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Aventure/Epopée
Germain : Le poète jette l'encre
 Publié le 06/05/20  -  5 commentaires  -  25977 caractères  -  72 lectures    Autres textes du même auteur

Le poète Lanister, en mal d'inspiration, est expédié à la campagne par l'éditeur Malmarchet. Là-bas, il découvre une nature hostile et se laisse gagner par le spleen. Son art le sauvera-t-il ?


Le poète jette l'encre


Je m’éveillai ce matin, le cœur en peine.

Une sourde douleur me nouait l'intestin. La vie comme un couvercle pesait sur mes épaules ; et le temps, constatai-je à travers des fenêtres brouillées par la crasse et la condensation, était à l'avenant. Une brume morbide masquait le paysage. La déprime menaçait de m'anéantir.

J'étais par nature un homme facilement gagné par la mélancolie. L'angoisse jamais ne me laissait en repos. Je passais mon existence à redouter le pire, sans parvenir à lui donner un quelconque visage.

Seul m'importait mon art. Et l'absinthe.

La douleur d'exister était ma seconde peau.

Et puis il y avait l'antidote au malheur, dissimulé sous mon matelas.

La culotte de Léontine.

Je savais qu'en en respirant les effluves, le ciel se dégagerait, les lourds nuages noir emportés au loin par le parfum musqué de son con.

Léontine. Ma Léontine.

Je résistai quelques instants en observant mes mains trembler.

Je travaillais depuis peu à maîtriser mes émotions, cet état de confusion permanent que je combattais à coups de verres d'absinthe. Je ne voulais pas finir comme mon père, étouffé par son vomi. Ni comme mon frère, retrouvé pendu dans sa misérable chambre après une énième crise de delirium.

Je voulais me montrer plus fort que cela.

Mais c'était un fait avéré : dès potron-minet, mes mains tremblaient et mon cœur battait fort. Il résonnait à mes tempes jusqu’ à me donner des migraines.

J'attrapai la culotte cachée sous mon matelas.

Jour après jour, son odeur s'estompait.

Je la humai du plus profondément que je pus.

Des relents, tout au plus. De lointains reliquats. Un souvenir de ce qui fut.

Mais déjà le miracle de l'amour se produisit. Dans mon pyjama, mon sexe irrigué d'un sang nouveau se mit à gonfler. Je le sentis se tendre, le gland boursouflé s'échappant de sa gangue pour venir se frotter au tissu rêche.

C'était un pantalon de qualité médiocre.

C'est ainsi que je commençai la journée, traînant et gémissant, comme à l’accoutumée, et observant pensif le ciel bas et le paysage gris, presque flou.

À onze heures on frappa à la porte. C'était Bianca, la servante lisboète. Elle m'amenait du pain et du beurre, et un bol de chicorée. Je la remerciai et la congédiai dans un même élan. Bianca est une vieille femme en noir, portant le deuil d'une vie misérable. Sa vision me déprime grandement. Lorsqu'elle fut partie, je me jetai sur le pain, un peu rassis.

Le poète nécessite un environnement adéquat pour s'exprimer. Sa plume doit tremper dans le sang de l'ennui et du désarroi, si ce n'est dans l'encrier funeste du désespoir. J'avais pris l'habitude d'osciller entre les trois.

L'éditeur Malmarchet m'avait expédié dans ces contrées hostiles pour que j'y puise l'inspiration. En ville, je n'étais bon à rien. J'avais fait mon nid des terrasses de cafés pour jouir du spectacle de l'humanité qui défilait sur les trottoirs. À la vérité, la seule partie de l'humanité qui attirait mon attention était celle portant jupons et corsets. Je m'imbibais de gentiane en fantasmant sur les bourgeoises.


Malmarchet m'avait convoqué dans son bureau de la rue des Soupirs pour me faire part de son courroux. Il trouvait mes derniers vers fort médiocres. Il me passa un savon en me menaçant de récupérer l'à-valoir de 200 couronnes qu'il m'avait versé en échange de mon travail.


