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Fantastique/Merveilleux
Ombhre : Une parenthèse
 Publié le 28/06/26  -  1 commentaire  -  48989 caractères  -  2 lectures    Autres textes du même auteur

La vie offre parfois d'étranges parenthèses, qu'il est bon de voir s'ouvrir, et surtout ne jamais réellement se refermer.


Une parenthèse


Judith descend lentement les marches qui mènent à la lande. La lumière est extraordinaire et sublime les froides couleurs du paysage étendu devant elle. Les nuages tout blancs qui courent vers l’appel de l’horizon loin, très loin là-bas, le bleu-gris des flaques et des canaux où se noie le ciel, le camaïeu de verts qui ponctuent la partition beige du sable, le marron plus foncé des terres à bruyères encore humides des pluies de la nuit, les explosions violettes des lavandes de mer.

Elle adore cet endroit, même si la solitude lui pèse un peu. Passer les vacances scolaires d’été seule avec sa mère, sans copine et sans réseau sur une île minuscule, peu développée et sans guère de distractions, ce n’est pas forcément les vacances dont tout le monde aurait rêvé. Mais elle aime marcher dans cette nature sauvage brodée par la mer, écouter le vent incessant qui habille le silence, contempler le ciel qui repeint la terre à chaque minute. Elle y vient dès que le temps, terriblement changeant et souvent pluvieux, le permet.

De toute manière, le choix de destination pour ses vacances est plus que limité, cette minuscule maison héritée d’une lointaine grand-tante qu’elle n’a jamais vue est le seul endroit où les moyens limités de sa mère leur permettent de partir, une fois par an. Et échapper ainsi à leur quotidien, leur appartement encore plus minuscule que cette maison, au premier étage d’un immeuble dans une banlieue-dortoir où la survie était le quotidien de tous. Mais ici, dans cet endroit hors du temps, elles échappaient toutes deux à cette routine pesante de manquer souvent, de compter chaque centime, de ne pas pouvoir anticiper ni faire de projets, car tout dépendait des emplois temporaires que sa mère parvenait à trouver. Ou pas. Ici, cette dernière prévoyait tout, du montant des courses hebdomadaires pour leur séjour aux menus journaliers pendant les quatre semaines qu’elles passaient ici. Pour une fois, tout était planifié, compté, préparé, et il n’était plus besoin de se soucier du lendemain.

Soudain, au-dessus d’elle, les criaillements d’un vol d’oies lui font lever la tête. Volant à tire-d’aile vers les étendues d’herbes claires où elles pourront se nourrir, elles fendent l’air et le silence du sifflement preste de leurs ailes déployées. Judith les regarde passer, un sourire émerveillé éclairant son visage. Elle sort son téléphone et photographie, une fois de plus, ce paysage qu’elle connaît par cœur, mais qui change chaque jour, chaque heure et dont elle ne se lasse pas.

Elle arrive en bas des marches, suit le chemin de terre et de sable qui serpente entre les petits arbres et les buissons que le vent, inlassable, couche jour après jour vers le sol. Elle longe de sombres canaux dont émergent des joncs et où plongent les racines torturées des arbres recroquevillés sur eux-mêmes. À la fin du chemin, elle oblique directement sur sa gauche pour marcher entre les dunes sans plus suivre de piste. Le sable clair est haché par les buissons de panicaut maritime, de roquette de mer ou d’oyats. Jusqu’ici, comme souvent, elle n’a croisé personne, et elle mitraille le paysage avec son Smartphone : les dunes alignées comme à la parade et le phare ocre de l’île tout au fond du regard, les fruits rouges d’un buisson de houx qui semblent illuminer les feuilles vert sombre, l’étendue de mousse ponctuée des notes claires des fleur sauvages, des canards qui dessinent dans le ciel le « V » de rêvé, deux lapins, sable mobile, qui courent vers leur terrier en la voyant approcher… Sans oublier bien sûr de faire régulièrement des selfies tout en sourires charmeurs, selfies qu’elle pourra envoyer sur ses nombreux réseaux sociaux dès que, de retour sur le continent, elle retrouvera de la connexion. Et pour surtout montrer à ses copines à quel point passer ses vacances dans un endroit sauvage et sans Internet peut être extra !

Judith approche de son endroit préféré, une dune plus large et haute que les autres, presque plane sur son faîte, sans rien pour gêner la vue sur la plage et la mer dont un bras vient langoureusement se lover entre les courbes douces du sable. Et sur les centaines et centaines d’oiseaux qui viennent s’y nourrir tous les jours. Mais il y a quelqu’un au sommet de la dune, de « sa » dune ! Elle approche, un peu méfiante, bien décidée à inciter ce gêneur à décamper le plus vite possible.

Il s’agit d’un homme d’un certain âge, habillé comme s’il allait à la messe : chaussures montantes en cuir ciré, pantalon beige, veste et gilet bleu marine sur une chemise blanche fermée par une lavallière azur assortie aux yeux incroyablement bleus, et un étrange chapeau agrémenté d’un ruban, azur lui aussi. Il la regarde approcher en souriant sous sa barbe blanche de plusieurs jours, le regard pétillant derrière ses petites lunettes rondes cerclées d’argent. Il est devant un chevalet de bois, une palette sombre éclaboussée de couleurs à sa main gauche, la main droite ornée d’un pinceau, figée en l’air juste devant la toile. L’homme semble tellement incongru dans ses vêtements d’un autre âge que Judith ne peut s’empêcher de lui rendre son sourire.


— Bien le bonjour, mademoiselle.

— Bonjour, monsieur.

— Ernest Grandville, pour vous servir.


Ernest ? Sérieux ? Ça n’existe plus ça comme prénom. Judith se mord les joues pour ne pas éclater de rire.


— Judith, enchantée.

— Quelle belle matinée nous avons là, dit-il tout en se retournant vers son chevalet et en recommençant à peindre.


Judith ne répond pas, mais s’approche et regarde le tableau sur lequel travaille le peintre, tableau qui semble déjà très avancé. Avec un peu de chance, il va partir bientôt espère Judith. L’homme, très concentré, éclaircit par petites touches le ciel de son tableau. La teinte en est légèrement plus chaude que le ciel étendu devant eux, et agile, le pinceau transforme encore la lumière qui semble se poser telle une voile soyeuse sur l’étendue d’eau, de sable et de verdure ocellée de la couleur des fleurs. Si aucun détail n’est peint de façon précise, il se dégage de la toile une impression de sérénité que Judith a si souvent ressentie à cet endroit. Un endroit à l’écart du temps et où seul chante le vent.

Provocante, elle se pose juste à côté de la toile, prend plusieurs photos en grand-angle, choisit la plus réussie et la montre au peintre.


— Et voilà, c’est fait !


