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Réalisme/Historique
moschen : Je ne voulais pas finir comme eux
 Publié le 07/07/26  -  4 commentaires  -  8189 caractères  -  20 lectures    Autres textes du même auteur

Parcours d'un prétentieux qui pense pouvoir faire mieux que ses parents.


Je ne voulais pas finir comme eux


Mon père savait tout faire. Remplacer les bobines de films, faire les comptes du cinéma, acheter les pièces défectueuses et réparer les projecteurs. Maman tenait la caisse, une petite affaire familiale en quelque sorte. Elle vendait des glaces à l’entracte, toujours avec le sourire, jusqu'à la fermeture, puis elle ramassait les ordures, nettoyait les souillures laissées par quelques troufions trop alcoolisés. Ceux-là mêmes qui la sifflaient honteusement quand elle plaçait les derniers retardataires avec sa lampe de poche. Dans le noir de la salle, certains avaient osé effleurer sa jupe. Que ne leur avait-elle pas collé une gifle ! Papa lui avait demandé de ne pas forcer sur le décolleté. Elle n’en faisait qu'à sa tête. Elle comprenait les tourments qui agitaient ces pauvres conscrits, loin de chez eux, loin de leurs dulcinées, au milieu de cette Allemagne profonde, hommes de troupe qui n’attendaient qu'un geste, que le sergent signe une permanence qui leur donne le droit de fuir sans finir dans une geôle en déserteur.


Une fois par an, des soirées de remise des prix étaient organisées en présence du chef de garnison et du directeur de l'école primaire. Ces soirs-là, je leur donnais un peu de fierté quand la maîtresse de cérémonie prononçait mon nom, que je montais les marches pour recevoir un livre et mon prix devant toutes les familles d’officiers réunies. « Premier prix d'excellence attribué à… », roulement de tambour et pleins feux sur le vainqueur. Parfois je me faisais doubler par une demoiselle. Il fallait alors que je tente de comprendre comment cela était possible. Comment éviter pareille humiliation ?


Il n'y avait pas de fatalité à se cantonner à des tâches secondaires, tâches ingrates que tout le monde pouvait faire, un peu de peinture au rouleau, du plâtre, un carrelage ou prêter ses bras pour un déménagement et que sais-je encore. L'opportuniste ne s'interdit rien. Ma grand-mère avait montré l'exemple en faisant la dernière toilette du mort, l'habillant pour l'éternité et surtout faire en sorte que ses intestins ne se mettent à fermenter.


Je ne voulais pas finir comme eux. Tu iras à l'école. J'y étais déjà. Tu réussiras ton collège, obtiendras ton brevet, puis le lycée, le bac avec une mention de préférence, un concours, une bonne place pour une bonne école, afin de décrocher le diplôme comme un sésame pour un bon boulot qui paie bien. Cela voulait dire que je ne tirerais pas sur la ficelle à l'approche des fins de mois. Chaque personne vit avec ses moyens, apprend à se satisfaire de ce qu'elle a, adopte un mode de vie décent qui lui convient et lui permet de s'épanouir, sans accumuler des dettes et pourrir ses nuits, une épée de Damoclès suspendue au-dessus de l'oreiller. Dans la relativité des réussites, il vaut mieux se comparer à celui qui cherche à vous ressembler plutôt qu'à celui que vous cherchez à dépasser. À moins que ?


Et puis tout cet univers a basculé dans l’inconnu. La garnison est partie, rentrée en France. Les conscrits ont quitté leurs casemates. Les bobines inflammables ont disparu, la caisse remplacée par un distributeur de tickets, un autre pour les glaces, le popcorn et les boissons. Que savez-vous faire ? Surtout ne pas donner la mauvaise réponse ! Je ne voulais pas finir ainsi.


Papa a tout de même décroché un poste de comptable dans un restaurant universitaire, avec les souillures des étudiants pour varier les plaisirs. Mes parents ont déménagé. L'académie leur a attribué un logement qui ne plaisait pas à maman. Elle a dû se résoudre à l'occuper. Pas le choix avec si peu de revenus. Ils ont fait le dos rond, ils ont tenu le temps de mes études. Était-ce un sacrifice ? Non. Tu feras de même avec ta progéniture, à la mesure de tes moyens. Tu perpétueras la tradition. Jure-le. Je le jure.


