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Sentimental/Romanesque
hersen : Le cadran solaire [Sélection GL]
 Publié le 28/08/17  -  24 commentaires  -  6513 caractères  -  179 lectures    Autres textes du même auteur

Où l'incompréhension se cache-t-elle ?


Le cadran solaire [Sélection GL]


C'était chaque fois la même histoire. Il faisait, et puis elle venait et elle disait, non, pas comme ça, tu vois bien que ce n'est pas esthétique. Et il demandait alors, comment tu aimerais, et elle répondait, je te l'ai déjà dit, tu ne vois pas que ces pierres-là sont trop grosses par rapport au banc qui est à côté ?


Quand un banc, même magnifique, doit déterminer la construction d'un mur, c'est le monde à l'envers. Michel ne connaît personne qui serait patient au point de démonter le mur, de le repenser et de le refaire comme elle veut qu'il soit. Jamais elle ne lui faisait de dessin, de schéma, elle disait seulement, tu vois bien que ce n'est pas ça, que les proportions ne vont pas, que ça ne s'accorde pas.


Michel a calculé qu'il aura au moins quatre-vingts ans quand l'aménagement du jardin sera fini, au rythme où il fait et défait. Bien sûr, le gros œuvre est fini et la maison est fonctionnelle, donc pourquoi se tracasser plus que de raison ? Surtout que cette demeure a déjà un tel cachet que vivre dans ce lieu pourrait être considéré par beaucoup comme un luxe. Tout ce qu'il reste à faire, c'est aménager un jardin et ils s'étaient mis d'accord tous les deux : il sera comme elle le souhaite.


Michel, de toute façon, aurait tout donné pour que Luisa soit dans ce jardin, si elle n'y avait pas déjà été. Alors si pour qu'elle y soit heureuse il lui fallait un mur de plus petit appareil, allons-y ! Il savait le faire sur le bout des doigts. La maçonnerie n'avait pas de secret pour lui et il faut bien dire que Luisa avait raison, que chaque correction qu'elle lui demandait rehaussait, exaltait la beauté du jardin, qu'au fur et à mesure des travaux, un équilibre se créait. Le lieu devenait chaque jour plus exceptionnel. Enfin, peut-être seulement chaque semaine car il fallait bien qu'il aille au travail et il ne pouvait y consacrer que les week-ends.


Pendant que Michel gâchait la chaux et le ciment, Luisa s'occupait de la partie végétale. L'idée venait quelquefois à Michel de la taquiner sur la couleur de telle fleur, la hauteur de la treille ou le choix des aromatiques, un peu pour rééquilibrer le jeu. Mais il ne le faisait pas. Il savait, il voyait surtout, que sa façon à elle d'accueillir les plantes, de les placer à leur place exactement, de les tailler avec art, avait pour résultat ce havre où la pierre et les fleurs en symbiose offraient une harmonie qui payait, et même bien au-delà, les efforts fournis. Faire et défaire, se disait-il en souriant, c'est aimer Luisa.


Et pour ça, bon sang, ce n'était pas un petit bout de mur de rien du tout qui serait une entrave.


Luisa était repartie à ses pourpiers. En bon maçon, Michel étudia d'autres possibilités pour aboutir à un résultat « qui irait avec le banc ». Il était comme ça Michel, appliqué mais pas spontané. Il savait qu'il allait lui falloir un peu de temps pour comprendre ce qu'il devrait modifier pour que Luisa lui dise, tu vois, quand tu veux, tu y arrives. Mais déjà, oui, il voyait bien qu'il fallait le mettre en relief ce banc fait de trois blocs monstrueux de granit. Qu'il fallait jouer sur les contrastes.


Le soir déjà pointait son rouge lavé d'orangé et ce ne serait pas pour ce week-end. Demain, on retournait au travail. Cela soulagea Michel de savoir qu'il aurait toute une semaine pour y penser. Luisa jamais ne lui mettait une quelconque pression, en fait, elle ne lui en parlerait plus. Elle aimait que les choses viennent d'elles-mêmes, Michel pensait qu'elle n'était pas pressée que l'aménagement du jardin soit fini, qu'elle aimait par-dessus tout cette idée de tendre au plus harmonieux possible, le temps n'ayant pas d'importance. Seulement la démarche.