Il regarde la photo, hoche la tête avec un petit sourire en coin, et fixe Judith droit dans les yeux en lâchant :


— C’est une jolie photo. Très jolie !


Et imperturbable, il reprend sa peinture.




Judith reste à côté de l’homme qui, totalement absorbé par son pinceau et ses couleurs, ne la regarde plus. Elle se sent bête. Le coup de la photo, c’était pas super intelligent se dit-elle. Elle reste un long moment sans parler, juste à le regarder peindre.


— J’aime beaucoup comment vous peignez.

— Merci, jeune demoiselle.

— Judith ! S’il vous plaît.

— Entendu. Alors merci, Judith.

— Vous l’aurez terminé dans longtemps ?

— Je ne sais pas.

— C’est-à-dire ? Une heure ? Quatre heures ? Dix jours ?

— Je ne sais vraiment pas, c’est lui qui me dira quand il se sentira terminé.

— C’est rien qu’un tableau… Heu, je veux dire c’est un beau tableau, mais il ne parle pas, sans vouloir vous vexer.


L’homme éclate de rire en se tournant enfin vers elle.


— Excellent ! Un tableau qui parle pour dire quand il se sent terminé ! Il faut être très jeune comme vous pour interpréter ainsi ce que j’ai dit. Et c’est tellement rafraîchissant. Merci, Judith, ça fait bien longtemps que je n’ai pas ri comme ça. Et ça fait tellement de bien.

— Contente de vous faire rire, même si j’ai quand même l’impression que vous vous moquez un peu de moi.

— Non, détrompez-vous, c’est de moi dont je me moque. Et de ma façon un peu pédante de m’exprimer. Vous avez pris des photos en venant ici ?

— Oui, plein. J’adore cet endroit.

— Montrez-les-moi, je vais essayer de vous expliquer ce que je voulais dire.


Judith fait défiler sur son écran les clichés pris en venant. Souvent plusieurs fois les mêmes prises, avec un cadrage ou un éclairage un peu différent. Il l‘arrête sur une photo prise cinq fois, et de manière presque identique, montrant un rempart de dunes au sable beige coiffé de verdure, une barre horizontale de nuages vaporeux au-dessus, enflammée par le soleil, ce dernier comme mis en presse entre les deux, et déversant ainsi sa lumière sur la mer.


— Pourquoi l’avez-vous prise cinq fois celle-ci ?

— Je trouvais l’image belle. Vous voyez cette lumière ? Avec le soleil qui est comme écrasé entre les nuages et les dunes ? Je voulais être sûre d’en réussir au moins une. Ensuite, je fais le tri.

— Faîtes-le maintenant s’il vous plaît.


Intriguée, Judith passe et repasse les photos devant ses yeux, cherchant laquelle lui semblait la plus conforme à son souvenir, à l’ambiance qu’il y avait à cet instant-là, à ce qu’elle a pu ressentir. Et soudain, sans hésiter :


— Celle-là.

— J’aurais moi aussi choisi cette photo. Pourquoi précisément celle-là ?

— Je ne sais pas vraiment si c’est la plus jolie, mais c’est celle qui me parle le plus par rapport à ce que j’ai vu. C’est la…

— Tiens, la photo vous aurait-elle parlé ?


Judith éclate de rire tandis que le peintre lui sourit avec tendresse. Elle supprime rapidement les quatre photos maintenant inutiles, se relève et s’apprête à partir, presque heureuse de laisser « sa » dune à cet étrange bonhomme avec qui elle se sent si bien.


— Merci, monsieur.

— Ernest, s’il vous plaît.

— Merci Ernest, vous m’avez fait comprendre un truc, et ça fait du bien.

— Un truc ?

— Oui, sur les photos. J’en prends toujours plein, et après je garde tout parce que je ne sais pas laquelle jeter. Maintenant, je comprends mieux comment faire un choix.

— Je vous en prie, c’était un plaisir d’échanger avec vous. Si ma petite remarque a pu vous aider, j’en suis heureux. Et vous faites en plus de très jolies photos.

— Vous êtes là encore quelques jours ?

— Oui probablement.

— Vous reviendrez ici ?

— Si une jolie lumière dit à mon tableau de m’appeler, alors oui, certainement.


Juliette lui sourit et lui fait un clin d’œil.


— Alors je vais faire plein de belles photos pour vous les montrer.

— Je les regarderai avec joie. Au plaisir, Judith.


Et elle s’en va sans se retourner. Elle marche un moment droit vers la mer, revient sur ses pas, monte sur une dune. De là elle voit, finalement pas si loin, le peintre presque immobile. Elle se tourne, sort son téléphone et fait plusieurs selfies, tout sourire avec les hordes de dunes qui courent derrière elle et la lumière qui habille les feuilles d’une robe de reflets. Elle a l’impression de poser pour le peintre qui est pourtant à bien plus de cinquante mètres maintenant, et du coup exagère ses poses, tend le bras très loin devant elle pour se photographier tout en souriant au soleil. Le vent joue avec ses cheveux auxquels par instants la lumière se tresse. Puis elle repart après un signe vers la forme presque immobile du peintre. Plus tard, en regardant ses photos dans son lit, elle remarquera qu’elle a pris, de loin et sans le faire exprès, la silhouette un peu floue d’Ernest qui semble comme posée sur son épaule, juste à côté de son sourire.

Rentrée chez elle, elle ne parle pas de sa rencontre avec sa mère, habituée depuis longtemps aux longues marches de sa fille dans la nature. Une inexplicable gêne l’en empêchait. L’envie de garder pour elle, pour le moment, ce petit secret. Et elle n’a pas non plus envie que sa mère, toujours inquiète, lui interdise de revoir cet homme qui pourrait être un pervers, et on te retrouvera morte et violée dans un fossé, si jamais on te retrouve, et moi j’aurai tout perdu, et je ne pourrai pas survivre à ça… Alors elle ne dit rien, et passe une tranquille soirée. Demain, elle y retournera !




Le lendemain et le surlendemain, pas de peintre dans les dunes. Mais la lumière était grise et plate, et le vent semblait emballé, galopant furieux d’un horizon à l’autre en bousculant les nuées sombres. Mais le troisième jour, après une nuit de pluie et de tonnerre, un soleil nouveau-né brillait dans le ciel et jouait à cache-cache avec des nuages blancs et légers, faisant pleuvoir, au hasard des trouées, des piliers de clarté qu’il plantait dans le sol. Judith est certaine qu’il sera là aujourd’hui, alors elle prépare discrètement deux sandwiches, une grande bouteille d’eau et un paquet de chips.


— Je vais me promener. Avec ce beau temps je me suis fait à manger pour pique-niquer là-bas. Je reviens en fin d’après-midi.

— Entendu, bonne balade ma chérie, rapporte-moi de jolies photos. Et sois prudente. Je t’aime.

— T’inquiète pas. Moi aussi je t’aime. Bises et bonne journée.


