J'aime beaucoup les romans de Juan Antonio Dominguez, cet écrivain péruvien que je ne connais que par les textes qu'il a écrits. Ils ont pour moi l'attrait des voyages que je n'ai jamais faits et mettent souvent en scène des héros qui resteront à jamais pour moi des étrangers. J'aime peu la fréquentation des bars et je suis volontiers casanier. Ma vie au quotidien ne ressemble guère aux pérégrinations des personnages dont Juan Antonio Dominguez nous conte l'histoire simplement parce que je vénère l'eau minérale et n'aime pas particulièrement les voyages… pourtant je porte en moi cette envie de départ que je n’ai cependant jamais pu réaliser. Grâce à lui je connais cet extraordinaire plaisir de voyager par les livres. L'un de ses personnages, Francisco Paredes, dit « El Grumete » (le mousse), bourlingueur et amateur d'alcool et de femmes me fascine. C'est plus fort que moi, quand Dominguez publie un roman qui parle d’une de ses aventures, je me précipite chez mon libraire préféré et je réclame l'ouvrage. Je le lis avec la curiosité de celui qui attend impatiemment des nouvelles de quelqu'un parti depuis longtemps ! Je ne m'explique pas l'intérêt que je porte à ses voyages mais chaque roman où il est question de lui capte mon attention. Je n'ai rien d'un marin ni d'un séducteur mais les aventures des autres, même si elles sont contées par le truchement du roman qui bien souvent enjolive voire crée la réalité, me captivent. Je crois avoir lu sous la plume d'un critique que Dominguez est un enchanteur et je souscris complètement à ce jugement. Ce que je trouve merveilleux dans ses romans ce n'est pas tant qu'ils fassent vivre son héros dans tous les ports du globe, qu'ils le mettent dans des situations où il n'a pas toujours le beau rôle, qu'ils lui fassent parfois risquer sa vie, mais c'est surtout qu'ils composent, au fil des pages, une vie et un destin hors du commun. Il y a dans ce personnage amateur d'errances, de whisky écossais et de femmes aux yeux noirs, un côté attachant, et son addiction au voyage, le fait qu’il ne peut rester longtemps à la même place, me séduit, moi qui dois sans doute à mes origines charentaises mon goût pour le port de ces confortables chaussons. Depuis le temps que je fréquente « El Grumete », je dois dire que j'ai à son sujet des sentiments mitigés. De lui je dirai que c'est un érudit (il doit peut-être beaucoup à son créateur ?) puisque au gré ses aventures il tient souvent, au milieu d'un bar enfumé de Dublin, sur les quais de Valparaiso ou de Carthagène, de bien étranges propos sur la peinture contemporaine et sur son évolution par rapport aux grands maîtres dont l'histoire de l'art a conservé la mémoire. On trouve d'ailleurs dans son sac marin et dans sa cantine beaucoup plus de livres que de vêtements. Il est en effet surprenant d'entendre quelqu'un comme lui disserter, parfois pendant des heures, en différentes langues, et références à l'appui, de la valeur des adjectifs chez un écrivain ou de la qualité de l'humour chez un autre ! Bien qu'il ne soit pas français je crois qu'il est très versé dans notre culture dont il parle toujours volontiers avec intérêt. « El Grumete » a beau n'être qu'un personnage de roman, je pense parfois que, s'il croisait ma vie, je n'aurais aucun mal à entamer avec lui une conversation sur ses mésaventures à San Francisco ou à Curaçao ou sur sa dernière rencontre avec Gabriel Garcia Marquez ou avec Alvaro Mutis. C'est en effet tout le génie de Dominguez de mêler ainsi fiction et réalité et de tisser des liens d'amitié entre des héros de romans et des personnages bien réels. En fait, je sais d'expérience que cela n'a que peu d'importance puisque lui-même a beaucoup d'amis qui, à en croire Juan Antonio qui semble