Et c'est dans ce reste de soleil du dimanche soir qui projetait loin les ombres qu'il a eu l'idée : il allait mettre un cadran solaire sur ce mur, légèrement décalé par rapport au banc. Parce qu'un cadran solaire représente la simplicité, dans le matériau comme dans la forme, que cette sobriété doit être en accord avec le mouvement de la planète. Et que le soleil a toujours raison, que pourrait-on faire pour changer sa course ? Pour qu'il ne se couche pas à l'ouest ?


Alors pendant la semaine, il se mit à ses calculs. Cet endroit était si parfait pour le cadran qu'il en a ressenti une sorte de liesse. Il n'a rien dit à Luisa, il a travaillé dans son coin. Le mur ne comporterait qu'un seul gros bloc parmi les autres plus petits et c'est sur ce bloc qu'il graverait les degrés. Le style du cadran aussi serait de pierre, d'un marbre blanc qu'il mettrait un certain temps à fabriquer.


Le couple, des couche-tard autant que le leur permettait leur travail, sortait en semaine. Restaurant, cinéma ou théâtre, ils entretenaient une vie sociale et culturelle riche. Cependant, la fin de semaine était sacrée. Ils restaient dans leur paradis. Michel eut beaucoup de mal à cacher son projet, enfin, surtout à n'en rien révéler à Luisa. Il brûlait de lui expliquer le soleil, la Terre, la course immuable qui chaque soir atteignait son but, qui donnait au soir cette explosion de couleurs à l'image de leur amour.


Quand enfin tout fut prêt, il travailla au mur pour insérer ce qu'il considérait comme un chef-d'œuvre. Déjà il se réjouissait de l'enthousiasme qu'éprouverait sa femme car pas un instant il n'a douté du bien-fondé de son idée. Pour une fois, il savait que ce bloc resterait en place, qu'il était à l'unique place qui lui convenait et que par l'ombre du style, c'est tout l'agencement de l'univers qui inonderait leur jardin.


Il appela sa femme en gesticulant, impatient de lui montrer son travail. Luisa arriva, regarda et ne comprit pas. Elle pinça les lèvres. La moue qu'elle fit le figea. Il tenta, doucement, de lui expliquer, tu vois, c'est un cadran solaire, chaque strie gravée dans la pierre correspond à une heure. Maladroit, il ajouta, tu comprends, ça veut dire qu'on sera à l'heure solaire dans le jardin…



******



Luisa lui a bien expliqué ; peut-être que ce n'est pas seulement le jardin. Peut-être que quelque chose entre eux ne va pas, et que c'est pour ça qu'elle trouve toujours à redire. Que c'est ainsi. Que pour l'instant, c'est mieux qu'ils se séparent quelque temps.


Michel a démonté le cadran. Ce n'est maintenant qu'un bloc, sans signification particulière et il l'a tourné vers le soleil couchant, comme on change une chaise de place pour être plus à l'aise. Et le soir, il s'assoit là, il attend Luisa. Jusqu'à pas d'heure.


 
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   widjet   
28/8/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un texte délicat, subtil et intelligent pour autopsier l'éloignement, la fin d'un amour.

Ici, les choses, le matériel - le banc - est un prétexte qui masque l'essentiel, la perte du principal, de la flamme. Et l'homme - qui pressent consciemment ou non l'inéluctable - essaie par un autre objet - cadran solaire, autre symbole comme source de lumière - de raviver cette lumière, ce soleil d'antan.

Tout ceci est joliment dit, et écrit.

Les dialogues sans guillemets écrits en continuité dans le phrasé passent très bien.

Encore une fois il n'est pas donné à tout le monde décrire la désagrégation du sentiment amoureux avec autant de finesse.

J'espère qu'il sera publié et salué comme il le mérite.

W

   Donaldo75   
6/8/2017
 a aimé ce texte 
Bien
(Lu et commenté en EL)

Bonjour,

Bizarrement, malgré une narration qui m'a perturbé, à cause de l'usage du présent mélangé avec l'imparfait, le passé composé et le passé simple, j'ai aimé cette histoire.

