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Réalisme/Historique
IsaD : Mon frère
 Publié le 24/05/22  -  8 commentaires  -  7826 caractères  -  36 lectures    Autres textes du même auteur

À toi, mon frère.


Mon frère


Je regarde l'océan face à moi, immense. Et je me souviens.


Toi, mon frère. Sorti du ventre rond de ma mère. C'était un jour d'hiver. Le froid avait déposé ses cristaux de givre, colorant tout de blanc. Je me souviens aussi de ce léger nuage de souffle diaphane, s'échappant de mes lèvres.


Nous étions, mon père et moi, partis à ta rencontre, le cœur battant. Dans ce grand bâtiment blanc, lui aussi, tout propre, brillant d'espoir et d'avenir.


Je nous revois dans cette pièce, nerveux, impatients.


Je revois la porte qui s'est ouverte sur ma mère allongée, souriante bien qu’encore affaiblie de ses longs efforts. À ses côtés, cette femme, tenant dans ses bras un tout petit paquet. Toi, mon frère. Entouré de langes blancs. Tu étais déjà destiné à cette nuance, qui voilerait à jamais ton existence.


Tu as grandi. Loin de nous. Faisant de notre vie un monde de silences, un monde d’absences.


Jusqu’à ce que je m’approche de toi. Je t’ai apprivoisé comme on apprivoise un petit animal sauvage, ce que tu étais alors à mes yeux. Je ne savais pas que tu vivais malgré nous, malgré les doutes et les incertitudes qui assaillaient ces longues journées que nos parents cachaient dans des non-dits, je l’ai appris sans vraiment comprendre, t’observant sans te toucher, restant dans de longs moments immobiles, à une distance raisonnable pour toi, de ton corps qui se mouvait comme une vague allant et venant, sans cesse te berçant, tandis que tes yeux levés tout là-haut s’échappaient dans la contemplation d’un monde que je tentais de pénétrer.


Pourquoi n’étais-tu pas le frère que j’attendais ? Celui dont j’avais tant rêvé alors que tu grandissais dans le ventre de ma mère, qui partagerait mes jeux, ma vie, que je protégerais. Je ressentais déjà ce besoin de t’épargner, sans jamais imaginer que ce serait de cette façon-là.


À force d’être là, obstiné, à tes côtés, tu as fini par tourner tes yeux vers moi. Tes yeux seuls, dans lesquels je percevais un peu de toi, à la lisière d’un monde dans lequel tu étais né et que jamais tu ne quitterais. C’est là que nous nous retrouvions, tous deux, dans les jeux étranges que tu inventais, où je te suivais.


Devenus inséparables, tels les deux oiseaux qui ne savent vivre l’un sans l’autre posés sur la même branche, celle d’un arbre poussant seul à l’écart des autres, nos parents nous observaient, impuissants à te comprendre ; ils essayaient pourtant, mais tu allais si loin dans tes retranchements qu’ils n’avaient pas la force de te suivre. J'ai vu les larmes de ma mère et les traits tirés de mon père. Je les ai vus vieillir avant l’âge, leurs cheveux blanchissant, leur dos se voûtant sous le poids de l'amour lourd qu’il te portait.


Moi aussi, je t'aimais.


Je regarde les vagues, leur écume blanche. Je revois mon souffle ce jour d'hiver.


Nous avons grandi côte à côte, jusqu’à ce jour où notre route s’est séparée, ainsi en avaient décidé nos parents, comme une évidence, pour eux, pour moi, pour me protéger, pour me rendre au monde qui était le mien et que je ne devais pas quitter sous peine d’avenir incertain. Nous allions te voir, régulièrement au début, puis de temps en temps, espaçant peu à peu nos visites tandis que je soupçonnais ma mère d’y aller, elle, en secret, beaucoup plus souvent. Elle avait sur son visage la trace que creusent les larmes épuisantes, qu’elle tentait de cacher sous des sourires rassurants mais fatigués.


Je n’ai eu d’autres choix que de vivre. Au milieu d’inconnus qui n’avaient pas ton regard. J’ai composé, souri quand on me parlait, rencontré quelques filles mais je crois que je n’étais pas fait pour cette vie-là.


Alors j’ai décidé de parcourir le monde, celui dans lequel tu vis malgré tout, mais qui s’agite à mille lieues de toi, je capture par zoom interposé les paysages que j’explore sous toutes leurs formes, leurs contours, leurs nuances, j’enferme les montagnes dont les pointes opalescentes touchent le ciel, les fleuves sinuant dans les forêts presque vierges, la courbe douce et brûlante des dunes, le soleil reflétant ses derniers rayons d’or sur les mers brillantes et noires, l’envol des oiseaux rythmant de leur battement d’ailes les saisons, je fige sur bande-son le clapotis des vagues, le cri magistral des cétacés, le souffle du vent et le chant des étoiles que l’on entend dans les profondeurs des nuits claires.


