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Aventure/Epopée
Gouriel : Naftiel : Comment apprendre l’espérance de l’inespéré
 Publié le 13/01/16  -  3 commentaires  -  19792 caractères  -  64 lectures    Autres textes du même auteur

L'histoire d'un Juste dans les années 1920 sous la Révolution russe.


Naftiel : Comment apprendre l’espérance de l’inespéré


Gédéon m’avait déjà longuement raconté la vie de son père. À quinze ans, il s’était fait embaucher par un maître charpentier en bateau. À vingt ans, il avait créé une coopérative de pêche avec ses camarades du chantier naval et vendait ses poissons sur les marchés d’Odessa. Quand il s’est marié, il a acheté une masure d’un étage, près de la place du marché de Starokonni. Sa femme a mis au monde leur premier garçon sans médecin ni sage-femme. C’est lui qui a coupé le cordon ombilical, ce qu’il a fait aussi pour ses deux filles : Sarah et Shulamit. Il a appelé son fils Gédéon, en souvenir du vainqueur des Madianites. La rencontre d’un tel homme ne pouvait que m’être favorable pour ce que j’avais en tête. J’avais idée qu’en distribuant des poissons, je pourrais plus facilement pénétrer dans les maisons, trouver de beaux objets à rapporter à Yeshua et peut-être aussi répandre mes idées. C’est dans cet esprit que le lendemain je me retrouvais, comme prévu, chez Naftiel devant une tasse de thé et des petits gâteaux.


– Moi aussi, me dit-il, j’ai habité la Moldavanka, je connais bien ce quartier. Je n’ai pas connu mon père et ma mère a préféré m’envoyer dans la rue ramasser quelques kopeks, plutôt que de m’envoyer à l’école. Je descendais très souvent au port. Les bateaux me fascinaient. Les gros paquebots autant que les petits chalutiers. J’aimais l’atmosphère du port. Il y avait toujours quelque chose à faire, un peu d’argent à gagner. Il y avait aussi des querelles et des échauffourées. Tu penses bien, je n’étais pas le dernier. Il y avait surtout des bandes rivales de jeunes garçons, chacune avait son territoire et ceux qui en traversaient les frontières se faisaient massacrer. Moi, j’ai toujours préféré travailler seul. Je traînais à la gare centrale, c’était un point stratégique. Avec tout le va-et-vient, j’arrivais parfois à me faire une dizaine de roubles. À l’âge de onze ans, ma mère m’a gagé chez un fermier. J’étais furieux, mais je n’avais pas mon mot à dire. Je devais prendre soin de cinq vaches, de deux chevaux, nettoyer l’étable, l’écurie, leur apporter de quoi manger et quand je n’allais pas assez vite, le fermier me donnait des coups de fouet.

– Comment pêchez-vous ? lui ai-je demandé pour changer de conversation.

– Tu as plusieurs techniques, me dit-il tout heureux de poursuivre sur son terrain favori. Il y a la pêche au lancer et la pêche aux leurres.

– Vous utilisez laquelle ?

– En mer, surtout la pêche aux leurres. Elle est assez délicate, mais facile à apprendre. Il y a les montages, les nœuds, le choix du leurre, l’armement du leurre, le montage d’une mouche, une multitude de détails, tous importants. Tu sais, les poissons, c’est comme tout, il y en a de toutes les couleurs, il faut se méfier. Ils peuvent paraître délicieux, pleins de promesses, et c’est alors qu’ils vous prennent à la gorge avec leurs arêtes. On oublie trop vite que l’on a affaire à des loups voraces et prédateurs.

– À quels prédateurs songez-vous ?

– À ceux qui nous donnent la nausée dès qu’on les aborde. Tu vois ce que je veux dire.

– Vous voulez dire Goldelman et Revutsky ? Les infects collaborateurs de Petlioura ?

– Ceux-là même… On fera un tour sur mon bateau et je t’apprendrai la pêche au bar. Tu verras, ce n’est pas bien difficile. C’est plus simple que de battre les Cent-Noirs. Peut-être pourras-tu convaincre Gédéon de m’accompagner. J’aimerais lui apprendre la pêche à lui aussi. J’essaie de lui faire comprendre la chance que nous avons d’être en coopérative. Nous n’avons pas à faire grève, comme nos anciens camarades du chantier naval. Nous décidons de nos journées, de nos rémunérations de sorte que nos familles ne manquent de rien, nous construisons nos bateaux dans un chantier qui nous appartient… Toutes nos décisions sont prises en commun. Un véritable kibboutz, un peu, comme à Degania, dit-il en riant. Mais Gédéon veut être médecin, comme son grand-père maternel, finit-il tristement.