Avant d’aller à « sa » dune, elle prend son temps, enchaîne les clichés : trois oies en formation qui fendent l’air telles des flèches lancées par le vent, les nuages ébouriffés qui viennent éclore devant le soleil, un rapace fauve tout en menaçants tournoiements, un canal froid où vient frissonner la lumière… Même si, en regardant les photos, elle a déjà une idée de ce qu’elle compte garder ou jeter, elle ne fait pas le tri maintenant. C’est une chose à partager !

Elle le voit de loin, perché sur la dune, son chevalet devant lui. Elle presse le pas et sourit en arrivant.


— Bonjour, Ernest.

— Bonjour, jeune demoiselle… Judith. Je me suis bien rattrapé, non ?

— Oui, j’avoue, c’est passé crème.

— Passé crème ?

— Oui, en fait heu… Vous vous en êtes super bien tiré.

— Merci ma chère, vous me comblez.

— Heu, si je peux me permettre.

— Bien sûr, que souhaitez-vous ?

— Que vous arrêtiez de me vouvoyer, c’est un peu trop formel pour moi.

— Je veux bien essayer, mais je ne vous… te promets rien, jeune demoiselle Judith. Il y a des convenances qu’un homme de mon âge a du mal à transgresser. Mais va pour le « tu », mais il y aura un sans doute petit « vous » de temps en temps.

— Pas grave. Mais vous pourriez être mon grand-père, alors le « vous » je trouve que c’est de trop.

— Grand-père ?


L’homme semble réfléchir un instant et marmonner pour lui-même.


— Oui, grand-père. Arrière-grand-père. Arrière-arrière-grand-père. Que de lignées tout ceci peut faire.


Judith acquiesce de la tête sans vraiment comprendre. Elle va devant le tableau qu’elle regarde attentivement.


— Alors, vous avancez ?

— Un petit peu.


Ernest revient devant sa toile, mélange avec délicatesse des couleurs sur sa palette et recommence, par petites touches, à refléter le paysage sur sa toile.


— Pourquoi vous peignez ?


L’homme s’arrête, reste un instant comme figé, les yeux dans le vague, puis se tourne vers elle.


— Voilà une très bonne question, jeune demoiselle. Oui, une très bonne question.


Mais il ne semble pas pour autant être pressé de répondre, et regarde le paysage en tournant lentement la tête pour en parcourir tous les aspects. Ses yeux fixes semblent enregistrer le moindre détail, la plus petite couleur, le plus léger contraste, comme s’il faisait une provision d’images à déverser ensuite dans son pinceau.


— Et vous avez la réponse ? insiste Judith.

— Je n’en ai qu’une partie. C’est une envie, un besoin, une pulsion. Je ne peux pas voir un paysage, des personnes, un monument parfois, sans avoir envie de traduire sur la toile ce que j’ai ressenti, et tenter par ma peinture de le partager. C’est je crois la même urgence qui fait que le poète écrit, que le sculpteur sculpte, que le musicien compose. Ou que le photographe capture un cliché. Pour toutes les formes d’art en fait.

— Prendre une photo, ça fait pareil. Mais c’est plus rapide que la peinture.


L’homme éclate de rire.


— Non, c’est une autre approche. Les compositions pop de LaChapelle, les visages indiens de Curtis, les instants saisis ou montés par Doisneau, les enfants de Geddes… Leurs clichés sont magnifiques. Un instant de vie mis en scène ou volé, figé sur du papier, et une émotion passe. Un millième de seconde de magie emprisonné pour l’éternité. Extraordinaire.

— Et c’est plus rapide que de peindre, non ?

— Oui bien sûr, mais moi je ne capture pas un instant. J’en réunis plusieurs, différents moments de la journée, différentes lumières… Tenez, venez voir.


Judith, sans relever le vouvoiement, s’approche de la toile. Elle est juste à côté de l’homme et sent son odeur d’Eau de Cologne et de tabac à pipe. Il lui montre la haute dune en forme de tête de chien sur la gauche du tableau au-dessus de laquelle passe un vol d’oies ou de canards. Elle a l’impression saisissante que le chien de sable essaye d’attraper les oiseaux.


— Ces oiseaux ne sont pas là aujourd’hui. Tout à l’heure ils sont venus, mais pas par ce côté. Plus de derrière moi. Mais ils étaient au-dessus de cette dune il y a plusieurs jours. Je les ai suivis un moment du regard dans le ciel, jusqu’à ce qu’ils disparaissent du côté du phare. Ils m’ont un instant fait rêver de voyages, d’horizon… Soudain, je volais avec eux. Ils font pour moi partie de ce paysage, alors je les ai remis à leur place.

— Et la lumière c’est pareil ? Aujourd’hui, le soleil est super lumineux, le ciel… on dirait qu’il est fleuri de nuages, mais vous faites une lumière plus douce et chaude, comme une fin de journée.

— Bien observé, Judith. Tu as l’œil. Et j’ai encore des éléments à ajouter, d’autres à affiner. Si tu regardes bien, tu verras que la lumière à gauche est celle d’un début de coucher de soleil, celui d’il y a quelques jours, mais au centre et à droite, c’est la lumière que vous avons aujourd’hui, légèrement adoucie. Et à droite elle devient indiscernable, juste un halo.


Ernest prend ensuite le temps d’expliquer, comme heureux d’avoir un auditoire, ce qui sur le tableau était présent les jours d’avant et n’y est pas aujourd’hui, comment il mélange les couleurs pour obtenir la teinte exacte qu’il souhaite, comment il estompe volontairement certains aspects du paysage pour mieux en faire ressortir d’autres, comment avec les couleurs et les formes il travaille la perspective. Judith écoute avec attention. Soudain, elle n’est plus gênée qu’il soit sur « sa » dune, mais au contraire heureuse d’échanger avec lui. Elle l’interrompt soudain.


— Ça vous dit un sandwich et des chips ?


Il tire une montre à gousset de la poche de son gilet, l’ouvre.


— En effet, il est près de treize heures, il serait bon de manger.

— J’ai prévu tout ce qu’il faut, si vous voulez partager.

— C’est trop d’honneur. Mais j’ai moi-même prévu un petit en-cas.


Après avoir rapidement nettoyé et mis son matériel à l’abri, il ouvre une petite valise carrée dont il sort une nappe à carreaux rouges et blancs qu’il étale soigneusement, deux assiettes de porcelaine blanche immaculée (sérieux ? De la porcelaine pour un pique-nique dans les dunes ?), des couverts en argent (de l’argenterie ? Ici ?), deux verres de cristal (et pourquoi pas en diamant, non mais ?), une conserve de pâté, un saucisson, un petit bocal de cornichons, du pain emballé dans un torchon rouge et blanc lui aussi, et une petite bouteille de vin.


