je t'appelle doucement : « Papa ! »


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Cyrill   
1/11/2021
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
Moi aussi je préfère arriver par le jardin, que je me dis. Un vieux jardin laissé à l'abandon, au bon vouloir de la végétation, et si bellement décrit, même si le potager est "minable".
Ça sent la fin de saison, on va faire un flan ce soir avec la dernière courgette.
Et puis il y a ces bouteilles. Et alors, me dis-je, moi j'ai mis des dames-jeannes dans les fleurs, c'est de la déco... ici aussi, essayé-je de me persuader. Mais je n'y crois plus, je sais déjà ce qui va suivre.
J'ai aimé les questions de l'antépénultième paragraphe, comme envoyées à quelqu'un parti sans laisser d'adresse. J'aurais volontiers arrêté ici ma lecture, peut-être juste "papa !" pour conclure.
Cette mouche est trop déchirante, mais qu'à cela ne tienne, vous l'avez voulu et je l'intègre.
Je viens juste de lire l'incipit, heureusement que je ne l'ai pas lu au début, je trouve qu'il est de trop.
Mis à part ces petits bémols, c'est un très beau texte.
Merci.

   Marite   
2/11/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Le début de la nouvelle donne l'impression d'entrer dans un espace abandonné où la nature, les objets sont restés vivants : les framboisiers colonisant l'allée ... la courgette oubliée narguant le visiteur ... le bidon de récupération d'eau de pluie le saluant ... la glycine qui soulève les tuiles ... Les descriptions sont si ingénieusement faites qu'aucun sentiment de tristesse ne nous gagne, seulement de la curiosité en avançant à l'intérieur de la maison. C'est alors que l'on comprend ce besoin de faire vivre, par l'écriture l'environnement ambiant ... Une réelle émotion surgit avec la dernière phrase ...

   plumette   
3/11/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
un tableau réussi.

l'abandon du jardin et du potager sont comme un prélude à ce que le lecteur pressent.

le narrateur ( trice) prend son temps pour cette description minutieuse, car il sait ce qu'il va trouver.

abandon est un mot qui parcourt en creux cette nouvelle : cet homme abandonné à son sommeil, a abandonné sa dignité, peut-être parce qu'il s'est senti abandonné ?

triste et réaliste.

Plumette

   Bandini   
23/11/2021
Si le texte avait été plus long, il aurait été trop long pour ce qu’il raconte. Il n’y a que la découverte de la personne décédée, même si quelques phrases abordent la personnalité de celle-ci et qu’on en déduit une relation pas toujours facile avec le fils. Cependant, vous avez su maintenir le récit dans un format ne lassant pas le lecteur.

L’écriture est intéressante. Il y a un effort littéraire menant à quelques formulations que j’aime bien. Par exemple « une fraise, fière et précieuse comme une fleur de nénuphar sur un étang » ou « dans leur fraîcheur patientent des araignées vigilantes ». J’aime la personnification des végétaux, comme c’était le cas avec la fraise, avant cela avec « effarouché les framboisiers », après cela avec « la glycine monte jusqu’au toit et soulève les tuiles pour voir ce qu’il y a dessous » et bien d’autres formulations. Ceci apporte davantage qu’un tableau contemplatif. Vous personnifiez aussi les objets : le gros bidon bleu, la cuisinière à bois, la poubelle, … La personnification est une figure de style sur laquelle vous revenez très fréquemment, mais puisque j’aime beaucoup celle-ci… Elle crée également un contraste avec la seule personne présente (hormis le narrateur, mais qui n’est que spectateur, pas vraiment acteur) et qui, elle, est inerte.
A ce récit, vous apportez par la forme un intérêt que son fond seul n’aurait sans doute pas pu porter.