Je vais te voir aussi souvent que je le peux. Tu ne le dis pas mais je sais que tu m’attends. Dans cette maison où nos parents t’ont définitivement laissé, trop las pour continuer cette vie absurde qui, pensaient-ils, m’empêcherait d’avancer. Là-bas, je sais que l’on s’occupe bien de toi.


Mais avant, mes pas me dirigent sans cesse vers le cimetière, celui où reposent désormais notre mère et notre père qui l’a rejointe peu de temps après. Je leur dis de ne pas regretter, que rien n’est de leur faute, qu’ils n’ont pas à s’en vouloir de t’avoir abandonné. Je les rassure, des mêmes mots que je murmure chaque fois, sans vraiment savoir s’ils s’adressent à eux ou à moi.


Puis je viens te retrouver avec dans mon bagage tout ce dont tu es privé. Je franchis les portes, traverse les longs couloirs que je connais par cœur. Le personnel me parle de toi, me raconte depuis la dernière fois, et je pénètre dans la salle où vaquent d’autres personnes comme toi, ou différentes au fond qu’importe, la vie ici se joue sous mille facettes mais n’est-ce pas ainsi au-dehors ? Simplement là, elles sont de couleurs impossibles à définir, si diaprées que l’esprit cloisonné ne sait les interpréter, habitué qu’il est par la primarité que seul l’œil perçoit.


Toi, mon frère, tu es finalement toutes les couleurs, si étroitement mêlées qu’au final, il n’en reste qu’une – existe-t-elle vraiment ? – sur laquelle nous vaguons.


Je te repère, assis sur une chaise dans un coin de la salle, au milieu des bruits environnants, des murmures, des exclamations, des cris, des pieds de chaise qui raclent, qui n'ont aucun écho dans ton recul immobile.


Pourtant dès que tu me vois, ton regard s’agite, se fixe sur mes mains et de gestes furtifs, tu me fais comprendre ton impatience. Je te prends par le bras pour te mener dehors si le temps le permet ou sinon dans ta chambre, pour mieux nous isoler. Je m’assieds à tes côtés et c’est alors, sous les vibrations pour toi mystérieuses sorties de mes enregistrements, un long défilé de photographies qui passent sous tes yeux, que tu caresses de tes doigts hésitants. Que vois-tu de ces lieux qui semblent te porter vers un endroit merveilleux ? D’une voix douce, je détaille chaque image, te prenant la main pour te faire suivre de tes doigts les contours de ces pays imaginaires. Tu écoutes, comme attentif dans ton monde abscons, penchant parfois ta tête sur le côté pour laisser passer tes yeux sur les miens, sans qu’ils s’arrêtent. C’est ainsi que tu vois. Que tu entends. Dans l’inexistence des choses. Je passe de longs moments près de toi, retrouvant dans nos échanges silencieux nos jeux d’autrefois.


Sans toi, mon frère, aurais-je frôlé la lisière de ces deux mondes qui ont fait de moi ce que je suis aujourd'hui ? Un homme fragile, et pourtant fort à la fois. Marchant sur un chemin, loin des sentiers battus, des grandes routes encombrées. Cette traverse obscure que l'on regarde de loin, avec méfiance. Par peur de l'inconnu. De toi, mon frère. On te voit parfois au travers de mon regard et l’on s’éloigne encore un peu plus de moi.


Ou peut-être est-ce moi qui m’éloigne, inexorablement, vers cette frontière floue qui me mène parfois vers les terres, parfois vers les airs. Parfois vers les mers.


Mes yeux suivent le mouvement souple des vagues et leur écume blanche.


Je t’écris souvent. Tu ne me lis pas, reclus dans tes absences auxquelles je m'accroche, pour continuer.


 
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   plumette   
3/5/2022
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
ce texte me fait un étrange effet et me laisse sur ma faim.

Il parle plus du narrateur que de ce frère "inadapté" auquel ce récit veut rendre hommage.
ce frère ne s'incarne pas vraiment, j'ai cherché à me le représenter voilà ce que j'ai noté:
"Toi, mon frère. Entouré de langes blancs. Tu étais déjà destiné à cette nuance, qui voilerait à jamais ton existence."
J'en déduis que cet enfant est pâle.
puis plus loin, il n'y a qu'un regard: "Tes yeux seuls , dans lesquels je percevais un peu de toi, à la lisière d’un monde dans lequel tu étais né et que jamais tu ne quitterais. C’est là que nous nous retrouvions, tous deux, dans les jeux étranges que tu inventais, où je te suivais."
arrivée à ce stade, j'ai envie d'en savoir plus. Ces yeux ont-ils une couleur? Et quels sont ces jeux? Et y-a-t-il du son? Quelle est la nature de l'échange?

