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Aventure/Epopée
hersen : Nakata
 Publié le 14/06/21  -  12 commentaires  -  10980 caractères  -  84 lectures    Autres textes du même auteur


Nakata


J’attends depuis longtemps sur un quai, perdant la notion de tout sauf de la soif.


Quand le train entre enfin en gare, la foule s’y engouffre dans un tel désordre que je dois jouer des coudes, mon mètre quatre-vingt-dix m’aidant à produire un effet dissuasif. Je trouve ma place, un peu par hasard, et je m’installe, mon sac à dos à mes pieds. Je suis placé côté vitre, ce qui me convient car je sais que nous allons traverser des contrées éblouissantes.


Il arrive, sautillant, si frêle qu’on pourrait le prendre pour un enfant. Il prend place à côté de moi en me regardant, puis me parle longuement. Un langage dont je ne comprends pas un traître mot. Ce n’est pas de l’espagnol, mais il ne me semble pas que ce soit pas non plus du quechua ou de l’aymara. Je pense à un dialecte de tribu vivant dans la forêt profonde. Il babillait encore quand arrive un couple, petits chapeaux sur les têtes, jupes larges et châle pour la femme, poncho de laine tissée pour l’homme. Et, surtout, l’air pas content du tout. Ils veulent expulser le petit homme bavard. Ils deviennent assez agressifs et commencent à le bousculer pour qu’il libère la place. Assez agacé de ce traitement, je leur demande en espagnol si c’est leur place, puisqu’ils sont deux et qu’il n’y en a qu’une. Ils m’ignorent et continuent à insulter mon voisin de siège et à lui infliger des petites claques sur les épaules et le torse. Je me lève pour tenter de parlementer, un peu choqué de leur attitude. Le petit homme en profite pour se faufiler immédiatement à ma place, à l’abri entre ma stature et la vitre.


Je m’assois sur le siège vacant côté couloir, ce qui semble décourager le couple de continuer leur harcèlement. Ils s’installent sur leurs ballots qu’ils ont posés sur le sol, me tournant le dos, dédaigneux.


Le train éructe, souffle, bouge un peu. Puis fait une pause, souffle, éructe encore, et doucement semble quitter la gare.


La verve de mon voisin de siège ne tarit pas et je commence à regretter de l’avoir protégé, surtout qu’il a une odeur plutôt forte. Le voyage sera long, sans doute.


Je sors le livre qui m’accompagne quasiment à chaque voyage, Kafka sur le rivage, et m’y plonge. Mon voisin maintenant se tait, peut-être même s’est-il endormi.

Le contrôleur, on le devine à une casquette qui s’efforce de paraître officielle, se plante à ma hauteur. Machinalement, je sors mon titre de transport, un morceau de papier un peu froissé. L’homme fait son travail, il contrôle. Tout est en ordre et, me rendant mon billet, s’adresse à l’occupant du siège voisin. Avant que je puisse réagir, celui-ci s’empare de mon livre, en arrache vivement une page qu’il tend au contrôleur. J’en suis sidéré ! L’abruti a déchiré une page de mon bouquin ! Le contrôleur se fâche, l’invective et jette la feuille par terre. De mieux en mieux ! Le voyageur de nature si loquace ne dit plus rien. L’évidence se lit sur son visage. Soupirant, je demande au contrôleur, Combien ?


Il se met alors à additionner tout un tas de raisons, des grosses et des petites, pour enfin lâcher son prix, qui sûrement n’a rien de commun avec celui de la compagnie ferroviaire. Je paye cependant, en dollars à son grand contentement, un peu fatigué de tout ce pataquès, et peut-être aussi parce que je me suis pris non pas d’une affection pour mon compagnon, mais d’une curiosité. D’ailleurs, il se penche pour ramasser la feuille. Je pense que c’est pour me la rendre, je tends déjà la main, prêt à pardonner. Mais il la plie soigneusement en quatre et la met dans la ceinture de son pantalon. Je reste impassible, pour ne pas l’effaroucher. L’étrangeté de son geste me plaît dans ce qui paraît être une des clés pour cerner ce personnage si particulier, qui ne semble pas faire partie de la population autochtone par son attitude, à la fois si distante et si spontanée. Il me déroute.


