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Sentimental/Romanesque
framato : De l'Autre Côté
 Publié le 02/07/26  -  2 commentaires  -  9831 caractères  -  6 lectures    Autres textes du même auteur

Une simple histoire.


De l'Autre Côté


Elle a dit c'est au mois de mai que la côte est la plus belle.

Je l'ai vue en juillet, y a quelques années, j’ai oublié quand, du côté de Calais.

J'avais bien aimé, il a répondu.

T'es toujours d'accord pour que je vienne le trente ?

Oui… Je suis fatiguée.

Je raccroche dans un à demain… pour le café du Net !


Anton n'avait plus conduit sa voiture depuis… combien de temps déjà la dernière fois ?

Il pensait que ça avait quelque chose à voir avec l'accident, mais le souvenir allait venait comme une vague trop vague.

Et dans trois jours, il lui faudrait parcourir les plus de deux cent cinquante kilomètres.

La distance ne lui faisait pas vraiment peur, mais il se demandait si la Deuche tiendrait le coup.

Par contre, il lui faudrait reprendre le volant, et ça, il ne voyait pas encore comment il allait faire.


Il a sonné et pas longtemps après, la porte s'est ouverte.

Il a dit c'est moi et elle a souri.

Je sais bien que c'est toi, elle a répondu en riant, le téléphone collé à l'oreille gauche.

Elle a fait un signe de la main.

Entre !

Elle a ajouté, en parlant au téléphone, il est arrivé.

Elle a dit je raccroche et elle a raccroché.

Elle avait les yeux brillants, gris bleus, les cheveux courts, noirs.

Et la lumière s'accrochait dedans.


Anton et Clara ont pris le café.

Assis au soleil, sur des chaises pliantes en fer, ajourées d'une marguerite.

C'était bleu, la table et les chaises.

Elles avaient l'air neuf et le café sentait bon.

Les tasses étaient vertes.


Ils ont bavardé un temps, puis sont allés voir le cap. La cinquantaine de kilomètres de mieux à se taper, ça ne lui a pas paru long. Il aimait bien être passager. Il évitait de rouler chaque fois qu'il pouvait.


Il se demandait comment elle faisait pour conduire et parler. Il y avait la route qui fendait les collines. Lui ne disait presque rien. Il savourait l'instant. Il savait.

Ils savaient tous les deux.


Ce sentiment de déjà se connaître, d'avoir déjà vécu ce moment.


En descendant le sentier qui mène au pied de la falaise, ils se sont donné la main. Elle s'est arrêtée. L'Angleterre est en face, a indiqué Clara. Il y a de la brume de mer, tu ne pourras pas la voir. Mais quand le temps est clair…

Il lui a soufflé dans le cou : je me fous de la brume, si je veux, si je ferme les yeux, je la vois.

Elle a ri.

Ils sont arrivés au bas du sentier. Un panneau indiquait que c'est interdit de grimper sur la falaise. Que c'est interdit de ramasser des fossiles. Ils sont allés cueillir des coques.

Ça pousse comme des fleurs ? a-t-il demandé.

Elle souriait aussi.

Ça fleurit vraiment ? Les fleurs sont comment ? De quelle couleur ?


Elle lui a soufflé sur les yeux : viens, on va sur la gauche, comme si on rentrait chez moi. À pied par la plage.

Regarde, la mer est en train de descendre. Elle nous fait de la place, a répondu Anton, en pointant l'Angleterre avec le doigt.


Ils ont marché longtemps.

Il y avait du monde, eux ne voyaient personne.

Il y avait le cri des mouettes mais ils n'entendaient rien.

Il y avait le bruit de la mer et des vagues, et ils étaient dans une bulle d’écume.

À un moment, la mer elle leur a plus laissé la place.


Une flaque énorme les empêchait de continuer plus avant.

On va avoir de l'eau jusqu'aux genoux, a rigolé Anton.

Viens, ne t'en fais pas.

Viens dans mes bras.

Je vais te faire passer de l'autre côté, il a ajouté en la soulevant comme une princesse.


La grosse dame qui nous suit, elle nous regarde avec envie, lui a soufflé Clara à l'oreille, les mains accrochées à sa nuque.

Ouais, et le monsieur de la grosse dame, c'est des envies de meurtre qu'il a dans les yeux, il a murmuré dans le cou de Clara.

Il sait qu'il va y laisser son dos.