– Je sais où respirer un air des plus limpides, propre à éveiller les sens, me disait Malmarchet en tétant un cigare d'importation. Vous autres poètes êtes gens fragiles et prompts à rêvasser en vous complaisant dans l'oisiveté, quand ce n'est pas l'alcoolisme. Ce qu'il vous faut, c'est un bon coup de savate dans le fondement pour vous faire réagir.


Pour lui démontrer qu’il n’avait pas tort, je ne réagis pas à sa vindicte. Je savais pertinemment que l’éditeur Malmarchet haïssait les poètes d’avantage encore – si c’était possible – que les écrivains. Il trouvait aux essayistes des circonstances atténuantes. Mais les poètes…


– J’ai dans cette enveloppe – dit-il en brandissant une enveloppe brune de format rectangulaire – un billet de train pour Saint-Quelque-Chose. C’est un charmant village comme aime en chier notre formidable province. Peu importe son nom, l’essentiel est que le cadre soit propice à votre épanouissement intellectuel. Vous savez combien je vous estime peu, vous et votre engeance. En ce moment, je dois me plier aux desiderata du public. La poésie a le vent en poupe, pour je ne sais quelles raisons.


Il fit le tour de son bureau en acajou véritable, un bureau de taille ministre encombré de papiers importants et de bibelots hors de prix, et me remit l’enveloppe en main propre. Je constatai sur celle-ci qu’il avait mal orthographié mon nom. J’en pris ombrage.


– C’est Lanister avec un seul N, monsieur Malmarchet, lui dis-je d’un ton bourru.


Il s’immobilisa, fit le geste théâtral de tendre l’oreille à un écho lointain.


– J’ai cru entendre quelque chose, pas vous ? Cela ressemblait à un bruit de pet.


L’éditeur Malmarchet était désobligeant. Il n’était pas seulement ça : pingre, misogyne, acariâtre, étaient autant de mots qui le définissaient plutôt justement.

Je décidai de demeurer stoïque. Après tout, cela faisait bien cinq longs mois que je n’avais pas pondu un vers. Mon dernier poème, La buse et le tresseur d’osier, avait fait l’objet d’une parution dans le bulletin de l’école dentaire de Pézénas, en échange d’une consultation gratuite et d’un détartrage. Ce n’était pas cela qui allait remplir ma gamelle.

Par curiosité, j’ouvris l’enveloppe et en sortis un billet imprimé par la SNCF. J’eus un pincement au cœur et une crampe d’estomac en découvrant non pas le nom du village en question – qui m’était parfaitement inconnu – mais la durée du trajet ferroviaire : 12 h 38. Cela me parut le bout du monde.

Les larmes me montaient aux yeux tandis que je perçus douloureusement les ricanements et autres manifestations de félicité émanant de l’éditeur Malmarchet. Il s’était rassis derrière son bureau et tirait de grandes bouffées de son cigare d’importation en imitant le bruit de la locomotive.

La haine et le ressentiment est un puissant moteur pour le poète. On se souvient du grand Mortimer, dont l’aigreur pour les vicissitudes de l’existence – il était né pied-bot et bègue – avait inspiré de bouleversants chefs-d’œuvre. C’était la même chose pour le douanier Flambard. C’est au moment ou tout s’était écroulé autour de lui – sa femme était partie après avoir mis le feu à la maison – qu’il s’était révélé un puissant versificateur. Aussi et sans s’en douter, l’éditeur Malmarchet me donnait du grain à moudre, tant j’exécrais cet homme.

Et c’est le cœur lourd, l’estomac dans les talons et en traînant les savates, que je me rendis à la gare centrale après avoir fait ma valise. J'accomplis les douze heures de trajet dans un état second. L’absinthe m’assomma la plupart du temps. Par la fenêtre, les paysages défilaient sans se lasser. Les plaines vallonnées, les collines arasées, les villages pittoresques et déprimants, se succédaient dans une explosion de couleurs qui agressait mes sens à vif. Parfois et sans raison, je me mettais à sangloter. L’instant d’après, je riais de bon cœur.


La raison m’abandonnait.