– Et Eretz Israël dans tout ça ? ai-je demandé.

– Justement, avec ma femme et mes enfants, nous préparons notre retour en Israël. Nous récoltons l’argent nécessaire pour la création d’une coopérative de pêche à Jaffa. Tu me diras que ce n’est pas le moment avec toutes ces émeutes… Et toi ? Un État pour les juifs en Palestine, qu’en penses-tu ?

– Je n’y ai pas encore réfléchi sérieusement. Je pense que Kalvarisky a raison de dire que la Palestine est un bien commun, juif et arabe, mais je crois que la priorité est de battre les Dénikine, les Koltchak et les Petlioura. Ce sont eux les véritables meurtriers des juifs. Voilà pourquoi j’ai adhéré aux Komsomols. Leurs ennemis sont nos ennemis. Nous avons déjà eu plusieurs affrontements de rues. Les batailles sont rudes, parfois sanglantes. Nous gagnons et nous perdons selon les cas. Un soir, avec deux camarades de terminale et un cheminot, nous avons participé à une opération à haut risque qui consistait à détourner les wagons de munitions d’une voie de garage pour armer les ouvriers du port et les paysans du district. Mais un jour, qui sait, quand j’y verrai plus clair, j’irai peut-être en Eretz Israël.


Avant de quitter Naftiel je lui ai demandé :


– Dimitri et Nikolaï, vous les avez bien jetés par-dessus bord en mer ?

– Je ne crois pas. Ils nous ont tellement suppliés de les laisser en vie. Ils nous ont juré de rentrer dans leurs villages et de ne plus mettre les pieds à Odessa. Nous n’avons pas l’habitude de noyer des jeunes gens, même des brigands. Ce n’est pas à nous de faire justice.


2


Un après-midi, après les cours, Gédéon m’a entraîné au port de pêche pour rejoindre son père qui préparait la distribution des poissons destinés aux pauvres de son quartier.


– Les pêcheurs, me dit-il, ont créé un collectif avec leurs femmes pour venir en aide aux enfants qui meurent de faim. Il y en a un peu partout. Près de la gare, ce sont des squelettes vivants. Le ventre gonflé, ils gisent comme des chiens qui attendent la mort. Leurs parents ont simplement renoncé à vivre. Je ne sais pas si tu as lu l’appel de Gorki.

– Oui, il a demandé au Parti la création d’un corps de volontaires pour combattre la famine.

– Eh bien, mon père et ses camarades pêcheurs ont répondu positivement.


Au moment où nous arrivions sur le port, les pêcheurs remplissaient leurs besaces et s’apprêtaient à les porter sur la place de la gare où des femmes préparaient une soupe de poisson pour les enfants. Naftiel nous a remis deux grandes sacoches avec des poissons enveloppés de papier ciré et nous a dit : « Allons-y les garçons. »

Je nous revois tous les trois remonter le chemin du port, jeter un dernier regard sur l’impressionnant va-et-vient des bateaux dans le port d’Odessa. Naftiel, comme dans un rêve, a dit : « Bientôt nous prendrons le Jérusalem et nous partirons nous aussi. » Puis, il nous a entraînés en direction de la Moldavanka, en passant par la gare… Il prenait plaisir à se perdre dans les artères d’Odessa, à nous expliquer les avenues, les rues Deribasov, Yvreskaïa, Joukovski et Pouchkine dont la beauté avait résisté aux cauchemars de leur histoire. J’ai appris ce jour-là à mieux connaître notre ville, à décoder les signes de ses multiples vies. J’aimais le contact des pauvres gens que je rencontrais dans la rue ou dans les maisons. Les poissons les faisaient parler de leurs ennuis d’argent, de leur santé vacillante, des enfants à nourrir, de tout ce qui leur manquait : l’amour, l’amitié, la reconnaissance, le temps de vivre, mais ils privilégiaient surtout leur croyance en Dieu. Naftiel leur donnait même la force de plaisanter sur leur état de paria en leur racontant des histoires juives pleines d’images tonifiantes.

