Très longtemps le silence de l’Ennedi fut prière de sable. Entre les arches les grains glissent sans mémoire.
La terre ne meurt jamais, jamais tout à fait…
À Manda Guéli la pierre boit le vent, les chasseurs d’oryx guettent encore, sous la voûte ocre les femmes veillent.
La terre ne meurt jamais, jamais tout à fait…
Un enfant passe dans l’ombre des gorges, il ne dit rien, il est l’écho d’un chant, son cœur bat contre le flanc des pitons.
La terre ne meurt jamais, jamais tout à fait…
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Le choc d’une pierre roulant sur le sol me fit tressaillir. Dans ce labyrinthe de grès, le moindre bruit se répercute en échos désorientés, jusqu’à en perdre la source.
Aucun bruit de pas ne m’avait averti de sa présence. Je levai les yeux de mon calepin.
L’enfant était là, comme né de la roche. Son chèche couleur gris cendre se confondait avec l’ombre des parois ocre. Il s’avança sans bruit…
Son regard glissa sur mon croquis, puis remonta vers la falaise où, depuis des millénaires, des silhouettes gravées traquent des gazelles figées. Ses yeux noirs cherchaient autre chose que ces gravures.
— Celui-ci ne risque pas de m’échapper, murmurai-je en désignant un dromadaire gravé. J’essaie d’en saisir l’immobilité.
L’enfant s’assit sur un éclat de grès. Il observa les inscriptions longtemps.
— Celui-là est beau, dit-il enfin. Mais il ne boit pas…
Il marqua une pause, puis ajouta :
— Le mien a soif… Il s’est perdu hier. Il ne sait pas encore que le désert est une maison où il faut rester ensemble.
Le silence retomba entre nous. Au loin, les crêtes s’embrasaient, et le canyon rougissait.
L’enfant tourna légèrement la tête vers moi.
— Et toi ? Tu es perdu ?
Je ne répondis pas tout de suite.
— Mon père dit que quand on se perd, ajouta-t-il avec une certaine fierté, c’est qu’on ne regarde plus ce qui nous tient debout.
Je restai silencieux. Mes croquis me parurent trop loin, comme s’ils appartenaient à un autre monde. L’enfant hocha la tête, sans insister.
— Peut-être que ton père a raison… Pour moi, j’ai cherché à me perdre dans le silence du désert. Mais j’ai oublié de compter mes pas...
Il se leva brusquement, secouant la poussière de son chèche. Le silence du canyon n’était plus le même. Il ne regardait plus les peintures rupestres. Son attention était tout entière tournée vers le canyon, ce silence qui précède le basculement du jour.
— Si tu restes ici à contempler l’immobile, lâcha-t-il, tu finiras par devenir une de ces gravures. Et personne ne viendra te donner à boire.
Il tendit une main vers le nord, là où les parois se resserraient en une fente obscure, presque invisible.
— Mon dromadaire est là-bas. Je l’entends appeler. Il sait que je me souviens de lui.
Je refermai mon calepin. Le cuir de la reliure émit un bruissement sec. Je me sentais encombré de certitudes, comme si j’étais venu chercher autre chose que ce que je trouvais.
— Je viens avec toi, dis-je.
Il ne parut pas surpris. Il commença à marcher d’un pas rapide, ses sandales usées ne soulevant qu’une maigre poussière.
Je le suivis. Il courait presque… J’étais vite essoufflé…
À mesure que nous avancions, le dédale aux mille traces n’était plus qu’un seul chemin. Soudain, il s’arrêta.
Devant une faille où l’eau suintait, goutte à goutte, dans une minuscule flaque sombre.
Là, blotti contre la pierre fraîche, un tout petit dromadaire au pelage de laine claire levait un museau tremblant.
L’enfant s’agenouilla. Il ne se précipita pas.
— Je suis là, dit-il.
Puis, après un silence :
— Parce que tu es là.
Il lui caressa l’encolure.
— Vois-tu, ajouta-t-il à mon encontre, il ne faut pas déranger la soif.
Il recueillit un peu d’eau dans ses mains et la présenta à l’animal. Le petit dromadaire but lentement et longuement.
Le soleil venait de disparaître. Une fraîcheur soudaine glissa entre les parois.
— Et maintenant ? demandai-je. — Maintenant, nous rentrons, dit-il avec une assurance qui me déconcerta.
Sans hésitation, il se releva.
— Mon père a allumé le feu. On ne voit pas la fumée d’ici… mais elle existe.
Il me regarda.
— Tu as retrouvé ton chemin.
Je pris mon calepin. Je ne l’ouvris pas. Nous quittâmes la faille en silence.
Derrière nous, la goutte d’eau continuait de tomber, patiente, dans la pierre.
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