Le train poursuit sa route de fer découpée dans la montagne et la forêt. Le temps passe, lentement, et mon protégé a posé sa tête contre moi. Il dort. Il est si fluet ! Il semble ne rien peser, n’être qu’un souffle dans ce train, hors de tout ce qui se passe. Ses cheveux un peu longs, noirs et lisses, lui cachent une partie des yeux, ses mains sont sales. Son pantalon, une pièce de tissu grossièrement rapiécée, est ficelé à sa taille par une fine cordelette végétale – d’où dépasse maintenant ma page ; il n’a aucun bagage.


Plongé dans ma lecture, je n’ai pas perçu le ralentissement du train. Il souffle, éructe de nouveau puis, dans un long gémissement de renoncement, décide que ça suffit pour le moment : il s’arrête.


Aussitôt, c’est l’effervescence dans le wagon, les voyageurs se précipitent vers les portes et, portant leurs ballots, beaucoup se fondent dans la selva. Cela m’étonne, ont-ils où aller, sont-ils proches de leur destination ? Les pannes sont-elles si courantes ? Un instant, je trouve un peu effrayant d’être ainsi coincé en pleine nature, que pour l’heure je trouve plutôt hostile. Ce que je trouvais magnifique il y a un instant devient soudain inquiétant, le lancinant ronron du train me laisse orphelin et désorienté.



Malgré le nombre de passagers qui se sont évanouis derrière le rideau de verdure, il reste encore un groupe important ; chacun commence à gravir le talus bordant la voie, au sommet duquel je découvre une piste, peu large et sinueuse. Mon nouvel ami reste collé à moi, toujours aussi bavard, alors que j’ai au contraire le souffle coupé de ma grimpette de cet obstacle très raide.

Une fois là-haut, les gens s’organisent par petits groupes, sans doute par famille ou affinité, et je fais équipe avec mon compagnon, le plus naturellement du monde. Nous semblons être soudés par les événements, quels qu’ils soient. J’ai faim, la nuit va bientôt tomber. Je pense que mon compagnon d’infortune a compris mon embarras, pour ne pas dire plus, de se retrouver ainsi au bord de la route. Avec force gestes, il pointe son doigt sur le soleil occupé pour l’heure à se coucher, puis fait un grand demi-cercle avec son bras, le dirigeant vers l’est, pour enfin empoigner un volant imaginaire qu’il se met à secouer dans un sens, puis dans l’autre, le tout accompagné d’explications volubiles inopérantes : demain matin passerait un autobus, c’est ma conclusion.


Il me faut donc, comme eux tous, m’installer pour la nuit. Il commence à faire diablement froid et je me réjouis d’avoir un bon duvet. Je sors du fond de mon sac un paquet de bananes séchées, intendance d’urgence incontournable à tous mes voyages. J’en mange deux, après en avoir offert autant à mon compagnon, qui n’en fait que deux bouchées.

Je déroule mon sac de couchage, en me demandant ce que je peux prêter à ce voyageur quasi nu qui va devoir affronter des températures offensives sans matériel aucun. J’ai peu de choses, voyageant léger, mais il enfile deux de mes tee-shirts qui lui arrivent presque aux pieds ; puis je déplie une couverture de survie et je lui explique comment s’enrouler dedans. Je me rappelle que dans une des Pataugas dansant au bout de leurs lacets à l’arrière du sac à dos, je mets toujours en boule une paire de chaussettes. Il enfile avec application ces protections rouges tissées pour du 46. Elles lui arrivent aux genoux.

La nuit est noire. Nous nous endormons.


Il me réveille au petit jour, me désignant ses oreilles. Un bruit enfle. Le bus !


Tous les voyageurs ont empaqueté leurs richesses à la hâte et se massent déjà au bord de la route. Le véhicule arrive enfin en haut de la côte, peinant de tous ses boulons.


Il est déjà plein.


Les gens alors se mettent au milieu de la route, dans un vacarme vociférant, pour forcer le bus à s’arrêter ; et c’est quand il est obligé de ralentir suffisamment que mon compagnon, de nous deux devenu le décideur, attrape mon sac dans lequel j’ai rangé notre matériel de nuit et court non pas à l’avant, vers la porte, mais à l’arrière. Il escalade en un éclair l’échelle menant au toit, où s’empilent les bagages. Il me crie quelque chose, et je me précipite à mon tour. Hélas, après avoir empoigné les montants de l’échelle, et escaladé trois degrés, le quatrième, vaincu par la rouille et mon poids, casse net. Je tombe durement sur la route tandis que le bus s’enfuit, emportant les voyageurs tassés à l’intérieur.