Sur le quai de Saint-Hilaire, Bianca, la servante lisboète, m’attendait. Si elle prit peur devant mon visage au teint livide de cadavre ambulant, mes yeux injectés de sang et mon haleine de toilettes publiques, elle n’en montra rien. Elle me demanda de la suivre jusqu’au taxi à bras qui nous attendait sur le parvis de la gare misérable. Le village comptait une église et trois maisons cachées derrière. Tel de mauvais présages, les corbeaux volaient bas.

Quelque chose comme une envie brutale d'en finir me tomba dessus. L’endroit avait l’air moins vivant qu’un cimetière. Quand le taxi nous laissa devant une chaumière ridiculement petite, aux murs recouverts de chaux, au toit de tuiles bancales et aux fenêtres chiches, mon visage était baigné de larmes de désespoir.


À l’attention bienveillante de Madame Léontine Croquepieux

Maison de repos de Briançon-les-Angelets


Ma bien-aimée,


J’avais promis de vous donner très vite de mes nouvelles, et par là-même, de m’enquérir des vôtres.

J’ose espérer que votre séjour se passe agréablement. La maison de repos de Briançon jouit d’une excellente réputation dans le milieu médical. On m’a assuré que les patients y étaient traités avec courtoisie et déférence, et que le personnel faisait preuve d’une compétence digne des meilleurs hôpitaux du pays.

Votre chambre est-elle confortable ? Vous êtes-vous fait des amies ?

J’aurais grandement apprécié vous rendre visite et vous porter une boîte de ces chocolats à la liqueur dont vous raffolez, mais mon éditeur m’a expédié à l’autre bout du pays, loin de vous et des distractions de ce monde. Je vis comme un pèlerin – que dis-je un pèlerin, un cénobite conviendrait mieux – enfermé dans une chambre misérable mais je ne me plains pas.


L’art du poète m’habite, et vous savez bien que je ne vis que pour cela.

Ma condition d’ermite ne m’évite point de subir la présence maussade d’une personne d’origine lusitanienne, qui tel un garde-chiourme semble m’épier du matin au soir. C’est elle-même qui me fournit ma pitance quotidienne, constituée d’une tranche de pain sec et de viande séchée, agrémentée d’un bol d’eau qui paraît puisée dans les latrines.

Je survis. Je pense à vous et tiens votre linge près de mon cœur.

Un jour, nous serons réunis et ferons fi du qu’en-dira-t-on et des vils ragots.

En attendant, portez-vous bien et suivez avec minutie votre traitement. On s’habitue parfaitement à l’eau froide au bout de quelque temps, et un peu d’électricité dans le cerveau n’a jamais tué personne.

Je vous laisse mon adresse dans le cas où vous voudriez me tenir informer de vos progrès.

À bientôt ma chère et tendre amie,

Edmond.


Edmond Lanister, chez Madame Bianca Dos Santos de Oliveira

2, rue du Pendu

Saint-Hilaire-du-Sépulcre.


Quatrième jour.

Aujourd’hui, je suis sorti de la chambre mansardée. Affecté par le manque d’alcool, une sourde angoisse me nouait les tripes. Je m’aventurai néanmoins dans la nature hostile et bourdonnante. Dans la lueur d’un soleil neurasthénique, je devinais les prémices du printemps. Madame Dos Santos me suivait de loin et du regard. Ses yeux étaient comme deux billes trempées dans l’encre la plus noire et en partie dissimulées par des sourcils luxuriants.

J’allais, titubant et maladroit, comme un nouveau-né.

Je croisai un paysan bourru et odorant que je saluai du bout de mes lèvres sèches. L’homme me toisa du haut de son rural mépris. Les yeux mi-clos, tremblant de tout mon être, j’avançais dans les herbes folles, et le peu de lumière aveuglait mes prunelles sensibles.

Jamais de mon existence je ne regrettai à ce point l’univers confiné et ténébreux de ma chambre de bonne, en ville. Le désespoir le plus sombre m’accablait avec une violence telle que j’envisageai un suicide dans les plus brefs délais. Mes yeux se gonflèrent de larmes amères, et je mouillai mon pantalon. J’avisai un vénérable ficus sycomorus qui se dressait dans un champ désolé et m’écroulai au pied de son tronc majestueux. D’épaisses et spectaculaires racines le faisaient tenir debout depuis probablement des temps immémoriaux.

