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Réalisme/Historique
Mikard : Menace
 Publié le 19/06/26  -  12 commentaires  -  6360 caractères  -  60 lectures    Autres textes du même auteur

Dans une autre époque, ou un pays éloigné, avec des autres gens…


Menace


Le locataire de l’appartement du dessus s’est suicidé hier. La concierge qui sait tout me l’a dit ce matin. À voix basse, elle m’a bredouillé « je vous épargne les détails ». Ça m’arrange bien, je n’ai pas envie de les entendre, les détails, ni les circonstances d’ailleurs, rien.


Cela m’indiffère qu’il soit mort, je le connaissais à peine. Ce devait être un employé de bureau quelque part dans une administration, toujours habillé pareil, un costume sombre, une allure insignifiante.

Parfois la nuit je l’entendais marcher dans sa chambre, faire les cent pas encore et encore. Cela m’arrive aussi quand le sommeil se refuse, les nuits sont impitoyables pour tout le monde.


J’ai déjà oublié son visage. D’ailleurs, comment retenir un visage, tous sont identiques, fermés, aucun signe de connivence jamais, personne ne se regarde, un simple coup d’œil peut être mal interprété.

Comme à chaque fois des membres du parti vont investir la résidence. Chacun de nous sera interrogé. Avec les mêmes questions : le connaissiez-vous, avait-il des activités hors travail, quelles étaient ses fréquentations. Pour aborder ensuite les questions intimes, insidieuses où chaque réponse de ma part peut être interprétée de la mauvaise façon : pourquoi je ne vis pas en couple, comment j’occupe mes week-ends, etc. Pour finir par la question fatale qui peut changer tellement de choses : avez-vous des pensées suicidaires ?


Ces interrogatoires sont redoutés par tous les locataires de l’immeuble. Si un doute s’installe chez ces agents, en vingt-quatre heures on se trouve déplacé, dans une autre entreprise, un autre secteur de la ville, au milieu d’inconnus soupçonneux, et tout est à recommencer.


Demain on va enlever ses meubles, car personne ne se présentera pour sa succession. Son nom sera effacé partout, on l’oubliera très vite et quelqu’un prendra sa place. Ces individus réfractaires à l’idéologie du parti ne doivent pas exister, ni morts ni vivants.

Dans notre pauvre existence, il n’y a plus de vie, ni sociale ni familiale. On est seul avec ses angoisses, en essayant seulement de vivre un jour de plus, dans le chacun pour soi, avec cette vilaine trouille qui nous paralyse nuit et jour.


Lors de la grande enquête de 2030 quand chacun de nous devait dénoncer un traître à la révolution, la méfiance s’installait dans les ménages. Les couples se séparaient comme ça, sans raison, du jour au lendemain. Des parents trahissaient leurs enfants en inventant des histoires, pour être bien considérés par d’obscurs fonctionnaires qui remplissaient des tableaux numériques. La propagande officielle célébrait ces courageux maris qui livraient leurs femmes à ces tribunaux populaires. Les personnes soupçonnées de révisionnisme disparaissaient et plus personne n’osait prononcer leurs noms.


Vers 2040, quand la courbe de la natalité s’est effondrée, le bureau du parti n’a pas vraiment réagi. Notre grand guide et derrière tout le bureau politique ont feint d’ignorer le problème. Aucun des statisticiens qui analysaient le comportement sociétal de la population n’aurait osé divulguer cette baisse anormale. Alors ils mentaient, trafiquaient les tableaux Excel en tremblant. Au sommet du pouvoir, ils ont mis longtemps à prendre conscience du problème, peut-être cinq ans. Ils ont mis cinq ans à s’apercevoir qu’il n’y avait presque plus de naissances.


La réponse du parti fut pathétique et dérisoire. Du jour au lendemain, la contraception est devenue interdite, ni patchs, ni préservatifs, ni stérilets. Le prix des capotes s’envolait au marché noir mais le plus pitoyable fut la création par la télévision d’État d’une chaîne pornographique. Les acteurs, fonctionnaires du gouvernement mal à l’aise dans le rôle, faisaient pitié. Ces films qui se voulaient pronatalistes avaient au moins le mérite de nous amuser. On riait pour ne pas pleurer, évidemment cela ne changea rien. Les écoles se vidaient. Dans les maternités d’État, on conservait le personnel pour donner le change mais les berceaux restaient inoccupés. Cet affolement du pouvoir qui pour la première fois ne contrôlait plus le peuple fut brutal et désordonné.


