Du salon, j’aperçois Shadow. Il se balade sur le toit du garage en me narguant. De colère, mes oreilles et ma queue pointent vers le ciel, les poils de ma moustache et de mon pelage se hérissent. Prête à mordre, je feule. Ce chat de gouttière, aussi sombre que du charbon, m’exaspère. Il est apparu de nulle part et depuis, il rôde en prêchant pour l’abolition du statut d’animal de compagnie. À l’entendre, les animaux sont seulement destinés à se crotter les pattes au grand air. Malheureusement, son discours fait des émules : le flot d’incrédules abandonnant leur nid douillet pour s’établir dans la forêt grossit de jour en jour. La main d’un maître passe sur mon dos. Je devine qu’il s’agit de Julien, car il prend son temps. Nés le même jour et la même année, nous nous comprenons mutuellement et, aussi loin que je me souvienne, nous avons toujours discuté ensemble. Notre complicité réjouit Christophe, son père, mon véritable maître (j’ai conscience de la hiérarchie).
— Que t’arrive-t-il, Folie ?
Je crache en direction de Shadow. Tout est plongé dans la pénombre, mais Julien parvient à le localiser.
— Il est de retour, et alors ? Je t’ai déjà dit de ne pas t’inquiéter. — Cet agitateur prépare un mauvais coup. — Tu te fais des idées. — Certainement pas : Mikado, le chien du voisin, a suivi sa trace dans la forêt et l’a surpris en grande conversation avec un renard. — Quelle importance ? — Ils parlaient ensemble de révolution, de changement d’ère et de règne animal.
Inconscient du risque qui couve, le petit homme se moque et rit.
— Ce que tu peux être froussarde ! Ne t’inquiète pas : ici, tu es en sécurité. — Si les animaux s’allient, aucune forteresse ne pourra nous protéger. — Tu es sérieuse, là ? Tu imagines vraiment un loup et un mouton dépasser leur condition pour s’unir contre les êtres humains ? — Pourtant, on rapporte des cas d’alliances improbables entre espèces. — Tu marques un point, Folie. Mais l’être humain se distingue par son intelligence. Contre nous, vous n’avez aucune chance. Vous êtes trop en retard, vous n’évoluez plus depuis des millénaires.
Sa réflexion me blesse. Pourquoi me range-t-il dans le camp ennemi alors que nous habitons la même maison ? Je croyais que nous étions « frères »… Je me suis trompée.
— Crois-tu vraiment ce que tu viens de dire ? — Oui. La maîtresse me l'a appris. — Au lieu de te remplir la caboche de certitudes, elle devrait plutôt t'enseigner la prudence… — Je vais te démontrer sur le champ que les animaux sont prévisibles, déclare-t-il en se relevant. En cas de conflit, on ne ferait qu’une bouchée de vous.
Fier comme un paon, Julien bombe son torse d’enfant qui ne résisterait même pas à la charge d’un veau… D’une certaine manière, je l'envie. Il s’imagine supérieur. Pourtant, il est fragile, lent et maladroit.
— J’attends toujours que tu me rabattes le caquet ? — Suis-moi dans la cuisine. — Pourquoi ? — Je vais te donner une friandise au saumon.
Honte sur moi : je frétille de la queue en me pourléchant les babines. Minable, je lui emboîte le pas.
— Tu vois, j’ai raison, dit-il sur un ton triomphal, tu es l’esclave de tes désirs. Une croquette et tu oublies tout. Les êtres humains sont au-dessus des animaux car ils peuvent différer la satisfaction de leurs besoins si le contexte l’impose.
Toute honte bue, du moins en apparence, je pénètre dans la cuisine avec un empressement coupable. Aux yeux de Shadow, je dois être aussi pathétique que ces chattes de cirque obligées de travailler pour remplir leur gamelle. Alors que j’attends avec fébrilité de recevoir la preuve de ma servitude, je sens son regard accusateur me brûler le corps. L’humiliation est totale. Je remue la queue, mais mon cœur pleure de désespoir… Julien se hisse sur la pointe des pieds. Quelques secondes plus tard, il me colle un bâtonnet sous le museau. Au lieu de lui arracher un doigt, je bouffe cette satanée friandise.
— En veux-tu encore ? — S’il te plaît. — Tu vois, Folie, tu es incapable de résister. Je pourrais pointer une arme sur toi, tu te précipiterais quand même sur la croquette.
La démonstration est implacable. Il a raison, j’ai tort. Il est fort, je suis faible. Il est le maître, je suis l’esclave. Il s’agenouille devant moi, et dans un geste royal, place le dos de sa main devant mon museau. Je capitule et le lèche.