Pourquoi ?
Parce que:
* Le drame est latent entre Luisa et Michel
* Le personnage de Michel, tel un toutou devant son maître, est très bien dessiné, par esquisses
* On imagine bien Luisa, sans utiliser de dialogues, lui seriner ses reproches
* La fin est terrible

Bravo et merci pour le partage.

   stony   
28/8/2017
L'histoire est simple, se lit facilement et est bien écrite.
On voit venir de loin le fait que la cadran solaire ne satisferait pas madame, mais enfin, il y a la rupture soudaine qu'on n'attendait peut-être pas.
A posteriori, un élément m'intrigue un peu. La semaine, le couple semble vivre une vie épanouie puisqu'il sort ensemble et qu'il se couche tard. Seuls les week-ends font poindre un détachement. Mais il est vrai que la semaine est consacrée aux relation sociales externes et pas forcément au ciment du couple lui-même. C'est donc crédible.

Telle que je la conçois, la véritable chute est peut-être la chute d'après la chute, je veux dire d'après la rupture, dans les quatre dernières phrases, celles qui donnent peut-être sens et raison à la rupture : un mari dans une relation fusionnelle avec son épouse, un effacement de sa personne, malgré les remarques désagréables de sa femme, au point de ne plus rien représenter pour elle.

   Anonyme   
28/8/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Hersen,

Voilà pour moi le tempo idéal d’une nouvelle courte. L’action est resserrée autour d’une seule intrigue qui porte le drame. Elle est la goutte qui fait déborder le vase et qui fait basculer la vie. Ça m’a diablement fait penser aux Petits contretemps de Gaëlle Heaulme, avec moins de violence. Pour rappel, Gaëlle Heaulme est une auteure publiée chez Buchet Chastels, issue d’un site équivalent à Oniris et que certains ici ont connue, je crois, avant son décès.

Du coup, je trouve Michel un peu sans âme, plan-plan. Attendre une chieuse jusqu’à point d’heure me semble une conclusion d’un désespoir ennuyeux. Tout ça déroule un chemin tracé. Copier la vraie vie n'a jamais été romanesque. : ))
Il manque des baffes dans cette histoire.

Par contre, le style et la narration sont impeccables. Un plaisir de lecture.

Ludi
Tête à claques

   Cat   
28/8/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour hersen,

Il y a quelque chose de singulièrement doux qui émane de ta nouvelle. Pas le doux que j’affectionne habituellement et où il fait bon se pelotonner, non, plutôt cette douceur aigre générée par un délitement inéluctable, qui se fait presque sans heurt et qui moi, me donne mal au cœur…

Du couple, mis à part deux trois minces détails, je ne vois agir que Michel. Exaspérant à force de baisser l’échine devant sa dulcinée. Je ne crois pas qu'il s'agisse uniquement d'incompréhension.

Je n’ai évidemment pas la recette de la réussite, mais il me semble que lorsque l’un ne vit ne pour contenter l’autre, il est normal que l’autre finisse par se lasser.
Punaise ! Cette éternelle insatisfaction de l’être humain. Jamais content, toujours à vouloir ce qu’il n’a pas alors que le Paradis se trouve à sa porte.

Me saute aux yeux l’ antagonisme entre la maison en train de se construire au même moment que le couple se défait. Cela donne davantage de poignant à l’histoire, il me semble.

Merci pour le partage, et ton écriture toujours aussi agréable.
A te relire.


Cat,
Passée te dire un petit bonjour. :))

   PIZZICATO   
28/8/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bien sûr je m'attendais à ce que le cadran solaire déplût à Luisa.
Lui s'évertue à lui prouver son amour.
Elle, s'emploie à toujours le contredire.
Mais la surprise est bien amenée.

Le cadran solaire, une idée originale pour symboliser un amour qui se désagrège. Et quoi de mieux pour marquer le temps...

   plumette   
28/8/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Hersen

A la fin de cette nouvelle j'ai été aussi surprise que Michel! Cela montre bien que la nouvelle se situe dans le point de vue de cet homme qui ne sait comment arriver à satisfaire sa Luisa.
" appliqué, mais pas spontané" nous dit la narratrice à propos de cet homme totalement engagé dans son couple. Or, voilà que Michel prend un jour une initiative avec ce cadran solaire dont il ne doute pas qu'il plaira à Luisa. Parce qu'il y met autre chose qu'une simple réalisation matérielle.

Avec finesse et habileté, tu nous décris dans ce texte le délitement d'un couple et surtout l'étonnement d'un homme qui n'a finalement peut-être jamais rien compris à sa femme ? J'aurais envie de le secouer un peu cet homme, de lui dire d'aller voir ailleurs au lieu d'attendre son ingrate Luisa.

c'est du pur concentré, très poignant, avec une économie de moyens.