— Si vous voulez bien… Si tu veux bien te joindre à moi, tu me feras très plaisir.


Judith s’incline en riant comme si elle faisait une révérence.


— Monseigneur, c’est trop d’honneur !

— Ernest s’il te plaît. Et non, l’honneur est pour moi.


Ils s’assoient tous deux et commencent à manger. Judith a tiré les sandwichs de son sac et Ernest ne boude pas son plaisir.


— Très bons tes sandwichs !

— Merci Ernest, et votre pâté, il est top.

— Je le commande spécialement dans une petite boucherie-charcuterie que je connais. J’en emporte partout.


Après un silence :


— Vous connaissez cette île depuis longtemps ?

— Oui, j’y viens depuis des années J’y ai même eu une maison.

— Vous avez habité ici ?

— Non, juste une petite maison de vacances. J’y venais de temps à autre, souvent seul. Pour peindre.

— Vous avez des enfants ?


Le visage de l’homme s’assombrit un instant.


— Nous en sommes aux confidences ?

— Désolée, je ne voulais pas être indiscrète, Ernest.

— Tu ne l’es pas, excuse-moi. Et tu n’as pas à être gênée, ni moi d’ailleurs. En tout cas plus maintenant. Oui j’ai eu trois enfants. Plus une.

— Plus une ?

— Oui, trois enfants de ma femme, celle que j’ai aimée, adorée même. Que j’ai soutenue pendant sa maladie, celle que j’ai enterrée en pleurant comme un enfant.

— Je suis désolée.

— Tu n’as pas à l’être. C’était il y a fort longtemps, et tu n’y es pour rien.

— Et pourquoi plus une ?

— J’ai eu une liaison, à un moment où les choses étaient floues, et de ce flou est sortie une petite fille tout ce qu’il y a de plus réelle, mais qui n’avait pas sa place dans ma vie. Ou dans la vie que je m’étais fabriquée, et j’ai dû faire un choix. Pas le meilleur, certainement. Mais le seul que j’ai su faire à ce moment-là. Et je le regrette encore aujourd’hui.

— Vous les avez abandonnées, elle et sa mère ?

— Oui, comme un lâche. Même si j’ai veillé sur elle à distance, je suis parti, et je n’en suis pas fier. Cette femme qui était sa mère, j’avais beaucoup d’affection pour elle, et de respect. Mais ce n’était pas la femme de ma vie. Elle a juste comblé un vide en moi à un moment, et je crois avoir comblé le vide qu’elle avait elle. Entre autres, mais pas seulement, avec cet enfant. Nous ne nous sommes jamais fâchés. Juste… peu à peu éloignés.

— Vous l’avez vue ?

— Qui, ma fille ? Oui, trois fois. Un mois après sa naissance, pour ses trois ans et pour ses cinq ans.

— Et vous ne ressentiez rien pour elle ?

— Si, bien sûr. Mais elle ne manquait de rien, je m’en suis toujours assuré. Sa mère l’adorait, et trouvait que les choses étaient bien ainsi. Pour Miranda, c’est son nom, j’étais « Oncle Ernest ». Alors j’ai eu la faiblesse de laisser faire les choses.

— C’est triste. Moi aussi mon père est parti, mais lui ne m’a jamais vue.

— Oui, je sentais quelque chose comme ça.

— Peut-être qu’un jour je le rencontrerai.

— Peut-être. Ça te ferait quel effet de le voir ?


Judith marque un long silence avant de reprendre, comme pour elle-même :


— De voir son visage en vrai, pas sur une photo, ça j’aimerais bien. Je sais à quoi il ressemble, mais figé. C’est pas pareil. Et de le toucher, je crois que j’aimerais bien aussi, peut-être même de m’enfouir quelques secondes dans ses bras, de sentir son odeur. Je ne l’ai jamais touché. Ça, ça me manque.


L’air triste, Judith baisse la tête et fixe le sable.


— Il s’occupe peut-être de toi à distance ?

— Vu comment on rame à la maison pour les courses, le loyer et le reste, ça m’étonnerait.

— Dommage en effet. Mais parfois, les choses changent. Ou arrivent d’où on ne les attend pas. Même les miracles savent prendre forme. Il faut toujours croire aux contes de fées. Regarde autour de nous, ce paysage, ce temps, ces lumières, la caresse du vent. Tout ça n’est-il pas déjà un miracle ?


Judith se lève lentement, regarde tout autour d’elle en souriant.


— Oui, il y a des miracles partout, il faut juste savoir regarder. Ou tourner la tête.

— Ici, nous sommes en plein dedans, ma belle demoiselle Judith.

— Vous savez ce que j’aime ici ?

— Oui je crois, mais dis-moi.

— C’est en même temps d’un calme, d’une sérénité au-delà des mots. Et parfois, tout est déchaîné, couché ou déchiré par le vent. Et le lendemain, tout est pareil, mais tout est différent. Toujours.

— Tout est pareil, mais tout est différent. Toujours… Voilà une très belle définition de cet endroit, qui ne peut par ailleurs pas être défini. Une description très concise que je partage. Merci Judith.

— Je vous en prie. Ça vous dérange si je reste assise là pendant que vous peignez ? Je n’ai plus envie de marcher, juste envie de regarder.

— Avec plaisir Judith. Je suis sûr que tes yeux vont encore enrichir mon tableau.


Elle s’assoit en tailleur sur le côté du chevalet, et ils partagent tous deux le silence que le vent fait chanter. Parfois il s’éloigne un peu de la toile, quête son regard. Elle, assise, se penche, observe le tableau, puis acquiesce de la tête, sourit ou exprime son étonnement, sans parler. Et sans un mot lui non plus, Ernest se remet à peindre. Elle prend de nombreuses photos, du même endroit, à différents moments, comme si elle peignait un tableau. Ou tentait de capturer au moins un instant de tous ces instants dont ils partageaient le silence venteux.

À plusieurs reprises, Ernest délaisse son tableau et vient près d’elle et l’aide à « ne garder que le meilleur » de ses photos. Il ne lui impose jamais de choix, mais guide sa réflexion, ne lui donne jamais de réponse, mais valide les siennes. Elle se sent bien.

En fin de journée, alors qu’il remballe ses affaires pour partir, Ernest se tourne vers elle.


— Judith, me rendrais-tu un petit service ?

— Avec plaisir, vous voulez quoi ?

— N’y vois je te prie aucune intention déplacée, mais demain, si le temps est comme aujourd’hui, pourrais-tu venir en robe ? Une robe un peu longue avec laquelle le vent pourrait jouer ?


Elle reste quelques secondes muette, interloquée par cette demande. Et elle voit dans sa tête une robe de sa mère qu’elle peut porter, d’un rouge profond, longue et ample. La demande peut sembler étrange, mais elle n’y sent aucune malice, aucun danger. Alors elle opine de la tête tandis qu’il la salue de la tête.


