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GLOEL : Point Zéro
 Publié le 30/06/26  -  8037 caractères  -  3 lectures    Autres textes du même auteur

L’horizon soulève des mirages ardents,
Il égare les hommes marchant vers l’exil.
Nourris de chimères ils s’en vont face au vent,
Sur la trace d’un souffle vaste et si fragile.


Point Zéro


Il est, à l’horizon, un Point Zéro, un non lieu où des femmes et des hommes en fuite viennent finir leur voyage.


C’est un non lieu absolu, perdu au milieu d’une immensité de pierres et de sable, désespérément plate. Ici, la terre semble avoir renoncé à toute forme, à tout sursaut. Aucun relief ne vient accrocher le regard ; aucune dune ne s’élève pour offrir la moindre rupture, le moindre repère, le moindre espoir. Le paysage est une surface nue qui s’étend à trois cent soixante degrés, abolissant toute notion de distance ou de direction. Sans repère, l’esprit vacille : le nord, le sud, le départ et l’arrivée se confondent dans une même monotonie minérale.


C’est un monde sans envers, où l’ombre cesse d’exister, même la nuit. À la verticale du jour, le soleil ne laisse aucune échappatoire, aucun endroit où abriter son corps. Tout est noyé dans une lumière blanche qui efface les contours et brouille l’horizon. La réverbération des pierres et de la poussière forme un écran continu, un éclat permanent qui brûle la rétine. Dans cet espace vide, l’être humain paraît réduit à une présence minimale, isolé au milieu d’une étendue sans limite visible.


Aminata était au bord de l’épuisement. À trois reprises déjà, le sol l'avait rattrapée, et chaque redressement avait exigé un tribut plus lourd. Des militaires l’avaient déposée là au petit matin, avec six autres, avant de leur indiquer d’un simple signe de main une direction théorique : Assamaka.


Au début, elle avait suivi les autres. Puis, peu à peu, les silhouettes s’étaient dispersées, dissoutes dans la lumière et le sable.


Assise sur une pierre plate, elle se mit à pleurer. Elle avait tout perdu : son fils Issa, âgé de six ans, dont elle avait été séparée de force par les autorités quelques jours auparavant en franchissant la frontière, ses rêves et ses espoirs.


« Assamaka, Assamaka ! » répétait-elle sans cesse, d’une voix basse et asséchée. Son fils s’y trouverait-il ? Cette seule pensée lui injecta la force brute de se remettre debout, une dernière fois.

Elle se força à marcher droit devant elle sur une centaine de mètres, tout en se concentrant sur ses pas pour s’assurer qu’ils ne déviaient pas de sa direction.


Elle ressentait une soif intense et douloureuse. À chaque inspiration, sa bouche et ses lèvres devenaient pâteuses, puis desséchées. « Ils » lui avaient dit que le village n’était plus loin et qu’ils n’avaient donc pas besoin de réserve d’eau. Une lourde fatigue s’ajoutait aux crampes musculaires qui se multipliaient à chaque geste.


Elle releva la tête pour apercevoir, à cinq cents mètres sur sa gauche, ce qui pouvait ressembler à des ruines : une vingtaine de piliers gris sombre et deux pans de mur. Elle s’accorda une pause pour rassembler suffisamment de forces avant de s’y rendre.


La présence de ces ruines lui avait redonné espoir. Elle revoyait le visage de son fils, ses traits souriants, sa démarche débordante de vie et de joie. Elle avait l’impression qu’il lui parlait, qu’il était à ses côtés. Pour lui, elle devait atteindre ce refuge. Pas à pas, elle s’en approcha, chacun plus hésitant que le précédent. La distance lui parut infiniment longue. Ses jambes lui faisaient de plus en plus mal, et le sol surchauffé renvoyait une lumière crue qui la forçait à fermer les yeux la plupart du temps. Des maux de tête la faisaient souffrir sans relâche. Elle essayait sans cesse de vider son esprit dans l’espoir d’y échapper. Rien n’y faisait…


Tous les dix pas, elle ouvrait les yeux pour jeter un regard sur son objectif et vérifier la bonne direction. Sa respiration, devenue haletante, se transformait en un souffle rauque et pesant.


Plus elle s’approchait, plus les ruines semblaient reculer. Elle avançait par pure inertie, habitée par la peur panique que le moindre arrêt ne soit définitif. Lorsqu'elle ouvrit à nouveau les yeux, le piège s'était refermé : elle se tenait, hébétée, au centre du squelette d’une bâtisse oubliée.