Perché sur une lourde branche, un corbeau croassait. Sa lugubre mélopée mit mon âme au supplice. La question n’était plus de savoir si j’allais écourter mon existence. Il suffisait juste de fixer le moment et la manière d’y parvenir.

Depuis quatre jours, je n’accouchais que de vers pitoyables et infâmes. Par crainte que Bianca ne tombe dessus et n’en réfère à Malmarchet, je m’empressai d’ingurgiter les feuillets pleins de ratures et de mots ineptes. Dans la cuvette des toilettes, ils rejoignaient bientôt la fange de laquelle ils étaient nés. Ma vie de poète était parvenue à son terme.

Assis sous le sycomore, je fis le serment de ne plus jamais approcher une plume et un encrier.

Le soir, je demandai à madame Dos Santos de bien vouloir me fournir une corde. Quelque chose de solide, pouvant supporter le poids d’un homme. Elle s’exécuta avec une promptitude qui l’honora. Elle me tendit la chose avec un sourire entendu. Ses yeux brillaient sous ses sourcils échevelés.

C’est à l’instant où je passais la corde à mon cou, que j’entendis qu’on frappait aux carreaux de la fenêtre. Me retournant vers celle-ci, j’avisai les contours flous d’un visage à travers les carreaux sales et gras. Je descendis du tabouret et vins ouvrir la lucarne. Je découvris une personne d’allure singulière, affublée d’une moustache épaisse, d’un nez protubérant, et de petits binocles à monture de métal. L’homme ressemblait à un comptable de province.


– Monsieur Lanister ? fit-il d’une voix de crécelle. J’ai entendu parler de la venue d’un poète dans la région.


J’hésitais à lui répondre qu’il se trompait. Que ce n’était pas le moment de déranger un homme dans l’accomplissement de son destin. Mais quelque chose dans son regard doux, ses yeux ronds et curieux, me détourna de ce projet.

Intrigué, je sortis à la rencontre de l’individu. De taille modeste, le moustachu rondouillard était vêtu avec l’élégance d’un notable de province : redingote sur mesure, gilet de flanelle à boutons de nacre, nœud papillon et culotte de peau à la mode prussienne.


– Vous tombez mal, lui dis-je. J’étais sur le point de mettre fin à mes jours. Peut-être pourriez-vous repasser plus tard.

– Loin de moi l’idée de contrarier vos projets, monsieur Lanister. Néanmoins, je m’en voudrais terriblement si je laissais passer l’occasion d’inviter le grand poète que vous êtes à partager le verre de l’amitié. Je suis en toute humilité un grand féru de poésie et cette rencontre est inespérée. J’ai un tas de questions à vous poser. Faites-moi cet honneur, je vous en conjure. Ensuite, vous pourrez vaquer sans dérangement à vos occupations.


Je n’eus pas le courage de chasser l’importun, et j’abdiquai devant son air bonhomme. Après tout, je pouvais reporter mon décès de quelques heures. La mort n’avait que ça à faire : attendre, posée sur ses fesses osseuses, la grande faux dans une main, le menton posé sur l’autre.

Je suivis donc le moustachu jusque chez lui. Sa mansarde était aussi humble et sordide que celle de madame Dos Santos. Il régnait à l’intérieur de ses murs un capharnaüm invraisemblable. Je manquai renverser un pot de chambre rempli de pisse, et une famille de mulots traversa le salon en trottinant benoîtement. L’odeur qui me saisit les narines était âcre et puissamment musquée.


– Excusez-moi pour le désordre, fit mon hôte. Cette maison a été déclarée insalubre. Je l’ai eue pour une bouchée de pain. Littéralement. J’ai laissé monsieur le bourgmestre croquer dans un sandwich pastrami cornichons en échange des clés. Veuillez vous asseoir je vous prie.


