Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Réalisme/Historique
hersen : Reportage
 Publié le 13/08/21  -  11 commentaires  -  8826 caractères  -  67 lectures    Autres textes du même auteur


Reportage


L'étranger, couvert de poussière, entra dans le boui-boui et attendit. Il entendait du bruit venant de l'arrière de l'établissement dont chaque élément respirait la pauvreté. Par un encadrement privé de porte, il pouvait apercevoir un toit de feuilles de palme, prêt à s'écrouler lui sembla-t-il.


Il lança un « holà, il y a quelqu'un ? ». À la deuxième tentative, une femme apparut, sans âge, habillée de vêtements usés et nu-pieds. Elle s'évertua sans succès à remettre en place quelques mèches grasses échappées d'un chignon informe tout en s'enquérant, revêche, de la commande du jeune homme.


– Un café, s'il vous plaît.


La patronne plongea les mains dans son évier pour en sortir une tasse et l'essuya avec un torchon douteux. Puis elle la remplit d'eau tiède venant d'un thermos et, enfin, ouvrit une boîte de café soluble dont elle préleva une petite cuillerée qu'elle jeta dans la tasse. Elle remua le breuvage.


Le client ne fit aucune remarque, se servit dans le pot de mélasse posé sur le comptoir et commença à boire ce liquide teinté. Comme la femme restait à le regarder, sans rien dire, il lui tendit la main et déclara, moi c'est Yann. Elle ne la prit pas, mais lui dit combien il devait. Il s'acquitta de la somme, ridicule, et elle retourna sous son hangar.


Il l'entendait farfouiller dans des ustensiles en fer et hormis ce bruit métallique aucun son ne sortait de cette morne gargote.


Sa curiosité quant à ce bruit métallique, ou peut-être bien sa curiosité tout court, lui fit contourner le comptoir composé de caisses vides empilées et il se retrouva quasiment dehors. Le toit végétal n'était qu'une avancée peu large et à cette heure, les feuilles à moitié mangées par le temps ne protégeaient plus du soleil encore ardent. La femme entassait des boîtes de fer-blanc dans un sac. Elle en était à nouer une ficelle pour le fermer.


Yann, venu dans l'idée de réaliser un reportage sur ce coin reculé, son premier vrai reportage, n'osa pas demander tout de go la raison de l'opération. Il s'assit sur une caisse retournée et observa le paysage.


Une terre dénudée à perte de vue. Sèche. Ocre. Un arbre, assez proche, puis un autre plus loin, tous deux au feuillage pâle, composaient une ligne de fuite dans ce tableau. Ligne de fuite, une expression appropriée, pensa le voyageur tellement ce lieu semblait inhospitalier.


La femme maintenant le regardait, méfiante. Sans doute le trouvait-elle un peu trop envahissant. Il aurait dû rester au comptoir. Elle lui intima d'un geste impatient l'ordre de retourner dans la salle. Yann tenta en vain d'engager la conversation sur les boîtes dans le sac de chanvre usé de sécheresse, de crasse, de misère. On imaginait mal qu'une terre si ingrate pût faire pousser du chanvre. Cela devait être une richesse de le posséder, pensa-t-il, satisfait de lui-même d'avoir cette compréhension.


En étranger qu'il était, il retourna à sa place et finit son café immonde ; d'un trait pour ne plus y penser. Puis il demanda à déjeuner, car finalement, il se sentait épuisé et préférait manger avant de se remettre en route. Mais il était surtout intrigué et trouva ce prétexte pour rester un peu plus.


La réponse arriva, rapide et muette. Un « clac » émis par une boîte de pork and beans posée sèchement sur le comptoir. Yann opina. Il savait déjà que son repas serait aussi mauvais que son café, mais il préférait être immergé dès le début. Il lui fallait comprendre tout.


C'est le métier qui rentre, se dit-il. Il est vrai qu’il n’avait pas choisi le plus facile, se dit-il avec une petite pointe d’autosatisfaction.


