Le père Joseph Wareski avait passé trente-cinq ans au service de Dieu. Trente-cinq années de messes à l’aube, de confessions murmurées dans la pénombre, de mains serrées au bord des cercueils. Il avait baptisé des enfants, uni des époux, accompagné des mourants. Longtemps, il avait cru que la foi suffisait à éclairer le chaos du monde.
Puis la guerre était arrivée. Elle n’avait pas éclaté d’un seul coup. D’abord une rumeur derrière les collines. Ensuite les barrages, les uniformes, les premières maisons incendiées. Enfin les camions remplis de corps.
L’église devint un refuge. On entassait les blessés entre les statues des saints. L’encens avait laissé place à l’odeur du sang, de la sueur et des chairs infectées. Même la cire des cierges semblait avoir pris une odeur malade. Chaque soir, la vieille cloche de l’église sonnait encore l’office. Son battement grave traversait le village comme un rappel obstiné d’un ordre disparu.
Le père Joseph passait ses journées à transporter des bassines d’eau sale, à recoudre des plaies sommaires, à réciter des prières mécaniques au chevet des mourants. Au début, il priait avec ferveur. Ensuite, par réflexe. Puis seulement parce qu’il ne savait plus quoi faire d’autre.
Un soir, des villageois amenèrent une jeune femme enveloppée dans un manteau militaire. Elle était consciente, mais son regard semblait absent du monde. Ses lèvres étaient fendues, ses poignets marqués de bleus profonds. Une vieille femme murmura :
— Ils étaient six.
Le prêtre sentit sa gorge se serrer. Il nettoya les plaies sans parler. Chaque geste lui donnait l’impression de participer à une immense absurdité. Quand il eut terminé, la jeune femme le fixa longuement.
— Vous allez me dire que Dieu m’aime ?
Joseph demeura silencieux.
— Allez-y, mon père. Dites-le.
Mais aucun mot ne vint. Toutes les phrases apprises au séminaire lui paraissaient soudain obscènes, « le Seigneur éprouve les âmes », « la souffrance a un sens », « Dieu nous accompagne dans nos épreuves. ». Des phrases de vivant adressées aux détruits. La jeune femme détourna les yeux.
— Je préfère penser qu’il n’existe pas.
Cette nuit-là, le père Joseph ne dormit pas. Il resta assis devant l’autel, observant le Christ suspendu dans la lumière tremblante des cierges. Le visage sculpté exprimait une douleur noble, presque paisible. Rien à voir avec les visages qu’il voyait depuis des mois. Les vrais mourants hurlaient. Ils suppliaient. Ils perdaient le contrôle de leur corps. Les enfants mouraient en appelant leur mère. Les femmes violées ne trouvaient plus le sommeil. Les hommes tuaient avec une facilité effrayante, puis demandaient parfois l’absolution avant de repartir au front. La cloche sonna minuit.
Joseph sentit alors une pensée interdite se former clairement dans son esprit. Et si tout cela n’était qu’un immense silence ? Depuis des siècles, les hommes massacraient au nom des frontières, des dieux, des drapeaux. On égorgeait, on brûlait, on violait. Les églises elles-mêmes avaient béni des guerres. Et au-dessus de cette histoire interminable, le ciel demeurait indifférent.
Quelques jours plus tard, un enfant arriva au refuge. Il devait avoir neuf ans. Il ne parlait plus. Une sœur expliqua qu’il avait vu son père tuer sa mère avant de se suicider.
— Il ne réagit à rien, dit-elle.
L’enfant restait assis contre un pilier, les yeux fixes. Joseph s’approcha lentement.
— Comment t’appelles-tu ?
Aucune réponse. Le prêtre contempla ce visage déjà usé par une horreur trop grande pour lui. Une fatigue ancienne semblait avoir remplacé l’enfance dans ses yeux. Alors quelque chose céda en lui.
Cette fois, la colère monta avec une violence inattendue. Il entra dans la sacristie et claqua la porte.
— Répondez-moi ! cria-t-il vers le plafond.
Sa voix résonna contre les murs étroits.
— Soit vous n’existez pas, soit votre cruauté dépasse l’entendement !
Il tremblait désormais de tout son corps.
— Quel père laisserait ses enfants s’entre-dévorer ainsi ? Quel Dieu regarderait des femmes violées, des nourrissons massacrés, des villes réduites en cendre, sans rien faire ? Rien ! Le silence. Toujours ce silence immense !
Alors le père Joseph comprit peut-être ce qui le terrifiait le plus, non pas que Dieu soit cruel, mais qu’il puisse ne pas exister du tout. Lorsqu’il ressortit, l’enfant s’était endormi sur un banc de l’église. Le prêtre prit une vieille couverture près de l’autel et la déposa doucement sur ses épaules. Joseph resta immobile à le regarder. Ce geste dérisoire était peut-être tout ce qu’il restait de Dieu sur Terre.
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