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Réalisme/Historique
hersen : Bonnet d'âne
 Publié le 15/05/20  -  10 commentaires  -  9566 caractères  -  61 lectures    Autres textes du même auteur

En ces temps où l'on ne peut voyager... voyageons un peu. :)


Bonnet d'âne


Irina et Léo se promènent dans cette bourgade tranquille du bord de mer. Tous les clichés de vacances réussies sont réunis en ce matin clair : la mer scintillante, le ciel azur, les maisons blanches et les ruelles en labyrinthe où il fait bon perdre son temps.


Les deux vacanciers sont très au fait de ce que sont des vacances éthiques. Ne pas acheter n'importe quoi à n'importe qui, tout doit être fabriqué sur l'île. Ils y engagent leur intégrité morale. Après un bain matinal et un jus d'orange pressée devant eux, ils prennent le chemin du centre.


Dans l'artère principale, déjà grouillante de curieux en tout genre, chaque boutiquier a sorti les présentoirs de cartes postales, de casquettes, d'avions en plastique ou encore de confections de laine, production phare du pays.


Un seul regard échangé et ils tombent d'accord : non, surtout pas avec le troupeau ! Ils bifurquent dans une rue étroite sur leur droite. Si étroite qu'ils peuvent, en se tenant côte à côte, toucher chacun la façade des maisons. Cette paix, en cheminant sur les vieux pavés usés ! Ce pittoresque des façades chaulées, colorées aux pigments naturels délavés, si vrais ! Ils s'arrêtent lorsqu'un enfant sort d'une maison, crie quelque chose qu'ils ne comprennent pas. Une voix féminine répond, impatientée ; la mère, sans doute. Une scène de vie simple.


Ils continuent la montée. La voie est biscornue, on dirait qu'elle se dessine entre les maisons construites au hasard. Aucune unité dans les façades. Cela crée un tableau des plus surprenants, mais charmant.


Ils ne le voient que lorsqu'ils tombent dessus, tant il est caché par un pan de mur bleu délavé. Assis sur un banc de pierre, les yeux rivés sur le mur jaune lui faisant face. Immobile, il ne tourne pas la tête quand ils s'approchent.


— Tu crois que je peux faire une photo, demande Irina à voix basse à son compagnon ?

— Je ne sais pas, on pourrait lui demander ?


Ils s'approchent, se penchent gentiment sur ce vieillard au regard perdu. Ses quelques poils de barbe mal rasée et son mégot éteint et mouillé entre les lèvres, les yeux enfoncés parmi des rides profondes, il arbore pourtant un front clair au-dessus duquel trône un bonnet de laine. Il a les mains posées à plat sur ses cuisses habillées d'un pantalon de grosse toile foncée et usée. Elles remuent imperceptiblement, semblent ne jamais être en repos.


— Photo ?


C'est tout ce que peuvent dire ces touristes ne parlant pas la langue du pays.


Léo tente bien un May I ? qui certainement n'est pas compris, et tout autant ignoré.


L'homme décidément reste muet, absent.


— Je crois qu'on le dérange, finit par dire Irina, continuons.


Un peu déçus de n'avoir pu créer de lien entre eux et ce personnage d'une si grande authenticité, ils se remettent en route. Quelle surprise ! Ils découvrent, en abordant la courbe, qu'un gros rocher bouche le passage aux trois quarts. Léo et Irina comprennent pourquoi ce pan de mur ne semble suivre aucune logique, il prend appui sur ce caillou posé là depuis la nuit des temps, un monstre qu'on a préféré contourner, et utiliser, plutôt que de l'attaquer. Cette fois, ils prennent des photos — puisque aucun autochtone ne se trouve dans le cadrage.


Wouahh, regarde ça, c'est magnifique ! Des millénaires dans ce caillou ! Tchac ! Tchac ! Tchac ! Photos.


Ils en profitent aussi pour photographier l'âne qui se trouve comme bloqué entre le rocher et la maison jaune. Il porte des pompons de laine autour des oreilles, qu'ils voient mal car l'animal est un peu engagé dans cet étroit passage.


Quand l'appareil est débordant de ces clichés, la question se pose : comment passer ? Il faut pousser l'âne. Deux citadins ne sont guère affranchis de ces choses et si Léo tente un petit coup sur la croupe de l'âne, non seulement celui-ci ne bouge pas d'un poil, mais un son guttural, cri lancé par le vieillard sur son banc, les fige.