Et elle repart vers sa maison.




— Bien le bonjour à toi, belle demoiselle Judith. As-tu bien dormi ?

— Bonjour Ernest. Oui très bien merci. Ça a été plus facile de dormir que de venir ici dans cette robe, dit la jeune femme en tenant d’une main le tissu que le vent, joueur, aimerait transformer en montgolfière.

— Tu es ravissante ainsi, et je te remercie infiniment pour l’effort que tu as fait pour moi. Et la couleur ! Merveilleusement choisie. Un rouge profond, mais lumineux. Il ressort sur le paysage, c’en est incroyable.

— Heureuse que ça vous plaise, car de toute façon, c’est la seule que je pouvais mettre. Et j’espère que Maman ne s’en rendra pas compte, sinon je vais manger cher.

— Manger cher ? Curieuse expression. Si je comprends bien, vous n’avez pas… Tu n’as pas informé ta mère que tu lui empruntais cette robe.

— Heu non, parce que justement, non aurait été sa réponse.

— Je comprends bien… J’avoue avoir fait pareil, il y a bien longtemps, un jour où j’avais un rendez-vous galant avec une belle à qui je voulais faire une bonne impression. Et le costume préféré de mon père était parfait pour cette occasion.


Judith ne peut s’empêcher de sourire.


— Et il s’en est aperçu.

— … Oui, le lendemain. Et comme tu l’as si bien imagé : j’ai mangé cher, et Ernest éclate de rire, mais ça en valait la peine.

— Alors, expliquez-moi. Pourquoi une robe ?

— Viens voir le tableau avec moi s’il te plaît.


Ils s’approchent du chevalet, et Judith parcourt la toile des yeux. Et, en plus de mille petites nuances qui n’étaient pas là la veille – Ernest a dû commencer tôt ce matin – elle voit une forme sur la dune basse sur laquelle elle se tenait quelques jours auparavant. Et reconnaît sa silhouette et au moins une des positions qu’elle a prises quand elle jouait à prendre la pause, cambrée vers l’arrière, le bras tendu devant elle et ses cheveux enflammés par le vent. Il se dégage d’elle un sourire qu’on ne peut voir.


— Et vous m’avez peinte ? Moi ? Ici ?

— Oui, je t’ai observée l’autre jour, et soudain tu es devenue une partie du paysage que je regardais, que je ressentais. Il fallait que je te fasse entrer dans cette image. Alors mon pinceau t’y a invitée, et tu es venue. Petite d’abord, tu as peu à peu occupé la toile. Mais tu vois, cette silhouette qui devient, grâce au jeu de la lumière et des ombres des arbres, le centre du tableau, elle manque de vie, de mouvement. Tu étais en pantalon, et on ne peut pas te voir danser avec le vent. Seuls tes cheveux le font, et l’image est pour moi incomplète.

— OK, d’où la robe. Mais rouge comme ça, vous êtes sûr ?

— Mais c’est encore mieux, et je crois que je n’aurais pas osé cette couleur si tu ne la portais pas. Le rouge va éclairer ta silhouette, la rendre encore plus vivante et centrale. Tu veux bien aller poser pour moi une dizaine de minutes sur cette dune là-bas, comme la dernière fois ? Et tu fais comme si je n’existais pas. Ou presque.


Judith acquiesce sans rien dire et part en marchant, son téléphone à la main. Quitte à me faire incendier, je vais faire des selfies trop classe qui vont rendre toutes les copines jalouses, pense-t-elle en souriant. Elle arrive rapidement en haut de la petite dune, et commence à poser. Son téléphone tendu loin devant elle, elle se shoote des dizaines de fois, en variant l’angle, l’éclairage, sa position. Elle se prête au jeu avec plaisir, heureuse de se dire qu’un petit bout d’elle-même va rester dans ce paysage, qu’elle fait peut-être partie d’une œuvre d’art. Elle reste bien plus que dix minutes, s’amusant à danser, tournoyer et faire flamber sa robe. Et discrètement, elle prend deux clichés du peintre qui, de loin et légèrement à contre-jour, n’est qu’une silhouette dont l’ombre se découpe sur le tableau du ciel.

De retour près d’Ernest, qui ne la regarde même pas avancer mais apporte des petites touches de rouge sur le tableau, l’air à la fois heureux et concentré, elle s’assoit sur le sable et attend en regardant le bleu-gris de la mer broder le beige des dunes. Ernest recule d’un pas en marmonnant :


— Là, je crois que ça y est. Qu’en penses-tu ?


Judith se lève souplement et approche, regarde le tableau qui semble maintenant tourner autour de sa silhouette. Elle voit ce paysage sauvage aux couleurs froides faire comme une longue-vue vers la fine silhouette en rouge dont le vent caresse la robe, sous les voiles lumineuses du ciel dans lequel passent des oiseaux. Et la mer au loin qui semble bruisser. Un éclat de soleil a été capturé par l’écran de son téléphone et lui fait comme une étoile devant le visage.


— Bravo Ernest, il est magnifique ! Sérieux, je suis bluffée.

— Merci jeune demoiselle. Tes compliments me vont droit au cœur. Et comment aimerais-tu le nommer ?

— Le nommer ?

— Oui, tout tableau a un titre, comme un livre. Paysage sous le soleil, rêverie en rouge… À toi de choisir.


Judith fixe la toile en se parlant à elle-même :


— Ben moi je sais bien ce que je faisais là-bas. Trouver un titre, comme si c’était simple. La lande en été ? Pfff, nul ! La femme en rouge ? Bateau. La fille à l’étoile ? Non, on n’est pas dans Star Wars. Partie de campagne ? Il y a déjà un film avec ce nom je crois. J’ai même lu un beau livre qui en parlait. La jeune fille aux selfies ? Au moins c’est la stricte réalité. Mais pas super accrocheur… J’ai trouvé !

— Alors dis-moi comment tu veux appeler ce tableau ?

— La jeune fille au miroir.

— Joli. Mais pourquoi s’il te plaît ?

— Au début, je pensais à jeune fille aux selfies, mais c’est un peu trop moderne pour aller avec ce paysage. Et puis ça ne vous correspond pas, vous n’êtes pas de ce monde-là, et il n’a pas sa place ici ! Alors, en voyant ma position sur le tableau, j’ai tout de suite pensé à une femme qui vérifie sa coiffure ou son maquillage. Une femme un peu de votre époque, vous voyez ? Elle voit le paysage derrière elle, là d’où elle vient, elle se rassure de se voir toujours belle dans le miroir, là où elle est, l’instant présent, et elle peut regarder un peu par-dessus le miroir pour voir vaguement où elle peut aller. Il y a vraiment plein de choses dans ce tableau !

— J’aime beaucoup, et le titre, et l’explication. Excellent choix.


