Le locataire de l’appartement du dessus s’est suicidé hier. La concierge qui sait tout me l’a dit ce matin. À voix basse, elle m’a bredouillé « je vous épargne les détails ». Ça m’arrange bien, je n’ai pas envie de les entendre, les détails, ni les circonstances d’ailleurs, rien.
Cela m’indiffère qu’il soit mort, je le connaissais à peine. Ce devait être un employé de bureau quelque part dans une administration, toujours habillé pareil, un costume sombre, une allure insignifiante. Parfois la nuit je l’entendais marcher dans sa chambre, faire les cent pas encore et encore. Cela m’arrive aussi quand le sommeil se refuse, les nuits sont impitoyables pour tout le monde.
J’ai déjà oublié son visage. D’ailleurs, comment retenir un visage, tous sont identiques, fermés, aucun signe de connivence jamais, personne ne se regarde, un simple coup d’œil peut être mal interprété. Comme à chaque fois des membres du parti vont investir la résidence. Chacun de nous sera interrogé. Avec les mêmes questions : le connaissiez-vous, avait-il des activités hors travail, quelles étaient ses fréquentations. Pour aborder ensuite les questions intimes, insidieuses où chaque réponse de ma part peut être interprétée de la mauvaise façon : pourquoi je ne vis pas en couple, comment j’occupe mes week-ends, etc. Pour finir par la question fatale qui peut changer tellement de choses : avez-vous des pensées suicidaires ?
Ces interrogatoires sont redoutés par tous les locataires de l’immeuble. Si un doute s’installe chez ces agents, en vingt-quatre heures on se trouve déplacé, dans une autre entreprise, un autre secteur de la ville, au milieu d’inconnus soupçonneux, et tout est à recommencer.
Demain on va enlever ses meubles, car personne ne se présentera pour sa succession. Son nom sera effacé partout, on l’oubliera très vite et quelqu’un prendra sa place. Ces individus réfractaires à l’idéologie du parti ne doivent pas exister, ni morts ni vivants. Dans notre pauvre existence, il n’y a plus de vie, ni sociale ni familiale. On est seul avec ses angoisses, en essayant seulement de vivre un jour de plus, dans le chacun pour soi, avec cette vilaine trouille qui nous paralyse nuit et jour.
Lors de la grande enquête de 2030 quand chacun de nous devait dénoncer un traître à la révolution, la méfiance s’installait dans les ménages. Les couples se séparaient comme ça, sans raison, du jour au lendemain. Des parents trahissaient leurs enfants en inventant des histoires, pour être bien considérés par d’obscurs fonctionnaires qui remplissaient des tableaux numériques. La propagande officielle célébrait ces courageux maris qui livraient leurs femmes à ces tribunaux populaires. Les personnes soupçonnées de révisionnisme disparaissaient et plus personne n’osait prononcer leurs noms.
Vers 2040, quand la courbe de la natalité s’est effondrée, le bureau du parti n’a pas vraiment réagi. Notre grand guide et derrière tout le bureau politique ont feint d’ignorer le problème. Aucun des statisticiens qui analysaient le comportement sociétal de la population n’aurait osé divulguer cette baisse anormale. Alors ils mentaient, trafiquaient les tableaux Excel en tremblant. Au sommet du pouvoir, ils ont mis longtemps à prendre conscience du problème, peut-être cinq ans. Ils ont mis cinq ans à s’apercevoir qu’il n’y avait presque plus de naissances.
La réponse du parti fut pathétique et dérisoire. Du jour au lendemain, la contraception est devenue interdite, ni patchs, ni préservatifs, ni stérilets. Le prix des capotes s’envolait au marché noir mais le plus pitoyable fut la création par la télévision d’État d’une chaîne pornographique. Les acteurs, fonctionnaires du gouvernement mal à l’aise dans le rôle, faisaient pitié. Ces films qui se voulaient pronatalistes avaient au moins le mérite de nous amuser. On riait pour ne pas pleurer, évidemment cela ne changea rien. Les écoles se vidaient. Dans les maternités d’État, on conservait le personnel pour donner le change mais les berceaux restaient inoccupés. Cet affolement du pouvoir qui pour la première fois ne contrôlait plus le peuple fut brutal et désordonné.
Et c’est à ce moment que les suicides ont commencé.
Ne plus faire d’enfants ou, pour les plus courageux, se détruire, c’était la seule réponse que le peuple avait trouvée pour dire non à ce régime totalitaire. Pour que cette société absurde et dictatoriale disparaisse d’elle-même, il fallait qu’elle ne se régénère pas.
Le nombre d’habitants baissait d’année en année. Modérément d’après les chiffres officiels mais la réalité était tout autre. Les crématoriums tournaient H24, dans les journaux les avis de décès avaient disparu, les antidépresseurs étaient gratuits et disponibles partout, et le pouvoir tremblait.
Dans des discours-fleuves de plus de cinq heures, notre grand ordonnateur de la pensée unique glorifiait la famille, s’entourait de femmes et d’enfants, promettait un énième plan quinquennal de réforme de la société, mais loin de l’effet escompté, ces mouvements de panique unifiaient la population. Son portrait gigantesque, bras tendu montrant le chemin, nous agressait partout. La télévision d’État tournait en boucle avec les images d’archives de la prise du pouvoir mais plus personne n’allumait son poste.
Aujourd’hui il n’y a plus naissances du tout. Le parti bunkérisé dans son mode de pensée n’a pas de réponses à cette rébellion silencieuse. La répression s’accentue. Le pouvoir se met en avant dans de grands conclaves où des médecins pratiquant l’IVG, épuisés par des mois de détention, font leur mea culpa scénarisé.
Le peuple avait gagné mais à quel prix.
Le locataire de l’appartement du dessus s’est suicidé hier, demain ce sera un autre dans la rue. Peut-être moi, peut-être cette femme que je croise certains matins les yeux rougis. Sa beauté triste me rend malade. Dans une autre vie, celle d’avant, je lui aurais souri, je l’aurais désirée, cela aurait meublé mes nuits et mes jours, et un matin enfin dans ses yeux j’aurais vu un espoir et je me serais pris à rêver. Au lieu de cela, j’écris. J’écris pour qu’un jour, quand cette idéologie et ceux qui la propagent auront disparu, il reste une trace de cette dérive, de cette folie d’un individu mégalomane obsédé par le pouvoir qui décida un jour qu’il allait commander aux hommes et à la civilisation.
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