Et c’est à ce moment que les suicides ont commencé.


Ne plus faire d’enfants ou, pour les plus courageux, se détruire, c’était la seule réponse que le peuple avait trouvée pour dire non à ce régime totalitaire. Pour que cette société absurde et dictatoriale disparaisse d’elle-même, il fallait qu’elle ne se régénère pas.


Le nombre d’habitants baissait d’année en année. Modérément d’après les chiffres officiels mais la réalité était tout autre. Les crématoriums tournaient H24, dans les journaux les avis de décès avaient disparu, les antidépresseurs étaient gratuits et disponibles partout, et le pouvoir tremblait.


Dans des discours-fleuves de plus de cinq heures, notre grand ordonnateur de la pensée unique glorifiait la famille, s’entourait de femmes et d’enfants, promettait un énième plan quinquennal de réforme de la société, mais loin de l’effet escompté, ces mouvements de panique unifiaient la population. Son portrait gigantesque, bras tendu montrant le chemin, nous agressait partout. La télévision d’État tournait en boucle avec les images d’archives de la prise du pouvoir mais plus personne n’allumait son poste.


Aujourd’hui il n’y a plus naissances du tout. Le parti bunkérisé dans son mode de pensée n’a pas de réponses à cette rébellion silencieuse. La répression s’accentue. Le pouvoir se met en avant dans de grands conclaves où des médecins pratiquant l’IVG, épuisés par des mois de détention, font leur mea culpa scénarisé.


Le peuple avait gagné mais à quel prix.


Le locataire de l’appartement du dessus s’est suicidé hier, demain ce sera un autre dans la rue. Peut-être moi, peut-être cette femme que je croise certains matins les yeux rougis. Sa beauté triste me rend malade. Dans une autre vie, celle d’avant, je lui aurais souri, je l’aurais désirée, cela aurait meublé mes nuits et mes jours, et un matin enfin dans ses yeux j’aurais vu un espoir et je me serais pris à rêver.

Au lieu de cela, j’écris. J’écris pour qu’un jour, quand cette idéologie et ceux qui la propagent auront disparu, il reste une trace de cette dérive, de cette folie d’un individu mégalomane obsédé par le pouvoir qui décida un jour qu’il allait commander aux hommes et à la civilisation.


 
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   Donaldo75   
19/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour Mikard,

Je suis sur le cul. Cette histoire tient de la dystopie. Et ce n’est pas de la petite bière. La narration est impressionnante de gris. Le pitch est très pointu. La réflexion ne pète pas dans les synapses. C’est du brutal, comme ils disent dans « les tontons flingueurs ». Je ne peux même pas essayer de trouver des analogies entre le régime décrit et ce que d’apprentis dictateurs du monde d’aujourd’hui nous font augurer, tellement cette histoire est réaliste et touche à ce qui définit « homo sapiens » en tant que mammifère dépressif. L’écriture est au cordeau.

Bravo !
Bravissimo !

   Robot   
19/6/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Voila une dénonciation du totalitarisme. Jusqu'où une population pourrait aller pour se sortir de dictatures sans concession.
La nouvelle nous indique qu'une population poussée à l'extrême de sa résistance pourrait aller à l'autodestruction, jusqu'au nihilisme de la civilisation, à la négation d'elle même.

   Eskisse   
19/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour Mikard,

Vous avez choisi, il me semble, une forme d'écriture blanche, sans intonation, et avec presque une absence narrative qui dit combien l'oppression déshumanise les gens.

Les sentiments sont presque effacés et les humains qui vivent encore disparaissent dans une entité générale, le peuple. Pas d'individuation. Pas de psychologie puisque les rêves sont interdits.
L'idée des suicides comme acte de résistance est pour le moins surprenante.

Les dénonciations me rappellent un court récit de A. Skarmeta La rédaction dont l'action se situe sous la dictature chilienne mais qui adopte le point de vue d'un enfant.

