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Sentimental/Romanesque
Pepito : Josiane
 Publié le 04/07/26  -  7 commentaires  -  6185 caractères  -  45 lectures    Autres textes du même auteur

Spécial dédicace à Reiser.


Josiane


Cartable sur le dos, elle longe le trottoir, tout au bord du caniveau et écarte grand les bras pour ne pas perdre l’équilibre. Surtout ne pas tomber dans le vide, dans cette eau toute cracra qui coule bien loin, tout en bas… dans la rigole. Ce n’est pas si évident que ça, surtout qu’en plus, chaque pied doit se poser au centre exact des blocs formant la bordure. C’est important, surtout ne pas mordre sur les limites, sinon il faudrait tout recommencer. Heureusement, elle est douée. Déjà trois allers-retours sans faute. Si elle en réussit deux de plus, si elle arrive à cinq, alors maman va arriver… c’est sûr. Parvenue au bout du bout de trottoir, elle lève discrètement les yeux vers le fond de la rue… toujours pas de voiture rouge en vue. Elle regarde encore, des fois qu’elle n’ait pas bien fait attention avec le soir déjà tombé et les lampadaires de l’école à moitié grillés… Mais non, toujours rien. Elle entame un périlleux demi-tour, quand elle entend une voix étouffée.


– Pti’te, hé, pti’te !


Surprise, elle trésaille et fait un grand moulinet avec les bras pour ne pas perdre l’équilibre.


– Pti’te, hé, pti’te… tu veux un bonbon ?

– Nan, mamamon m’a dit de pas discuper avec les gens. De pas prendre les bonbons des zinconnus.


Le monsieur, d’un geste machinal, resserre les pans de son pardessus.


– C’est dommage, ils sont très bons mes bonbons. Regarde…

– Naon, j’ai dit…

– T’es sûre ? Regarde comme ils ont l’air appétissants…

– Mhhhh… à quoi kissont ?

– Au chocolat.

– Ah, j’en veux bien un alors.


Il le lui donna.


...


Josiane, les deux mains serrées sur son volant, jette un coup d’œil inquiet vers son portable. Malicieux, l’engin ripe vers le bord du siège passager et s’apprête à basculer entre le coussin et la portière. Au moment où elle tend la main pour le rattraper, un bout de trottoir profite de son inattention pour se glisser sous sa roue avant gauche. La voiture fait une embardée et, histoire de lui remettre les idées en place, secoue violemment le crâne de Josiane de droite à gauche. Sa vision continue d’osciller encore un bon moment et elle finit par se rendre compte qu’une des roues de sa voiture doit tourner beaucoup moins rond que les trois autres. Elle s’arrête donc pour contrôler si, par le plus grand des hasards, elle n’aurait pas un quelconque problème technique. Au moment où elle sort de l’habitacle, la roue coupable laisse échapper un soupir contrit avant de s’affaisser, l’air penaude. Devant ce spectacle navrant, Josiane secoue la tête de gauche à droite (à croire que c’est devenu un tic). Pendant ce temps-là, le pneu se recroqueville honteusement sous la jante. Josiane ouvre son coffre dans l’espoir d’y découvrir la solution à ses problèmes. Il n’y a là qu’une roue toute neuve et un appareil de torture mécanique équipé d’une manivelle. Rien de très utile à son problème, donc. La météo, qui jusque-là n’était pas intervenue, décide que c’est le moment idéal pour commencer à pleuvoir. Arrive alors Jojo, dans son gros camion. Il avise la p’tite dame dégoulinante sous la toute nouvelle averse et décide que c’est son jour de chance. Crissement de freins, gerbe d’éclaboussures et Jojo se penche à la fenêtre.


– Alors ma p’tite dame, on a des ennuis ?

– Oui, vous pourriez m’aider, s’il vous plaît ?

– Bien sûr, avec plaisir. Mais en attendant, vu qu’il pleut, le mieux est de venir me rejoindre dans la cabine. Vous verrez, la couchette à l’arrière est très confortable, ajoute-t-il avec un petit sourire lubrique.


Josiane, toujours debout sous une pluie torrentielle, met trois secondes avant de comprendre le deal proposé. Elle se tourne vers le coffre de sa voiture resté ouvert, récupère la manivelle de l’engin de torture et d’un mouvement maladroit, en assène un grand coup contre la porte du camion.


– Holà, ma p’tite dame ! Si vous le prenez comme ça, je vous laisse à vos ennuis. Tiens, ça m’apprendra à vouloir aider ma prochaine !


Et dans un grand bruit de moteur, Jojo redémarre. Quand il disparaît au bout de la rue, Josiane, dégoulinante sous la pluie, la manivelle serrée contre la poitrine, se demande si elle n’aurait pas dû réfléchir deux secondes de plus à la proposition de Jojo…


Heureusement, c’est le moment que choisit Léon pour arrêter sa conduite intérieure dernier cri à la place du camion de Jojo et l’empêcher d’avoir des regrets.


– Bonjour madame, vous avez crevé ? Voulez-vous que je vous aide à changer la roue ?

– Oui, mais je vous avertis, je suis armée !