Naftiel m’a familiarisé avec tout un monde que je ne connaissais pas, le monde de la rue. J’ai rencontré une foule de mendiants de tous âges, des juifs de tous les coins du monde, des Juifs de Jérusalem, des Séfarades de Turquie, des Ashkénazes de Pologne qui pilpoulent dans la langue sacrée. J’ai rencontré des hommes avec ou sans leurs femmes, des enfants à nourrir avec ou sans leurs parents, et des femmes abandonnées. La plupart habitaient des masures. Il fallait voir avec quel soin, Naftiel mettait un ou deux poissons déjà préparés dans leurs petites gamelles et il versait un bol de soupe pour les enfants. Mais le plus troublant pour moi a été la rencontre de ces vieux juifs pleins d’esprit que l’on ne croisait que dans la Moldavanka. Les voir aux prises avec de perpétuelles interrogations liées à la lecture du Talmud m’a ému et déconcerté. Je pense, en particulier, à Plotkine et à ce vieux Mendelé. Deux juifs singuliers par leur sagesse, par l’amour qu’ils portaient aux humains.

Plotkine habitait à Mikhailov. Dès que je suis entré chez lui, il m’a regardé en souriant et il m’a dit « petit, tu dois être un des gosses de Piatakov ». Puis il m’a questionné sur la révolution, les rôles de Lénine, de Trotski. Il voulait savoir s’ils étaient bons pour les juifs. Puis, sans attendre ma réponse, il m’a dit :


– Pour moi, la véritable révolution ne viendra pas du Kremlin, si elle vient jamais. C’est du monde des idées qu’elle viendra, retiens ça mon petit. As-tu jamais entendu parler des travaux d’Huxley, de Mendel, d’Einstein, de Freud ? Ils bouleverseront plus sûrement notre monde que tous tes camarades bolchevicks réunis. Et puis, tous ces Gueounim nous apportent, en plus, une conduite humaine et morale en dehors du Talmud. Cela, nos petits rabbins ne le supportent pas. Tu vois, à ma façon, je joue l’anticonformiste. Je vois les choses différemment. Je ne respecte pas toujours les règles. Tu peux m’approuver ou me désapprouver. Ma femme, par exemple, me désapprouve. Les vieux de la synagogue me traitent de fou, de rebelle, de dissident. Mais ils ne peuvent pas m’ignorer. Car je change les choses grâce au commerce qui libère. J’invente. J’imagine. J’explore. Je crée. Je fais, à ma façon, avec mes petites affaires, avancer l’humanité. Car seuls ceux qui sont assez fous pour penser qu’ils peuvent changer le monde y parviennent. Je sais, ça désespère ma femme. Tous les trois jours, elle me dit que c’est fini, qu’elle ne peut plus vivre avec moi. Cela fait trente ans que nous sommes ensemble, trente ans que nous ne nous supportons plus, et trente ans que nous restons unis. Ma femme est plutôt terre-à-terre, soucieuse de la vie quotidienne, moi, je travaille pour l’humanité. J’ai obtenu des vivres pour l’Armée rouge après avoir âprement négocié avec les paysans. J’ai remporté des marchés de médicaments auprès des Anglais et des Allemands par on ne sait quels arrangements, mais au final, pour une raison ou pour une autre, je me fais avoir. Les bolcheviks refusent de me payer. J’ai même été soupçonné d’agir contre la révolution. Petlioura m’a offert un pont d’or. Je préfère mourir. Pour le reste, je vis conformément à la Torah. Je ne fais de mal à personne, du moins je le pense… Je sais, je me comporte d’une façon irrationnelle, mais je fais partie de la nature. Comme la nature ne se trompe pas, pourquoi veux-tu que je me trompe. Spinoza avait raison, dans l’univers il n’y a pas de place pour l’erreur, donc ce que nous vivons, mon petit, ne va pas durer, c’est contre nature.

– Quoi, la révolution ?

– Non, les bolcheviks. Ma femme, par contre, je ne sais pas ce que j’ai fait au bon Dieu, mais elle n’arrête pas de durer.


Je n’ai rien dit et l’ai suivi dans sa cuisine. Il a rangé le poisson que je venais de lui apporter et il m’a remis une très belle somme.


