– Asseyez-vous, fit monsieur Mauvais Augure.
Greenfield n’était pas rassuré. Le bureau de monsieur Mauvais Augure était plongé dans l’obscurité, seule l’ampoule de la lampe de bureau dispensait une clarté chiche, presque inquiétante, qui dessinait des ombres sur le visage anguleux de monsieur Mauvais Augure. Ce dernier referma le classeur posé devant lui et ce faisant il souleva un petit nuage de poussière. En fait c’était ce que le bureau sentait : la poussière. Le vieux, l’ancien, l’amidonné. Des relents qui vous chatouillaient le nez vous donnaient envie d’éternuer.
– Vous fumez ? demanda monsieur Mauvais Augure.
Il ouvrit un coffret en argent ouvragé, et montra son contenu à Greenfield. Il s’agissait de cigare.
– Non merci, déclina Greenfield.
Monsieur Mauvais Augure en prit un et le roula dans ses doigts avant de le porter à sa bouche.
– Ils viennent de Cuba, plus précisément des ateliers Sandoval. Chacune de ces petites merveilles a été bichonnée avec amour et roulée sur les cuisses d’une ouvrière cubaine. Il suffit d’un peu d’imagination, et… (il alluma son cigare à l’aide d’un briquet de type Zippo, doré à l’or fin) nous voici transportés à La Havane, dans les ruelles de Vieja Habana, au milieu des vendeurs à la sauvette et des putains.
Il tirait sur son cigare, recrachant une épaisse fumée grise et odorante. Les murs tout autour étaient imprégnés de cette odeur étourdissante… sur le mur derrière monsieur Mauvais Augure, était accroché un grand tableau en pied d’un homme à la triste figure, portant haut-de-forme et favoris ; sûrement un ancien président de cette Firme qui datait de 1821.
– Peut-être vous demandez-vous pourquoi j’ai souhaité avoir cette entrevue avec vous ? dit-il, rompant le silence pesant. Je n’irai pas par quatre chemins. Jouons cartes sur table, nous sommes adultes, que diable !
Il y avait dans les intonations de monsieur Mauvais Augure comme une menace implicite, un sous-entendu qui glaçait le sang de Greenfield. Tout dans l’homme qui lui faisait face l’intimidait. Non, c’était plus que cela : il était terrifié.
– Depuis combien de temps travaillez-vous pour nous, monsieur Greenfield ? – Je crois que cela va faire trois ans, monsieur. – Et êtes-vous satisfait de vos conditions ?
Greenfield ne parvenait pas à soutenir le regard terrible de son interlocuteur. De ses yeux enfoncés dans leurs orbites, cernés d’une peau diaphane d’un noir presque violacé. Et puis il y avait sa bouche sans lèvres, dissimulant deux rangées de dents jaunâtres… cet homme n’avait pas d’âge. Il pouvait d’où il était percevoir son haleine fétide, une haleine de cadavre.
– Parlez sans crainte, monsieur Greenfield, l’encouragea son patron. – Cela fait certes de longues journées, mais… il y a des compensations, c’est vrai. – Les primes, monsieur Greenfield ! Et le travail de nuit, payé le double ? – Par exemple. – Et le travail en lui-même, monsieur Greenfield. Que vous inspire-t-il ? – C'est-à-dire…
Greenfield avait du mal à trouver les mots. La vérité était que, lorsqu’on lui demandait en quoi consistait son emploi, il se découvrait incapable de l’expliquer de manière claire et précise. Il était un simple rouage sur une chaîne de montage mécanisée, il maniait des pièces de métal aux formes étranges, qu’il devait polir d’une certaine façon avant de les remplir d’un liquide visqueux et inodore, puis il pratiquait une soudure d’une épaisseur de 4,2 millimètres le tout en moins de cinq minutes et trente secondes. Son labeur terminé, la pièce poursuivait son chemin par une ouverture dans le mur sur sa droite, les pièces arrivant d’une autre ouverture sur sa gauche, de sorte qu’il ne voyait pas la finalité de ce qu’il faisait, ni d’ailleurs les autres ouvriers qui, chacun, œuvraient dans son petit atelier de deux mètres de long sur un mètre cinquante de large.
– Oui ? Monsieur Greenfield ? Parlez sans crainte. Je n’ai jamais mangé personne. – Le fait est que je ne sais pas exactement ce que la Firme produit… ce qu’elle fabrique exactement.
Les coudes sur son bureau, monsieur Mauvais Augure joignit le bout de ses doigts et se permit un sourire qui avait tout d’une grimace.
– La fameuse question à 2 millions de dollars ! Si ça peut vous rassurer, personne ne le sait, monsieur Greenfield. Il s’agit d’un secret bien gardé, secret dont je suis le seul dépositaire en tant que président. La réponse que je fais à cette légitime interrogation est celle-ci : en premier lieu, vous n’aimeriez pas connaître la réponse, croyez-moi, dans le cas présent l’ignorance est votre meilleure alliée. Deuxio, essayez d’en savoir plus ne vous conduirait à rien de bon, bien au contraire. Vous avez probablement entendu les rumeurs sur certains cas de disparitions ?
Le sang dans les veines de Greenfield se glaça. Il aurait donné tout ce qu’il possédait pour ne plus se trouver assis là, dans ce bureau, en face de ce personnage terrifiant. Il ouvrit la bouche sans pouvoir émettre le moindre son.