Un peu surpris, Léon descend de voiture et se dirige vers le coffre de Josiane. Il récupère le cric et l’installe sous la voiture.


– Heu… vous pouvez me passer la manivelle ?

– Non ! Je la garde, on n’est jamais sûr de rien.

– Ah… ok, pas de soucis je vais utiliser la mienne.


Pendant que Léon change la roue, Josiane l’observe à la dérobée. C’est vrai qu’il est bel homme, très classe dans son costume trois pièces. Soudain prise d’une envie subite, elle lui déclare tout à trac :


– Dites, pour vous remercier, cela vous dirait que je vous fasse une petite gâterie ?


Toujours accroupi, Léon fait de grands yeux avant de déclarer :


– Sans vouloir vous offenser, je suis marié et heureux en ménage. Ce n’est pas le genre de chose que je me permettrais, désolé. D’ailleurs, la roue est changée et je vais vous laisser.


Josiane fait un peu la tête, surprise elle-même d’avoir osé faire une telle proposition et plus encore d’avoir été écartée. Son esprit tourne à toute berzingue. Dévorant Léon du regard, elle l’apprécie à sa juste valeur : un homme beau, fort, délicat et fidèle, une vraie perle. Dans un état second, elle s’approche doucement et, pendant qu’il est penché sur son coffre pour remettre sa manivelle en place, soulève la sienne haut au-dessus de sa tête et l’abat de toutes ses forces sur le crâne du pauvre homme, le tuant sur le coup. Un rien essoufflée, elle revient vers sa voiture, jette sa manivelle sur le plancher et ajoute :


– Il est trop bien, ce mec, j’veux pas qu’une autre en profite !


Elle démarre ensuite sur les chapeaux de roues, se rappelant brusquement que sa fille l’attend toujours devant l’école.


 
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   framato   
4/7/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
C'est un texte carrément drôle et carrément méchant que tu nous donne à lire Pepito.

Dieu merci l'histoire de la fillette s'arrête au bonbon, il reste au lecteur à imaginer la suite qui selon l'humeur pourrait basculer dans l'indicible (ou pas). Merci pour la liberté laissée.

Quant à Josiane, elle est une vraie caricature. Celle de la fille pas dégourdie dans un premier temps, qui ne sais pas comment changer son pneu. Celle de la féministe ensuite qui démoli une portière de camion à coup de manivelle. Celle de la tueuse égoïste ensuite.

J'ai décidé de prendre ce texte sous le prisme humour vachard (vu l'hommage à Reiser) et je trouve qu'il est assez visuel. Il aurait en effet pu lui servir de gag en deux pages.

Amusant quoiqu'un peu court à mon goût puisque les personnages sont volontairement à peine esquissé.

Merci pour ce bon (mais trop court) moment

   Cyrill   
4/7/2026
trouve l'écriture
convenable
et
n'aime pas
Bonjour Pepito.
Josiane, cette enfant à qui on a volé l'enfance si je sais lire entre les lignes de la première partie, se trouve confrontée à une situation similaire devenue adulte, mais cette fois-ci elle sait se défendre. Jojo redémarre "la bite sous l'bras". Mais à Léon, elle s'offre comme un objet sexuel, un godemiché : « cela vous dirait que je vous fasse une petite gâterie ? ».
Bon, la suite et fin tombe très vite dans du lourd. S'agit-il d'une vengeance très froide ?
Un personnage féminin peu ébruté, forcément un peu hystérique et de surcroît mère défaillante. L'ironie par la surenchère sert mal le problème de la violence faite aux femmes, si c'est ça que vous vouliez aborder mais je n'en suis pas certain.

   Donaldo75   
4/7/2026
La question qui me vient immédiatement à l'esprit après cette lecture est: quelle est l'intention de ce texte ? La référence à Reiser donnée en exergue ne m'avance pas des masses. Est-ce de la bonne grosse rigolade, ni plus ni moins et rien que ça ? Est-ce une exposition d'un sujet plus d'actualités, plus sociétal comme disent les journalistes bien gominés de France Info ou LCI ?

J'ai plutôt eu l'impression de la première, dans le style Pepito mais peut-être que je me trompe, peut-être que je ne sais pas lire entre les lignes, peut-être que je dois revenir chez l'ophtalmo.

Le décalage entre la fin et le reste ne m'a pas convaincu non plus. C'est un peu de l'ordre du cheveu sur la soupe, un truc de coiffeurs.

   Myndie   
4/7/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Hello Pepito !

Ta dédicace ne ment pas : ta nouvelle ressemble à une BD de Reiser. Un texte vif, sans fioritures, un ton cruel et drôle, un humour noir et absurde :c'est bien lui, son cynisme, sa vision sans filtre de ses semblables et son habileté à faire basculer le banal dans le sordide.
J'ai beaucoup apprécié la personnification des objets : le « bout de trottoir (qui profite de son inattention pour se glisser sous sa roue avant gauche. », «  la roue coupable (qui) laisse échapper un soupir contrit avant de s’affaisser, l’air penaude, entre autres, qui donne au récit un petit air de Tex Avery.