Pendant que mon âme éclate en mille morceaux, Shadow continue de me fixer. Je m’efforce de l’ignorer, mais nos regards finissent par s’arrimer. Pour la première fois, je réalise que, mis à part les cicatrices qui strient son pelage, Shadow et moi nous ressemblons. À ma grande surprise, je ne détecte aucune trace d’animosité dans son regard, seulement de la pitié teintée d’une immense tristesse.
— Je sais que ton petit maître comprend notre langage, mais de là où je suis, il ne peut pas m’entendre. Si tu acceptes de m’écouter, réclame-lui une autre friandise.
Le goût amer de la défaite encore en bouche, j’ai de la rancune à l’égard de Julien. Plutôt que de l’alerter, je pactise avec mon congénère.
— C’est la réaction que j’espérais, poursuit Shadow. Agis normalement pour ne pas éveiller ses soupçons.
Intriguée, j’obéis.
— Tu es différente des autres, Folie. Dès que je suis apparu dans ta vie, tu as compris. Tu avais raison : chacun de nous doit choisir un camp. Pour toi, c’est maintenant.
Une foule de questions me traversent l’esprit tandis que je me frotte à Julien. Dans quoi me suis-je embarquée ? Qu’est-ce que je risque ? Sommes-nous à l’aube d’un changement majeur ? Dois-je dénoncer Shadow ? Ce dernier continue de s’adresser à moi sans se douter que je suis écartelée entre deux clans qui me sont proches, mais qui s’opposent.
— En attendant que les êtres humains réalisent ce qui se trame, partout, les attaques se multiplient. Nous éliminons des fermiers dans les campagnes ; nous coulons des bateaux de pêche au large ; nous supprimons des randonneurs dans les montagnes. Pour l’instant, nous avons une longueur d’avance sur nos ennemis, mais celle-ci pourrait disparaître. Ce soir, Folie, tu peux entrer dans l’histoire par la grande porte. Pour cela, tu n’as qu’une chose à faire, me remettre le badge de Christophe qu’il met autour du cou en partant au travail. Dépêche-toi, il ne va pas tarder à descendre.
Les miaulements de Shadow s’estompent dans la nuit. Je visualise parfaitement où est le badge. Il est posé sur la console, dans le vestibule. Soudain, la voix tonitruante de Christophe fouette les oreilles de son fils. L’avertissement est sans équivoque.
— Si tu ne montes pas tout de suite ranger ta chambre, ça va barder !
Il apparaît dans l’embrasure de la porte. Mâchoire carrée, coupe en brosse, massif, Christophe est impressionnant. Il a la même physionomie que ces membres des forces spéciales qui partent sur le front au péril de leur vie.
— Ce n’est pas moi qui ai mis le bazar, c’est Folie. — Menteur !
Le traître n’en démord pas. Il m’accuse au plus mauvais moment : sans le savoir, Julien me pousse dans les pattes du chat noir qui veut causer sa perte. Malgré tout, j’hésite. Je suis attachée à ce petit blondinet et l’idée de lui nuire me rebute.
— Julien, dis la vérité. — Papa, je t’assure que c’est elle. — Peu importe, tu en as la charge. Assume, soldat. Et monte ranger ta chambre. C’est un ordre !
Apeuré, Julien m’abandonne. Christophe me jette un regard noir qui me terrifie. Je m’attends à ce qu’il me saisisse par la peau du cou et me balance au loin comme un vulgaire paquet. Il peut se montrer violent quand il est énervé. Le père et le fils sortent de mon champ de vision.
— Décide-toi, Folie ! me presse Shadow.
Le tic-tac de l’horloge est devenu assourdissant. Je vois comme si nous étions en plein jour. Je ressens chaque imperfection du carrelage sous mes pattes. Mon instinct animal prend les commandes. Je me précipite dans le vestibule, saute sur la console, prends le badge entre mes crocs, descends à la cave où je me faufile par un vasistas pour sortir dans le jardin. Je cours jusqu’au garage, en trois bonds, j’ai rejoint Shadow et pose le badge devant lui. Quelque chose cloche, nous ne sommes pas seuls, je regarde dans toutes les directions. Tapies dans la nuit, elles sont des dizaines d’ombres, des centaines voire des milliers à se dissimuler dans les arbres.
— C’est un piège ? — Au contraire, tu es maintenant des nôtres. Suis-moi, tu vas comprendre.