Il passe de l’autre côté du chevalet, et avec un très fin pinceau trempé dans de la peinture noire, écrit en lignes hachées le nom du tableau au verso de la toile. Judith prend à son tour un pinceau, et sous l’œil amusé d’Ernest, utilise le reste de peinture rouge pour tracer sous les mots une fine ligne sinueuse et arrondie, terminée par un point, celle qu’elle utilise toujours quand elle a fini d’écrire une lettre, un devoir, ou dans son cahier intime. Il la laisse faire et la regarde en souriant.


— Eh bien voilà, tu as signé notre tableau toi aussi.

— Ne vous moquez pas, je n’ai rien fait. Si, pardon ! J’ai porté la robe rouge, répond Judith en riant.

— Tu as fait bien plus que ça, et je voulais te remercier. Te remercier pour ton aide, pour m’avoir supporté, avoir passé du temps, très agréable pour moi, avec un vieux bonhomme qui n’est définitivement pas de ce siècle. Et d’avoir fait tout ça avec le sourire et une bonne humeur communicative.

— Mais j’ai trouvé ça très agréable moi aussi. On a passé du bon temps pendant ces quelques jours. Et vous m’avez fait comprendre plein de choses sur la photo et la peinture.


Judith s’approche de la palette pour y poser le pinceau enduit de peinture rouge.


— Oui, du bon temps… Du bon temps.


Ernest reste quelques instants le visage tourné vers le ciel, sans rien dire. Puis, l’air triste, baisse la tête et lâche :


— Mais tout a une fin, et je pars demain. Je rentre chez moi.


La jeune femme sursaute en posant le pinceau qui bascule et trace un fin filet de peinture rouge le long de l’intérieur de son poignet. Elle le ramasse et le repose, plein de sable, sur la palette.


— Te voilà signée comme le tableau.

— Vous partez ?

— Oui, demain matin, mon temps ici est écoulé. Mais je suis très heureux d’avoir pu te rencontrer.

— Votre temps ici ?

— Oui, désolé, toujours ma façon un peu pédante de parler. J’ai d’autres engagements que je dois honorer, et je prends le bateau de sept heures trente demain matin. Mais je ne t’oublierai pas.


Il lui tend la main qu’elle serre presque timidement. Inexplicablement, elle est très émue à l’idée de ne plus le revoir.


— Je ne vous oublierai pas non plus.

— Je suis très heureux d’avoir pu faire ta connaissance, plus que je ne saurais le dire. Plus que tu ne peux l’imaginer. Et avant que tu me le demandes, non nous ne resterons pas en contact, par téléphone ou autre. Déjà parce que je n’en ai pas, et ensuite parce que les relations à distance, je ne gère pas ça bien du tout. Mais nous avons pu tous les deux vivre une belle parenthèse, sur cette petite île où le temps semble ne pas exister. Qu’en penses-tu ?


Judith réfléchit un instant, avant de hocher la tête.


— J’aime bien l’idée de la parenthèse, mais j’aime pas qu’elle se referme.

— L’essentiel est qu’elle ait pu s’ouvrir. Oui, ça c’est vraiment l’essentiel.


Après un silence songeur :


— Au revoir, jeune demoiselle. Et prends soin de toi.

— Merci, Ernest. Vous voulez de l’aide pour tout remballer ?

— Non, ce ne sera pas nécessaire. J’ai l’habitude, tu sais.

— Bon, comme vous voulez. Alors je m‘en vais. J’ai horreur des adieux qui durent de toute manière. Prenez vous aussi soin de vous, et bon voyage. Où que vous alliez.


Et Judith, les yeux trop brillants, tourne le dos à l’homme qui semble vaciller un instant dans la lumière de fin de journée et, sans se retourner, repart vers la ceinture de dunes qui enferment la lande dans une cage sans barreaux de sable et de verdure. Vers sa maison.




Une fois rentrée, discrètement et en passant par-derrière pour pouvoir ranger sans se faire voir la belle robe rouge, Judith se lave les mains, mais sans pouvoir faire partir la fine traînée de rouge de son poignet. Que bien sûr, lors du repas, sa mère remarque, ainsi que l’air triste de sa fille. S’ensuit une longue explication des précédents jours, où, pressée de questions, Judith avoue et raconte tout. Et comme elle l’avait dit le jour même à Ernest, elle « mange cher ».

Voilà trois jours maintenant qu’elle tourne en rond dans la maison, après avoir exécuté de nombreuses tâches de ménage que d’ordinaire sa mère lui épargnait pendant les vacances. Mais comme lui a dit cette dernière « puisque maintenant tu ne vas plus aller traîner n’importe où, rencontrer n’importe qui, et surtout tout me cacher, il faut bien t’occuper ». Dont acte ! D’un autre côté, être condamnée à rester trois jours à la maison alors qu’il pleut sans discontinuer n’est finalement pas si terrible que ça.

Mais Judith s’ennuie. Malgré les corvées de ménage, elle a terminé son cinquième livre – il ne lui en reste plus qu’un à lire jusqu’à la fin des vacances –, fait le tri dans toutes ses photos, regardé les quelques films qu’elle avait sur son PC… Sa mère est partie faire des courses, la petite maison est pour elle. Et son grenier qu’elle n’a jamais vraiment exploré. Tout juste s’était-elle contentée, deux ou trois ans auparavant, de glisser une tête au ras du plancher poussiéreux une fois parvenue en haut de l’échelle, sans jamais oser monter. Plus petite, elle avait peur des souris et des araignées.

Mais ça, c’était avant, se dit-elle debout sur le plancher dudit grenier, une lampe torche à la main. La lumière fait jouer les ombres fantomatiques de meubles de bois grinçants, à moitié recouverts de draps poussiéreux, fait luire les toiles d’araignées qui pendent du plafond et enjolivent tous les angles, et il y a même des crottes de souris sur le sol. Merveilleux. En s’imaginant être dans un Tomb Raider, elle contourne les ombres, effleure une armoire entrouverte (et si jamais des centaines de mygales me tombaient dessus ?), tire un tiroir dont le crissement de bois montre le mécontentement d’être ainsi traité (un vieux mécanisme secret ?). Quelques vieux magazines et journaux, une nappe oubliée là que les rongeurs ont dentelée, une chaise cassée… Rien d’intéressant, autant pour la chasse au trésor se dit-elle en se moquant d’elle-même.