Dans la narration, il y a plusieurs moments où j'ai buté sur des mélanges de temps pas toujours bien à propos. Un petite retouche de ce côté là me parait nécessaire pour donner plus de fluidité à la lecture de l'histoire.

Plumette

   Marite   
29/8/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une belle histoire de vie que cette nouvelle. L'écriture en est si simple, si fluide, qu'il n'est pas besoin de s'arrêter pour chercher à comprendre telle ou telle phrase, à faire la liaison avec les paragraphes qui précèdent. Une belle harmonie des mots.
En ce qui concerne le fond, très rapidement j'ai remarqué le "pouvoir" insidieux que Luisa exerçait sur Michel, à la limite j'ai même pensé qu'elle en abusait en pleine conscience et bien entendu, la chute ne m'a pas surprise. Pauvre Michel ... et le pire c'est qu'il espère encore !

   Cristale   
29/8/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour hersen,

Il est quand même un peu neuneu ce Michel :)
Pour moi le banc est le "personnage" central de l'histoire, le premier plan de Luisa dont dépend tout le reste. Alors forcément coller un cadran solaire dans les pierres qui ne doivent que le mettre en valeur, ça fait tâche et connaître l'heure lorsqu'on est au jardin, mais quelle idée saugrenue !

Lui, le parfait manuel, courageux, travailleur qui s'atèle à la tâche sans arrières-pensées, sans ronchonner pour faire plaisir à sa Luisa et elle, un peu rêveuse et poète aux doigts verts et ce banc....sacré banc, banc sacré ! Comment cela aurait-il pu durer ? Cela aurait pu...mais l'auteure a dit stop ! Ces deux-là ne peuvent décidemment pas continuer à vivre ensemble dans les univers parallèles qui les séparent sans espoir d'aucune fusion .

"Et le soir, il s'assoit là, il attend Luisa. Jusqu'à pas d'heure."

Sur le banc je suppose...il risque d'attendre longtemps à moins qu'elle ne revienne...prise de remords pour avoir délaissé... son jardin.

Moi, à sa place, j'attendrais une femme qui me comprenne et que je comprenne. Mais ne dit-on pas que l'amour rend aveugle n'est-ce pas?


Voilà hersen ce que je peux dire de ma lecture, une lecture plaisante, un texte long juste ce qu'il faut à mon impatience d'arriver au bout d'une nouvelle.

Merci pour le partage,
Cristale

   Jean-Claude   
29/8/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour hersen.

Une histoire de décalage relationnel dont l'un des ceux est inconscient et dont l'autre prend conscience (on ne sait pas quand). On a l'impression qu'ils sont différents en semaine et que, donc, ces différences sont imperceptibles.

Il a fallu que je m'habitue aux dialogues intégrés, indirects très libre, enfin juste au premier paragraphe, puis c'est allé tout seul (sauf le "Allons-y").

Au plaisir de vous (re)lire

   hersen   
29/8/2017

   martin   
29/8/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Un très bon titre qu'on pourrait mettre dans les tableaux de Laurel
avec Laurel et ses amis.

   Acratopege   
29/8/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Que dire de plus? La fluidité de la narration, sa douceur presque, préparent le choc de la chute. Du temps répétitif, des semaines qui se ressemblent toutes, des weekends passés à faire et refaire, on plonge dans le temps de l'événement soudain en forme de rupture. Joli portrait de la difficulté qu'ont les hommes - je connais la chose - à satisfaire leur compagne sans se transformer en "gentils maris" bien peu excitants pour elle.
Quant à la question des temps, je n'ai pas été dérangé par l'usage occasionnel du présent dans ce récit au passé. Il me semble qu'il fait chaque fois allusion à un temps plus large, plus général. Par contre, l'oscillation passé simple/passé composé me semble plus discutable. A mon avis, l'histoire gagnerait à être racontée au passé composé et à l'imparfait. Ce serait plus congruent avec son atmosphère de vie quotidienne décrite sans fioritures, à ras de terre.
Merci pour cette lecture.

   jfmoods   
29/8/2017
Si, par l'utilisation des guillemets, des tirets, le discours direct pose une distance entre le narrateur et le personnage, la superposition des discours indirect et direct fausse cette distance, mettant en exergue le rapport de force, la domination d'un personnage sur l'autre en un argumentaire qui ne saurait être contestée ("elle venait et elle disait, non, pas comme ça, tu vois bien que ce n'est pas esthétique. Et il demandait alors, comment tu aimerais, et elle répondait, je te l'ai déjà dit, tu ne vois pas que ces pierres-là sont trop grosses par rapport au banc qui est à côté ?", "elle disait seulement, tu vois bien que ce n'est pas ça, que les proportions ne vont pas, que ça ne s'accorde pas.").