Un instant, dans une lucidité parfaite si angoissante, je me vois là, sans sac à dos, sans personne. C’est le nuage de poussière qui met les larmes aux yeux, pensé-je ; je réalise la nudité qu’un voyage peut revêtir, je réalise le mot « seul ». Je fixe toujours le nuage, hagard, déjà perdu par la pensée. Mais j’y vois soudain un remous, puis un autre. Quand la poussière se dépose, il est là, devant moi, portant un sac bien trop lourd pour lui. Ça me vient tout seul, je le prends dans mes bras et on danse, ses pieds ne touchent pas le sol, il rit, je ris. Il est le Nakata de mon histoire, mon Nakata à moi.


***


On attend encore, on finit les bananes séchées, il va chercher de l’eau à une source, puis il tend l’oreille : un camion approche.

Nous crions, faisons de grands gestes, et le Dodge antédiluvien s’arrête. Nous montons dans la benne, après négociations.


Tous les deux assis dans ce véhicule cahotant, il me raconte sa vie, il me raconte Nakata. Je comprends tout sauf les mots.


À un moment, il tape sur le toit de la cabine et le chauffeur s’arrête. Il descend, me fait un signe de la main et tourne le dos, allant vers son chemin de sa démarche sautillante.


C’est un coup de massue.


Je ne suis pas prêt à le quitter, mais surtout, je ne suis pas prêt à ce qu’il me quitte. Je crie, je dis au chauffeur d’attendre un peu, ce qu’il accepte à la vue de quelques dollars bien verts, et je fouille dans mon sac. Je l’appelle, d’un Hé ! car je ne sais pas son nom, n’osant quitter le camion de peur qu’il s’en aille. Mon appel doit sonner douloureusement, car il revient ; il me sourit.

J’ai à la main la paire de chaussettes rouges que je lui offre, en mettant ma main sur mon cœur afin qu’il comprenne qu’il s’agit d’un cadeau.


Il la prend, me parle, me remerciant supposé-je. Il porte ce cadeau jusqu’à son cœur. Puis il fait un geste, sa main qui va de lui, de sa poitrine, à moi, à la mienne. Il veut me faire un cadeau.


Il sépare la paire et à son tour, il m’offre un présent. Une chaussette rouge.

Puis il s’enfonce dans sa maison, dans sa forêt, avec à la main une chaussette rouge et à la ceinture la page 135-136 de Kafka sur le rivage, tandis que le camion redémarre.


***


Dans mon salon équipé de tant d’étagères couvertes de livres, je relis de temps en temps Kafka sur le rivage. La page sur laquelle je m’arrête le plus est blanc cassé, vierge, collée avec du scotch au débris resté attaché à la reliure tout du long. J’ai mis beaucoup de persévérance pour trouver le même papier et beaucoup d’application pour le joindre à l’ouvrage.


Je n’en finis pas de lire « sa » page.



 
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   socque   
20/5/2021
 a aimé ce texte 
Bien
J'étais sceptique au début, les textes "épopée réaliste" ont tendance à me faire bâiller ; et les souvenirs de voyage, pour moi c'est comme être sommée d'admirer une série de photos : si je n'ai pas vécu l'événement qu'elles illustrent, cela ne m'émeut guère.

Mais, en l'occurrence, je trouve que vous avez su faire vivre votre histoire, me rendre fascinant "Nakata" (aucune idée de la référence, soit dit en passant) au comportement erratique et chaleureux. Je me dis que la fin, le narrateur figé sur la page arrachée et reconstituée de son bouquin, c'est un peu too much (que la rencontre ait marqué le narrateur je veux bien, mais j'ai l'impression qu'il n'arrive pas, littéralement, à "tourner la page", comme si l'incident avait été traumatique et non plaisamment anecdotique). J'ai beaucoup aimé le détail de la chaussette dont "Nakata" refait cadeau au narrateur, pour moi il est très représentatif du ton général.
L'écriture m'a paru efficace, visuelle.

Bref, un moment de lecture sympathique pour moi mais, contrairement au narrateur avec sa rencontre, je ne pense pas en être durablement marquée.