Ils se retournent, à la fois honteux et agacés. Certes, si l'âne est le sien, ils n'ont aucun droit de le pousser. Mais l'usage des bonnes manières voudrait que le propriétaire le pousse afin d'ouvrir la voie. Le vieillard alors se lance dans une diatribe dont ils ne comprennent pas un traître mot. Ils prennent peur quand il se saisit d'un bâton, lui aussi orné de deux pompons. Ils dansottent tandis que l'homme le brandit vers eux.


Enfin, monsieur, ça n'a pas de sens, bredouille Léo. Nous voulons juste passer ! Il mime. Il pose une main sur sa poitrine puis désigne sa compagne, il agite ensuite deux doigts, imitant la marche. L'homme fait alors un geste très inattendu : il enlève son bonnet et le leur tend. Aucun des deux ne sait comment réagir, et le vieux s'impatiente. Il agite l'objet, bras tendu.


C'est Irina qui comprend la première :


— Il veut qu'on lui achète son bonnet ! Tu te rends compte, il veut nous forcer à l'acheter. Viens, on se casse !


Léo l'arrête :


— Non, attends, c'est trop marrant ! On doit lui payer un droit de passage !


Il entame des pourparlers muets mais aux gestes évocateurs, le principal étant un pouce frottant l'index, sous le nez du vieillard pour qu'il se calme. De ses vieux doigts noueux, celui-ci montre : dix !


— Quoi, pour un bonnet sale ! Irina répète, allez, on se casse, il se fout de notre gueule, le vieux !

— Non, Irina, attends, je m'éclate à fond, répond Léo. Et puis, franchement, ce bonnet, il est plutôt joli, il fait très authentique. Crois-tu qu'on pourrait en acheter un ayant cette valeur humaine ajoutée dans la grande rue du bas ?

— Léo, il est dégueulasse, ce bonnet, tu vois pas les mains crasseuses du vieux ?

— Irina, on le lavera, t'inquiète. Attends, je marchande.


Il déplie six doigts.


Le vieux lâche un mot ? cri ? de colère et tourne la tête à l'opposé, sans plus de façon. Le visage fermé. Léo propose sept doigts en se déplaçant légèrement, pour être face à l'homme. Après un temps de réflexion, le vendeur farfouille dans sa poche et sort, protégée par un carton crasseux, une photo noir et blanc. Il la tend à Léo, lui faisant tout un discours hermétique. Les deux voyageurs se penchent sur la photo. Elle est de très mauvaise qualité, on peine à y voir une femme, en jupe longue, assise sur ce même banc. Elle tricote. L'homme n'en finit plus de parler et se croise, avec régularité, les mains sur la poitrine en portant son regard vers le ciel. Puis il propose huit et, pour signifier que les palabres sont finies, il se recoiffe du bonnet.


Irina vient de comprendre.


— Léo ! C'est sa femme, c'est leur maison, c'est le même banc de pierre. Et elle est morte maintenant. C'est elle qui a tricoté le bonnet.


Ah, ça change la donne ! Eux qui sont partis pour une balade découverte se retrouvent au cœur d'un drame humain. Un homme qui, sans parler leur langue, leur raconte sa vie en les abreuvant de paroles incompréhensibles. Irina hoche la tête, l'incitant à continuer quand il touche de nouveau la laine du bonnet, puis celle des pompons de son bâton. Il agite ensuite le bâton en se lançant dans une nouvelle diatribe, répétant à l'envi αυθεντικὀς.


Αυθεντικὀς ? Authentique ! Léo, il était berger ! s’écrie Irina. C'est son bâton de berger et sa femme tricotait la laine de ses moutons. C'est magnifique, Léo ! Arrête de marchander, bon sang !


— Bon ! OK OK OK, arrête de me taper dessus, la calme Léo. Mais on est obligés de marchander, sinon, il n'aura que mépris envers nous. Se tournant vers le vieillard, il montre huit doigts.


L'homme leur tend le bonnet. Léo cherche son argent dans sa poche.


— Merde, j'ai pas de monnaie, t'en as, toi ? Irina non plus n'en a pas, mais trouve un billet de dix dans la poche gousset de son jean. Elle le tend à l'homme qui l'empoche prestement.