Il me proposa une chaise bancale en paille tressée et je m’installai. L’homme farfouilla sans ménagement à l’intérieur d’une armoire qui n’avait plus qu’une porte et dont le bois pourrissait et posa une bouteille contenant un liquide translucide sur la table.


– Je suis curieux. Comment un poète tel que vous, monsieur Lanister, a bien pu atterrir dans ce trou perdu et abandonné de Dieu ? me demanda-t-il en débouchant la bouteille et en remplissant généreusement deux verres sales.


Je ne me fis guère prier pour goûter au breuvage. Je n’avais plus d’absinthe depuis la veille, et commençais à ressentir la torture du manque alcoolique. Je reconnus la liqueur de poire. C’était le genre de bibine qu’il me fallait : radicale, sans compromis.


– Il s’agit de mon éditeur, monsieur… ? Je me rends compte que je ne connais pas votre nom.

– Quel goujat je fais ! s’exclama la moustache. Je ne me suis pas présenté ! Charles Lacrosse, pour vous servir. Moi aussi je viens de la ville. J’ai décidé de fuir la compagnie des hommes suite à de légers déboires d’ordre conjugaux. Entre autres choses. Mon histoire est complexe et n’est pas le sujet du jour. Revenons-en à votre présence en ces lieux, si vous le voulez bien.


Lacrosse avala son verre cul-sec et nous resservit une tournée. Après quatre jours passés en compagnie de l’austère Bianca, de son regard réprobateur et sa parole chiche, je me rendis compte que j’appréciais me tenir en face de cet homme volubile et au sens aigu de l’hospitalité.

Je lui parlai de l’éditeur Malmarchet et de mon expatriation forcée. De mon inspiration défaillante. Du monde impitoyable des arts et de celui de l’édition en particulier. Lacrosse compatissait, tout en nous servant régulièrement à boire. Nous devisâmes poésie. Il me cita le surestimé Lebranchu. Je répliquai Honoré de Montalembert. Il baragouina une strophe du pompeux Pictorius-l’Ancien. Subtilement, je clôturai le débat par une citation du fameux Oraisons déraisonnables de Dorothée Le Tallec.

J’oubliai l’heure et le temps qu’il faisait. Je me souvins vaguement de l’acte définitif que je m’apprêtais à commettre quelque temps plus tôt.

Lacrosse m’avoua poétiser à ses heures perdues. Il voulait savoir ce que j’en pensais. Il me tendit des feuillets froissés et remplis d’une écriture hachée et nerveuse.


– Je sais bien que je n’ai pas votre talent, monsieur Lanister. Saviez-vous que je relis très souvent Les Hauts de sape-vent ? C’est une de mes œuvres de chevet. Et à chaque fois, vous parvenez à me tirer la larme !

– Je ne suis pas l’auteur de ce recueil, monsieur Lacrosse. Vous confondez avec Eugène Perruchet.


L’imbécile m’avait contrarié. Je fis néanmoins l’effort de déchiffrer ce que j’avais sous les yeux. Il s’agissait d’un texte où il était question d’un petit paysan et d’un ragondin trijambiste. Le style était épouvantable. Les rimes semblaient avoir été accouchées par un demeuré pris de boisson.


– Qu’en pense l’homme de lettres ? me demanda Lacrosse.

– L’homme de lettres en pense qu’il doit d’abord s’isoler afin de satisfaire un besoin aussi naturel que pressant, répliquai-je, car ma vessie menaçait d’exploser. Puis-je accéder aux commodités ?


Lacrosse me désigna la porte des toilettes d’un geste rendu flou par l’abus de liqueur. Je titubai jusqu’à la cuvette. L’endroit était sale et nauséabond, mais les effets de l’eau-de-vie rendaient la chose supportable. Je sortis mon membre flasque et rose et urinai bruyamment. Des pages arrachées de différents livres pendaient à un clou rouillé dans le mur. J’en pris une au hasard. Je reconnus aussitôt le texte imprimé dessus : La décade factuelle, du versificateur Joubert. J’en retirai une autre, fébrile. Elle avait été tirée du monumental Querelle sous la Lune, de Petrovia. Il y avait même une couverture dont l’aspect m’était familier, et pour cause, puisqu’il était écrit en lettres d’or sur fond rouge : Anthologie crépusculaire, par Edmond Lanister.