La patronne se munit d'un gros couteau à la courte lame ébréchée et retira le couvercle à l'arrache, puis versa le contenu dans une assiette en plastique rouge passé. Elle disposa des couverts un peu tordus et proposa une boisson. Une bière. La cannette d'aluminium émit un faible psschhitt quand il tira la languette.


Par souci de correction, pensa-t-il, la femme rafla la boîte de haricots vide et s'en fut à l'arrière. Yann supposa, au tintamarre, qu'elle se débarrassait du contenant métallique en le joignant aux autres.


Il avala rapidement son repas, regrettant de s'être arrêté au milieu de nulle part alors qu'il aurait dû continuer jusqu'au village. Il la paya et s'apprêtait à partir lorsqu'elle lui fit signe d'attendre. Elle alla dans l'arrière-boutique et revint avec le sac de boîtes vides. Elle lui fit signe de le mettre dans sa voiture.


Yann ne sut quelle attitude adopter, car enfin, elle exigeait ni plus ni moins de lui qu'il trimbale ses poubelles ! Il commença par refuser. D'après lui, il était grand temps que chacun prenne conscience de ce que sont les poubelles, qu'on en génère tant qu'on va crever dessous. Il se lança maladroitement dans des explications que la femme ne comprit pas. Ou elle ne le voulut pas, soupçonna-t-il. D'office, elle balança le sac dans la benne du 4X4. Puis elle lui signifia de partir, la route est en mauvais état et cela prendra du temps pour arriver à destination.


Après tout, pourquoi ne pas lui rendre ce service ? Elle ne devait pas avoir souvent l'occasion de profiter d'un véhicule puisque tout le monde ici ou presque se déplaçait à pied ou à vélo. Les voitures étaient rares et il se devait d'aider, comme il le pouvait. Il s'installa au volant et elle lui répéta trois fois le nom du village. Et l'endroit où déposer le sac : la place de ce village. Celui-là même dont il avait contacté l'instituteur par le biais d'une association caritative. Ce dernier l'avait invité, lui confirmant qu'il trouverait de quoi alimenter un reportage étonnant.


Il démarra et entendit un « bing ». La femme venait de jeter dans la benne du pick-up la cannette, sa cannette.


Comme il partait, il préféra en rester là. Mais il n'apprécia pas qu'on le prenne pour une benne à ordures. Il chassa vite cette pensée, pressé d'en finir.


La progression fut lente, les nids-de-poule empêchaient de passer la troisième, voire la seconde. Il arriva au village en fin d'après-midi. Il se sentait vidé. Le dépouillement habitait le paysage et ne se détachait plus de vous. Il repensa à ce café minable, à cette femme. Et pourtant, en y réfléchissant, il s'étonna d'une détermination, d'une volonté qu'il ne comprenait pas. Comment pouvait-on survivre dans ce lieu ? Il faudra s'y arrêter au retour, parler davantage avec elle, tenter de comprendre.


Les premières cahutes apparurent. Des murs de torchis, des cours encombrées de bric-à-brac et, surtout, une nuée de gamins qui se précipita vers la voiture. Il eut peur d'en écraser un et ralentit encore. Deux garçons en profitèrent pour sauter dans le pick-up et l'un d'eux se saisit du sac. Le bruit creux métallique avertit le conducteur. Il s'arrêta et cria à l'enfant qui partait en courant, tenant ferme son trésor, que non, c'était des poubelles ! Mais le voleur de boîtes ne ralentit pas et son compagnon non plus, la cannette de bière à la main.


Finalement, il n'avait plus rien à déposer sur la place. Il alla donc directement chez son contact qui l'avait invité à découvrir ce que c'était de vivre de rien.


Il trouva la maison facilement, dans le chemin principal.