Léo et Irina se doutent bien qu'il n'a pas deux doigts disponibles à leur rendre.


— Finalement, on l'a eu pour dix doigts, se réjouit Léo qui se met le bonnet sur la tête. Irina lui arrache ce paquet de laine en disant, non mais ça va pas, il est dégueulasse, faut qu'on le lave d'abord !


Le vieux berger adresse un son guttural à l'animal qui se pousse, ouvrant un étroit passage pour les deux touristes.


Léo et Irina remercient chaleureusement celui qui vient de leur faire payer cher le passage. Ils marchent se donnant la main. Ils se retrouvent dans la grande rue du bas, encore éblouis par leur rencontre avec ce vieux berger. L’artère principale est très animée. Irina soudain fixe un présentoir sur le seuil d'une boutique. Un seul geste de la main pour arrêter Léo. Même laine, même forme... Viens Léo, on s'en va. Mais Léo reste là, les mains sur les hanches. Tu as vu l'étiquette, c'est ça ? finit-il par demander. Ils coûtent combien ?


— Six doigts.


Et ils sont pris d'un fou rire.


— Quand je pense qu'on croyait dur comme fer à son authenticité, rigole Irina.

— Mais il l’est, authentique, Irina, il l’est.


Puis après une légère hésitation :


— Nous aussi, nous sommes authentiques, j’en ai peur.


Une fois les étrangers passés, de nouveau le son de gorge, de nouveau un léger déplacement de l'âne. Voie obstruée.


L'homme entre dans la maison, et ressort, un bonnet à la main. Il rallume son mégot, souffle la fumée de son tabac grossier sur le couvre-chef, en le tournant soigneusement dans tous les sens. Puis il le frotte contre la terre battue du seuil de la maison et le secoue légèrement.


Il s'en coiffe et s'assoit sur le banc. Patient.


 
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   cherbiacuespe   
18/5/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Oui, bon, ils sont touristes dans un coin inconnu et se comportent comme des touristes. Nous en sommes tous là, non?

La trame de cette tranche de vie est plutôt claire et bien suivie. Je distingue, pour ma part, trois phases. La première, qui présente les deux principaux protagonistes, l'environnement et le début de leur aventure. C'est simplement et bien écrit, parfaitement compréhensible. Il manque quelques guillemets par-ci par-là. La deuxième partie qui correspond au thème choisi et qui est de la même qualité de rédaction que la première. La dernière partie, très courte, une transition pour le dénouement de l'histoire, moins réussie je trouve, car il aurait peut-être fallu essayer de la mêler à la deuxième. Quelques fautes (de frappe apparemment). Faire court demande d'être efficace et précis dans les mots et les scènes, c'est assez réussi!

Un sujet assez classique (la naïveté du touriste qui veut bien faire) confronté à la filouterie des autochtones. Un petit plaisir toujours renouvelé. Le récit (que j'aurais classé dans humour/détente) m'a quand même fait sourire, preuve qu'il a atteint son but.

Sympathique.

Cherbi Acuespè
En EL

   plumette   
28/4/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
cette histoire contée avec humour vient nous rappeler que pour "l'authentique" , il ne suffit pas de s'écarter de quelques mètres de la voie empruntée par tous ! Irina et Léo ont une certaine candeur mais aussi une forme de condescendance qui leur revient dans la figure.
L'histoire est bien racontée, elle confronte tourisme et désir de voyage qui est bien autre chose.
Puisse Léo et Irina retenir la leçon, cela me semble possible car ils sont capables de rire d'eux-même et de leur mésaventure.

Plumette

   Donaldo75   
28/4/2020
 a aimé ce texte 
Bien
C'est une nouvelle sympa,car elle amène vite une forme de suspense qui permet au lecteur de conserver son attrait pour l'histoire, même si l'arnaque semble assez vite éventée. Ceci dit, d'abord, ce n'est que mon avis de Parisien qui a depuis longtemps perdu ses illusions sur l'authenticité, ensuite quand on se place dans la peau d'un touriste, il est possible de succomber à la tentation de vouloir croire en cette arnaque, parce qu'elle nous fera de beaux souvenirs de vacances, encore mieux que des photos accrochés dans un album.

