Un vieil ami de faculté, dont j’avais été très proche autrefois, m’appela un matin de printemps après de longues années de silence. Sa voix au téléphone semblait avoir traversé un désert. Il m’annonçait le décès de son père, un homme que je n’avais jamais rencontré, mais dont la mémoire s’invitait soudain dans mon salon.
J’avais fait la connaissance d’Isaac Chetri vers la fin des années 70, à la résidence universitaire de Gif-sur-Yvette. Nous étions alors deux étudiants en première année de médecine à l’Université Paris-Sud. La résidence nichait de l’autre côté de l’Yvette, au milieu des bois, accrochée à la mi-pente des coteaux. Je revois encore l’humidité des sous-bois et l’odeur de papier neuf de nos polycopiés.
À l’issue de deux tentatives acharnées, le concours d'entrée en seconde année rendit son verdict : il fut admis de justesse ; j’échouai de tout aussi peu. Le temps d’un dernier été, nous restâmes soudés dans un camping infâme du bord de mer espagnol. Puis, la poursuite des études creusa un sillon entre nous, jusqu'à l'effacement.
Isaac était un Juif pied-noir, fils d’un pharmacien d’Oran qui avait fait le choix singulier de demeurer en Algérie après 1962. Ce choix avait déchiré le clan : la majorité de la famille avait rejoint le sud de la France ou Israël, cherchant à clore une errance millénaire. Beaucoup parlaient de l’injonction d’Aliyah – l’appel d’Israël, disaient-ils, l’impératif ou la promesse du retour.
Mais pour le père d’Isaac, l'enracinement primait. Ils n’étaient qu’une poignée – à peine quatre mille – à être restés dans un pays qui se métamorphosait en nation arabe et musulmane.
Isaac me racontait son enfance avec une ferveur qui faisait revivre ce monde disparu. Je l'écoutais, fasciné, car je venais moi-même d'Istanbul. Nous étions deux « Français d'ailleurs », partageant la nostalgie d'une lumière méditerranéenne que la grisaille d'Orsay ne parvenait pas à remplacer.
Le visage d'Isaac était empreint d'une nostalgie subtile. Grand et sec, le visage taillé en lame de couteau, il marchait le dos courbé, comme s’il cherchait à s'effacer. Il détestait ce vert outrageux des forêts d'Orsay qui, loin de l'apaiser, l'enfermait dans une maussaderie claustrophobe.
Son père avait exigé qu'il étudie la médecine en France. C’était un paradoxe cruel : bien qu'attachés à leur terre, les parents d'Isaac voyaient l'arabisation croissante et l'affaire du cimetière d'Oran – dont la destruction menacée les rongeait en silence – comme des signes de fin de règne. « Un médecin est libre, lui avait dit son père, le pharmacien, lui, est enchaîné à son fonds. »
Isaac avait donc quitté son sanctuaire, sa guitare et Aïcha, son amour de jeunesse, pour ce campus étranger. L’exil nous avait rapprochés. Entre deux révisions, il me chantait des chansons de là-bas, évoquant le patio de ses grands-parents et l'olivier majestueux qui trônait en son centre, dernier témoin de leur enracinement. Puis, nos chemins divergèrent. Il retourna à Oran, et je partis faire mon service militaire.
Vingt ans plus tard, nous avions rendez-vous dans un café du Quartier latin. C’était un jour d'hiver noyé dans cette grisaille qu’Isaac redoutait tant autrefois. Il apparut à l’heure exacte. Je fus frappé par le temps : son visage était plus émacié encore, mais son sourire était d’une chaleur intacte.
Nous avons recousu les pans de notre absence. Il m'expliqua son retour à Oran, son mariage, puis l'inexorable : à la fin des années 90, la pression devint trop forte. Son père vendit la pharmacie pour un petit appartement dans le 20e arrondissement. Isaac finit par le suivre, bradant son cabinet pour s'installer à Pantin. Ce second exil fut un calvaire. Tout lui paraissait exigu, plus gris encore que dans ses souvenirs.
Et puis, l'appel de mars 2001. Son père ne s'était pas réveillé. Un accident vasculaire cérébral, foudroyant.
J’ai rejoint Isaac le lendemain dans un salon funéraire. Le corps, revêtu d’un linceul de lin blanc, reposait à même le sol selon le rite de la Tahara. Isaac, barbu, les traits creusés par le jeûne, semblait avoir vieilli de dix ans.
En entrant, je fus saisi par une odeur de cire consumée. Isaac vint vers moi et, d'un geste nerveux, me glissa à l’oreille une injonction surréaliste :
— Il te faut demander pardon à mon père.
Je restai pétrifié.
— Pourquoi ? ai-je murmuré. Je ne l’ai jamais vu de ma vie. — C’est la tradition, rétorqua-t-il simplement. Tout le monde doit le faire.
Face à mon hésitation, il m'entraîna près de la porte et m'expliqua, la voix brisée :
— Mon père est mort, et nous réalisons la chance insolente d’être encore en vie. Sans nous l’avouer, nous sommes heureux de ne pas être à sa place. C’est pour ce soulagement secret, cette pensée profane, qu’il faut lui demander pardon. Les morts pardonnent plus facilement que les vivants… Dans l’exil, on garde l’espoir du retour. Mais la mort prend tout. Nos pensées sont les dernières choses qu’elle ne pourra pas lui voler.
Je m'approchai alors de la dépouille et murmurai mon pardon. À cet instant, je n'avais jamais été aussi conscient de ma propre existence.
Le lendemain, au cimetière de Pantin, sous un ciel de plomb, nous avons posé une petite pierre sur le cercueil. Vint le moment du départ. Isaac me serra dans ses bras avec une force inoubliable.
— Tu pars déjà, mon ami… Merci.
Je le laissai là, au milieu des stèles grises, lui qui aimait tant la brûlure du soleil.
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