L'instituteur l'accueillit chaleureusement. Il le pria d’entrer dans sa maison, égale aux autres. Il lui offrit un verre d'eau et ils mangèrent les fèves d'un carré cultivé à l'arrière. Puis il lui demanda s'il voulait toujours faire son reportage sur la misère.


La réponse affirmative de Yann le fit sourire, surtout quand ce dernier lui confia s'étonner de cette histoire de poubelle. Il demanda même où était ce tas d'ordures, car visiblement, la place du village était nette. L'instituteur lui promit qu'il lui montrerait demain, mais qu'il valait mieux aller se coucher maintenant, il était tard.


Yann fut réveillé en premier par un incessant martèlement joyeux, puis le soleil déjà vif acheva de lui ouvrir les yeux.


– C'est quoi, ce bruit ?


La réponse de son hôte déjà levé et occupé à cuire des galettes de maïs fut laconique :


– C'est le bruit de la misère.


Et il l'emmena dehors. Ils remontèrent le chemin de terre et se rapprochèrent de la source du vacarme. Ils arrivèrent au milieu d'un groupe d'enfants. Le sac qu'il avait apporté était vide, avachi sur le sol et les enfants, avec des cailloux plats, tapaient sur les boîtes pour les écraser tandis que d'autres grimpaient à une construction précaire pour fixer ces tuiles de métal.


Le toit était déjà bien avancé.


Ce sera l'école.


Une petite fille ramassa le sac, le plia soigneusement et le tendit à Yann, avec un grand sourire. Devant l’hésitation de Yann, l’instituteur lui expliqua qu’il devait le déposer au café sur le chemin du retour. Zulmira le remplira de nouveau. Ça prendra le temps que ça prendra, ajouta-t-il.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   vb   
23/7/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,
Très bien écrit. Quelques uns crieront au surplus d'adjectifs mais j'aime bien les adjectifs - et les adverbes aussi, d'ailleurs.
La fin m'a surpris et m'a fait sourire. Je l'ai trouvée un peu trop bon enfant et j'aurais aimé une touche un peu acide à cette parabole politiquement correcte.
Merci pour ce beau récit.
VB

   Dugenou   
28/7/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

J'ai trouvé cette intrigue bien menée et, tout comme ce journaliste, cherchant un bon sujet de reportage, je me suis trouvé dépaysé à la lecture de ce texte.

Comme lui y a regardé à deux fois pour distinguer les subtilités derrière l'évidence, je me suis interrogé sur les qualités de ce texte, et je suis heureux d'avoir su les trouver : ma quête ressemble à la sienne, lui a trouvé son sujet, moi, une bonne nouvelle.

Merci, et bravo !

   maria   
14/8/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour hersen,

Je ne voyais pas du tout 'où cette description de la misère matérielle, ces détails sordides allaient m'amener.
Et cet "incessant martèlement joyeux" en plein soleil fut une savoureuse surprise.
Une belle histoire, très bien racontée, sur la résilience des plus pauvres.

Merci du reportage, hersen.

   cherbiacuespe   
14/8/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une enquête digne d'Hercule Poirot en somme, sans la réunion finale ni les déductions/révélations lumineuses. Juste un journaliste débutant qui découvre un monde qu'il supputait mais qu'il n'avait jamais côtoyé. Excellent ! Avec un final qui m'a bien amusé.

Enfin, la misère dans tout son désespoir et toute sa malice pour survivre. Et, si on ne tient pas compte de cette détresse sordide, je ne sais pas comment nous pourrons nous tirer des problèmes qui arriveront inéluctablement. Voilà un texte qui ajoute un ingrédient à un menu déjà long comme le fleuve Amazone.

   jfmoods   
15/8/2021
I) Une scène de comédie

1) Une hôtesse peu amène et très occupée

2) Un journaliste trop curieux et passablement encombrant

II) Chronique de la misère ordinaire

1) Un étranger instrumentalisé

2) L'indéfectible solidarité des démunis

Merci pour ce partage !

   Corto   
15/8/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Nous voici plongés dans un reportage sur un reportage.