Je n’en revenais pas. L’homme se torchait le fondement avec le travail des poètes.

Lacrosse, le moustachu débonnaire et avenant, si prompt à clamer sa passion pour la chose poétique, s’essuyait le cul avec les plus beaux vers de la création.

J’eus l’image d’un calice, un calice débordant de merde, et de l’obligation pour un homme de l’ingurgiter jusqu’à la dernière goutte. Cet homme, ce pauvre hère frappé d’une indicible malédiction, c’était moi, bien entendu. Dans Son infinie perfidie, Dieu voulait non seulement me voir pendu, mais il insistait pour que mes dernières heures soient un supplice.

De retour au salon, je refusai de m’asseoir à la même table que ce cuistre. Je roulai en boule les feuillets supportant la prose inepte de mon hôte, lui jetai au visage et l’insultai. Je le giflai à la volée, dans l’intention de le provoquer en duel pour laver l’affront. Charles Lacrosse se jeta sur moi et nous roulâmes sous la table. Je lui arrachai une touffe de cheveux, il me tordit l’oreille gauche. Mon index s’enfonça dans une orbite, et je fus victime d’un violent coup de genou dans les bourses.

Le petit matin nous trouva inertes et saouls, gisant sur le perron du taudis.

Ouvrant un œil poché, je trouvai la force de ramper jusque chez madame Dos Santos.


Cinquième jour.

Je me réveillai ce matin-là en me promettant de m’éteindre avant la fin du jour.

Bianca toqua à la porte qui s’ouvrit en grinçant. Le bois, rongé par l’humidité et les insectes xylophages, gémissait dans sa lente agonie. La bonne lisboète déposa sur la table le bol de chicorée et les tartines de pain rassis. Il me parut qu’elle traînait la patte encore plus qu’à l’accoutumée. Je me fis la réflexion qu’elle n’en pouvait plus de devoir s’occuper de moi. Sans doute l’éditeur Malmarchet la rémunérait-il confortablement pour qu’elle acceptât cette tâche ingrate.

Après le petit déjeuner, et avisant par la fenêtre un soleil franc et radieux, je décidai de partir en randonnée. Sans doute la dernière de mon existence. Certes, je n’étais point du genre à m’émerveiller devant Dame Nature. À la chlorophylle et aux verts pâturages, je préférais de loin les bistrots enfumés et les bordels de la capitale. Mais la laideur de cette chambre et l’aura de désespoir qui la hantait, associées au terrible silence de madame Dos Santos – sans omettre le bruit insupportable de ses chaussons glissant sur le parquet – me poussèrent à m’éloigner au plus vite de cet antre funeste.

J’entrepris donc, tel le poète naturaliste et bucolique que jamais je ne fus ni ne serai, d’arpenter les chemins forestiers alentour, m’enfonçant plus avant dans les profondeurs de la nature pieuse. Mes godillots martelaient l’humus, faisant se carapater écureuils et marmottes, s’envoler en mille éclats de couleurs papillons et abeilles, plonger dans le ruisseau grenouilles et crapauds. J’allais par les chemins le cœur lourd, recherchant malgré moi une beauté originelle que je ne savais reconnaître.

Il me sembla que je souhaitais me perdre.

Et au bout d’un moment, je fus bel et bien perdu. J’avais oublié d’où je venais, et où se trouvait le nord et le sud. L’angoisse, ajoutée au manque alcoolique, me comprimait tel un étau. Mes yeux s’embuèrent.

Et pourtant je continuais d’avancer, hagard et, sans but, tels une coquille vide, un corps déserté de toute conscience.

Bientôt, ce qui avait tout l’air d’être une construction humaine se matérialisa à une vingtaine de mètres devant moi. Je m’approchai péniblement du petit mur de pierre. En son centre, une vieille grille en fer forgé bringuebalait sous la légère brise. Je la poussai et constatai qu’il s’agissait d’un cimetière. Un petit cimetière de campagne, perdu au milieu d’herbes folles et d’arbres tordus.

