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GLOEL : Les larmes du mugumo
 Publié le 15/07/26  -  1 commentaire  -  6169 caractères  -  4 lectures    Autres textes du même auteur

Un arbre qui pleure et une âme qui se meurt…


Les larmes du mugumo


— Mugumo. C’est ainsi qu’ils le nomment ici. Le souffle de la terre, disent-ils. L’esprit des anciens retenu dans ses racines.


Elle parle sans me regarder. Une main reposant sur la branche comme si elle y prenait appui pour ne pas tomber – ou pour ne pas redescendre, l’autre libre sur la hanche, elle me toise sans arrogance.


Au-dessus de moi, elle est suspendue depuis des jours. Une silhouette mince dans la fourche maîtresse du figuier sacré. Les jambes dans le vide, comme si la gravité avait cessé d’être une évidence et l’équilibre une nécessité.


Je note, sans vraiment savoir pourquoi, que personne ici ne parle de fatigue.


Autour de nous, le parc a été réduit à une clairière incertaine, clairsemée de maigres touffes de gazon. Il ne reste plus du parc qu’une étendue ravagée au milieu de laquelle le figuier trône.

Quelques dizaines de personnes forment un cercle discontinu, un rempart sans armure. En face, derrière les grilles, les machines attendent. Elles ne semblent pas pressées.


Quand elle reprend, sa voix a changé de densité.


— Ce n’est pas un arbre. C’est un ancêtre.


Elle dit cela comme une évidence, non comme une revendication.


— Il porte nos histoires. Nos pertes. Ce que nous avons été avant de devenir une communauté puis une ville.


Elle ferme les yeux. Le geste est bref, presque mécanique, mais quelque chose se déplace dans l’air autour d’elle, comme si le silence gagnait en épaisseur.


— Quand la terre se craquelait et souffrait, on venait ici. Pas pour prier. Pour se souvenir que la pluie existait encore ailleurs.


Elle sourit légèrement, sans joie.


— Vous appelez ça superstition, vous autres.


Je ne réponds pas.

Le chantier, en contrebas, coupe le paysage en deux. Une cicatrice de latérite, brute, encore humide à certains endroits. À perte de vue, un ruban de latérite coupe la ville. Des machines jaunes alignées comme des corps fatigués avant une bataille qu’elles n’ont pas choisie.


Elle suit mon regard.


— S’ils l’arrachent, ce n’est pas un arbre qui disparaît…


Au loin, Nairobi continue. Un grondement régulier, presque tranquille, comme si la ville avait déjà décidé de ne pas regarder.


— Mes grands-parents, et leurs parents avant eux, venaient se recueillir ici, sous sa canopée sacrée. Quand la terre souffrait de sécheresse, quand le ciel ignorait nos prières, c’est sous ces branches que nous implorions la pluie. Ce n’était pas une supplique aveugle. Ce n’était pas de la superstition, journaliste. C’était le rappel d’un pacte ancien, la mémoire de notre survie. Et parfois, le mugumo pleurait même de véritables larmes. Nous les recevions comme une bénédiction offerte à la vie. Ils m’appellent « la fille perchée », ajouta-t-elle avec un sourire triste. Ils pensent que je protège un arbre. Mais ils n’ont pas compris que c’est l’arbre qui me soutient.


Sa main se referme sur l’écorce.


— Je protège l’ombre qui nous préserve du soleil. Je protège les oiseaux qui nichent dans ses branches, les insectes qui vivent sous son écorce, les racines qui retiennent la terre lorsque viennent les pluies. Je protège les histoires que nos anciens racontaient ici. Je protège nos anciens. Je protège tout ce qui disparaît quand on croit qu’un arbre n’est qu’un arbre.


Le silence retomba sous la canopée, alourdi par le brouhaha lointain de Nairobi qui semblait ignorer notre existence.


J’avais été dépêché sur place par mon rédacteur en chef pour couvrir ce qu’il qualifiait de « simple fait divers écologique ». À ses yeux, c’était une ligne de plus dans la rubrique locale. L’histoire d’une folle qui s’oppose au développement du pays. Mais ici, sous ce dôme de feuilles, la perspective changeait. Que représentait cette lutte face aux exigences de la croissance économique, face à ces monstres de fer jaunes capables d’aplanir des montagnes en une matinée ?

Je restai songeur, observant la jeune femme accrochée au-dessus du vide. Quel âge pouvait-elle avoir ? Comment pouvait-elle espérer s’opposer à des décisions supérieures, à ce rouleau compresseur de béton et de contrats signés à l’encre froide ? N’allait-elle pas finir par l’épuisement, ou pire, par la prison ? Elle semblait pourtant, dans sa fourche maîtresse, incarner une résistance que la logique économique n’avait pas prévue : celle de la présence absolue.


Les jours suivants, le campement s’organisa. La « fille perchée » devint un phare. Le rempart des militants ne se contenta pas d'attendre ; il se transforma en un chœur. Des chants kikuyu, profonds et rythmés, s'élevèrent dans l'air saturé de poussière, faisant vibrer les feuilles du mugumo comme une membrane vivante. Ce ne fut pas une bataille de force, mais une résistance de ferveur. Des milliers de citoyens, touchés par les échos de ce reportage que j’avais fini par écrire avec mes tripes plutôt qu’avec mon stylo, rejoignirent le site.


L'onde de choc de cette mobilisation remonta jusqu'au sommet de l'État. Ce fut alors le miracle, ou peut-être simplement le retour de la conscience. La clameur finit par remonter jusqu'aux bureaux climatisés où se décident les lignes droites. Un matin, la nouvelle tomba : le président avait lui-même ordonné de modifier le tracé.


Le lendemain, le silence revint, mais il était différent. Le béton s'arrêta à quelques pas des racines. Je me souvins alors de ses mots, nichée dans ses branches : « Vous écrirez que j’attends que les hommes finissent par lever les yeux. »


En quittant le site, je jetai un dernier regard vers le haut. Le mugumo était immobile, majestueux, les feuilles tremblées par la brise du soir. Sur l’une d’elles, perla une goutte de rosée, unique et scintillante, comme une larme de victoire que l’arbre offrait au sol qui l’avait porté. Nairobi, au loin, continuait de rugir, mais sous les branches du mugumo, le temps avait enfin repris son souffle. L’arbre était toujours là. Et pour la première fois, j'eus l'impression que la ville, en levant les yeux, commençait à se souvenir.


Un arbre qui pleure. Une jeune femme qui refuse de descendre. Une ville qui apprend à contourner ce qu'elle ne peut pas remplacer.


Le reste appartient à la mémoire…


 
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   Donaldo75   
10/7/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
J'ai bien aimé cette nouvelle, au-delà du fond qu'elle véhicule. Il y a dans la narration une attraction vers le fantastique tout en restant à hauteur humaine, celle du narrateur. La symbolique n'est pas sans rappeler des refus de l population contre des constructions ou des routes, en France récemment. La fin élargit l'angle de vue, la perspective.

C'est réussi sans en faire des tonnes.


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