   ANIMAL   
21/5/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Voilà une aventure qui démarrait bien et s'annonçait dépaysante. Tout du long, j'ai apprécié l'exotisme et l'ambiance. J'attendais néanmoins qu'il se passe quelque chose qui sorte de l'ordinaire car les trains qui s'arrêtent nulle part et les bus bondés, cela est plutôt commun dans ces contrées.

Surgit tout à coup ce nom de Nakata, qui est le titre de la nouvelle, sans explication. J'ai trouvé un footballeur et un restaurant à ce nom, cela ne me donne rien de plus.

Et puis la chute arrive et je n'ai aucune réponse à mes interrogations : pourquoi n'aime-t-on pas ce petit bonhomme comparé à un mystérieux "Nakata" ? Fait-il partie d'une tribu spéciale, est-il un sorcier réputé porter malheur ? Le lecteur n'en saura rien.

Narrer une "aventure humaine" avec un indigène atypique sans donner les clés de l'histoire, cela ne me suffit pas. Je suis donc passée un peu à côté de cette nouvelle dont le potentiel ne me semble pas vraiment exploité.

   Donaldo75   
28/5/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Cette nouvelle raconte une belle histoire d’amitié qui prend forme petit à petit, de manière progressive non sans humour. Le lecteur se demande qui est ce petit homme bavard, ce qui va arriver avec le narrateur même si on sent que ce n’est pas le mauvais bougre, ce gars qui nous raconte si bien son histoire, et qu’il ne va pas le massacrer au milieu du récit. J’ai beaucoup aimé cette phrase dont je trouve à mon goût respire l’élégance stylistique dans le procédé narratif : « J’ai tout compris sauf les mots. ». Elle évite au narrateur de rentrer dans une histoire au sein de l’histoire, de m’abreuver de contexte inutile alors que ce n’est pas le sujet et que moi, lecteur, je suis déjà sous la magie de ce récit, de cette amitié naissante, de ces personnages, et je ne veux pas casser cet instant avec le curriculum vitae de ce curieux personnage et pleins de détails inutile dont je n’ai franchement rien à battre et qui dénatureraient l’histoire. J’aime cette nouvelle pour ça, la facilité à me faire rentrer dans cette histoire, à faire vivre ses protagonistes, à rendre réelle l’émotion.

Merci pour le moment d'humanité.

   Pepito   
14/6/2021
Salut Hersen,

Une très agréable lecture, avec ce qu'il faut d'émotion et de rire pour finir le tout d'un seul trait.
"le lancinant ronron du train me laisse orphelin"... pas plutôt "l'arrêt" de ce ronron ? Juste une idée... ^^
Un très joli conte sur une de ces rencontres qui justifient, à elles seules, les voyages vers ailleurs.
Fallait-il ajouter la dernière phrase (et la page dans le livre) ? Je n'en suis pas sûr... mais c'est ton choix. Garder l'idée que la page vide était plus longue à lire que tout le reste...

Merci pour le partage.

Pepito

PS : j'ai découvert la ref à Nakata, interessant.

   cherbiacuespe   
14/6/2021
Bonjour Hersen.

J'ai lu votre nouvelle en EL et j'étais bien embêté. Que dire ? Alors je n'ai pas commenté. Je me suis dit que j'allais dézinguer alors que, peut-être, je n'avais rien compris. Une histoire d'amitié qui naît dit Donaldo75. Ce serait donc ça. J'avoue pour ma part être un peu hermétique à la forme choisie. Mais en fait oui, pourquoi pas. Cependant en effet votre choix pour l'exprimer m'a laissé à côté de l'émotion générale. Ce sera pour une prochaine fois, souhaitons-le.

