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Brèves littéraires
Passant75 : Le rouge et le bleu
 Publié le 21/06/26  -  1 commentaire  -  3337 caractères  -  2 lectures    Autres textes du même auteur

« La ligne de partage entre le bien et le mal traverse le cœur de chaque homme. »
(Soljenitsyne)


Le rouge et le bleu


La ville dormait sous une pluie noire. Les façades luisaient comme des peaux malades et les réverbères diffusaient une lumière rougeâtre, pareille à des braises mourantes. Dans les rues désertes se promenait un homme vêtu de rouge et de noir. Son manteau semblait cousu dans la nuit elle-même. Là où il passait, quelque chose se défaisait. Une vitre explosait sans raison. Un chien se mettait à hurler à la lune. Un couple cessait soudain de se parler après des années d’amour.


L’homme souriait à peine. Il ne touchait personne, il révélait seulement ce qui pourrissait déjà sous la surface. Dans un bar encore ouvert, il s’assit près d’un inconnu au regard épuisé.


— Tu pourrais partir, dit-il doucement. Tout abandonner.


L’autre leva les yeux. Il avait le visage de quelqu’un qui attendait cette phrase depuis toujours. Quand l’homme en rouge ressortit, une sirène d’ambulance déchira le silence.


Il continua sa marche jusqu’aux quartiers pauvres, longea les fenêtres où des enfants dormaient mal, où des femmes pleuraient sans bruit, où des hommes fixaient le plafond dans l’insomnie. À chaque étage, à chaque porte, il semblait récolter quelque chose, une colère, une honte, un désir de violence.


La nuit entière lui appartenait. Puis vint l’aube. Le ciel pâlit lentement, abandonnant le violet pour un bleu laiteux. Les rues se vidèrent de leurs ombres. L’homme s’arrêta devant un immeuble sans nom, coincé entre deux entrepôts. Une porte métallique l’attendait. Il entra. Derrière la porte s’étendait un long couloir blafard éclairé par des néons tremblants. Le rouge de son manteau paraissait plus sombre encore dans cette lumière froide. Il marcha lentement, presque fatigué désormais.


Au bout du corridor se trouvait une seconde porte. Lorsqu’elle s’ouvrit, une clarté douce envahit le passage. Un autre homme apparut. Il était vêtu de blanc et de bleu clair. Son visage respirait la paix ; ses yeux semblaient capables d’absoudre toutes les fautes du monde. Derrière lui montait une odeur d’air pur et de linge propre, comme un matin d’enfance.


Les deux êtres se regardèrent sans haine.


— La nuit fut mauvaise ? demanda celui en bleu.

— Comme toujours.


L’autre hocha la tête avec tristesse.


— Le jour devrait être plus calme.


Le diable eut un petit rire rauque.


— Tu dis cela chaque matin.


Alors quelque chose d’étrange se produisit. Les néons du couloir grésillèrent. Le blanc devint gris, le bleu se mêla au rouge, les silhouettes semblèrent vaciller comme des reflets sur l’eau. Et soudain, il n’y eut plus deux hommes. Il n’y en eut qu’un. Assis dans une pièce étroite aux murs capitonnés.


Un homme maigre, les poignets attachés à un fauteuil. Ses lèvres remuaient seules, passant d’une voix grave à une voix douce. Sur la petite table voisine reposaient des dessins faits au feutre, une silhouette rouge entourée de flammes, une silhouette bleue auréolée de lumière. Un médecin observait derrière la vitre.


— Toujours les mêmes délires ? demanda une infirmière.


Le médecin acquiesça.


Dans la chambre, l’homme leva lentement les yeux. Pendant une seconde, son visage se fendit en deux expressions contraires, une haine immense et une compassion infinie. Puis il sourit. Un sourire terrible ! Comme si Dieu et le diable venaient encore de se croiser dans le même miroir.


 
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   GLOEL   
31/5/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour,

Voici une brève nouvelle à la fois visuelle, philosophique et profonde que j ai eu plaisir à lire. En fait, le mystère des pathologies mentales m ont souvent fascine.

Vous re interprétez très bien l’allégorie du Bien et du Mal en l’ancrant dans les conflits psychologiques et la souffrance intérieure plutôt que dans la religion.

La conclusion fait bien sûr écho à la pensée de Alexandre Soljenitsyne : le Bien et le Mal coexistent en chaque être humain. Et le dénouement, symbolisé par un « sourire terrible », exprime avec force l’idée que chaque individu porte en lui cette lutte fondamentale.

Toutefois, nommer explicitement « Le Diable » casse, à mon humble avis, la poésie et l'ambiguïté construites jusque-là. Le code couleur et les actions me paraissent assez explicites.

En tout cas, c est bien écrit et l histoire est interessante.

Frank Gloel


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