Pour ce qui concerne l’équilibre narratif, j’apprécie qu’une chute ne soit pas brutalement délivrée en toute fin de récit. Vous entamez déjà cette chute à la moitié du texte, lorsque le narrateur entre dans la maison, et la développez jusqu’à son terme. A propos de ce terme, je regrette la dernière phrase et en particulier le dernier mot. J’ai là, en revanche, l’impression que vous avez voulu signer de manière trop évidente votre chute. On pouvait avant cela déjà soupçonner le lien entre le narrateur et le décédé et j’aurais préféré que ce dernier soit désigné de manière moins directe.

Je dirais donc de ce texte que son propos est limité, que cela ne gêne pas dans la mesure où il est très court, et que sa lecture m’a été agréable.

   Malitorne   
23/11/2021
 a aimé ce texte 
Un peu
J’avais préféré de loin vos éoliennes, originales, à cette évocation familiale un tantinet larmoyante où il ne se passe rien. Sortez vos mouchoirs, point barre. Ça plaira assurément aux âmes sensibles, d’autant plus que c’est bien écrit, moi ça ne me provoque que de l’ennui. Je ne sais pas ce qu’ont les auteurs en ce moment à jouer sur la corde des sentiments mais je trouve que ça manque de récits qui percutent, qui envoient du lourd. Tout me semble très gentil et finalement consensuel.

   Donaldo75   
23/11/2021
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour gage,

Autant le dire de suite, ce type de texte n'est pas ma tasse de thé; pourtant, je lui trouve une forme de poésie qui le rend agréable à la lecture même s'il ne se passe pas grand-chose et que ce n'est pas le sujet que de raconter une histoire finalement. Je le trouve également bien écrit et il évite le pathos que la fin pourrait contenir. Son format court le sert car il n'y a pas lieu à disserter sur le sujet, juste à esquisser ce qui devient une trame dramatique dont le lecteur va déceler les fils.

   papipoete   
23/11/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
bonjour gage
Sans hypocrisie, j'avoue lire votre texte car il ne compte que 3999 signes !
Mais il n'en fallut pas davantage pour évoquer cette visite, qui fut longtemps un plaisir, quand la maison au vieux crépi rose était le nid, et plus tard l'endroit où le héros rendait visite à ses parents...
NB mais le temps a passé, causant des ravages au coeur, au corps et au jardin qui poussait si bien... avant !
On croit débarquer dans quelque maison hantée, où araignées et cafards règnent en maître... mais non, quelqu'un ici vit, survit en compagnie de litrons de rouge, et une armada de mouches. Et plus de bruit, de cris, de musique... plus rien ici ne se passe, mais si insectes et pinard pouvaient parler !
Dans cet bicoque un homme tue le temps, sûrement depuis le départ d'une femme... Maman ?
Ce papa fait peine, surtout quand son fils met sa détresse qui l'envahit, sur le compte d'une mouche qui sur cette pauvre main, en prend à son aise.
Le cadre est fort bien décrit, et l'atmosphère étouffante bien rendue " je respire un grand coup ; et je monte les marches "
Non, pas besoin de 3999 caractères de plus; ça suffit amplement ainsi !

   Myo   
23/11/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une lente progression de la lumière d'un lieu chargé de beaux souvenirs à l'ombre d'une vie qui s'étiole dans la solitude et l'alcool.

Beaucoup de poésie dans ce lent descriptif qui prend le temps du détail comme pour ne pas toucher trop vite à la tristesse qu'il dévoile.

Bien sûr, il n'y a pas d'action, ni de passion mais dans ce regard posé par le narrateur, il y a un amour filial toujours présent malgré tout.

Merci du partage

   Arsinor   
25/11/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Il y a de la narration dans cette description, les objets semblent des personnages d'une histoire que le lecteur croit pouvoir soupçonner. Beaucoup d'adjectifs en dépit du conseil donné aux débutants de ne pas en abuser, mais vous les maniez avec bonheur ; il en faut dans un jardin. Je n'ai pas compris l'usage du singulier dans cette grosse fleur bleue : plusieurs artichauts mais une seule fleur ? Je pense que c'est une erreur. La chute de votre nouvelle est un peu décevante, fleur bleue, et gâche la légèreté de l'ensemble. J'aurais vu le narrateur entrer dans la maison, en toute sobriété. Prime donné au titre, très original ; dommage qu'il soit repris par la première phrase.

   gage   
25/11/2021

   Virou64   
25/11/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Heureusement, je n'avais pas lu l'incipit...

