Nous sommes le quinze août, dans un petit village du Vaucluse. Il est encore tôt. Vous tournez une dernière fois le volant et vous arrivez au cimetière. Une foule d’isocèles est déjà sur place, certains et certaines avec des écharpes tricolores reposant sur des bustes rachitiques ou ventripotents, coupant les corps placides encore ensommeillés pour la plupart dans de drôles de bissectrices…
Après quelques instants passés à l'abord des grilles de l'entrée, tous se dirigent lentement vers l’allée centrale où s’érige, gonflé de sang supplicié transformé en pierre, le monument des gens du cru morts à la guerre qui se reposent désormais dans la sérénité des pins et des chênes verts.
À ce moment où vous sortez de votre véhicule, vos yeux se sont attardés, malgré l’hypnotique chant des cigales qui vous pousse à la torpeur, sur votre boîte à vitesses où il manque la marche arrière, une vitre qui ne ferme plus, puis le cendrier, l’allume-cigare et vous pensez aux cendres dispersées par le temps de ces millions et millions de soldats de toutes les guerres du monde aux os brisés, aux tonnes de chairs accumulées éparpillées par monts et par vaux aux quatre coins de cette foutue planète avant d'être picorées par les charognards, dépouilles et âmes rongées par l’oubli, par les trous de mémoire inévitables des générations qui suivent et par l'enfouissement inexorable du temps…
Vous pensez alors au nombre infini de conflits et de morts qui sont venus ponctuer notre paisible passage sur ce petit caillou qu'on appelle la Terre, tenu et relayé toujours plus gigantesque, insoutenable, envahissant, poussant son fumier et ses sillons de larmes, ses fossés de sang, ses carrières de douleurs sur l’étroite circonférence du globe depuis que celui-ci a été annoncé rond et que la vie est plate ; et vous vous demandez, en inscrivant vos compatibles et comparables dans des colonnes spéciales où il y a crédit et débit, si le nombre de coups de foudre, d’accolades, de poignées de main, d’embrassades et de baisers mouillés est supérieur au nombre de coups de pierres et d’épées, de haches, de masses d'armes, de poignards, de fusils, de lances, de canons et de flèches décochées depuis que demeure l’humanité…
Désormais, le maire parle depuis vingt bonnes minutes… De la guerre de 14-18, il est rapidement arrivé à la guerre franco-prussienne de 1870. Celui-ci a sorti une lettre de son veston et il lit une correspondance d’un soldat de Napoléon III… Personne, malgré le léger malaise perceptible, n’ose lui faire remarquer qu’il dévie légèrement du véritable sujet, puisque c’est le débarquement en Provence de 1944 que l’on est venu commémorer aujourd’hui…
Vous vous demandez enfin ce que penserait de tout ça ce soldat de la guerre de 1870 auquel fait référence le maire dans son discours, pourquoi le son des cigales est plus agréable que celui du tambour, pourquoi il y a autant de chenilles processionnaires en cette saison sans savoir encore si celles-ci, comme le maire, comme vous certainement, suivent en réalité un subtil fil conducteur étranger à l’espace-temps et tenu invisible pour l’instant, soumis au vent et aux phéromones, ou si, comme certains le murmurent désormais, le maire sucre tout simplement les fraises avec ses 70 ans et peut-être un Alzheimer débutant…
Mais gare aux chenilles car elles sont urticantes, comme certains souvenirs qui écrasent, comme ces chenilles de char d'assaut, et c’est assez émouvant en tout cas d'écouter le discours du maire, malgré la présence inconvenante d’une conseillère régionale qui devait croire inaugurer une quelconque amicale de coiffeur-visagiste, de ce que l'on en croit, grimée Rimmel et tailleur fuchsia, ce qui la fait ressembler, avec ses longues jambes, à un flamant rose sorti du parc naturel de Camargue, ce qui est au minimum déplacé, déstabilisant et complètement inadapté à l’atmosphère tendue dans l’air, rendue électrique par la voix chevrotante du maire qui décrit le récit de deux soldats soudés sur le champ d’honneur par l’horrible et la boue, au sens propre puisque les deux ont été soufflés par la même explosion, fusionnant physiquement dans un conflit absurde où les éclats d’obus déchiquettent tout sur leur passage ; coupant court et se foutant complètement de ce petit miracle biologique qu'on appelle la vie.