La maison de Clara, c'est une chouette maison, avec même un petit potager. Elle lui a expliqué c'est la maison de Pépé, il était douanier, il adorait chanter. Et Nénène, c'était la patronne. C'était quelqu'un, si elle en avait eu l'occasion, elle aurait fait de sacrées études. Autoritaire, juste et douce. C'est comme ça qu'elle était. Elle est partie avant lui. Après, il n'a pas duré très longtemps.

Je les aimais.


Il y avait une sacrée émotion dans sa voix et Anton se disait qu'elle avait le sens du raccourci.

Il l'aimait, sa Clara – et sa drôle de maison.


Un matin, en prenant le café, il a dit Clara faut que je te parle.

Je dois te dire Luna.

Elle a levé les yeux de son écran et froncé les sourcils.

Elle était pas certaine d'avoir envie d'entendre, alors elle a rien dit et a fermé les yeux.


Je n'ai pas toujours été seul, il a commencé par dire. Je me suis marié, j'avais dix-huit ans. On est resté un temps ensemble, puis elle est partie. Elle lui a rien dit, à la gamine, elle a rien dit à personne. Elle est juste partie. Elle a laissé là ses livres, ses tableaux. Elle a pris la voiture, ses fringues et sa bonne humeur.


Clara, silencieuse, écoutait.


J'ai vendu les toiles… et j'ai acheté l'auto, la Deuche – increvable.

Oui, mais bruyante, hein ? a souri Clara. Tu sais ? Le blanc, c'est ma couleur préférée !

Au bout d'un temps, comme il se taisait, elle lui a dit continue, va au bout mon ange.


Alors Anton, il a été au bout, plus loin qu'il l'aurait cru possible. Et Clara, elle a su pourquoi il voulait plus conduire.



Moi, je m'appelle Luna.

Maman, avant qu'elle parte, elle disait que j'étais la fille de la Lune.

Clara imagine la voix de Luna.

Elle imagine que c'est la petite qui lui raconte son histoire.

Parce qu'elle est certaine qu'elle n'a pas envie d'entendre Anton la lui raconter.

Qu'elle ne peut pas entendre Anton la lui raconter.

Mais Luna, c'est un morceau d'Anton.

Et Anton, c'est sa vie.

Faut tout prendre avec lui, tout prendre de lui, chaque nanoparcelle. Faut tout accepter, c'est ça qu'elle pense Clara.

Alors, pour rendre l'histoire supportable, elle se l'approprie, au fur et à mesure qu'Anton l'arrache de ses propres souvenirs sales.



Moi, je m'appelle Luna.

Maman, avant qu'elle parte, elle disait que j'étais la fille de la Lune.

Papa y disait rien.

Mais le soir, je voulais pas dormir – je voulais pas partir au Pays des Rêves.

J'avais peur de pas revenir. Papa, il me prenait dans ses bras.

Il disait viens, ne t'en fais pas !

Viens dans mes bras, je vais te faire passer de l'autre côté.

Alors, il me serrait fort, me prenait, puis me posait dans mon lit, comme on pose une princesse.

Après, il enlevait la lampe de la petite table, puis il s'asseyait.

Il me lisait Gibran. Je l’aime bien le Prophète.


Un jour, maman est partie, et papa, il a continué à me lire Gibran.

Un autre jour, il a eu un accident avec la voiture.

Et moi, j'étais assise à l'arrière.

Et j'ai sauté en l'air.

Et je suis passée à travers la capote.

J'avais sept ans et j'ai pas vu les volcans la mer la montagne.

Mais j'ai vu la foule et les lumières bleues.

J'ai vu mon volcan s'éteindre.

J'ai vu la foule partir.

Puis j'ai plus rien vu du tout.

Rien vu d'autre que le noir profond du vide.

Et j'ai perdu papa.



La Deuche, elle avait presque rien, a continué Anton.

Un phare cassé, une méchante bosse et la capote crevée.

Le garagiste m'a dit qu'il fallait changer la capote, que, pour elle, il ne pouvait rien faire.

J'en ai choisi une d'un rouge profond.

Luna aimait le rouge.

Et puis c'était joli avec le blanc de la carrosserie.


Clara s'est approchée, elle lui a posé un baiser sur les yeux et sur la bouche, mais elle n'a rien dit.

Qu'est-ce qu'elle aurait pu dire ?

Il n'y avait rien à dire, rien à faire d'autre que continuer d'avancer, avec lui.



Anton tond la pelouse.

J'aime bien le regarder.

Il transpire.

Et la sueur perle, s'accroche dans les poils de son torse. Il y a des reflets arc-en-ciel et je l'aime.


Clara pense qu'elle a de la chance.

Anton pense que c'est un cadeau de la vie.