J'ai vécu la traversée du jardin et l'entrée dans la maison quasiment physiquement tant cette description du jardin puis de la cuisine et du père m'est apparue criante de vérité et m'a permis de m'identifier au narrateur.

Un narrateur dont j'ai ressenti parfaitement la tristesse et la mélancolie devant le lent délitement de ce qui fut sa vie autrefois, qui doit faire le deuil d'un environnement, d'une relation filiale qu'on imagine avoir été bien plus épanouie.

Une très belle nouvelle. J'y ai vu de la poésie dans chaque phrase.

   Cat   
26/11/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonsoir Gage,

L'histoire est très touchante, et vous l'amenez par touches délicates, mais ce qui me plaît le plus dans ce récit, c'est l'arrivée par le jardin.

Chaque geste, chaque fleur, chaque bruit, est peint avec une impressionnante acuité et une poésie folle. L'auteur, vous en l'occurrence, savez très bien de quoi vous parlez.

En arrivant par le jardin avec le narrateur, je vois et j'entends les moindres bruits, à peine étouffés par la douce chaleur d'un après-midi de fin d'été, et me montent au nez toutes les senteurs qui composent ce tableau rendu si vivant par la magie de votre plume. Tout sonne si juste !

Je ne sais comment décrire l'ambiance qui se dégage. Le fait est que je la trouve bien assortie avec la tendresse et la désillusion qui débordent des trois derniers paragraphes. Ah, la scène de la mouche...

Merci pour ce beau moment de dépaysement en terre familière.


Cat

   Anonyme   
3/12/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
(je n'ai pas boudé le plaisir de découvrir l'allée dans le jardin)

Bonjour Gage,
Voici le genre de texte qui me fait fondre :
Un narrateur sensible, curieux, précis dans ces descriptions, qui plus est descriptions d'un jardin, frontière entre la nature sauvage et celle que l'on a domestiquée intelligemment.
Cependant l'humain est là, tout proche. Il n'est pas le personnage principal car ce serait trop douloureux, il me semble.
Par pudeur le narrateur n'en dira pas plus, juste une observation méticuleuse et objective de la vision. Une seule phrase éclaire la situation, précise un état, un avant.

C'était couru d'avance que ce narrateur visitait la maison de son-ses parents (surtout que l'incipit le dit, dommage), tout le talent réside dans l'intérêt qu'il suscite chez le lecteur par cette visite.
Un plus, le titre ne laisse pas du tout entrevoir de quoi il retourne. Simple et original il invite le lecteur à entrer. Et il prend tout son double sens en fin de lecture.

Bravo et merci du partage,
Éclaircie

   ferrandeix   
19/12/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Dans ce texte, l'on sent que l'auteur a voulu développer une description de la maison réellement littéraire. Tout d'abord, il s'attarde volontairement sur chaque détail du jardin, ce qui sert aussi l'effet de de sa finale en attisant l'impatience du lecteur. Ensuite, chaque élément de cette description est présenté sous la forme originale d'une image, personnification qui évoque presque la prosopopée, ce qui rend la description vivante, intéressante, animée. Les impressions tactiles, visuelles et surtout olfactives se mêlent intimement pour créer une atmosphère. La description du personnage et la résolution le désignant est également très bien amenée. Pas un mot de trop qui aurait appesanti la scène et aurait dissipé le sentiment dans la superfluité.

je regrette un peu certaines formules relâchées, pourtant facilement évitables, par exemple:

"je fais ça quand il fait beau"

des doubles, voire triple compléments de nom, par exemple:

"Le gros bidon bleu de récupération d'eau de pluie"

En revanche, j'avalise "décrépites" plutôt que "décrépies"


Oniris Copyright © 2007-2020