Dans la première partie, sordide et crasseuse à souhait, j'ai admiré la constance du journaliste qui, après l'expérience du café infâme, commande à déjeuner. Facilité ou inconscience ? Cela caractérise en tout cas les velléités de s'immerger dans l'inconnu...

La seconde partie nous confirme la plongée dans la misère extrême, agrémentée par une volonté collective de construire tout de même ! Et les enfants sont les héros du projet.

J'apprécie la construction du récit, la caractérisation des personnages, et bien sûr ce semblant d'espoir dans l'avenir marqué par la construction de l'école à partir de presque rien.

Bravo.

   Robot   
16/8/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Une nouvelle en forme de conte tragique dont la rédaction en forme de suspense est efficace. Ce n'est qu'à la toute fin que j'ai découvert ou la lecture me conduisait.
Tout est réglé pour retenir l'attention jusqu'au final.
Comment de l'apparence étrange on passe à la triste réalité mais avec une note d'espoir que la construction de l'école semble promettre.

   Myo   
19/8/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Une nouvelle très bien écrite, un dépaysement garanti et une intrigue originale.

Il y a juste quelques formulations qui m'ont semblé un peu poussives
" ...satisfait de lui-même d'avoir cette compréhension."

"C'est le métier qui rentre, se dit-il. Il est vrai qu’il n’avait pas choisi le plus facile, se dit-il avec une petite pointe d’autosatisfaction."
Je pense que le 2e se dit-il et ce qui suit n'est pas nécessaire et alourdit l'ensemble.

Mais, un vrai plaisir de vous lire.
Merci du partage

   hersen   
20/8/2021

   Pepito   
14/9/2021
Salut Hersen,

Un texte bien mignon, mais assez peu réaliste. Pour en faire des tuiles, j'ai un gros doute. De toute façon, pas écrasées au marteau, mais dépliées. Comment, dans un pays pôvre, ne pas croiser un ou une ramasseuse de canettes dès la sortie (voir à l’intérieur) de l'aéroport ? Il est vrai que mon premier « ramasseur » date de tellement longtemps que j’ai oublié ma réaction de l’époque. ^^

Un adage raconte que, pour voyager, il ne faut pas seulement ouvrir ses valises mais aussi son esprit. Dis-moi, tu es tombé sur le reporter le plus niais à l'ouest du Pecos ? ;-)

Coté kriture, sur un ensemble très bien écrit, celle-là m’a paru drôlement hachée : « Le dépouillement habitait le paysage et ne se détachait plus de vous. » C’est pour faire couleur locale ? ^^

« Puis il lui demanda s'il voulait toujours faire son reportage sur la misère. » là aussi j’ai un doute, admettre son dénuement devant un inconnu ne me semble pas si facile que cela. Quand on fait partie de la famille, il n’est pas rare d’entendre parler d’Amérique Latrine… mais cela vient bien plus tard. ^^

Voilou, voilou…

   plumette   
24/9/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Cet apprenti "reporter" livre son regard avec un prisme de bonne conscience et une certaine autosatisfaction qui se révèlent clairement au lecteur avec la chute.
Avant cette chute, on peut être plutôt de son côté, un peu dégoûté mais essayant de n'en rien montrer, empathique mais finalement vite lassé de cette immersion dans la misère, et presque donneur de leçon!

Cette posture du "documentariste" n'est sûrement pas simple! mais tu en montre finement le côté ambigu.

où es-t-on exactement? ( a part sous le soleil!) tu as fait le choix de ne pas désigner ce pays, ce n'est pas le plus important en effet! libre au lecteur, s'il en a besoin, d' imaginer un espace à partir de toutes tes descriptions. il y a un "holà " au début, et non pas un hello!

Un texte qui sous couvert d'avoir une fin positive, dénonce une certaine indécence du regard de ceux qui viennent voir la misère!

A te lire encore


Oniris Copyright © 2007-2020