Bravo et merci du partage

   Passant75   
20/6/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Waouh, cela fait froid dans le dos ! N’y aurait-il pas d’autres moyens de lutter contre l’emprise d’un pouvoir totalitaire autrement que par un suicide collectif de la société qui, refusant de faire des enfants, ne se reproduirait plus du tout ?

L’atmosphère du texte est froide et oppressante comme dans toutes les dystopies. Quand une dictature a réussi à détruire la confiance, les liens amoureux et familiaux, être totalement isolé est-ce encore vivre ? Le texte commence par le suicide d’un individu et suggère la disparition totale de la société par la fin de la natalité. « Le peuple avait gagné mais à quel prix » écrit l’auteur, mais l’anéantissement total peut-il s’apparenter à la victoire ?

Pour lutter contre un pouvoir totalitaire, la destruction de la population par la résistance anti-démographique conduit à la disparition finale. L’auteur voit dans ce choix un avertissement destiné à tout futur dictateur. Serait-ce suffisant pour éviter à tout pouvoir à venir la tentation de vouloir être absolu et totalitaire ?

   SQUEEN   
20/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
L’individualisme, déjà bien « en marche » dans nos sociétés ultralibérales, devient total dans votre nouvelle. Le « diviser pour régner », poussé à bout : après ça, ce n’est plus divisible. Votre théorie, dans cette nouvelle, est que cela mène à l’autodestruction du système en passant par l’autodestruction individuelle et la non-reproduction totale. La description froide et distanciée des émotions fonctionne parfaitement. Cette société est un repoussoir ! Mais donnez à ces individus des smartphones depuis leur plus jeune âge, des séries en boucle, des compétitions sportives (retransmises, on ne voudrait quand même pas qu’ils se rencontrent, les gens !), des jeux télévisés débilitants et addictifs… Et cette société rigole et met sur le même plan les guerres, les jeux, les famines, les ouragans… Certes, les individus sont presque tous plus ou moins tristes, presque tous sous anxiolytiques, mais ça passe mieux ; ils ne se suicident pas trop, ils font encore un peu d’enfants et l’I.A. arrive, la robotique !

Margaret Atwood n’est pas loin, mais votre nouvelle est encore plus noire (c’est possible ?), plus désespérée que « La Servante écarlate » d’il y a quarante ans. Les dystopies sont le reflet des sociétés qui les produisent ; ce que la vôtre dit de nous est effroyable. Merci.

P.s. : la partie traitée au passé ne pourrait-elle pas l'être au passé composé et au présent de narration ?

   Yakamoz   
20/6/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Pas grand-chose à rajouter aux autres commentaires, je plussoie !

La catégorie choisie « Réalisme/Historique » donne je trouve plus d’impact à votre texte. En le lisant je me suis dit que peut-être « Science-fiction » aurait été plus appropriée, mais non, en fait on y est. Tout ce que vous dites résonne avec l’actualité, ou en tout cas avec ce que l’on voit venir. La baisse de la natalité, la santé mentale qui se dégrade à cause de la perspective d’un monde invivable. Totalitarisme ou effondrement climatique, des causes différentes conduisant aux mêmes effets.

   Laurent-Paul   
20/6/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour,
j'ai beaucoup aimé votre texte ; il se déroule sous la forme de l'introspection d'un personnage dont on devine qu'il est le clone du suicidé qui sert de fil conducteur à la nouvelle.
Le style sobre au point d'être plat (c'est un compliment), sans effet de manche inutile, réussit à cependant ne jamais relâcher l'attention du lecteur qui peu-à-peu devient un de ces fonctionnaires zélés et voyeurs, terrifié par ce qu'il lit, incapable de changer l'ordre déréglé des choses.
La première morale de l'histoire, explicite sans être fomulée, fait confiance au lecteur.
Et la seconde morale, la littérature vue comme un moyen d'échapper au sordide du réel, est parfaitement amenée aussi.
Bravo !

   GLOEL   
21/6/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour,

Ce texte possède une actualité saisissante et peut apparaître comme le prélude d’un avenir proche aux accents dystopiques. Je ne suis pas convaincu qu’un régime dictatorial soit nécessaire pour produire une telle forme de dépression collective, pouvant aller jusqu’à une sorte de suicide social. Les régimes communistes d’Europe de l’Est ont d’ailleurs davantage souffert de l’exode de leur population que d’un effondrement lié à la seule dénatalité.