On apprend que Le narrateur a été séparé de ce frère qui est donc en institution, qu'il a parcouru le monde avec son appareil photo, on apprend qu'il se sent coupable, tout cela est assez bien dit, mais n'a pas réussi à m'enlever mon étrange impression.

A la fin, je note que le frère peut marcher? Alors il a aussi un corps, dont on sait bien peu de choses.

je crois que le texte pourrait être densifié! Mais peut-être n'ai-je rien compris aux intentions de l'auteur !

le sujet n'est pas facile et son traitement ici n'a pas réussi à m'emporter.

   AnnaPanizzi   
24/5/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour IsaD

C'est d'une tristesse insondable.

J'ai automatiquement pensé à l'autisme encore imprégnée par la 2eme saison de En Thérapie (ceux qui en vu comprendront). Je me trompe peut-être, la nouvelle reste là. Écriture limpide, exercée, rien à dire. Quant au fond, il est assez douloureux par moment mais c'est un témoignage qui mérite d'être lu.

Merci.

Amicalement

Anna

   Ascar   
24/5/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
un très beau témoignage d'Amour, un texte flambeau pour le droit à la différence, une écriture intelligente, subtile et pudique.

Bref, j'ai bien aimé parcourir vos mots et j'ai essayé de comprendre les états d'âme et les sentiments de chacun.

Bravo

   chVlu   
25/5/2022
 a aimé ce texte 
Passionnément
Je frissonne encore en écrivant le commentaire. J'adore le parti pris de raconter depuis l'intérieur du narrateur l'intérieur de ce frère pas dans la "norme", de cette famille qui par rebond n'est pas comme les autres.
Pas de place aux bons sentiments, la sincérité s'impose :"Jusqu’à ce que je m’approche de toi. Je t’ai apprivoisé comme on apprivoise un petit animal sauvage, ce que tu étais alors à mes yeux."

La richesse des sentiments du narrateur qui sont évoqués par cette écriture fine et délicate fait un pied de nez au pathos qui aurait pu ramener sa fraise indésirable ici.
Un sentiment de malaise vite installé avec tact :
"Tu étais déjà destiné à cette nuance, qui voilerait à jamais ton existence."

Moi qui est peu de goût pour les phrases type poupée russe je n'ai même pas tiqué à ce passage :
"Je ne savais pas que tu vivais malgré nous, malgré les doutes et les incertitudes qui assaillaient ces longues journées que nos parents cachaient dans des non-dits, je l’ai appris sans vraiment comprendre, t’observant sans te toucher, restant dans de longs moments immobiles, à une distance raisonnable pour toi, de ton corps qui se mouvait comme une vague allant et venant, sans cesse te berçant, tandis que tes yeux levés tout là-haut s’échappaient dans la contemplation d’un monde que je tentais de pénétrer."
Surement parce l'écriture dans ce cas rend bien compte de la complexité de comprendre, d'être, sans que les sachants ne posent de mots sur la réalité.
Cette histoire où il ne se passe quasiment rien m'a happée et envoyé dans les émotions. Le style précis et méticuleux de l'écriture a ravi mon moi rationnel.

Le fil du blanc qui court tout au long de l'histoire est selon moi particulièrement bien trouvé. Le charme ne se rompt jamais.


En peu de mot un concentré de vies toutes différentes que le lecteur étend facilement par son propre imaginaire.

BRAVO !

   Malitorne   
26/5/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↓
J’ai trouvé ce texte plus abouti que le précédent qui m’avait semblé écrit au pas de course. Les émotions du narrateur sont bien retranscrites et particulièrement touchantes. L’arrivée du handicap dans une famille est toujours vécu comme un séisme et il est compliqué d’y faire face. J’ai d’ailleurs plus d’empathie pour les parents que les deux frères, car ce sont eux qui portent la plus lourde charge. De ce côté là tout est donc bien rédigé.
Au niveau de la critique – car il y a toujours une critique – ce n’est pas à proprement parler une nouvelle mais un témoignage, et comme tous les témoignages il s’adresse d’abord à l’auteur. Réalité ou fiction il a essentiellement une fonction cathartique et peut donc laisser sur la touche le lecteur qui ne se sent pas concerné.
Enfin le style m’apparaît trop recherché, sophistiqué, particulièrement dans la description des photos où vous en faîtes des tonnes : « les montagnes dont les pointes opalescentes touchent le ciel / le cri magistral des cétacés ». On sent trop que vous vous appliquez, cherchez à faire de belles phrases et le naturel en pâtit.
Ici il y a une tautologie : "malgré les doutes et les incertitudes "