Des tombes modestes. Sans fleurs ni couronnes. Un cimetière oublié des hommes. En lisant le nom gravé sur une des sépultures, je crus être victime d’une hallucination causée par une crise de delirium. Il était écrit : Alphonse Flambard – Douanier et poète. Je déglutis bruyamment. Sur la tombe mitoyenne, une plaque grise et triste annonçait : De Montalembert Honoré. La suivante était au nom du dramaturge Victor Poissard. Un peu plus loin, je découvris les tombeaux d’Eugène Perruchet, de Pénélope Soubiran, de Pictorius-le-Jeune.

Partout où mes yeux se fixaient, un poète était enterré.


– Êtes-vous égaré, monsieur ?


La voix me fit sursauter. Elle émanait d’un vieil homme à la peau parcheminée occupé à creuser un trou pour un futur défunt. Le nom était prématurément gravé sur la pierre : Edmond Lanister.


– Il faut l’être pour pénétrer ici, dit le vieillard. Je peux peut-être vous aider.


Abasourdi, je secouais la tête tel un pantin, tandis que le vieux crachait dans ses mains et recommençait à creuser ma tombe.


À l’attention bienveillante de Madame Léontine Croquepieux

Maison de repos de Briançon-les-Angelets


Ma chère et tendre,


N’ayant point reçu de vos nouvelles, j’en conclus que tout va bien pour vous, et que vos multiples occupations ne vous laissent guère de répit.

Le traitement donne-t-il des résultats ?

Je l’espère de tout cœur.

De mon côté, je dois vous annoncer une grande nouvelle.

Dans mon dernier courrier, je pense vous avoir fait part des terribles conditions imposées à moi par mon éditeur. Je crois à présent que cet exil a été organisé dans le but de me perdre. L’éditeur Malmarchet est un homme de la pire espèce, faisant son beurre sur le dos des artistes qu’il méprise.

J’avoue avoir songé à quitter ce monde dans un excès de mélancolie et de désespoir. Ici, oublié de tous, incapable d’écrire le moindre vers et de supporter le poids de l’existence.

Contre toute attente, une chose est arrivée qui a bouleversé mes projets.

Croyez-moi si vous le pouvez, mais ici, égaré dans une nature hostile, existe le plus étrange des cimetières : c’est un cimetière de poètes.

Comprenez-moi bien : c’est un très aimable et commun petit cimetière de campagne, mais dont toutes les sépultures sont occupées par des poètes. Mes frères de plume.

Non, je ne divague pas, même si j’ai cru perdre la raison en faisant cette incroyable découverte.

J’y ai aussi rencontré un vénérable vieillard qui fait office de gardien et de fossoyeur. Il va bientôt se retirer après plus de quarante ans de loyaux services. J’ai décidé de lui succéder.

Comprenez-moi, je vous prie. J’ai enfin trouvé un sens à mon existence. Ce n’est pas un caprice du destin si mes pas m’ont mené en ce lieu. J’y vois plutôt un signe et une occasion unique de sauver mon âme tout en servant mon art.

Alors je vous le dis : lorsque vous sortirez de la clinique, si d’aventure les hasards de la vie vous mènent du côté de Saint-Hilaire, cherchez le cimetière des poètes. Vous m’y trouverez, au milieu des chrysanthèmes et des tombes d’illustres hommes de plume.

Enfin apaisé, au milieu des miens.

En attendant ce jour béni, je vous souhaite le meilleur.

Votre dévoué serviteur,

Edmond Lanister.


 
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   maria   
2/4/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour,

J'ai trouvé que le narrateur avait beaucoup d'humour. L'auteur(e) a t-il voulu en faire preuve aussi en sautant des étapes ?
De l'arrivée en taxi "devant une chaumière ridiculement petite", après une lettre à Léontine, on passe au quatrième jour !
Je n'ai pas bien compris.