L’ensemble est assez déprimant, et le style très neutre renforce encore cette impression de fin du monde.

La figure de la concierge m’a toutefois semblé légèrement anachronique : peut-être est-elle utilisée pour incarner ou entretenir une forme de délation systémique, mais son intégration dans le récit interroge.

L’alcool et les drogues disparaîtront-ils un jour comme ultimes refuges contre la condition humaine ?

Texte interessant !

Frank Gloel

   baldr   
21/6/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
C'est une bonne idée de départ, avec une voix de narrateur reconnaissable d'un bout à l'autre. Mais comment un tel texte peut-il exister, si ce n'est par la révolte du narrateur contre l'idéologie dominante et comment se fait-il qu'il puisse écrire, s'exprimer, ne pas faire les choses comme tout le monde ? Ce n'est pas précisé. Et si toute la société est contre le régime, c'est celui-ci qui s'effondrerait, plutôt que la natalité - je n'ai pas vu pourquoi la société était devenue si obéissante et désespérée.

   Thoper79   
24/6/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Excellente dystopie. Le cadre est bien planté et le dévoilement bien amené. L'écriture est au service du fond, soignée et permettant une lecture fluide. Cette nouvelle mériterait une suite.
Bravo Milard.

   Perle-Hingaud   
24/6/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Mais quelle bonne nouvelle ! Je connaissais la grève du sexe d'Aristophane, mais là, c'est encore autre chose: il s'agit de contrer la pulsion de vie animale, celle qui nous pousse à nous reproduire, pour lutter contre une oppression politique (est-ce aussi une pratique possible chez les animaux ?). Bref, j'ai beaucoup aimé votre dystopie, tant sur le fond que sur la forme: c'est simple et court, avec des ellipses évocatrices qui fonctionnent comme elles le doivent ("je vous épargne les détails"). Bon, la planète ne s'en portera pas plus mal. Je suis cynique.

   Lariviere   
2/7/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour Mikard,

J'ai bien aimé votre nouvelle,

2030 ? Faut se dépêcher de faire des gosses, plus que quatre ans avant la grande extinction de la pensée et par réaction, de l'espèce...

Sur la forme, l'écriture est aboutie. C'est maitrisé, les phrases sont faciles à lire. Ca reste très fluide. Pas de prise de tête, dans ce style, sans prise de risque non plus.

Le fond me séduit bien sur, comme tout le monde. Cette dystopie qui à la base décrit un monde orwellien donc assez connu et suffisamment traité en littérature prend toute son originalité par la réponse inattendue de la population à ce totalitarisme.

Le sexe est souvent un palliatif à la frustration sociale, ici c'est la grève de celui-ci que choisit donc le corps social pour mettre fin désespérément à cette vie sans but ni entrain. C'est bien vu.

Si je n'encense pas ce texte comme beaucoup, c'est qu'en plus de traiter comme je l'ai dit un thème assez ressassé qui ne me procure donc que peu de surprise (hormis effectivement votre touche sur la réponse sociale), je n'ai pas trouvé si crédible que ca le contexte de votre "dystopie". La pensée unique existe bien sur de nos jours, encore plus qu'avant, mais les totalitarismes ont changé de figure, ils n'oppriment plus directement et pire, ils sont même acceptés. Ils sont en réalité le fruit larvé de nos propres renoncement et de nos propres exaltations, dans un monde déboussolé où nous devenons tous des petits dictateurs qui s'ignore. Et je vois mal comment cet état de fait pourrait basculer vers ce que vous décrivez en seulement quatre ans. Bref, désolé d'être très terre à terre mais j'ai trouvé que votre aliénation d'anticipation était assez suranné et correspondait plus à ce qu'on redoutait il y a soixante-soixante-dix ans avec les totalitarismes fascistes et soviétiques, plus qu'au monde totalitaire, plus insidieux, moins manichéen, plus consenti quelque part, qui se mettra en place demain certainement vu l'état du monde actuel et de ses dirigeants... C'est ça, ce danger là que j'aimerai lire et voir explorer dans une dystopie aujourd'hui.

Merci toutetfois de cette lecture et bonne continuation !


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