Je n’avais pas le droit d'échouer, pas le droit de redoubler, pas le droit de perdre le bénéfice de la bourse. Quand les autres partaient en vacances, je sortais les ordures de l'immeuble. J'ai appris à réparer un oscilloscope, je dénichais les défauts de câblage dans une baie de brassage d'un commutateur téléphonique. J'ai construit une machine qui évitait ces erreurs. Il suffisait de proposer un fil de la bonne longueur, de placer un pointeur au bon endroit, de bobiner le fil de la pin de départ à celle de la destination et de procéder au test. Une machine pour remplacer un humain, un humain pour la surveiller, un autre pour la réparer, encore un autre pour préparer la prochaine génération. Une course sans fin, pour ne pas subir, chacun agrippé à une marche de l’échelle sociale, satisfait de posséder un savoir-faire, et le patron si peu enclin à ce que ce fragile équilibre ne se perturbe.


– Voulez-vous suivre une formation ? Timidement.

– Non merci, je suis bien à ma place. Avec beaucoup trop assurance.

– Ouf. Soulagement.


Papa me demandait parfois, fort poliment, de quoi était fait mon quotidien. Je lui expliquais simplement que tous ces fils de cuivre allaient disparaître. Le monde allait devenir abstrait, virtuel, impossible à saisir, impossible à prendre dans les doigts d'une main.

Je ne fus pas surpris par la réponse qu'il m’a donnée. Fièrement, comme à son habitude, il a évoqué l'informatique, le logiciel qui allait tout envahir. C'était bien de cela dont il s'agissait.

J'ai reconnu le père qui avait repris des études de mathématiques pour me préparer aux exercices du baccalauréat.

« Cent fois tu remettras l'ouvrage sur le métier. »


Je ne voulais pas leur ressembler, ne pas finir comme eux, dépassés. J'ai eu beau tenter de me garder au jus. J'ai pris et repris dans la figure toujours la même question de ce que je savais faire. Cette même question à laquelle il ne fallait surtout pas donner la mauvaise réponse. Tous ces efforts pour ne pas finir comme eux.


Un beau jour, j'ai appris que mon manager avait changé. Parti le responsable, disparu sans tirer sa révérence, sans pot de départ, sans discours emprunté, un autre, bien plus jeune, avait pris la place. Lors de l'entretien de tenue des objectifs, il a félicité mon travail, mais le bougre a laissé entendre que j'étais trop lent. Méticuleux, rien à reprocher, mais trop lent. On ne faisait plus comme cela maintenant. On ne passait pas des mois à étudier un sujet. Une première tentative, un premier jet, on regardait les résultats. Si cet essai avait échoué, alors venait le temps des analyses, puis on recommençait, le plus rapidement possible. Le client voulait voir du concret, fissa, lui-même pas tout à fait certain de connaître son besoin.


Il m'a mis au défi d'imaginer une solution novatrice à la prédiction des trajectoires, une solution en rupture, qui pouvait convenir à tous les types de moyens de transport. Combien de temps avais-je ? Une minute ! Je me suis mis à transpirer à grosses gouttes. Je me suis lancé. Au tableau blanc, j'ai esquissé les contours d'une solution. Il fallait répondre au défi de la variabilité. J'étais fier d'avoir pu relever le défi.


Il a ouvert sa machine, tapé trois phrases et voilà la réponse qu'il attendait. On ne faisait plus comme cela aujourd'hui. L'intelligence humaine supplantée par la machine, par les données de millions de répétitions, des objets tous différents, dans les circonstances les plus improbables, comme autant d'ouvrages posés sur le métier, une intelligence complètement artificielle qui s'adaptait, s'améliorait par le biais d'un mimétisme nourri aux expériences du passé. C'était une course perdue d'avance. Il m’a laissé le choix : reprendre une formation ou chercher ailleurs. En attendant, il m’avait déjà trouvé un remplaçant, frais émoulu, à peine sorti de l'école, un petit jeune en culotte courte, avec sous le bras, une réponse à tout, une intelligence en guise de petit génie à la lampe qu'il suffisait de frotter.