bien le connaître, lui sont fidèles. De lui je dirai aussi que je suis assez étonné de la faculté qu'il a de se déplacer pour les rencontrer. Il me semble qu'il n'y a pas un port sur cette terre où il n'ait posé son sac. La simple évocation de leur nom est déjà pour le lecteur que je suis une invitation au rêve ! Il a même risqué quelques expéditions hasardeuses à l'intérieur des terres, à la recherche de je ne sais quelle chimère, femmes ou argent… Elles se sont, bien entendu, soldées par des échecs… Il me semble pourtant que lorsqu'il se déplace, c'est autant pour échapper à une quelconque autorité policière pour quelque fait délictueux que pour répondre à un appel amical. Il cultive en effet l'amitié comme une terre fertile et ses amis, à tout le moins ceux dont les ouvrages de Dominguez font mention à plusieurs reprises, savent pouvoir compter sur lui… Il n'hésite pas, quant à lui, à traverser les océans si, à une de ses escales hasardeuses, une lettre dont on se demande comment diable elle a pu échouer ici lui parvient. Comme à chaque fois, il laisse ce qu'il est en train de faire pour se rendre à son rendez-vous, le plus souvent sur des rafiots de passage où il ne manque jamais de croiser une faune interlope. J'ai pu vérifier qu'il est aussi fidèle en amitié par-delà la mort puisqu'il tient à honneur d'entretenir la mémoire de ses amis décédés. Il dit quelque part que c'est l'oubli des vivants qui fait réellement disparaître les morts et cela, moi, je ne peux que l'approuver !
Il a un charme assez indéfinissable qui fait que les femmes les plus attirantes s'attachent à ses pas. Je dis bien attirantes et non pas forcément jolies pour insister sur cette caractéristique qu'ont certaines d’entre elles qui ne répondent pas exactement aux canons de la beauté mais qui savent focaliser sur elles l'attention des hommes par leur présence même. « El Grumete » sait les dompter mais aussi les respecter car elles sont pour lui tout autant un défi qu'une compagnie éphémère ou qu'une occasion de plaisir. Pour moi, elles ne sont que l’objet de fantasmes toujours déçus ! C'est ainsi sa vie mais je l'imagine aussi riche d'expériences que la mienne est pauvre en rencontres, moi qui suis passé à côté de la mienne… mais c’est une autre histoire !
Au fait, depuis le temps que je lis ses aventures, je me demande à qui il peut bien ressembler, l'âge qu'il peut bien avoir. Son surnom, auquel apparemment il tient beaucoup lui vient de sa jeunesse passée sur les navires. Fils d'un marin au long cours disparu en mer peu de temps après sa naissance et d'une serveuse de bar, il fut élevé dans un orphelinat qu'il quitta dès qu'il le put pour le pont d'un bateau. Il prit goût à cette errance au point de vouloir toujours vivre sans attache avec pour seul horizon le bleu de la mer et l'absence de projets d'avenir. Quand, d'aventure, il se lance dans une affaire commerciale, celle-ci se transforme souvent en fiasco. À entendre son créateur, il aurait fait, entre autres, du trafic d'armes sur un caboteur le long des côtes espagnoles, mais je l'imagine tout autant discutant avec Victor Hugo de la valeur de la rime à l'hémistiche ou faisant le coup de feu avec Emiliano Zapatta. Pourtant les vagues ont bien dû laisser un peu de leur écume dans ses cheveux demeurés épais malgré l'âge ! Il doit bien être un peu voûté malgré la grande taille et les larges épaules que lui prête Dominguez. Sa peau travaillée par tant de jours de mer sur le pont ou dans la salle des machines doit bien être définitivement hâlée et creusée de rides. En revanche ce qui ne changera jamais ce sont ses yeux d’un bleu tout à la fois transparent et soutenu comme celui de la Méditerranée quand on s’éloigne de quelques brasses du rivage.