Soudain, son poignet la brûle, et la peinture semble comme briller sur sa peau dans la pénombre. Elle vacille un instant, s’appuie sur un meuble et ferme les yeux. Tout tourne, elle s’assoit. La chaleur sur son poignet est toujours là, moins vive, mais lancinante. Elle se relève et voit qu’elle s’est assise sur un coffre, à moitié caché derrière la grosse poutre qui soutient le toit. Un vieux coffre de bois terni, roux comme de l’acajou, aux ferrures de cuivre verdies et ternies, et dont les liens de cuir ont séché et cassé. Curieuse, elle l’ouvre dans un grincement digne d’un film d’horreur, soulève la toile de jute qui protège le dessus des sacs de coton. Dans le premier elle trouve un tableau, puis dans le second, ainsi que dans le troisième. Ce sont trois superbes tableaux qu’elle va sortir de leur nuit de toile et de bois, et qu’elle pose un à un sur des meubles, pour les admirer à la lueur erratique de sa lampe torche, dans une galerie artistique fantôme. Mais en posant le dernier, son cœur s’arrête un instant de battre.

C’est impossible ! Car c’est bien « son » tableau, la robe rouge, la lumière, la mer… Elle l’a tant regardé avec Ernest qu’elle le connaît par cœur. Excepté que… même si la lampe torche ne donne pas la même lumière que le soleil, les couleurs semblent affadies, ternies. Et le tableau est poussiéreux, malgré son emballage de coton et de jute. Elle retourne le cadre, y voit bien le nom qu’elle a donné à l’œuvre écrit de la main de son auteur, et sa ligne rouge en dessous, qui semble sourire et la narguer. Et dans l’angle en bas à droite, une signature, de la même écriture que le nom du tableau : Ernest F., Le Hollandais. Un courant d’air soudain parcourt le grenier, et du tableau de « La jeune fille au miroir » tombe vers le sol, vol de chauve-souris blessée, une feuille jaunie pliée en quatre.




Un peu plus de deux ans ont passé. Avec beaucoup de changements, de réponses à des questions, et de questions sans réponse. Judith et sa mère sont confortablement assises dans le salon de leur nouvel appartement dans le centre de Paris, la jeune fille légèrement en retrait, laissant sa mère mener l’échange. Les lumières douces arrondissent encore les courbes des meubles de bois ou des sièges de cuir, tandis que la musique en sourdine joue à faire vibrer le silence. En face d’elle, une femme blonde, les cheveux courts et l’air volontaire, sirote un verre de kir assorti à son rouge à lèvres. C’est sa mère qui, après les politesses d’usage, lance la conversation.


— C’est donc la dernière fois que nous nous voyons, Maître ?

— Sur ce dossier, ou ces dossiers, en tout cas, oui.


Elle commence à sortir de sa mallette plusieurs chemises de carton de différentes couleurs.


— Ne vous inquiétez pas, il s’agit de copies certifiées conformes, tous les originaux sont conservés chez nous. Alors, ceux-là…


Elle pose deux dossiers, un jaune et un vert sur la table basse.


— Dans ces dossiers, tous les documents notariaux, les reçus et courriers des impôts, les jugements de différents tribunaux, les attestations… Bref, il y a tout qui prouve que cette petite maison vous appartient, à vous et à vous seule, et que les objets qui peuvent s’y trouver, sous réserve de répondre, ce qui est le cas, aux articles L truc et L machin du Code pénal – je vous fais grâce des numéros – vous appartiennent aussi, y compris les trois fameux tableaux, œuvres jusqu’ici inconnues du grand peintre impressionniste Ernest Fanerieux dit le Hollandais.

— Les descendants ?

— Ne peuvent rien faire ni rien dire, vous pouvez me croire. Ils ont essayé, mais n’ont pas pu aller bien loin. Et s’ils voulaient essayer encore, nous sommes là.


Débordante de joie, sa mère se tourne vers Judith.


— Si tu bosses assez, tu vas pouvoir intégrer les Beaux-Arts. Tu te rends compte ? Et ça c’est bien plus important que cet argent qui nous tombe du ciel.

— Je sais maman, ne t’inquiète pas pour ça. Je sais. Et je veux y arriver !


L’avocate sort un troisième dossier, bleu celui-ci, et bien plus fin :


— Sans que cela puisse vous apporter, à notre connaissance, un bénéfice financier quel qu’il soit, ce dossier prouve que vous êtes bien, vous Judith, l’arrière, arrière, arrière, arrière-petite-fille d’Ernest Fanerieux, si je ne me trompe pas sur le nombre d’arrières. Et Ernest Fanerieux s’appelle de son vrai nom Ernest Grandville. Il avait pris le nom de sa mère comme nom d’artiste. Il avait je crois des relations un peu difficiles avec son père. Et il est votre ascendant.

— Mon arrière arrière… interrompt Judith, mais pas de son épouse légitime, non ?

— Comment savez-vous ça ? Intervient avec étonnement l’avocate, c’est une information quasi confidentielle, extrêmement difficile à trouver. En fait, à moins de faire les recherches très poussées que mon cabinet vient de faire, il n’existe aucune trace de ça. Aucune !

— Ho ! je crois avoir lu un truc là-dessus en faisant des recherches sur Internet.

— Surprenant ! Toujours est-il que oui, il a eu une maîtresse, et une enfant de celle-ci. Il a toujours été extrêmement discret sur le sujet, semble avoir eu beaucoup d’affection pour cette enfant et l’avoir suivie de loin. Il a plus d’une fois exprimé, auprès de certains amis qui l’ont parfois écrit dans des lettres privées que j’ai retrouvées, de vifs regrets de ne pouvoir la faire venir vivre avec lui, de ne pouvoir la traiter comme il le faisait avec ses propres enfants qu’il adorait. Ce serait, d’après ces écrits, quelque chose qui le rongeait, le poussait à s’isoler, au point qu’il disparaissait souvent, sans prévenir. À la mort de sa femme, il a commencé à disjoncter, à boire beaucoup, et disparaissait encore plus souvent qu’auparavant. Ses plus belles peintures sont de cette époque.

— Et des toiles souvent faites en Hollande ?

— Oui, d’où son surnom. La suite est historique. Il devient alcoolique, cesse de peindre, tombe malade et décède un peu avant la Seconde Guerre mondiale. Les rapports des infirmières que nous avons retrouvés le décrivent comme troublé, souvent torturé même, obsédé par l’idée de pouvoir donner à tous ses enfants. C’était, avant même l’alcool, un hypersensible. Et un très grand peintre. Vous avez dans ce dossier toutes les copies des courriers et autres éléments que nous avons retrouvés.


Judith, visiblement émue :


— Et pour le mot sur la feuille pliée en quatre ?

— Ah oui, le petit mot…


Elle sort un dossier noir dont elle tire un rapport. Judith fronce légèrement les sourcils.


— C’est le dossier d’Ernest. Vous n’auriez pas dû choisir du noir, ce n’est pas une couleur.


L’avocate la regarde sans comprendre, puis poursuit :


— Sur la feuille était écrit « Aux parenthèses que la vie permet. Que la nôtre te revienne ».


Judith a soudain les yeux qui brillent un peu, et comme une boule dans la gorge.