– Tout est dans le contrat, monsieur Greenfield. Le fameux contrat. Ici, nous l’appelons le pacte. C’est un peu pompeux, je l’avoue. Il faut le voir comme un pacte de fidélité. Avez-vous lu les nombreuses clauses ? Si vous l’avez fait, vous avez pu constater qu’il y a de nombreux avantages à travailler pour la Firme. Des avantages en nature, comme le logement, le transport gratuit en bus navette. Les repas à prix coûtant. Des réductions sur l’emploi de petits personnels d’entretien pour le logement que vous occupez, ainsi que l’entretien de votre jardin. Et l’école pour vos enfants qui prend tout en charge, bien entendu. – C’est exact, monsieur, et je vous en sais gré.
Monsieur Mauvais Augure fit une pause dans son laïus. Il tira de grandes bouffées sur son cigare, ses yeux plissés ne perdant jamais de vue son interlocuteur, qui semblait s’être ratatiné sur sa chaise.
– Alors, bien entendu, il y a des contreparties. L’une d’elles est de ne pas montrer de curiosité mal placée. La plus importante, c’est que vous appartenez, si je puis m’exprimer ainsi, à la Firme, corps et âme. À partir du moment où vous signez pour nous, vous ne nous quitterez qu’au moment de votre retraite. Vous ne l‘ignorez pas, monsieur Greenfield, n’est-ce pas ? – Eh bien, je pensais… se lança Greenfield, son cœur battant fort dans ses tempes, qu’il s’agissait d’une façon de parler. À vrai dire, cela ne me semble pas très légal. – Légal ? N’employez pas ce mot ici, s’il vous plaît, vous allez me fâcher. Depuis que vous êtes chez nous, avez-vous rencontré le moindre syndicaliste ? Le moindre représentant du personnel ?
Monsieur Mauvais Augure posa son cigare dans l’énorme cendrier sur son bureau. Il se pencha plus en avant. Ce simple geste eut sur Greenfield l’effet qu’aurait produit un courant d’air glacial, et ses oreilles se mirent à bourdonner. Ses mains étaient moites, tout son être le démangeait, comme s’il était couvert d’insectes rampants.
– Si je vous dis tout ça, c’est uniquement pour votre bien et parce que je vous aime bien. On m’a rapporté une rumeur vous concernant. Des propos que vous auriez tenus, en catimini, à la cantine. On m’a parlé d’envie de départ, d’abandon de poste. Des doutes que vous auriez émis, quant au bien-fondé de votre rôle dans la Firme. Bref, vous avez envisagé clairement la possibilité de nous quitter, sans préavis. Préavis d’ailleurs qui n’ont nullement cours dans notre entreprise, car comme je vous ai dit, on ne quitte pas la Firme. Jamais. – Il s’agissait d’une conversation anodine… – Qui n’a aucune raison d’être, monsieur Greenfield. Qui est même une offense que je prends personnellement.
Monsieur Mauvais Augure récupéra son cigare et le ralluma. Il semblait observer l’effet que ses paroles avaient sur le visage congestionné de son employé. Celui-ci semblait à deux doigts de la syncope.
– Ne vous inquiétez pas, je comprends votre malaise, mais il n’y a rien de grave. Après tout vous êtes toujours là, c’est bien l’essentiel. Néanmoins…
Monsieur Mauvais Augure brandit une clochette en métal doré que Greenfield n’avait pas remarquée sur le vaste bureau du président. Il l’agita et la fit tinter. Greenfield sursauta lorsqu’il entendit la porte dans son dos s’ouvrir sans ménagement. Un type que Greenfield n’avait jamais vu, pas très grand mais épais, râblé, rouquin et le visage rempli de taches de rousseur vint se tenir debout à ses côtés. Sur ses avant-bras, un tas de tatouages s’entremêlaient, la plupart de piètre qualité, parmi lesquels Greenfield crut apercevoir une croix gammée, tandis que d’autres ressemblaient à des hiéroglyphes ou des symboles vaguement ésotériques.
– Monsieur Greenfield, je vais vous demander de vous déchausser, s’il vous plaît, fit le patron d’une voix étonnamment douce. – Pardon ? – Faites-moi ce plaisir, à moins que vous préfériez que le petit rouquin s’en charge pour vous ? Croyez-moi ce ne serait pas l’idée du siècle.
Greenfield ne comprenait bien entendu absolument pas où monsieur Mauvais Augure voulait en venir. Ce dernier l’encouragea :
– Ne vous inquiétez pas, vous allez très vite comprendre. Faites cela pour moi.
Et Greenfield dénoua le lacet de sa chaussure gauche, les mains tremblantes, se demandant pour la énième fois s’il n’était pas coincé dans un mauvais rêve.
– Une seule chaussure suffira !
Greenfield se retrouva le pied gauche à l’air libre, un peu honteux de sa chaussette rapiécée, c’est alors que, tout à coup et sans prévenir, le rouquin lui écrasa violemment les orteils avec le talon de ses chaussures de sécurité. Greenfield hurla à en perdre la voix. Le rouquin s’acharna jusqu’à ce que les doigts de pied de Greenfield soient complètement aplatis et sanguinolents, les petits os brisés, concassés, éparpillés au fond de sa chaussette gorgée de sang. Greenfield hurla longtemps, de sorte que le rouquin dut lui fermer la mâchoire de force.
– Notez bien que nous ne nous sommes pas attaqués à vos mains, car il s’agit de votre outil de travail, expliqua monsieur Mauvais Augure, qui tétait son cigare. Et je vous tiens pour l’un de nos employés les plus efficaces et consciencieux. À présent monsieur Gérard va vous accompagner à l’infirmerie afin de voir ce qu’on peut faire pour votre vilain pied. Vous serez à l’heure pour déjeuner au réfectoire avec vos collègues. Bon courage à vous, monsieur Greenfield.
À suivre.
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