   ferrandeix   
14/6/2021
 a aimé ce texte 
Un peu
La nouvelle me paraît assez captivante, mais à mon avis le contenu n'est pas à la hauteur de l'intérêt qu'il suscite. C'est une appréciation qui peut paraître contradictiore. Tout dépend si on juge de l'intérêt qu'on a trouvé en lisant la nouvelle ou en la considérant post-lectio. Une rencontre bizarre avec un personnage qui attire la sympathie du héros, mais le personnage, en considération de son comportement, peut-il vraiment attirer la sympathie, plutôt n'attire-t-il pas l'antipathie. La nouvelle prendrait sens si le comportement étrange du personnage trouvait sa résolution, or aucune résolution ne se dégage. une autre possibilité aurait été que l'on reste sur une énigme et un questionnement, mais rien ne permet non plus délaborer une quelconque énigme. On ne peut rien imaginer de vraisemblable. Il reste l'absurde. Pourquoi pas, mais le sentiment final de nostalgie ne me paraît pas s'accorder avec cette option. Au final, je suis très dubitatif. Le ne me suis pas ennuyé en lisant cette nouvelle, mais j'ai l'impression de l'avoir lue pour rien.

   hersen   
15/6/2021

   Luz   
15/6/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour hersen,

J'aime beaucoup cette nouvelle !
On est immédiatement pris par l'histoire, avec une écriture dynamique, comme si c’était du vécu. Le texte est plus complet que celui du dernier défi. Je crois qu'il y a un bug, là : " mais il ne me semble pas que ce soit pas non plus du quechua ou de l’aymara." Ou alors c'est moi qui bugue, ça ne m’étonnerait pas...
Là, c'est beau : "Je comprends tout sauf les mots."
A la fin : une chaussette rouge pour chacun, un morceau de livre partagé ; c’est un texte qui donne espoir en la nature humaine.
Merci pour cette belle lecture.
A+
Luz

   jfmoods   
17/6/2021
I) Stranger in a strange land

1) Un occidental en quête d'exotisme
2) L'irruption d'un intrus fascinant

II) Une drôle d'épopée

1) Un duo comique
2) La traversée en commun de circonstances contraires

III) Un carpe diem introuvable

1) La mise en abyme du livre
2) L'attente vaine d'une révélation

Merci pour ce partage !

   Louis   
17/6/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Intéressante, cette rencontre entre un voyageur qui déclarera, à propos du surprenant individu qu’il va rencontrer : « Je comprends tout sauf les mots », et ce que proclame Nakata, le personnage de Murakami dans Kafka sur le rivage : « Je suis une bibliothèque sans livres ».

Le voyageur, dans cette nouvelle, qui est aussi le narrateur, ne manque pas, lui, de livres. Un roman l’accompagne, et c’est celui de Murakami. Il voyage à la fois géographiquement, dans un pays d’Amérique du Sud, qui pourrait être le Pérou, et dans l’imaginaire romanesque de l’auteur japonais.

Quand il rencontre dans un train un petit bonhomme « si frêle qu’on pourrait le prendre pour un enfant », se produit une interférence entre la réalité et l’imaginaire. Les deux voyages ne seront plus parallèles, mais sembleront au contraire partiellement se recouper, et converger.

La rencontre est d’abord celle d’un homme-enfant bavard, il parle beaucoup, mais dans une langue incompréhensible. Il profère des mots sans cesse, alors même qu’il n’est pas compris. Il est une profusion de paroles qui n’attendent pas une compréhension, ni même une réponse ; son discours se passant apparemment d’interlocution. Cet homme n’entre pas dans le système de l’échange verbal.
Il semble être plutôt dans le don des mots. Sa parole n’a pas pour fonction de transmettre des informations. Mais elle doit pourtant avoir une fonction. Elle doit pourtant être une forme de communication.
La parole n’aurait-elle pas ici pour seule fonction d’assurer une communication, au sens d’un être en commun ; de permettre donc avec cet étranger inconnu un contact, un lien, dans un langage réduit à sa seule fonction « phatique », comme disent les linguistes ?
N’aurait-elle pas la fonction "magique" d’englober celui qui profère les mots et celui qui les reçoit dans une unité, un lien, une proximité où la compréhension devient possible, au-delà ou en deçà de ce que disent les mots, qui ne seraient alors que le tremplin d’une compréhension intuitive plus élevée ?
Et c’est bien une union qui va se créer entre le narrateur et le petit homme : « je fais équipe avec mon compagnon, le plus naturellement du monde. Nous semblons être soudés par les événements, quels qu’ils soient »