De fait, le projet d'aménagement du jardin repose sur une vassalité ("... ils s'étaient mis d'accord tous les deux : il sera comme elle le souhaite."), sur l'acceptation d'une suzeraineté qui va jusqu'au reniement du libre arbitre (discours indirect : "Faire et défaire, se disait-il en souriant, c'est aimer Luisa."). Le couple en tant que tel n'existe pas. Il y a un dominant et un dominé. La femme a été d'emblée placée sur un piédestal. Tout ce qu'elle dit est parole d'évangile, tout ce qu'elle fait est miraculeux (jeu de gradations : "chaque correction qu'elle lui demandait rehaussait, exaltait la beauté du jardin, qu'au fur et à mesure des travaux, un équilibre se créait. Le lieu devenait chaque jour plus exceptionnel.", énumération laudative et hyperbole : "sa façon à elle d'accueillir les plantes, de les placer à leur place exactement, de les tailler avec art, avait pour résultat ce havre où la pierre et les fleurs en symbiose offraient une harmonie qui payait, et même bien au-delà, les efforts fournis.").

Lorsqu'il pense à la mise en place d'un cadran solaire, l'homme commet, en toute bonne foi, le crime le plus impardonnable : celui de lèse-majesté. La reine du jardin, puissance terrestre reconnue et admirée, se verrait évincée, dans l'ordre de la souveraineté, par l'astre solaire, puissance tutélaire supérieure ? Non. Rien, hormis le bannissement à vie, ne saurait réparer un outrage aussi manifeste à la royauté.

Merci pour ce partage !

   Dupark   
30/8/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour hersen :)

L'HISTOIRE

Deux artistes.
À lui le minéral, à elle le végétal.
Lui est constant et elle névrosée.
Le minéral est stable. Le végétal est changeant.
Je connais ce couple, leur maison terminée et le jardin toujours recommencé. Je ne veux plus les voir. Trop pénibles.


LE STYLE

L'écriture est vive, jubilatoire. La lecture est une descente en rafting. Yehaa !
Le vocabulaire pour évoquer la beauté du "havre" est délicatement choisi.
{beauté / équilibre / cachet / symbiose / harmonie / havre /}
La contrariété de Luisa, elle, est évoquée dans des dialogues, ou des presque-dialogues, comme dans l'avant dernière phrase. C'est bien vu comme technique. Sans appuyer, sans forcer, tu arrives à distiller le fait que c'est elle qui parle et lui qui fait, sans parler. Il pense, il croit que, mais n'exprime rien. C'est subtil.

Merci hersen.

   mimosa   
30/8/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonsoir Hersen,

Personnellement, je l'aurais envoyé balader, un bon conflit bien net, une bonne engueulade, et basta!
Un homme aussi amoureux, patient, désireux de satisfaire sa bien-aimée: je n'en connais pas des hommes comme ça...
je crois que j'aurais du mal à supporter, mais là n'est pas le problème car j'ai bien aimé, justement, une aussi étonnante douceur.
Le choix de dialogues qui n'en sont pas réellement, imbriqués dans les pensées, rajoute au personnage de Michel une certaine lenteur psychologique, on se demande: Mais quand va-t-il réagir?
Il ne réagit pas et c'est frustrant!

Puis-je me permettre?
J'ai trouvé une trop grande quantité de "que" et de "qui", bien que placés là où ils sont volontairement, j'ai trouvé que parfois, cela alourdissait le style.
mais bon, c'est juste un point de vue!