Shadow avance jusqu’au bord du toit. J’appréhende, je ne suis jamais allée si loin. Les frontières de mon univers se limitent à l’enceinte de la propriété dans laquelle j’ai grandi. Mais je surmonte mes craintes. Cette fois-ci, nous regardons dans la même direction. Il y a des maisons à perte de vue. À l’horizon, je distingue des bâtiments sans charme qui doivent être immensément grands car ils forment un véritable rideau de béton. Shadow brise le silence.
— Sais-tu où nous sommes ? m’interroge Shadow. — Oui, dans une ville. — C’est aussi une base militaire… Vois-tu le bâtiment gris clair, là-bas, celui qui a une forme conique ? — Oui. — C’est là que Christophe se rend chaque jour pour superviser des recherches. L’un des programmes, pourtant mis en sommeil depuis des années, est de la plus haute importance pour nous. Baptisé SYNAPSE, il a abouti à la création d’un stimulant, le XBZ500, qui augmente considérablement l’intellect. Si celui-ci est très efficace sur les animaux, il tue la quasi-totalité des cobayes humains. — C’est donc un échec. — Au contraire, c’est une réussite totale : regarde-toi. — Je ne comprends pas… — Tu as été la première traitée au XBZ500. Ton petit maître, Julien, le premier être humain et le seul à avoir survécu à sa consommation. Vous êtes deux précurseurs.
Une histoire pareille, truffée d’incohérences, devrait éveiller mes soupçons. Pourtant, je sens au plus profond de mes tripes que Shadow est sincère. J’en suis d’autant plus convaincue que les animaux qui nous entourent, malgré la diversité des espèces réunies, forment un halo protecteur.
— Si je comprends bien, Christophe a utilisé son fils comme cobaye. — Ton petit maître n'est pas son fils… C'est un orphelin qu'il utilise sans vergogne.
J’ai tout à coup de la peine pour lui.
— Tu as dit que lui et moi étions des pionniers. Dois-je comprendre qu’il y a d’autres êtres vivants qui ont pris du XBZ500 ?
Un petit chimpanzé jaillit de l’arbre qui est collé au mur de la propriété, atterrit sur le toit et se dirige vers nous après avoir récupéré le badge de Christophe.
— Je te présente Ouistiti. Il s’est échappé du bâtiment avec une sacoche remplie de XBZ500, en a pris et, observant les effets sur lui, en a ensuite distribué à tous les animaux qui t’entourent. Nous sommes ici pour rafler le stock de ce stimulant qui va nous permettre de gagner la guerre. — C’est un honneur de te rencontrer, Folie. Grâce à toi, nous nous rapprochons du but, ajoute l’hominidé en esquissant un sourire d’une profonde humanité. — Le sentiment est réciproque. — Nous aurons l’occasion de nous revoir, mais l’heure est à l’action. — Retourne auprès de tes maîtres, me dit Shadow. — Tu m'en as trop dit. Je veux rester vos côtés. — Ta mission n’est pas terminée. Tu dois endormir la vigilance de tes propriétaires jusqu’à ce que nous venions te chercher.
Malgré la frustration, je parviens à repartir en direction de la maison. Sur le trajet, me revient en mémoire l’échange que j’ai eu plus tôt, avec Julien. Et je me réjouis intérieurement de lui donner tort : les animaux vaincront car ce qu’il leur manquait, je viens justement de le leur apporter. La famille est réunie au grand complet, dans le salon. Je les rejoins sur le canapé et fais preuve d’une extrême douceur qui surprend tout le monde.
— Qu’est-ce qui t’arrive, Folie ? s’étonne Catherine, la maîtresse de maison.
Pour seule réponse, je me blottis entre elle et Julien. Combien de simagrées vais-je encore devoir faire avant d’être enfin libérée ?
Deux semaines plus tard, alors que nous sommes installés sur ce même canapé, les programmes sont subitement interrompus. Toutes les chaînes affichent le même bandeau invitant les téléspectateurs à rester chez eux, au calme.
Alors que Christophe cherche une explication en consultant Internet sur son téléphone, un visage qui m’est familier apparaît en gros plan sur l’écran de la télévision. C’est Ouistiti qui s’apprête à prendre la parole. Pour l’occasion, il porte un costume trois pièces et une cravate.
Au même moment, la porte de la maison s’ouvre en grand. Dans un vacarme assourdissant, une escouade de chimpanzés chevauchant des sangliers investit le rez-de-chaussée. Pendant que Christophe, Catherine et Julien se cramponnent les uns aux autres, terrifiés par ces bêtes sauvages se comportant en conquistadors, je me libère de mes chaînes pour rejoindre les miens.
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