– Naftiel, cet homme remarquable, saura quoi en faire, me dit-il. C’est un Juste. Il n’est pas comme ces rabbins tellement absorbés par l’étude du Talmud qu’ils ne s’intéressent pas à la vie réelle. Et quand on leur rappelle que, dehors, il se passe des choses horribles, ils rougissent et disent : « Lorsque l’on est occupé par la Torah, on ne doit pas prêter l’oreille aux bruits du monde. »


Puis, il s’est approché de moi et m’a dit :


– Petit, n’as-tu pas remarqué ? Les juifs sont inquiets. Je les ai vus errer en silence dans les rues qu’ils savent infestées de mouchards et de cafards… As-tu entendu Revutsky ? Une couleuvre. Il fallait l’entendre à la réunion de l’autre jour.


Il prit le parti de l’imiter. « Les Juifs ne doivent pas succomber à la colère, nous ne devons pas nous venger des violences meurtrières qui nous sont faites. Seul Dieu, et Lui seul nous vengera ! Gardez votre héroïsme pour la minute de vérité, lorsque viendra la grande épreuve pour kiddoush Hashem, pour la Foi et pour la Torah. » Quelqu’un dans la salle avait crié : « Ils nous ont vendus aux cosaques de Petlioura. Ils nous extermineront comme à Kichinev ! »


Il s’approcha, tout près, jeta un regard autour de lui, s’assurant qu’on était bien seuls, que sa femme était bien absente et il me dit comme un secret :


– Petit, j’ai une affaire fabuleuse, tu ne peux pas savoir l’argent qu’on peut se faire, il faudrait que tu en parles à tes amis… du Parti bien entendu… d’une cargaison de médicaments pour tous ceux qui souffrent de dysenterie et Dieu sait qu’ils sont des millions, les pauvres… Bon, je vois… Tu salueras Avraham et tu lui diras que Plotkine n’a pas changé… Toujours, aussi illuminé…


Le plus drôle est que ces cargaisons étaient bien réelles et qu’il arrivait, je ne sais comment à les négocier de telle façon qu’il restait toujours pauvre et bien heureux des visites de Naftiel.

Plotkine n’était pas le seul à rêver d’« affaires mirobolantes », mais c’est sur lui qu’ils se sont acharnés. Un soir, tandis qu’il rangeait ses papiers ; un soir où sa femme lui avait dit d’arrêter d’avoir des idées, où elle lui en voulait d’être ailleurs, dans ses projets ; un soir qu’elle avait fini par lui dire que c’est toujours lui qu’elle voulait, à condition, bien entendu qu’il descende sur terre ; un soir où, baissant les armes, ils avaient éparpillé leurs vêtements, un peu partout dans la chambre, ils sont venus, aux premières lueurs du jour, avec leurs casquettes, leurs vestes, leurs bottes en cuir et leur revolver à la ceinture. Ils ont frappé à la porte, sont entrés et lui ont demandé de les suivre, une nouvelle affaire à régler, disaient-ils.

C’était le matin où elle lui avait dit qu’elle l’aimait, ils sont venus et ils l’ont emmené. Elle ne l’a plus jamais revu.

Plotkine ne fut pas le seul. À Odessa, il y eut beaucoup de Plotkine qu’on ne revit plus jamais.


3


Je pensais toujours à la jeune fille qui nous avait sauvés, à son visage lisse, à ses yeux brûlants. Elle avait été la seule à se manifester, à appeler un médecin. J’avais senti en elle un certain trouble, une flamme qu’elle cherchait à dissimuler. Un jour, Adeline m’a appelé pour me dire qu’elle l’avait vu sortir de la maison des Eppelbaum, rue Pouchkine…

Je demandais à Aba s’il connaissait un Eppelbaum.


– Je connais Isaïe Eppelbaum. Il soutient plusieurs œuvres de la communauté.

– C’est sa fille qui nous a sauvés. Pourquoi… ?

– Je n’en sais rien, répondit mon père. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’Isaïe a trois filles et un garçon. C’était sûrement Tsipora, la cadette. Elle doit avoir treize ans. Elle était sûrement là avec son frère Nemrod.

– Nemrod du Betar ? Si c’est lui, c’est une canaille. Il a vu Dimitri nous tabasser et il n’a rien dit, n’a rien fait. Je sais, il n’est pas de notre bord, c’est un fervent de Jabotinsky. Dommage. J’irai tout de même la voir avec Gédéon. Nous lui exprimerons notre gratitude.

– S’ils vous ouvrent leur porte.

– Elle, elle nous ouvrira sa porte, j’en suis sûr.