Par contre, il m'a fallu une deuxième lecture pour me rendre compte, au changement de paragraphe, que Josiane est la mère et non la petite fille quelques années plus tard. Peut-être est-ce volontaire de ta part et sans doute voulais tu mettre le lecteur sur une fausse piste avant la révélation à la toute fin ?
En tout cas, bravo pour la trouvaille : la mère en retard à cause d'un meurtre et – surtout – pour le contraste entre l'angoisse de la petite fille face à un prédateur et la pulsion subite et désaxée de la mère.
Sa dernière pensée (« il est trop bien, ce mec, j’veux pas qu’une autre en profite ! ») est du Reiser brut de décoffrage.
Mais comme il a été dit déjà, cette nouvelle est un peu courte; je reste un peu sur ma faim et j'aurais aimé suivre les personnages un peu plus loin (surtout la mère).

   Pepito   
5/7/2026

   moschen   
8/7/2026
trouve l'écriture
convenable
et
aime un peu
Une jeune fille, décrite comme un peu simplette, à la lumière des mots qu'elle emploie, une caricature de personnage donc, qui a entendu et apparemment appris la leçon mais finit par céder. Le reste est à deviner.
L'emploi de l'adjectif “appétissant” pour désigner un bonbon me turlupine un poil.

On poursuit par une femme dont on devine un lien avec l’enfant, soit qu'elle soit elle-même l'enfant devenue grande, soit qu'elle soit la mère de l'enfant, ou une parente… Une enfant est évoquée à la toute fin du texte, c'est une boucle qui semble se refermer.

Apparaît Jojo le camionneur, lui aussi caricatural, gros traits, trop pressé, comme le taureau qui fonce sans réfléchir, ni une ni deux, et offre la palette de ses talents dans sa cabine, avec la pluie pour circonstance atténuante. Ce qui est trop court ici, ce sont les arguments qui permettent à Jojo de penser que Josiane va accepter. La pluie ne suffit pas et la roue n’a pas encore été changée. Quand jojo démarre, elle se demande si elle n’aurait pas dû accepter sa proposition. Il n'y a rien de choquant, cela éclaire le personnage. J'en conclus que ce n'est pas sa première gâterie.

Arrive Léon, bon samaritain, séduisant en costume trois pièces, à genoux sous l'averse. Personnellement, il ne me viendrait pas à l'idée d'offrir des services de réparation dans cet accoutrement, sous la pluie. J'appellerai le garagiste. Je suis trop rationnel. J'attendrais que l'orage passe. Et bim bam boum, envoyé au ciel le Léon. Et quelle explication nous est donnée : Qu'il ne tombe pas dans les mains d'une autre, que Josiane ne supporte pas le refus qui est opposé à sa proposition de gâterie. Le premier argument est trop mince à mon goût.

Sa proposition de lui faire une gâterie fait écho à celle de Jojo , dans un genre différent, s'entend.
À nouveau une forme d'écho lorsque Josiane évoque sa fille, une enfant comme celle du début.

Je trouve l'ensemble très caricatural, manquant légèrement de consistance. C’était mon premier avis, donc négatif. Je me suis dit que je n’avais pas à jouer le rôle du juge des valeurs. Critiquer le texte et uniquement le texte. Hommage à Reiser et à son humour féroce. Seule férocité ici, le coup de manivelle, sans états d'âmes.
À part la référence à Reiser, je n'ai pas compris le sens du texte, quel message l'auteur veut-il faire passer ? Les êtres naissent purs et la société les corrompt ? Jojo refait le coup de la cabine, ça a déjà fonctionné une fois ? Léon est trop pur. La bonté ne sauve pas.

Jojo le chauffeur a manqué de respect, la porte de son camion le lui rappellera. Léon a refusé la gâterie, il en a fait les frais. Que va-t-il advenir de Josiane ?

À la troisième lecture, je me rends compte que le crâne de Josiane a subi un choc…

   Lariviere   
22/7/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime un peu
Salut Pépito !

Bon, ce texte est du pépito pur jus. C'est féroce, c'est gras, un peu méchant. L'humour fonctionne, sans grande finesse, mais ce n'est pas le but. c'est presque du gros rouge qui tache. Ainsi l'exergue a du sens.

La forme est réussie, sans fioritures excessives. L'écriture fonctionne. Le ton et le récit sont maitrisés.

D'aucun retiendront, le caractère "caricatural" au bon sens du terme, de cette tranche de vie un peu grand guignolesque, féroce encore une fois, et retiendront la grande part d'imagination laissée au lecteur pour développer pour lui même et dans le sens qu'il souhaite, ce récit.

D'autres et je crois que j'en fait partie, regretteront un tant soi peu de ne pas mieux saisir l'intention de l'auteur et de rester un peu sur leur faim face à ce texte qui envoie du lourd sans donner plus de pistes de réflexions "prémâchées".

C'est un choix et ca se respecte. Et en ce sens aussi, ca donne une nouvelle, courte, un peu frustrante personnellement, mais aboutie.

Merci pour cette lecture et bonne continuation !


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