Démuni, lassé, j'ai accepté une mise à la retraite anticipée. Je suis retourné voir mes parents, la queue entre les jambes. J'ai regretté mon arrogance passée. Naïvement je croyais pouvoir faire mieux. Comme d'autres, j'ai eu le sentiment d'une vie broyée dans les rouages d'un monstrueux système qui clamait, à chaque génération, son dû.


 
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   GLOEL   
15/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
bonjour,

C'est un texte qui touche à une vérité universelle auquelle on a tous ete plus ou moins confrontee: la peur du déclassement social est souvent le moteur de nos ambitions, mais aussi la source de nos aveuglements.

J'aime bien votre écriture fluide et introspective, presque humble...
Le ton est tres juste : il n'y a ni apitoiement, ni jugement tranché, juste le constat lucide d'un homme qui, après avoir couru toute sa vie pour échapper à sa propre ombre, finit par la rattraper.

Avec la mise en oeuvre de l'IA, toutes les categories socio professionnelles seront affectees et connaitront une forme de rapide declassement, au moins aussi longtemps que le travaill representera la liberte.

Merci pour ce texte profondement humain.
Frank Gloel

   Donaldo75   
24/6/2026
trouve l'écriture
convenable
et
aime un peu
Intéressant cheminement de vie. Il y a de l'introspection, de la sociologie. La fin, avec le nouveau manager, synthétise bien les pratiques managériales peu humaines de certaines organisations. Heureusement, ce n'est pas le cas partout. La conclusion est assez pessimiste mais je comprends ce sentiment.

"Tu iras à l'école. J'y étais déjà. Tu réussiras ton collège, obtiendras ton brevet, puis le lycée, le bac avec une mention de préférence, un concours, une bonne place pour une bonne école, afin de décrocher le diplôme comme un sésame pour un bon boulot qui paie bien."

Je crois que cette trajectoire, cette ambition, a disparu à la fin des années quatre-vingt-dix quand le chomage des jeunes est devenu endémique. Et depuis, le brevet et le bac ont perdu de leur superbe - quand j'étais adolescent, avoir le bac suffisait pour obtenir un travail même si le chomage de masse se profilait à l'horizon - et ParcourSup est arrivé.

   Pepito   
9/7/2026
Bonjour moschen,

Forme :
“acheter les pièces défectueuses”... il me semble que savoir quelle pièce est défectueuse est plus ardu que de l’acheter…. ^^
“nettoyait les souillures laissées par quelques troufions trop alcoolisés”... tss, tss, les autres ne laissaient pas de traces, eux?
“certains avaient osé effleurer sa jupe.”... “osaient effleurer sa jupe”, non ?
“... ne pas forcer sur le décolleté. Elle n’en faisait qu'à sa tête.”... je comprends mieux le terme de souillure. ;=))
“ le sergent signe une permanence qui leur donne le droit de fuir sans finir dans une geôle en déserteur.”... oups ! le champ lexical me semble très éloigné de la réalité.

Re-Oups ! c’est un cinoche “dans” la caserne ? Ok, ok,...

“ Ces soirs-là, je leur donnais un peu de fierté …” … à qui, aux troufions évoqués plus haut ?
Je suppose que c’est au “parents”, faut suivre… ;=)

“Il n'y avait pas de fatalité à se cantonner à…” … deuxième saut du coq à l'âne. Faut vraiment s’accrocher pour suivre… ^^

“ L'opportuniste ne s'interdit rien. Ma grand-mère avait montré l'exemple en faisant la dernière toilette du mort,...” … je vous conseille le merveilleux film japonais Okuribito (Departure en anglais), juste pour changer de vision.
“... que ses intestins ne se mettent à fermenter.”... doit manquer un “pas”, non ?

“Chaque personne vit avec ses moyens…” … perso, je préfère vivre avec ceux du voisin, mais c’est moins évident.

“ Que savez-vous faire ? Surtout ne pas donner la mauvaise réponse ! Je ne voulais pas finir ainsi.”... koikidi le môssieur là, moi pas compris….