L’élu nous lit la peur et nous la fait partager un tant soit peu, oui, on se l’imagine bien et on la vit presque, verbalisée ainsi, tirée d’outre-tombe avec son chapelet de troubles psychiques et intestinaux, et c’est vrai, car le son de sa voix ne triche pas, grâce à son discours, celui-ci nous plonge dans la fange des civilisations et dans le tréfonds troublant de la condition humaine quand l'orgueil des nations et de ses représentants décide d'envoyer des jeunes gens qui ne se connaissent ni d'Ève ni d'Adam se faire charcuter affreusement pour des raisons toujours dérisoires et souvent mercantiles qui les dépassent complètement.
Alors, intemporellement, surpris par cette déferlante inattendue d’émotions, au milieu de cette allée centrale du cimetière, vous vous retrouvez, avec l'assistance, projeté pour un temps au milieu des tranchées : l’euphorie pyrotechnique des balles traçantes vous laissant un sursis jouissif sifflant à vos oreilles et surtout à celle de son arrière-grand-père, puisque c'est de lui qu'il s'agit, qui décrit un assaut où il perdra son camarade après avoir été collé à son corps par les aléas des impacts surprenants de l’existence et des tirs de mortiers.
On se l'imagine aisément dans son uniforme, aussi garance que les poumons de son compagnon d'infortune exposés dehors explosés en morceaux ; et que l'on palpe dans ce témoignage à quel point les amitiés et les taches de sang peuvent être prégnantes et la disparition d’un comparable, fauché par la mitraille dans le chaos assourdissant d'un combat, plus traumatisante que le passage d'un huissier, une panne d'Internet, ou la perte de forfait de son téléphone cellulaire ; ce que ne manquerait pas de nous confirmer le pauvre aïeul si celui-ci était encore en vie et présent aujourd’hui, ce qui voudrait dire qu’il aurait réussi simultanément à survivre au conflit franco-prussien et à atteindre l’âge approximatif de 174 ans (projection faite sur l’incorporation de la classe 70-71), le bougre se tenant toujours dans son habit garance, cette teinture naturelle tirée comme le sang des hommes des racines de la terre, étant excellente car très résistante, bon marché et permettant à son propriétaire de ne pas être dépareillé par ledit liquide lorsque celui-ci s’échappe maladroitement de l'organisme lors des batailles meurtrières et de leurs conséquences délétères sur l'esthétique vestimentaire... ce qui montre, soit dit en passant, le souci constant de l’armée française pour l’habillage de ses soldats dans l’obsession d’être toujours élégant et ton sur ton, même avec les entrailles et les gros vaisseaux déchiquetés, réduisant le corps humain à un tas de barbaque sanguinolent, porté ostensiblement, dégoulinant à l’extérieur comme les canailles portent aujourd'hui rosettes rouges des légions d’honneurs... et nous disions donc, avant d’être interrompu par le souci du détail, que le bonhomme miraculeusement rescapé a atteint miraculeusement l’âge de 174 ans et des poussières, ayant 18 ans au moment des faits, étant né le 27 mai 1852, malheureusement pour lui dans un foyer modeste et agricole dont l’appartenance sociale ne le reliait à aucune classe dirigeante, comme celle de la métallurgie naissante par exemple, des seigneurs des bassins de charbon, de l’épiscopat en dorures, des derniers reliquats aristocratiques, ou de la haute bourgeoisie issue de l’industrie de la soie lyonnaise… encore ces foutues chenilles ! Bref, à aucune catégorie socioculturelle qui l’exempte de porter les armes pour cause de pied plat et de bonne famille…
Comme la terre, la route tourne. La cérémonie est terminée. Un peu exsangue et plongé dans des pensées disparates et obsédantes, malaisé, vous reprenez la route. Oui, comme la terre, la roue tourne. Dans votre cockpit, vous tournez avec elle. Vous pensez à cette couleuvre éclatée sous la canicule que vous avez imprimée sous vos roues et dans les gravures de vos rétines, en venant coaguler sur le bitume brûlant de la route alors que vous rouliez à cent mètres du cimetière où le soleil au zénith commençait à taper fort en cette fin de matinée, et ainsi la chaleur vous a pris.
La couleuvre obnubilant votre esprit quelques secondes, ses écailles brillantes, son corps longiligne déroulé anormalement rouge éclat de vertèbres et de boyaux aveuglant, et vous vous demandez quel rapport il y a entre elle et la commémoration du débarquement en Provence auquel vous avez assisté en tant que correspondant de guerre en temps de paix, à moins que tout cela, sur une échelle un peu plus grande, finalement, ce soit toujours la même chose, la même spirale visqueuse, le même sacrifice de pauvres gens, la même boucherie, la même farce humaine à déglutir, le même désastre à ingurgiter. Le maire tout à l'heure a clôturé son discours sur encore plus de détails tragiques et d’anecdotes crues, détails et anecdotes tirés d'un récit d'horreur qui était bien réel et qu'on appelle la guerre, tandis que la foule, élus, anonymes, se tenait comme des anguilles sorties sans tendresse de l'eau paisible et confortable, de plus en plus mal à l’aise.