   Angieblue   
26/5/2022
 a aimé ce texte 
Passionnément
C'est magnifiquement écrit, avec poésie, et c'est très émouvant.
Pas simple de faire ressentir cet autre monde dans lequel est enfermé le frère du narrateur.
Vous le faites subtilement. J'ai beaucoup apprécié ces passages:

"Entouré de langes blancs. Tu étais déjà destiné à cette nuance, qui voilerait à jamais ton existence."

"Tu as grandi. Loin de nous. Faisant de notre vie un monde de silences, un monde d’absences."

Les proches deviennent également différents car ils portent en eux une tristesse qui leur est propre. C'est très beau et puissant quand vous dites au sujet des parents:

"Je les ai vus vieillir avant l’âge, leurs cheveux blanchissant, leur dos se voûtant sous le poids de l'amour lourd qu’il te portait."

J'ai également apprécié la manière dont vous décrivez le langage qui s'est créé entre le narrateur et son frère, un langage qui passe par le regard:

"Tes yeux seuls, dans lesquels je percevais un peu de toi, à la lisière d’un monde dans lequel tu étais né et que jamais tu ne quitterais."

"On te voit parfois au travers de mon regard et l’on s’éloigne encore un peu plus de moi."

Magnifique aussi ce passage:

"Toi, mon frère, tu es finalement toutes les couleurs, si étroitement mêlées qu’au final, il n’en reste qu’une – existe-t-elle vraiment ? – sur laquelle nous vaguons."

Très beau également, la présence et la comparaison avec la mer qui symbolise bien cet autre monde, inaccessible pour les autres, où voguent les deux frères.

" ton corps qui se mouvait comme une vague allant et venant, sans cesse te berçant, tandis que tes yeux levés tout là-haut s’échappaient dans la contemplation d’un monde que je tentais de pénétrer."

"Je regarde les vagues, leur écume blanche"

"Mes yeux suivent le mouvement souple des vagues et leur écume blanche."

Un texte sur la différence où la justesse, la poésie, la beauté et l'émotion se mêlent avec pudeur et élégance. Bravo et merci pour ce partage.

   widjet   
10/6/2022
 a aimé ce texte 
Un peu
La relation fraternelle est une de mes thématiques fétiches.
Ici, sans nier la sincérité et la délicatesse du propos, j’avoue que parfois c’est assez « chargé » et c’est ce qui a bridé mon émotion.
Enfin, j’ai eu du mal à matérialiser ce frère dont les contours sont flous mais peut-être est-ce à dessein pour illustrer cet être à cheval entre deux mondes indistincts.
L’écriture est appliquée même si elle manque d’originalité et pêche par excès de préciosité (chargé comme je disais plus haut là où à mon sens, il fallait fonctionner par "petites touches", le sujet étant déjà douloureux par essence).
Au final, un texte touchant, mais un peu trop emphatique à mon goût avec beaucoup de formules usitées (« fort et fragile à la fois ») et pléthore d’adjectifs (un de mes nombreux défauts aussi).

W

   Lulu   
13/6/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour IsaD,

J'ai bien aimé ce récit, tant pour la forme que pour le fond.

Dans la forme, j'ai aimé cette façon que vous avez réussi à faire émerger un monde intérieur sans que cela ne soit trop pesant pour le lecteur. On imagine tous ces moments pensés au fil de l'existence avec un regard aimant posé sur le petit frère et le temps qui passe. L'écriture est belle, suggestive, sans être trop descriptive, ce qui aurait alourdit, peut-être, cette narration.

Sur le fond, j'ai trouvé intéressant et beau que le narrateur évoque la différence sans forcément poser de mots précis. Ce qui ressort, c'est finalement plus l'ensemble des sentiments du narrateur dans sa vie et sa relation douce à son frère, plus qu'à un ensemble de questionnements ou de difficultés qu'il aurait pu rencontrer. En cela, je trouve cette courte nouvelle très réussie.

J'ai cru percevoir au fil des mots une certaine douceur, donc, mais aussi, il semble, une certaine mélancolie chez le narrateur.

J'ai beaucoup aimé la dernière phrase... L'écriture à l'autre, comme exutoire, mais aussi une présence qui court tout au long de la nouvelle.


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