“avec les souillures des étudiants pour varier les plaisirs”.... non, ils faisaient pas ça sous la table du refectoire, quand même… si ?!!

“Tu perpétueras la tradition.”... ils étaient projectionnistes de père en fils depuis des générations ?!

“pas le droit de perdre le bénéfice de la bourse.”... déjà bien qu’elle existe…
“ le patron si peu enclin à ce que ce fragile équilibre ne se perturbe.”... ah ça alors, sacré patron, tous les mêmes. A se demander pourquoi certains employés ne le deviennent pas, juste pour montrer l’exemple… ce serait bien fait, na !
“Papa me demandait parfois, fort poliment, de quoi était fait mon quotidien.”... j’en parlais justement avec un de mes fils aujourd'hui. Je n’ai pas eu cette chance… que mon père s'intéresse un jour à ce que je faisais. Autre génération, je suppose…

“ Le client voulait voir du concret, fissa, lui-même pas tout à fait certain de connaître son besoin.”... pourquoi cette surprise, le monde industriel a fonctionné autrement un jour ?

Fond :
Une écriture hachée, faisant des bons tous azimuts. J’ai eu du mal à suivre, particulièrement au début.
Un texte un brin larmoyant avec une propension du narrateur à rejeter ses manquements sur les autres. Sur ses parents, sur la société, sur ses employeurs, ses chefs… sans jamais se remettre en question lui-même. Le type même d’employé à partir dans la première charrette par manque d’adaptation et surtout par manque de réalisme. Exemple type du principe de Peter : “dans une hiérarchie, tout employé a tendance à s'élever jusqu’à son niveau d'incompétence ». Difficile, il est vrai, de savoir s'arrêter juste en dessous. ^^

Bref, vraiment désolé, mais je ne suis pas convaincu par ce texte. Une autre fois, sûrement. ;=)

   Cyrill   
10/7/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour Moschen.
Je trouve cette nouvelle intéressante, parce qu’elle ne parle pas seulement de l’ascension sociale ou de l’intelligence artificielle. C’est aussi et surtout la peur de devenir inutile que j’ai retenu. Cette angoisse traverse tout le texte, depuis les parents jusqu’au narrateur.
Vous avez trouvé un bon fil conducteur. La phrase « Je ne voulais pas finir comme eux. » revient comme un leitmotiv. Puis elle finit par se retourner contre le narrateur. Il devient exactement ce qu’il craignait, quelqu’un que le progrès rend obsolète.
On appréhende le milieu social sans qu’il soit expliqué. On perçoit aussi la dignité du travail. Il y a une progression historique, on passe du cinéma à bobines, au téléphone, à l’informatique, jusqu’à l’intelligence artificielle, sans avoir l’impression de lire un cours d'histoire. Chaque époque efface la précédente. La chute surtout m’a ému : « Comme d’autres, j’ai eu le sentiment d’une vie broyée dans les rouages d'un monstrueux système qui clamait, à chaque génération, son dû ». Elle dépasse le cas individuel. Les parents, le narrateur et bientôt la génération suivante, sont pris dans le même mécanisme.
La partie sur l’oscilloscope, la baie de brassage, la machine qui bobine les fils, semble dire que le narrateur crée lui-même les outils qui finiront par le remplacer. Il est presque tragique que le fils, qui voulait dépasser ses parents, finisse par être moins adaptable que son père.
J’aime beaucoup le style, le ton de l’écriture. Elle est sobre, sans effets inutiles, et convient bien au propos, celui d’un bilan de vie duquel on peut tirer une philosophie. Une lecture plus profonde qu'une simple critique de l’intelligence artificielle. Pour moi, le texte parle surtout de la transmission d’une injonction familiale : travaille, adapte-toi. L’ironie tragique est que cette injonction est impossible à satisfaire durablement. Chaque génération croit avoir trouvé le moyen d'échapper à l’obsolescence, avant d’être à son tour dépassée. C'est cette dimension universelle qui, à mon sens, donne à votre nouvelle une portée qui dépasse l’autobiographie.
Merci pour le partage.


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