Alors vous comprenez que celui-ci ne sucrait pas les fraises, et les chenilles, la couleuvre, vous voyez cette foule, votre pensée, tout à l’heure, serpentant les allées, cette foule un peu hébétée qui s’agitait nerveusement et se grattait non pas à cause du prurit urticant des chenilles processionnaires mais qui se grattait de gêne. Et vous commencez à percevoir le fil invisible qui se dessine lentement de tout cela, non, le maire n’est pas gâteux et il n’est pas fou ; et vous vous demandez alors si la folie n’est pas tout simplement une façon de nommer les visions pénibles d’une réalité exposée par un petit nombre alors que la majorité les refoule pour ne pas suffoquer, pour ne pas sombrer dans un océan de déprime, ou se gratter indéfiniment.
Vous savez très bien en réalité que les signes sont ce qu’ils sont, c'est-à-dire des intersections merveilleuses où cheminent, toujours en avance sur la raison, des trajectoires fantastiques fulgurantes, des parallèles précieux reliant les choses pour anastomoser l’espace, le temps, votre vision ; ce qui rend tout cela un peu étrange, mystérieux, déconcertant, pour qui ne sait pas regarder avec l’œil de celui qui, spontanément et sans savoir pourquoi, fait confiance au montage subtil de l’inconscient plaqué sur la pellicule des évènements, en sachant très bien qu’il faudra pour tout comprendre que le mélange entre le sensitif, l’intention et les choses se stabilise dans le bain des perceptions avant que ne se révèle dans toute sa profondeur la rationnelle et lumineuse compréhension des faits…
C'est le soir ou c'est le matin. Oui, c'est le matin, et vous vous êtes levé incroyablement tôt… L'aurore irise de glaives blancs le paysage et détache le mont Ventoux qui déploie ses ailes dans la torpeur du moment. Encore marqué par la journée de la veille, vous allez, dérivant…
Quand on conduit, les pensées et les refrains se font insistants…
« L’avion est méchant.
C’est un gros bourdon.
Quand il vient piquer
On va dans l’abri. »
Vous ne savez pas pourquoi mais vous pensez subitement à ce refrain naïf que les maîtresses d’école apprenaient à leurs élèves pendant la guerre du Vietnam, à hier soir, après la commémoration, hier soir qui devait, après la lourdeur d'une chronique mémorielle, s'annoncer comme un moment léger mais qui n'en fut rien, à ce petit papier sur la fête de fin d’année de l’école du village, où est aussi, ceci dit accessoirement, scolarisé votre petit neveu, fils de votre sœur de cinq ans votre aînée et de votre beau-frère…
Le paysage déformé par la canicule défile comme de la pellicule gondolée… Les champs se déroulent secs et arides à vingt-et-une images seconde, s’effritant dans votre esprit comme du papier jauni par les brûlures répétées du soleil. Des cabanons en ruine et des oliviers aux feuilles d’argent frissonnantes ponctuent régulièrement ces paysages désertiques où la végétation est tantôt luxuriante, mosaïque de vert percutée au pied d’un cours d’eau, d’une source cachée, tantôt carcasse de feuilles, de bosquets anémiés et de branches aux couleurs d’or…
Une chose est sûre : vous êtes probablement le plus grand correspondant de guerre en temps de paix de tous les temps. La sécheresse qui s’abat sur la région donne l’impression d’un pays au cœur jaune dévoré par les flammes… Comparable aux plus grands des écrivains engagés, vous êtes au cœur de l’action, comme Ernest Hemingway, André Malraux ou encore Bernard-Henri Lévy, car il faut le dire, il est peut-être utile à ce moment d'alléger le récit par un peu d'humour tout aussi léger… Comme BHL le magnifique, le percutant de votre plume n’a d’égal que celui de votre esprit et votre idéalisme combatif est une gloire notoire, surtout pour vous-même.