Soudain, elle aperçut sur sa gauche une masse sombre, effondrée sur elle-même, comme pétrifiée. Des lambeaux d’une veste flottaient par petites saccades. Des vaguelettes de sable inondaient les formes. Elle ne réalisa pas immédiatement qu’il s’agissait d’un corps abandonné. La survie des autres ne comptait plus, et son corps lui rappelait sans cesse qu’elle n’avait plus le choix. Elle avançait comme un automate vers un destin qui lui échappait déjà.


Dans un ultime effort, elle alla s’abriter contre un pan de mur à moitié effondré. Elle eut toutes les peines du monde à s’asseoir, mais fut brusquement envahie par un sentiment de sécurité.


Une infime brise effleura sa peau, simulacre de fraîcheur dans un air saturé de feu. Aucune ombre ne la protégeait. Elle se recroquevilla sur elle-même dans un geste de désespoir. Au moins, elle n’avait plus besoin de traverser le désert. Dans cette immensité aveugle, elle chercha en vain un battement, un souffle, un écho de vie. Assamaka n'existait pas. Le menton appuyé contre la poitrine, elle sombra dans l’inconscience pendant de longues minutes.


Le visage de son fils, tout proche, la ramena à elle. Son souvenir, enraciné dans l'instinct maternel, l’avait ranimée.


À l’horizon, une ville flottait dans les airs, une fata morgana. Rien en elle n’était terrestre : suspendue au-dessus d’une ligne imaginaire, elle s'isolait du sol par une frange de faux azur, pareille à un lac invisible. Les silhouettes se métamorphosaient sans trêve pour devenir des rangées de gratte-ciels translucides, de minarets vertigineux ou de colonnades antiques. Les formes s’étiraient, se superposaient et s’inversaient en miroirs infinis. Entre le blanc aveuglant et l’argent liquide, les murs de la cité oscillaient. Tout vibrait dans l'air brûlant du désert. Sous l’effet de cette turbulence, les contours devenaient fluides – comme si la réalité elle-même renonçait à prendre forme, dissolvant le présent pour laisser refluer le passé.


« Que c’est beau ! » pensa Aminata subjuguée.


C'est dans cette même instabilité de l'air qu'Aminata revit sa Guinée natale, quittée avec l’idée obstinée d’une vie moins engluée dans la misère quotidienne, d’un ailleurs où l’opulence ressemblerait à une récompense enfin accessible, presque logique, presque méritée.


Son fils était né d’une relation brisée, puis rejetée par les siens. Partir avait d’abord été un choix. Avec le temps, cela était devenu autre chose : une fuite sans retour, une nécessité de survie déguisée en espoir. Paris. Toujours Paris. Par l’Italie, disait-elle. Comme si partir n’était que le fruit de la volonté.


On l’avait mise en garde : les routes, les passeurs, les corps qui disparaissent sans nom, les promesses qui se délitent avant même d’avoir pris forme. Elle avait entendu, mais mal entendu. Ou voulu mal entendre.


Elle avait imaginé l’Europe comme une ville unique de lumière – verticale, brillante, ordonnée – où chaque rue serait une issue, chaque travail une réparation, chaque école une rédemption pour son fils. Mais ici, dans ces ruines de sable, aucune pensée ne résistait à la chaleur.


Elle referma les yeux. Trop brûlés pour distinguer encore le réel de ce qui ne l’était plus. La ville flottante s’effaça comme une blessure qui se referme mal.


Et son fils revint. Non pas comme un souvenir, mais comme une présence insistante, presque accusatrice. Elle ne savait plus si elle le protégeait encore… ou si c’était elle qui l’avait exposé au désert. La culpabilité était devenue obsession. Elle pesait dans sa poitrine, épaississait l’air, ralentissait chaque souffle. Où était-il ? Qu’était-il devenu ?


Sa respiration se détacha du monde. Saccadée… Arrachée… Comme si son corps lui-même hésitait à continuer. Elle n’avait pas vu les trois autres cadavres, eux aussi adossés aux colonnes et abandonnés au sable et à la sécheresse.


Soudain, un profond silence l’envahit. Même les violents maux de tête avaient disparu. Elle pouvait désormais entendre les cris du millier de sacrifiés du Point Zéro.


 
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