Sans pouvoir me l’expliquer, j’étais persuadé que dans les regards échangés ce jour-là tout avait été dit. Nous étions déjà ensemble, quoi qu’en pense son père ou son frère. Elle m’aimait et je sentais que, là aussi, j’avais une bataille à livrer.

J’ai demandé à Gédéon son avis. Il m’a dit que c’était une chance à ne pas rater car le temps nous était compté. Avec cette putain de guerre, je pouvais d’un jour à l’autre disparaître. Je n’avais pas à me poser la question de savoir si l’amour était ou non de mon âge. J’avais à le vivre au présent. M’occuper de cette passion naissante, profiter du mois de juillet qui arrivait, du soleil, de la mer et du bateau de mes rêves.


Le lendemain, Naftiel et moi avons fait notre distribution de poissons plus tard que d’habitude. La mer avait été bonne, la demande de poissons, plus importante. Naftiel était heureux de sa journée. Il se considérait comme un juif qui a bien réalisé ses Mitsvotes et il éprouvait un grand bonheur à l’idée de retrouver sa famille.

En regagnant notre quartier, nous avons trouvé les rues étrangement désertes. Nous avons traversé la rue des Tailleurs, le cœur de la ville juive, et nous sommes arrivés à la maison de Naftiel. Elle était silencieuse. Pressentant un malheur, il nous a demandé de l’attendre avant d’emprunter l’escalier. Au deuxième étage, la porte de son appartement était grande ouverte. Et là, son cœur a cessé de battre. Le spectacle de l’appartement dévasté était insoutenable et il a poussé un cri de douleur atroce. Quand nous l’avons rejoint avec Gédéon, il gisait sur une chaise, hébété, fixant ses deux filles, Sarah et Shulamit, mortes à ses pieds, mutilées et manifestement violées, ainsi que sa femme Rivka, éventrée. Les Cent-Noirs venaient à n’en pas douter de se venger.

Gédéon tétanisé restait debout sur le pas de la porte, la gorge et les dents serrées, la rage au cœur. Je me suis approché de Naftiel et je lui ai chuchoté : « Viens Naftiel, viens à la maison, nous allons nous occuper de ta femme et de tes filles. » Je n’obtins aucune réponse. J’étais horrifié. « C’est un coup des Corps Francs. Nous les aurons, je te le promets. »

Naftiel est resté un moment immobile, puis il s’est dirigé vers l’armoire d’où il a sorti un revolver armé, caché sous les draps. Il a descendu l’escalier et s’est dirigé vers le local des brigands de Petlioura. Là, il a abattu leur chef d’une balle en pleine tête, ainsi que ses deux acolytes, Dimitri et Nikolaï, qu’il avait sauvé. Puis, calmement, il a tourné le dos à l’assistance stupéfaite et a repris le chemin de la maison.

Le moment de surprise passé, une dizaine de Cent-Noirs l’ont rattrapé. Ils l’ont dénudé, hissé dans un arbre où ils l’ont accroché à une branche par la cheville gauche et l’ont frappé, tailladé, torturé jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Pendant toute la durée de son calvaire, Naftiel nous a lancé des regards nous sommant de nous taire et, surtout, de ne pas bouger. J’ai pris la main de mon ami, je l’ai retenu fermement et je lui ai soufflé comme une promesse :

« Il est dit qu’ils seront ravagés, que leurs sanctuaires seront détruits. » Et avec détermination j’ai continué : « Je les passerai au fil de l’épée, j’en disperserai les ossements à tous les vents, et je mettrai le feu derrière eux. Pour eux, les jours cruels, les jours de colère et d’ardente fureur arrivent. Pour eux, les étoiles des cieux et leurs astres s’éteindront, le soleil s’obscurcira dès son lever et la lune ne fera plus luire sa clarté. » [Isaïe 13:9-15]

Gédéon poursuivit :

« … Ils seront battus. Ils seront brisés. Ils seront anéantis. Nul ne sera épargné. Car ils ont refusé justice aux pauvres. Et ils ont ravi leur droit aux malheureux de mon peuple. Ils ont fait des veuves leurs proies, Et des orphelins leur butin. On les abattra à coups d’épée, sans colère, sans fureur par des châtiments rigoureux et ils sauront qui nous sommes… » [Isaïe 42:16]

Nous sommes restés ainsi un long moment debout devant Naftiel. Nous avons gardé nos mains serrées et nous avons juré fidélité à nos engagements. Notre destin venait d’être scellé. Ensemble, nous allions l’accomplir et ensemble nous avons dit :


Amen.