En somme, vous vous êtes sacrifié complètement sur l’autel capricieux des évènements, des tragédies humaines, du mysticisme républicain et des turpitudes de Jules Ferry… Oui, vous avez été dépêché au cœur du conflit, au sein du cyclone et alors que toutes les classes de l’école primaire étaient réunies sur la scène pour chanter, vous ne savez pas pourquoi cela vous est venu là, comme ça, certainement parce que, marqué encore par le mémorial de la journée, après avoir palpé l’atmosphère moite et pris quelques notes tout en discutant avec un compatible que vous n’aviez plus vu depuis longtemps, alors que la fête touchait à sa fin et que tous les enfants de l’école étaient montés sur la scène pour le clou du spectacle ; il vous est soudain revenu à l’esprit ce refrain que les enfants chantaient à la merci constante des attaques aériennes pendant la guerre, dans les écoles maternelles du nord-Vietnam…
Vous étiez là, d’abord dubitatif puis attendri, en train de regarder cette chorale d’enfants posée dans la fraîcheur du soir, éclairée par les projecteurs et les bonnes volontés, entourée d’hommes, de femmes et d’isocèles libres, égaux en droit, détendus, aux côtés rendus tangents et mouvants par l’existence, installée dans la tranquillité de ce petit coin du monde, mise à l’abri des désagréments physiques et des tracas organiques les plus graves… Vous avez vu et vous avez souri devant tous ces visages radieux et rayonnants de joie, dilués par le chant, à la fois proche et lointain dans la chaleur de la nuit débutante, de ses insectes bâtisseurs de paisible… À ce moment, vous avez souri d’un vrai sourire, mais brusquement, devant un visage plus expressif, un moment plus éclairé, un projecteur trop puissant, vous vous êtes dit que si à n’importe quel moment dans l’histoire de l’humanité et dans ce ciel déjà trop noir, hier, aujourd’hui, demain, ici-bas et plus loin encore, quelque part, à Gaza ou ailleurs, il existait réellement la possibilité de bombarder des écoles et de faire mourir des enfants qui chantent, remplis de vie sur une scène de kermesse, alors, c’était sûr, il y avait quelque chose de terrible et d'horrible, quelque chose que vous ne comprenez décidément pas, quelque chose comme une déchirure irrémédiable, un malentendu, un désaccord indéniable et affreux qui se tiendrait toujours entre vous et le reste et persisterait inscrit dans vos propres viscères et votre conscience éternellement…
Alors, bien que le sourire soit resté, comme figé par l’attendrissement ému et heureux de ce que voyaient vos yeux, des sentiments incroyablement tristes se sont propagés à l’intérieur de votre corps, parcourant des immensités désertiques au goût de sel, des haut-le-cœur amers se sont levés, soufflant le vent rauque de cadavres d’enfants… Des charniers passés, présents et à venir se sont ouverts comme la mer Morte et des gongs de désespoir farouches sont venus résonner en vous douloureusement…
Ce midi vous roulez encore. Comme prévu, votre article sur la kermesse de fin d’année de l’école a été refusé.
Après vous avoir demandé de le rendre plus clair et d'éliminer les digressions en vous concentrant sur l'événement et malgré les nombreuses retouches de votre part, la chose est devenue contre votre gré un compte-rendu anecdotique et insipide qui vous a plongé dans un profond questionnement déontologique sur la liberté d’expression des correspondants de guerre en temps de paix, écrivant (génialement) dans des journaux locaux que personne ne lit jamais…
Méditatif, préoccupé, voire même un peu secoué par cette succession d’évènements prévisibles, comme toujours quand on y réfléchit après coup, vous pensez que vous ne serez jamais doué pour le journalisme, le jeu d’échecs, le billard à trois bandes ; mais aussi que votre talent d’écriture est nul et non avenu, que vos compatibles et comparables sont des gens étranges, que le milieu rural est un milieu hostile et ingrat, que le corps d’un enfant devrait être incabossable mis à l’abri des bombes et des tourments, que vous ne savez décidément pas vous servir d'un cerveau lent, de votre cavalier, ce qui vous serait pourtant utile pour gagner une partie d'échecs, que la synthèse et la projection tridimensionnelle ne sont pas votre fort, que vous n’auriez jamais dû avancer en F4 mais plutôt reculer en E3, que les fabricants d’armes et de guerres qui contrôlent désormais les rotatives du plus petit journal local de la planète sont définitivement à vos yeux plus puants qu’une légion de chenilles en état de décomposition, que les dimensions, souvent palpables, mais toujours plus nombreuses que trois, restent toujours difficilement préhensibles et que la seule chose de sacré qui compte sur cette terre, cette terre imbécile parfois où le conditionnement social des chenilles comme des hommes est si profondément ancré dans le génome qu'il est impossible de briser le cercle infernal et de stopper la procession des convois militaires, et où la mémoire collective est si défaillante que les atrocités se répètent sans fin de génération en génération de façon désespérante, cette terre parsemée d'injustice souvent, cette terre qui pourrait être si belle pourtant, que oui, la seule chose de sacré qui compte sur cette terre, c’est cette chose puérile mais essentielle qui est la paix et l'amour entre les êtres et le fait de pouvoir préserver le regard innocent d'un enfant…
|