Pour moi il incarne l'idée que je me fais de la liberté. Lui a toujours su rester seul, sans attache, et moi, au contraire, malgré ma solitude cachée que seule l'écriture a pu distraire, j'ai passé ma vie à me créer des obligations. Nous avons l'un et l'autre des destinées différentes, la mienne écrite quelque part dans un livre divin auquel je n'ai pas accès, la sienne que le lecteur attentif que je suis découvre à chaque page écrite par Juan Antonio. Pourtant il me semble qu'elles sont aussi funestes l'une que l'autre, « El Grumete » avec ses errances et moi avec mon immobilité, mes remords, mon incorrigible mythomanie qui m’amène constamment à me faire des films, à redessiner favorablement mon quotidien, toujours vainement ! Nous cherchons tous les deux à échapper à quelque chose qui est peut-être le mal de vivre qui n'en finit pas de nous blesser et que nous supporterons quand même jusqu'au bout ! Nous devons un peu nous ressembler dans ce rejet de ce qu'on appelle pompeusement la réussite sociale, la reconnaissance et d'une certaine façon l'autosatisfaction. Ce mot ne fait pas partie de notre langage ! Tous les deux nous collectionnons les échecs, nous avons cette aptitude à nous laisser mener par le cours des choses tout en sachant que réagir ne sert à rien. Ce fatalisme a dû lui être dicté par la fréquentation de l'Islam, alors que pour moi c’est ma propre existence qui a inspiré mon attitude.
*Les rares notices biographiques qui accompagnent les romans de Juan Antonio Dominguez indiquent toutes qu'il vit dans une maison isolée, face à la mer, un peu à l'écart de la ville de Vera Cruz sur la côte atlantique du Mexique. L'océan est vaste et je peux toujours imaginer être, de l'autre côté de la mer, face à lui. Je ne suis pas, je l'ai dit, un grand voyageur mais les aléas de la vie m'ont fait poser mes valises dans ce port de l'Atlantique où j'ai établi ma solitude. Je vis de petits métiers sans avenir ni intérêt, mais cela me plaît. Mon plaisir est aussi de m'asseoir face au large et de vérifier chaque fois que j'en ai le loisir la régularité du flux et du reflux, comme si cela avait une importance capitale dans l'ordonnancement du monde. Sentir la mer, la voir s'agiter, en percevoir les couleurs, la musique et les senteurs sont pour moi un spectacle que je ne manquerai pour rien au monde. De plus, j'ai toujours un vieux rêve d'enfant, celui de trouver sur le sable une bouteille contenant un message de détresse. Cela ne m'est jamais arrivé, heureusement peut-être ? C'est pour cela, sans doute, que je marche souvent sur l’estran pour y faire l'inventaire de ce que rejette la houle. Je n'y ai jamais rien trouvé d'autre que des débris divers ou des morceaux de bois tourmentés par les vagues…
*Récemment et après toutes ces années, j’ai tracé quelques lignes sur une feuille de papier pour Francisco Paredes, comme on écrit à quelqu’un dont on voudrait faire son ami mais qu’on hésite à interpeller. Je ne lui ai pourtant jamais rien envoyé. Une nouvelle fois j’ai écrit quelques mots, sans doute gauches, mais que j’ai désirés amicaux et que je me suis même hasardé à traduire en espagnol, langue qui pourtant ne m’est pas familière. Ce jour est celui que j'ai choisi. Je suis allé au bout du môle qui avance loin en mer, sur lequel viennent se briser les vagues et accoster les grands navires. Les vieux marins disent qu’ici de forts courants vous entraînent vers le large. J'aime bien flâner dans cet endroit où je ne rencontre jamais personne en dehors des périodes d’accostages. J'ai prêté attention aux heures des marées. Je me suis approché au plus près du bord, sur les quais et les docks déserts. J'ai vérifié que personne ne me regardait et j'ai jeté au loin de toutes mes forces une bouteille soigneusement bouchée qui contenait les quelques lignes que j’ai écrites… pour « El Grumete ».
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