Une nouvelle que j'ai lue sourire aux lèvres,
Mimosa

   vb   
31/8/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Hersen,
en lisant ce texte je me suis dit que j'aimais bien, puis que j'aimais de moins en moins, puis, finalement, que je n'aimais plus. Ensuite, il y a eu quelques étoiles et quelques phrases qui m'ont touché et qui m'ont fait penser que non, que tout compte fait j'aimais beaucoup.
Ces deux amoureux sont ennuyeux à souhait. Ils s'aiment comme des petits bourgeois écolos, des vrai bobos. Ils emmerdent le lecteur que je suis. Vous savez moi et les familles heureuses... Alors on est content qu'ils se quittent, comme ça, pour qu'enfin il se passe quelque chose. On ne sait pas vraiment pourquoi ils se quittent, mais on sent bien que la communication ne passe pas et cela suffit. En tous cas cela suffit pour moi.
À bientôt,
Vb

   Tadiou   
31/8/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
(Commentaire tardif, commentaires précédents non lus).

J'aime bien l'écriture, comme si c'était du langage oral, avec souvent un minimum de ponctuation.

C'est une écriture simple et délicate, toute en douce poésie. Un peu hors du monde et hors du temps.

Avant la fin, cela sonne comme un serein message d'amour, tout en harmonie.

Du coup la phrase " Restaurant, cinéma ou théâtre, ils entretenaient une vie sociale et culturelle riche. " sonne en décalage avec l'ambiance douce et irréelle créée : on se dit "tiens, c'est vrai, c'est notre monde matériel, ce n'est pas un ailleurs".

La joie de Michel et son cadran solaire à la fin dans l'attente de Luisa est trop forte pour qu'on se doute pas qu'il y a un vers dans le fruit; je n'ai donc pas été véritablement surpris, bien que ces paroles de séparation de Luisa semblent venir d'un autre monde : pourquoi donc?

La toute fin, le cadran tourné vers l'ouest, l'attente de Michel : vraiment très beau, émouvant, tendre, un délice.

Belle délicatesse, belle sensibilité, bel amour de la vie.

   carbona   
31/8/2017
 a aimé ce texte 
Bien
C'est sympa, vraiment sympa. Au cours du récit, je me demande où ça va mener, je bute un peu sur des phrases longues, bien apprêtées et j'admire les tournure et le vocabulaire, puis la fin est une montée en émotions, la réaction de Michel est très émouvante et très très bien écrite. Le contraste est épatant entre l'amour, l'admiration de Michel à l'égard de Luisa et la réaction de cette dernière.
Je ne sais pas si c'est dû au prénom ou à l'activité de jardinage/bricolage mais j'avais au début en tête une idée de personnes âgées que j'ai eu du mal à quitter et qui m'a empêchée de bien saisir le personnage, je le regrette.

Merci pour cette lecture !

   SQUEEN   
4/9/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Très bien écrit. Je ne peux m'empêcher de me demander comment s'est passé le chantier de la maison? Je me dis aussi que Luisa a raison il y a quelque chose qui ne va pas dans leur couple, un déséquilibre.
Merci pour le partage,

   Louis   
4/9/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
« C’était chaque fois la même histoire »
Cela commence par une « histoire », une histoire qui se prolonge et se répète. Une histoire, c’est-à-dire un devenir temporel, un devenir constructif, passage par des péripéties, des difficultés à surmonter, des obstacles à vaincre, des risques à prendre. Une aventure.

Lui fait, dans cette histoire, et elle, elle parle : « Il faisait, et puis elle venait et elle disait… » L’action est au masculin, la parole et le jugement au féminin. Deux pôles : masculin, actif manuel et pratique ; féminin, non pas passif, mais intellectuellement actif.
Lui, homme pratique, lui, Michel, tend vers l’achèvement d’une œuvre concrète ; elle, Luisa, plus spirituelle, tend vers un idéal difficilement réalisable.

Le jugement de Luisa porte sur « l’esthétique ». Elle veut du beau, de cette beauté traditionnellement définie par l’harmonie, par l’accord parfait, ou la juste proportion.
Or elle perçoit une disproportion entre le banc et les pierres d’un mur que Michel, son compagnon, construit avec persévérance : « tu ne vois pas que ces pierres-là sont trop grosses par rapport au banc qui est à côté ».
Les deux éléments qui doivent s’harmoniser, aux yeux de Luisa, sont donc le mur et le banc. Deux éléments importants, donc, privilégiés. Le mur est à construire, le banc est déjà présent. Le mur doit s’accorder avec le banc. C’est ce couple, que constituent le mur et le banc, qui importe. Le mur est construit par l’homme, il se dresse, il s’érige, un mur est masculin, le mur, c’est l’homme lui-même.
Le banc, figure plus passive, plus méditative, plus contemplative, est féminin. Il correspond à cette femme du couple qui pense et juge.
L’accord de ce duo entre banc et mur figure l’harmonie qui doit régner entre le couple, Michel et Luisa.