 
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   hersen   
1/1/2016
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Cette nouvelle oscille entre histoire et religion.
Heureusement que l'incipit nous replace dans le contexte car le sujet requiert des connaissances en la matière si on veut pouvoir suivre.
Cette nouvelle nous montre de façon claire que rien vraiment n'a changé, que même si nous en savons les dégâts, nous répondons toujours de la même manière à des actes odieux : par la violence.

Nous avons les Cent Noirs, groupe populiste, nous avons une religion, la juive, montrée du doigt et nous avons la violence tandis que les prolétaires font leur révolution.
Que cette nouvelle finisse par "Amen" est frappant : toujours, nous avons fait des actes barbares au nom de Dieu et ça me fait mal de le demander : en ferons-nous toujours ?

Nouvelle peu réjouissante dans ce qu'elle met en lumière, mais qui nous montre qu'il est essentiel, plus que jamais, de tirer des leçons de l'Histoire.

L'écriture coule bien, j'ai juste eu un petit problème de tant de noms, j'ai dû me concentrer pour ne pas m'y perdre.


Merci pour cette lecture.

   carbona   
16/1/2016
 a aimé ce texte 
Pas
Bonjour,

Une nouvelle qui ne se laisse pas lire facilement. Difficile de suivre jusqu'au bout, beaucoup de personnages, de noms propres. Un ensemble bien complexe. Une lecture peu agréable qui m'a laissée sur le bord de la route.

Désolée,

Carbona

   Corbo   
31/1/2016
Bonjour,

J'aime beaucoup sentir dans une nouvelle l'existence d'un hors-champ solide et cohérent. Cela passe, comme ici, par des références tissées à demi, une situation (historique, politique) esquissée seulement, comme si elle allait de soi, et surtout le sentiment que les personnages en savent beaucoup plus à son sujet que le lecteur (parfois même, et c'est une gageure admirable, que l'auteur).

Mais cet exercice de cadrage dissimule un piège dans lequel, je crois, vous êtes tombé(e) : votre hors-champ est si étendu qu'il contient toutes les clés nécessaires à la compréhension des motivations des personnages, de leurs rapports, de leurs conflits (internes et externes), de leurs sentiments et, ce qui est plus dommage encore, de la raison pour laquelle leur histoire est significative. Pour le dire simplement (et peut-être un peu cruellement), il me reste trop peu, en tant que lecteur, pour comprendre en quoi cette histoire valait la peine d'être racontée.
Je ne doute pas qu'elle a un enjeu effectif, et des problématiques intéressantes, mais j'ai l'impression que vous avez décidé de les garder pour vous...

Autre chose, ce passage m'a fait tiquer : "Tu vois, à ma façon, je joue l’anticonformiste. Je vois les choses différemment. Je ne respecte pas toujours les règles. Tu peux m’approuver ou me désapprouver. (...) Les vieux de la synagogue me traitent de fou, de rebelle, de dissident. Mais ils ne peuvent pas m’ignorer. Car je change les choses grâce au commerce qui libère. J’invente. J’imagine. J’explore. Je crée. Je fais, à ma façon, avec mes petites affaires, avancer l’humanité. Car seuls ceux qui sont assez fous pour penser qu’ils peuvent changer le monde y parviennent."

C'est une paraphrase, d'ailleurs assez paresseuse, de cet autre texte :
" Les fous,
les marginaux, les rebelles,
les anticonformistes, les dissidents...
Tous ceux qui voient les choses différemment,
qui ne respectent pas les règles.
Vous pouvez les admirer,
ou les désapprouver,
les glorifier,
ou les dénigrer.
Mais vous ne pouvez pas les ignorer.
Car ils changent les choses.
Ils inventent, ils imaginent, ils explorent.
Ils créent, ils inspirent.
Ils font avancer l'humanité.
Là où certains ne voient que folie,
nous voyons du génie.
Car seuls ceux qui sont assez fous pour penser qu'ils peuvent changer le monde,
y parviennent."

Celui-ci a été écrit par Craig Tanimoto, un communiquant, pour le compte de la société Apple lors de sa campagne publicitaire "Think Different", en 1997.

J'ai du mal à comprendre le sens de cette référence. Ni si c'est en réellement une. Un commentaire ?


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