— Oui, je sais.

— L’écriture a été authentifiée comme la sienne, sans erreur possible. Je vous ai déjà fait parvenir la note du graphologue, et croyez-moi il connaît son affaire. Pour la datation, fin du dix-neuvième début du vingtième.


Un instant de silence plane lourdement dans la pièce. L’avocate, visiblement mal à l’aise :


— Y a-t-il autre chose que mon cabinet ou moi-même puissions faire pour vous ?

— Non, je vous remercie. Vos services ont été impeccables. Je vous fais le virement des quinze mille euros qui restent dès demain. Et je vous rappelle l’importance de votre silence le plus complet.


Devant la porte, l’avocate marque un temps d’arrêt.


— Mon silence vous est garanti, par déontologie d’abord, et ensuite parce que, même si j’avais envie d’en parler, personne ne me croirait. Moi-même je ne sais que croire.

— Croyez aux parenthèses, Maître.




Grand Palais, Paris. Exposition sur les impressionnistes.


Judith déambule sans se presser dans les allées de l’exposition. Elle a mis la robe rouge de sa mère, avec son accord cette fois-ci, mais avec de jolis talons, mieux adaptés à sa tenue que les baskets terreuses qu’elle portait dans les dunes. Elle prend son temps, même si elle a rendez-vous. Enfin, rendez-vous… C’est juste qu’elle va pouvoir revoir, pour la première fois depuis un an, le tableau, « son » tableau. Qui n’est plus vraiment son tableau depuis que, prêté avec les deux autres pour des sommes qui lui semblent folles à des musées et expositions, « La jeune fille au miroir » fait le tour du monde. Mais il reste toutefois leur propriété, à sa mère et à elle.

Elle avance lentement, traîne, s’arrête devant les œuvres d’autres artistes, Degas, Pissaro, admire leur art, leur génie à manier la couleur pour la faire vie. Son bac des Beaux-Arts presque en poche, elle a plus d’éléments pour analyser, comprendre, et bien souvent apprécier les tableaux, avec étrangement une nette préférence pour toute la peinture impressionniste. Mais son domaine de prédilection reste la photo.

Elle se trouve finalement – presque trop vite, elle n’a pas pu assez savourer l’attente – devant « son » tableau. À côté, sur un petit piédestal, une photo d’Ernest avec quelques mots sur sa vie et sur les trois derniers tableaux découverts. Et ce sourire qu’elle connaît, reconnaît, lui arrive en plein cœur.


— Salut, papy puissance cinq. C’est plus sympa qu’arrière arrière, etc., non ? dit-elle à voix basse.


Et elle en sourit, d’autant plus quand elle a l’impression que la photo lui fait un clin d’œil. Elle continue à soliloquer.


— Et avec ce que vous m’avez fait voir, Ernest, le fait que votre clin d’œil ne soit pas forcément une impression ne me surprendrait même pas. Mais moi j’espère bien vous surprendre avec mes photos. Vous les regarderez, hein ? Vous savez que j’ai presque mon bac et que j’intègre les beaux-arts à la rentrée ?


Il est tard, il n’y a plus grand monde, seul le silence lui répond. Elle sort son téléphone, l’allume et commence à prendre la pause devant le tableau, bien évidemment la même pose que celle qu’elle avait sur la dune. Elle ferme les yeux, revoit en elle les sentes qui serpentent dans le sable, le ciel bleu à l’infini, le chevalet. Une brise légère soudain lui apporte une senteur d’océan, de verdure et de terre humide. Sur son poignet, la traînée de peinture semble chauffer un peu, comme une tendre pression. Elle sourit quand…


— Mademoiselle, mademoiselle, s’il vous plaît.


Un gardien approche à grands pas vers elle, un jeune homme boudiné dans son costume noir trop serré.


— Oui ?

— Vous ne pouvez pas prendre de photos, c’est interdit.

— Je sais, je vais bientôt entrer aux Beaux-Arts, alors je connais bien le règlement des musées et expos. Ne vous inquiétez pas. Regardez, mon téléphone n’est même pas allumé.

— Ah, c’est que de là où j’étais, on aurait dit vraiment que…

— Non, regardez, je suis habillée comme la fille sur la peinture.

— Ça oui ! Vous avez même de la peinture sur l’avant-bras.

— C’est pas de la peinture, c’est une tache…


Elle éclate de rire :


— Une tache de naissance.

— Ha ! d’accord. Sinon oui, totalement. Vous avez quasiment les mêmes robes.

— Alors moi, je faisais juste comme la fille.

— Eh bien, elle se regarde dans un miroir.

— Mais non, regardez-moi !


Judith reprend la pause :


— Elle, c’est la jeune fille au miroir, moi je suis la jeune fille au selfie. Et habillées comme nous le sommes, on croirait pas deux sœurs ?

— Pfff, la jeune fille au selfie. N’importe quoi !


 
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   Donaldo75   
17/6/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
L’histoire ? Jolie. Du genre quand un peintre d’un autre temps rencontre une adolescente, les A rencontrent les Z. Il y a plein de thématiques abordées voire exposées dans cette rencontre : la solitude, évidemment, un vrai « driver » de littérature française, la transmission artistique, les regrets et leurs petits cousins les secrets. Le tout n’oubliant pas de souligner la beauté du paysage et de l’instant, parce que quand même Ernest est un peintre et que Judith se découvre une attirance pour cet art. On a une rencontre improbable qui créé un lien profond, presque magique, entre deux personnages que tout oppose en théorie.

L’écriture ? Il y a du travail, de la maitrise. Pour rester dans le contexte du peintre, elle s’avère visuelle, par exemple les descriptions de la lande, de la lumière, des dunes, des oiseaux sont d’une précision quasi picturale. Par ailleurs, le lecteur sent le vent, la lumière, l’humidité, la texture du sable. Enfin, il y a de la poésie, pas uniquement du style pour le style. Cette poésie utilise la dimension métaphorique sans en faire des tonnes. C’est dense. Je dirais même chargé. La narration, soit le développement de l’intrigue, la tension du ressort dramatique, en est parfois ralentie. Cette manière de raconter prend son temps, à l’ancienne, en utilisant des recettes narratives bien huilées, de la progression dans la révélation, j’en passe et des plus classiques. Ernest le peintre conserve son mystère, j’en suis même arrivé parfois à me demander s’il n’était pas plus génétiquement pour Judith mais bon ben euh tsé Hercule Poirot n’est pas disponible et Sherlock Holmes se remet de sa dernière sortie dans la fumerie d’opium de Camden alors je suis un peu à court de ressources. La fin laisse quand même planer le doute.

Je résume ? J’ai lu une nouvelle, sensible, élégante, immersive, portée par une écriture riche et une atmosphère forte. Toutefois, elle gagnerait à être resserrée et à proposer une conclusion moins elliptique.


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