Le banc est pourtant considéré comme un point fixe, inamovible, invariable ; il n’est pas susceptible de transformation. C’est le mur qui doit s’adapter au banc et non l’inverse. L’harmonie du couple doit consister, aux yeux de Luisa, dans l’adaptation de l’homme à la femme, et non dans un mouvement mutuel de l’un vers l’autre.

Michel se soumet aux désirs de Luisa. Le mur doit être « comme elle veut qu’il soit ». Il cherche l’accord avec elle en s’identifiant à l’objet de ses désirs. Il veut être le mur près du banc, en harmonie avec lui, en juste proportion avec lui.

L’accord ne semble pourtant jamais réussi, et le mur est toujours à refaire.

Mur et banc prennent place dans un jardin. La construction de la demeure du couple n’a pas fait difficulté, la maison est déjà « fonctionnelle », « tout ce qu’il reste à faire, c’est l’aménagement du jardin ».

Le lieu de vie, la maison, est en place. Ils peuvent vivre ensemble. Ensemble, ils ont trouvé un accord sur l’architecture de la maison. La vie de couple au quotidien semble possible, Luisa n’a pas imposé ses vues sur cette architecture. Elle a dû faire des concessions, et trouver un accord avec Michel. C’est pourquoi le jardin, lui, comme un présent offert par Michel à son amie « sera comme elle le souhaite », et pour cela « ils s’étaient mis d’accord tous les deux ».

Le jardin n’est pas un lieu anodin, pas un simple accessoire sans importance pour Luisa, pas un simple à-côté, mais le lieu essentiel de la demeure, et du couple.
Le jardin n’est pas ici, en effet, le simple lieu de l’agrément et de la détente, mais aussi, dans un écho symbolique, celui de l’intime, ce « jardin » que l’on qualifie de « secret », ce jardin intérieur duquel Voltaire disait qu’il faut le cultiver. Il résonne encore comme un éden. Le jardin est cet essentiel intime, garant d’une vie heureuse. Il importe donc qu’il soit bien fait ; il est l’image de l’harmonie heureuse du couple, une harmonie à construire, un accord à trouver. Cet équilibre n’est pas donné, il n’est pas une harmonie préétablie, mais un « équilibre » à construire dans le cours du temps. Il n’est pas le début d’une histoire, mais une quête, un idéal à réaliser dans le fil d’une histoire. Il est l’horizon de leur histoire.

La construction du mur, sans cesse renouvelée, constitue une avancée vers l’équilibre idéal recherché ; Michel améliore à chaque reprise ce mur, et il s’améliore, il se rapproche de la vie en harmonie avec Luisa. Avec chaque reconstruction, il avance d’un pas vers elle, vers sa demande, vers ses désirs, « chaque correction qu’elle lui demandait rehaussait, exaltait la beauté du jardin, qu’au fur et à mesure des travaux, un équilibre se créait ».