Le portrait de Lanister colle à l'image que l'on se fait, en général, d'un poète : "un homme facilement gagné par la mélancolie...seul m'importait mon art. Et l'absinthe...cinq longs mois que je n'avais pas pondu un vers"
Mais contrairement à beaucoup, lui "n'était pas du genre à m'émerveiller devant Dame Nature".

J'ai trouvé le passage sur la culotte de Léontine "drôlement" bien écrit.
La rencontre avec Charles Lacrosse "à l'instant où je passais la corde à mon cou" est savoureuse, ainsi que la découverte des toilettes "l'homme se torchait le fondement avec le travail des poètes.

J'ai trouvé l'ensemble du texte drôle, et bien écrit. L'histoire est originale et belle. Il a fini par trouver sa voie : gardien et fossoyeur d'un cimetière de poètes ; son art l'a finalement sauvé.
Mais j'ai trouvé la narration brouillonne, peut-être parce qu'il me manque trois jours !

Merci du partage et à bientôt.
Maria en E.L.

   Donaldo75   
5/4/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

Je commente au fur et à mesure de ma lecture ; le début m’a fait m’attarder sur le style que je trouve plaisant avec son petit air dix-neuvième siècle. Les personnages prennent très vite corps et les dialogues arrivent au bon moment, enrichissent la narration et parfois même déclenchent un frémissement de mes zygomatiques. Le passage au découpage façon journal passe même s’il est étrange et pas forcément indispensable ; en effet, car le style d’écriture ne varie pas réellement. Le développement de l’histoire est bien mené et la fin surprend le lecteur sans déformer le drame. C’est réussi car la narration est incarnée, le style agréable à la lecture et l’intensité dramatique soutenue.

Merci pour le partage.

   ours   
6/5/2020
Bonsoir Germain

Ce que j'apprécie avec les personnages en proie à la mélancolie lorsqu'ils sont racontés ou lorsqu'ils racontent est ce ton presque irrévérencieux comme une ultime défense pour ne pas sombrer complètement. C'est jubilatoire et triste a la fois. J'ai trouvé vos personnages bien campés, l'écriture dynamique et vive. La fin est suffisamment surprenante pour ne pas décevoir le lecteur même si tout a déjà été dit avant.

J'ai aussi aimé ce contraste entre ce qui semble être un récit d'une autre époque et l'attitude de notre poète un peu déjantée, sans tomber dans le pastiche non plus. C'est assez intéressant et original cet effet d'anachronisme.

Merci du partage.

   Catlaine   
7/5/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour,
J’ai adoré l’écriture, l’humour tel que le passage dans les toilettes, les jeux de mots tel que la rue des Soupirs où est sis le bureau de l’éditeur, Flambard mort brûlé dans sa maison, la rue du Pendu…
On imagine bien les personnages, le poète sale et mal rasé, qui sent mauvais, la portugaise, Malmarchet boitillant, Lacrosse dans son habit ridicule au milieu de cet environnement sombre et poisseux…
A mon avis, on passe au quatrième jour car les 3 premiers sont emprunts de la routine du matin et d’alcool ?
A la fin, le fossoyeur ne serait-il pas un fantôme attirant le poète dans sa tombe.
Avant de mourir, le poète n’écrirait-il pas une dernière lettre à la pauvre Léontine, elle-même disparu sous la torture des électrochocs ?
Ce fut un réel plaisir de vous lire, merci

   Babefaon   
4/6/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un très joli style, au service d'une histoire originale sur la dure condition de l'artiste qui s'égare.
Qu'il soit poète ou autre, d'ailleurs, peu importe. Comment se renouveler sans cesse, trouver l'inspiration, continuer à exister ? Peut-être est-il parfois nécessaire de se perdre, pour mieux se retrouver et pouvoir créer à nouveau ? C'est du moins ce qu'a l'air de penser le terrible Malmarchet.
Le vocabulaire est riche et les notes d'humour nombreuses ! Une jolie balade onirique dans un autre temps.
Reste à espérer que l'inspiration sera au rendez-vous et que malgré l'absence de réponse, la"chère et tendre" pourra elle aussi se relever, et ce en dépit de ces traitements inhumains qui lui auront été administrés durant ce séjour que l'on imagine contraint et forcé.


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