Le personnage pourtant apparaît au voyageur, dans un premier temps, incompréhensible et déroutant.
S’il parle beaucoup, manifestement il ne connaît ni l’écriture, ni les livres. Il semble appartenir à une culture orale, sans écriture. L’anecdote du billet de train le révèle. Il arrache une page du livre, qu’il conservera. Le papier, qu’il soit celui du billet de train, ou celui d’un livre ne fait pas de différence pour lui. Il lui apparaît comme un objet magique, un sésame dans ce monde étranger qu’il découvre, un objet aux étranges pouvoirs. Et son voisin, le voyageur, en possède beaucoup, en abondance, le roman de Murakami en contient plus de six cents.
Symboliquement, le geste a son importance. Le « petit homme » prend avec lui, s’approprie, un fragment de roman, il devient une page vivante de ce roman, extérieure au livre. L’imaginaire du livre entre dans la réalité.
Le narrateur finit par identifier le petit homme étrange au personnage fictif de Nakata du livre de Murakami : « Il est le Nakata de mon histoire, mon Nakata à moi »

Les deux Nakata, le fictif et le réel, partagent en effet, plusieurs points communs.
Celui de Murakami est un vieil homme handicapé mental et analphabète, (il l’est devenu lors de son enfance suite à un épisode mystérieux lors d’une promenade en montagne, qui lui fit perdre connaissance, sorte de coma que l’auteur appelle aussi un «endormissement »). Simplet, idiot, d’apparence, il n’a pas de savoir livresque, mais possède des savoirs et des pouvoirs extraordinaires : non seulement, il peut parler avec des chats, mais il est capable aussi d’annoncer des prodiges qui se réalisent : une pluie de poissons dans une rue commerçante de Nakano, une pluie de sangsues qui disperse, sur une aire d’autoroute une bande de voyous qui rouaient de coups un jeune homme.
Le Nakata du narrateur, celui de la nouvelle, est lui aussi analphabète, idiot et simplet d’apparence. Il a des capacités, qui ne sont pas fantastiques comme celles de son double romanesque, mais adaptées à la survie et à son milieu de vie, la jungle.

Les deux Nakata sont embarqués dans un voyage dont ils ne connaissent pas le sens, au sein d’un monde qui leur est étranger, dont ils ne connaissent pas les codes, qu’ils ne savent pas déchiffrer.
Mais ils s’en sortent toujours, en particulier par des rencontres exceptionnelles, comme celle, dans Kafka sur le rivage entre Nakata et un jeune chauffeur routier, Hoshino, qui va beaucoup l’aider ; comme celle, dans cette nouvelle, entre Nakata et le narrateur dans le train.
Tous deux, le narrateur et "son" Nakata, sont des "passeurs", l'un pour l'autre, relativement à ces "déplacés" qu’ils ont tous deux, dans leur voyage. Chacun aide l’autre au déplacement. Hoshino, déjà, chauffeur routier assurait cette fonction dans le roman.

Une union, une complicité s’établit entre ces deux êtres de rencontre, pourtant si différents.
Les chaussettes rouges partagées, au-delà de l’absurdité pratique du geste, indiquent que tous deux font une paire, unis malgré la distance qui les sépare.

Nakata restera une page blanche dans le roman, une page sans écriture, un passage de vie où les mots ont une autre fonction que ceux écrits. Les mots des textes et ceux de la vie sont différents dans leur fonction, mais complémentaires, comme ces chaussettes rouges. C’est leur union, même séparées, même à distance, qui permet d’avancer sur la route de la vie, sans avoir trop froid et sans trop se blesser, une fois qu’elles sont chaussées.

   aldenor   
19/6/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Je ne connais de Murakami que « Dance, dance, dance ». Une quête de l’être plutôt onirique si je m’en souviens bien. Remarquable en tous cas. Mais qu’importe, la nouvelle se suffit.

Nous sommes apparemment au Pérou, le cadre et les circonstances du voyage ne sont pas clairement définis. Tant mieux, le flou favorise la féerie. Et plusieurs trouvailles l’enrichissent : la page déchirée, l’arrêt du train en pleine campagne, les chaussettes rouges…
Les deux personnages sont attachants. J’aime le dialogue au-delà du langage et des cultures qui s’établit entre eux, leur danse finale (Référence a « Dance, dance, dance... »?).
Un touchant message de proximité humaine.

   Anonyme   
5/11/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ce que j'ai aimé dans cette nouvelle, c'est la simplicité de la narration, ca n'en fait pas des kilos pour nous convaincre. Cet amitié naissant d'un voyage en train m'a tout simplement ému. Bravo !


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