Cartable sur le dos, elle longe le trottoir, tout au bord du caniveau et écarte grand les bras pour ne pas perdre l’équilibre. Surtout ne pas tomber dans le vide, dans cette eau toute cracra qui coule bien loin, tout en bas… dans la rigole. Ce n’est pas si évident que ça, surtout qu’en plus, chaque pied doit se poser au centre exact des blocs formant la bordure. C’est important, surtout ne pas mordre sur les limites, sinon il faudrait tout recommencer. Heureusement, elle est douée. Déjà trois allers-retours sans faute. Si elle en réussit deux de plus, si elle arrive à cinq, alors maman va arriver… c’est sûr. Parvenue au bout du bout de trottoir, elle lève discrètement les yeux vers le fond de la rue… toujours pas de voiture rouge en vue. Elle regarde encore, des fois qu’elle n’ait pas bien fait attention avec le soir déjà tombé et les lampadaires de l’école à moitié grillés… Mais non, toujours rien. Elle entame un périlleux demi-tour, quand elle entend une voix étouffée.
– Pti’te, hé, pti’te !
Surprise, elle trésaille et fait un grand moulinet avec les bras pour ne pas perdre l’équilibre.
– Pti’te, hé, pti’te… tu veux un bonbon ? – Nan, mamamon m’a dit de pas discuper avec les gens. De pas prendre les bonbons des zinconnus.
Le monsieur, d’un geste machinal, resserre les pans de son pardessus.
– C’est dommage, ils sont très bons mes bonbons. Regarde… – Naon, j’ai dit… – T’es sûre ? Regarde comme ils ont l’air appétissants… – Mhhhh… à quoi kissont ? – Au chocolat. – Ah, j’en veux bien un alors.
Il le lui donna.
...
Josiane, les deux mains serrées sur son volant, jette un coup d’œil inquiet vers son portable. Malicieux, l’engin ripe vers le bord du siège passager et s’apprête à basculer entre le coussin et la portière. Au moment où elle tend la main pour le rattraper, un bout de trottoir profite de son inattention pour se glisser sous sa roue avant gauche. La voiture fait une embardée et, histoire de lui remettre les idées en place, secoue violemment le crâne de Josiane de droite à gauche. Sa vision continue d’osciller encore un bon moment et elle finit par se rendre compte qu’une des roues de sa voiture doit tourner beaucoup moins rond que les trois autres. Elle s’arrête donc pour contrôler si, par le plus grand des hasards, elle n’aurait pas un quelconque problème technique. Au moment où elle sort de l’habitacle, la roue coupable laisse échapper un soupir contrit avant de s’affaisser, l’air penaude. Devant ce spectacle navrant, Josiane secoue la tête de gauche à droite (à croire que c’est devenu un tic). Pendant ce temps-là, le pneu se recroqueville honteusement sous la jante. Josiane ouvre son coffre dans l’espoir d’y découvrir la solution à ses problèmes. Il n’y a là qu’une roue toute neuve et un appareil de torture mécanique équipé d’une manivelle. Rien de très utile à son problème, donc. La météo, qui jusque-là n’était pas intervenue, décide que c’est le moment idéal pour commencer à pleuvoir. Arrive alors Jojo, dans son gros camion. Il avise la p’tite dame dégoulinante sous la toute nouvelle averse et décide que c’est son jour de chance. Crissement de freins, gerbe d’éclaboussures et Jojo se penche à la fenêtre.
– Alors ma p’tite dame, on a des ennuis ? – Oui, vous pourriez m’aider, s’il vous plaît ? – Bien sûr, avec plaisir. Mais en attendant, vu qu’il pleut, le mieux est de venir me rejoindre dans la cabine. Vous verrez, la couchette à l’arrière est très confortable, ajoute-t-il avec un petit sourire lubrique.
Josiane, toujours debout sous une pluie torrentielle, met trois secondes avant de comprendre le deal proposé. Elle se tourne vers le coffre de sa voiture resté ouvert, récupère la manivelle de l’engin de torture et d’un mouvement maladroit, en assène un grand coup contre la porte du camion.
– Holà, ma p’tite dame ! Si vous le prenez comme ça, je vous laisse à vos ennuis. Tiens, ça m’apprendra à vouloir aider ma prochaine !
Et dans un grand bruit de moteur, Jojo redémarre. Quand il disparaît au bout de la rue, Josiane, dégoulinante sous la pluie, la manivelle serrée contre la poitrine, se demande si elle n’aurait pas dû réfléchir deux secondes de plus à la proposition de Jojo…
Heureusement, c’est le moment que choisit Léon pour arrêter sa conduite intérieure dernier cri à la place du camion de Jojo et l’empêcher d’avoir des regrets.
– Bonjour madame, vous avez crevé ? Voulez-vous que je vous aide à changer la roue ? – Oui, mais je vous avertis, je suis armée !
Un peu surpris, Léon descend de voiture et se dirige vers le coffre de Josiane. Il récupère le cric et l’installe sous la voiture.
– Heu… vous pouvez me passer la manivelle ? – Non ! Je la garde, on n’est jamais sûr de rien. – Ah… ok, pas de soucis je vais utiliser la mienne.
Pendant que Léon change la roue, Josiane l’observe à la dérobée. C’est vrai qu’il est bel homme, très classe dans son costume trois pièces. Soudain prise d’une envie subite, elle lui déclare tout à trac :
– Dites, pour vous remercier, cela vous dirait que je vous fasse une petite gâterie ?
Toujours accroupi, Léon fait de grands yeux avant de déclarer :
– Sans vouloir vous offenser, je suis marié et heureux en ménage. Ce n’est pas le genre de chose que je me permettrais, désolé. D’ailleurs, la roue est changée et je vais vous laisser.
Josiane fait un peu la tête, surprise elle-même d’avoir osé faire une telle proposition et plus encore d’avoir été écartée. Son esprit tourne à toute berzingue. Dévorant Léon du regard, elle l’apprécie à sa juste valeur : un homme beau, fort, délicat et fidèle, une vraie perle. Dans un état second, elle s’approche doucement et, pendant qu’il est penché sur son coffre pour remettre sa manivelle en place, soulève la sienne haut au-dessus de sa tête et l’abat de toutes ses forces sur le crâne du pauvre homme, le tuant sur le coup. Un rien essoufflée, elle revient vers sa voiture, jette sa manivelle sur le plancher et ajoute :
– Il est trop bien, ce mec, j’veux pas qu’une autre en profite !
Elle démarre ensuite sur les chapeaux de roues, se rappelant brusquement que sa fille l’attend toujours devant l’école.
|