Michel pourtant, en voulant mettre fin à l’histoire, va mettre fin à leur histoire.
Il met fin à l’histoire qui, comme toute histoire, suppose le temps. Il cherche à mettre un point final à l’histoire, par un mur final, un mur qui laisse place à une vie de couple inscrite dans une éternité. Un mur qui abolit le temps, comme devenir constructif, mouvement, péripétie, obstacles à vaincre, comme aventure.
Il installe dans le jardin un immuable, « il brûlait de lui expliquer le soleil, la Terre, la course immuable qui chaque soir atteignait son but »
Un immuable qui est retour du même, une éternité (ou un temps « image mobile de l’éternité immobile » dirait Platon ) et non plus un faire et un refaire qui avancent vers un avenir ouvert, une quête infinie d’un Graal d’amour.
Ainsi Michel abolit le temps en le recourbant sur lui-même, en le transformant en un cercle, en un retour du même, quand Luisa voit le temps comme une flèche dirigée vers une cible idéale, hors d’atteinte.
En effet, le cadran solaire, que Michel construit, n’a pas pour fonction de mesurer le temps, mais de refléter un ordre cosmique, une harmonie céleste. Le cadran transforme le jardin en un microcosme, reflet de l’univers. Il instaure une éternité, la pétrifie, l’inscrit dans le marbre, la pierre d’éternité. Michel croit toucher au but, réaliser l’idéal, matérialiser l’horizon dans un mur.
Il arrête ainsi le mouvement du devenir, le referme sur lui-même ; il fige le temps sur la répétition du même, qui ne laisse plus de place pour un avenir à construire.
Le couple reproduit alors une harmonie céleste, la terre tourne autour du soleil, le banc tourne autour du mur, mais une inversion s’est produite, une révolution copernicienne : le banc, pôle féminin, ne sera plus le pivot central du jardin, il tournera désormais autour du mur, pôle masculin, capteur de soleil. Et Luisa se retrouve en orbite autour de Michel, Luisa associée à la terre par son amour du jardin et des plantes, et associée au banc ; Michel associé au mur, au soleil, au cadran qui emprisonne le soleil. Et « le soleil a toujours raison ».

Le couple se brise contre le mur de l’éternité.

Pourtant Michel avait compris que sa compagne s’inscrit dans le temps, et donc le devenir, dans le mouvement, la course jamais achevée vers un horizon : « Michel pensait (…) qu’elle aimait par-dessus tout cette idée de tendre au plus harmonieux possible, le temps n’ayant pas d’importance. Surtout la démarche. » Il interrompt cette tension vers l’harmonie, vers le beau ; il se trompe sur le temps. C’est la mesure du temps qui n’a pas d’importance, et non le temps lui-même.

Luisa est partie, Michel est resté. Elle réintroduit le temps quand la pierre solaire voulait le clore et le supprimer : « c’est mieux qu’ils se séparent quelque temps »

Michel attend son retour. Il l’attend assis, sur le mur transformé en un banc. Il s’identifie à Luisa, tente de se mettre à sa place, celle du banc. Il fait de l’éternité du cadran un banc pour une attente, dans le temps. Mais il persiste dans une éternité « il attend jusqu’à pas d’heure », une éternité transformée en une perpétuité.

Michel vit le couple avec « sérieux », Luisa le vit comme une « aventure », elle craint probablement « l’ennui » de la répétition du même, à l’image du retour inlassable et immuable de la course cyclique du soleil. Elle craint la subordination de ses désirs à l’astre masculin, auquel elle ne veut pas être satellisée.

Deux façons discordantes de vivre le couple, dans deux façons de se rapporter au temps, évoquées de façon judicieuse et pertinente dans ce texte.

Merci hersen.

   Bidis   
9/9/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une histoire comme une fable. J'ai lu les commentaires et le forum. Personnellement, j'ai eu l'impression tout du long de ma lecture que Luisa ne savait pas ce qu'elle voulait, ou plutôt qu'elle voulait la lune, interprétation que ni les autres lecteurs ni l'auteur même n'ont fait du texte. Donc, j'ai tout faux (ça ne m'étonne pas de moi). Cela n'empêche que j'ai éprouvé une sorte de nostalgie à cette lecture. Dans le fait de l'écriture, sans doute, laquelle donne bien une impression d'inéluctabilité de l'incompréhension dans un couple, un ton résigné bien rendu sans doute, je ne sais pas. C'est pourquoi j'aime beaucoup.

   guanaco   
14/9/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Ne surtout pas me demander pourquoi mais j'ai imaginé la tristesse d'Obelix à qui Astérix vient d'annoncer qu'il en avait marre de le voir se promener avec son menhir sans avoir jamais su quoi en faire et qu'il le quittait...
Bref, comme je suis grand fan du couple gaulois, c'est pour dire que le Michelix, il aurait mieux fait de lui écraser son caillou sur le nez à sa Luisa!
Michel et Luisa, comme leur mur et leur banc, taillés pour durer mais loin l'un de l'autre.

Un texte agréable à lire
Merci

   Pistache   
7/10/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Une style classique sans reproche pour une belle histoire qui aurait pu gagner en densité avec une atmosphère plus mystérieuse. L'idée est bonne, la symbolique vise juste, la force est un peu en retrait.
J'ai aimé le début, on sent une tension d'emblée. L'histoire est belle car faussement naïve.


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