   in-flight   
15/5/2020
 a aimé ce texte 
Bien
A l'avenir, avec le niveau de conscience qui s'élève, on croisera, je pense, de moins en moins de spécimens authentiques comme ceux-là.
Mais c'est le reflet d'une époque qui, pas encore tout à fait révolue, interroge sur la perte de sens et de repères et sur la recherche d'un certain monde authentique, non souillé par le monde marchand...une recherche de sacralité qui se solde dans ce texte par la négociation pécuniaire de l'authenticité.
Se pose alors la question : Que va-t-on chercher dans un voyage?

   papipoete   
15/5/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
bonjour hersen
cette histoire fait songer à qui ( n'étant pas citadin ) s'arrête devant cette pauvre mendiante, amputée d'une jambe, un bébé sale sur les genoux à qui lui versera dans sa sébile, une pièce sonnante et trébuchante !
Devant ce vieux qui joue si bien son rôle, comment ne pas succomber, et lui acheter ce bonnet qui n'existe que sur sa tête, non pas à l'étal d'un boutiquier !
NB jusqu'à la fin, on se demande bien que cache cet âne barrant la ruelle, à côté de ce vieillard à qui peut-être l'on coupa la langue ?
C'est habilement raconté, et l'on sourit bien au dénouement de l'intrigue !

   Pouet   
15/5/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Slt,

la grande qualité de ce récit à mon sens est qu'il se lit tout seul, avec fluidité et donc avec plaisir. Le titre lui aussi coulant de source. Titre que j'ai d'ailleurs complètement éludé lors de ma lecture, ce qui n'a pas gâché le petit effet de surprise final, donc.

Bien sûr il y a un arrière-fond, mais ces petites pérégrinations héllènes et ce vieux à l'âne sont ma foi fort distrayants, je pense que c'était l'intention principale de l'auteure et je pense aussi que cela est réussi.

Merci

   Luz   
15/5/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour hersen,

J'aime bien les nouvelles pleines d'humour et qui raconte un moment authentique de vie ; là une balade touristique dans les ruelles avec un vieux et un âne "authentiques".
Pas facile à faire bouger, un âne ; et en plus ça mord (je m'en rappelle...)
Très belle nouvelle !
Merci.

Luz

   apierre   
15/5/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un très bon moment de lecture.C'est vif,alerte,on ne s'ennuie pas !Et on se retrouve un peu dans cette fameuse quête de l'authenticité... à 10 sous !
Le tourisme n'est elle pas "cette industrie qui consiste à transporter des gens qui seraient mieux chez eux, dans des endroits qui seraient mieux sans eux. "?

   Stephane   
15/5/2020
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Bonjour hersen,

Je classe cette histoire dans la catégorie "historiette" car ce n'est pas une nouvelle à part entière ; plutôt un récit.

Il n'y a pas grand-chose de surprenant. J'ai quand même bien aimé l'âne et son maître parce que j'aime bien les ânes et le style de personnage authentique représenté par le vieux monsieur.

Que dire de plus ? Une petite bourgade sympa et tranquille, du moins si l'on évite la rue principale.

Au plaisir,

Stéphane

   Malitorne   
16/5/2020
 a aimé ce texte 
Un peu
J'ai remarqué que depuis un bon bout de temps tu privilégiais les histoires courtes, légères, au détriment de récits plus approfondis. C'est ton choix et tu aurais tort de t'en priver vu que tu as un lectorat fidèle et nombreux. Moi, éternel grincheux, je trouve que tout ceci reste quand même bien superficiel. Aussitôt lu, aussitôt oublié. Certes c'est joliment écrit, certes les thèmes sont plaisants, mais enfin je ne reçois pas d'uppercut à l'estomac qui me ferait dire : "Waoh, fallait l'écrire !".
Qu'on s'entende bien, je ne m'érige pas en modèle, loin de là, juste en lecteur qui attend plus d'un auteur qu'il croit capable de mieux faire. J'ai l'impression que tu te satisfais d'un petit train-train en écriture et ne prends plus beaucoup de risques, peut-être aussi parce que tu publies souvent et du coup ne peux t'ateler à une oeuvre longue et ardue. Ton Bonnet d'âne est sympatique mais, à mon goût, ça ne va guère au-delà.
Voilà, en espérant ne pas avoir été "blessant" ou "désobligeant" aux yeux de regards sourcilleux. Je ne sais pas donner d'avis autrement au risque de perdre ma franchise.


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