Ils en ont fait des kilomètres avec la Deuche.

Entre l'appartement d'Anton et la maison de Clara.

Quand le moteur est mort, ils n'ont pas pu se résoudre à la vendre. Alors ils en ont mis un nouveau. Elle fait moins de bruit et ça leur semble bizarre. Ça n'est pas désagréable.


Maintenant, Anton et Clara sont fatigués.

Le cap est loin, les rides sont venues.

Ils ne vont plus cueillir les coques.

Il a perdu ses cheveux, pas les poils de son torse (ils ont blanchi).

Clara aime y promener ses doigts.


Parfois il entend une petite voix de petite fille qui murmure dans sa tête.

Papa, tu sais, tu es un ventre argenté. Si tu étais un gorille, tu serais le chef !

Il sourit.

Clara lui prend la main.



Le docteur a parlé.

C'est une forme foudroyante : il lui reste deux mois.

Anton ne peut rien entendre de ce qu'il lui dit cet homme en blanc.

C'est pire que s'il avait un bouchon dans l'oreille.

Vingt ans s'envolent en neuf mots.


Clara a maigri, elle a mal.

La morphine est devenue sourde et muette.

Inefficace.

Elle ne peut plus l'aider.


La chambre, à l'hôpital, est comme toutes les autres.

L'âme de Clara devient aussi froide que les murs de la pièce.

Elle ne peut plus rien dire.

Ses yeux parlent encore, et Anton n'aime pas du tout ce qu'ils lui disent.


Il s'approche, lui pose un baiser sur les lèvres.

Elles sont trop chaudes.

Il débarrasse la tablette, pose sa main sur son front.

Elle brûle.


Anton s'assied, ferme le livre, lui explique…


Il se lève, et se penche vers elle en fermant fort les yeux.

Y a des choses qu'il ne faut pas regarder.

Faut les faire, pas les voir.


Une dernière fois, il lui murmure dans le creux de l'oreille.

Viens, Clara, ne t'en fais pas !

Viens dans mes bras.


Je vais te faire passer de l'Autre Côté.


________________________________________

Ce texte a été publié avec un mot protégé par PTS.


 
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   Corto   
13/6/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
"une simple histoire" comme précise l'exergue. C'est vraiment ça.
Une histoire de vie, d'amour, de malheur et tellement de bonheurs évoqués par petites touches.
On ne s'attarde sur rien, il y a des moments qu'on voudrait fuir, et puis tous les autres qu'on voudrait revivre, juste un peu. C'est la complicité qui parle, le réel du vécu passé et puis le réel définitif.

Certaines formulations laissent le lecteur dans son interrogation, maladresses de style ou au contraire pierres hasardeuses et complices dans la construction d'un regard vers le passé ? Cela ne nuit pas mais permet une distance avec un vécu qu'il ne nous est pas donné de comprendre totalement.

Au final un texte émouvant, tâtonnant au nom de la finesse.
On ne comprend pas tout mais on dit merci à l'auteur.

   Cyrill   
2/7/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Salut Fram.
Non mais tu m’as piqué mon titre ! Je demande réparation et sincère repentir !
...
À part ça, je dirais que cette nouvelle appartient davantage à une littérature de la suggestion que de l’intrigue. On ne la lit pas pour savoir ce qui va arriver, mais pour rester auprès de ces deux personnages. Sa sobriété et son goût des répétitions, son oralité aussi, rappellent parfois Jean Giono dans ses innovations narratives et dans ses passages les plus dépouillés, mais tout en gardant une voix qui me semble particulière. Je lis une histoire d'amour qui ne cherche pas à impressionner le lecteur mais finit par l’émouvoir en accumulant patiemment des gestes, des objets et des phrases qui prennent peu à peu une profondeur inattendue et l’allure, parfois, de complètes évidences.
Une autre réussite, les échos. Ces quelques phrases qui reviennent autour desquelles s’articule le récit et grâce auxquelles il avance, tout doucement : 
« Il savait. Ils savaient tous les deux ».
« Il y avait... » x 3.
On n’est pas loin ici de la prose poétique.
Je l’aurais juste aimée un poil plus concentré. Certaines phrases expliquent ce que les scènes montrent déjà. Le texte gagnerait encore en laissant parler les images sans béquille explicative, ce sont elles qui restent en mémoire une fois la lecture terminée.
Pour finir parce que sinon ça va rester, mais tu l’auras peut-être deviné, j’ai beaucoup aimé cette histoire, pleine de tendresse à fleur de peau. Alors bravo !


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