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Sentimental/Romanesque
Jaja : Le pantalon jaune
 Publié le 02/12/08  -  4 commentaires  -  12317 caractères  -  19 lectures    Autres textes du même auteur

Ah ! la ligne !


Le pantalon jaune


Jaune. Il était jaune, ce petit pantalon qui lui faisait de l'œil depuis deux minutes. En coton léger, légèrement taille basse, il éclaboussait de soleil la vitrine : à croire que le printemps s'était invité au beau milieu des giboulées de mars.


- Le veux-tu ? demanda sa mère, toujours empressée à lui faire plaisir. Je te l'offre.

- Il est trop petit pour moi, objecta Lili.


Le mannequin qui portait le vêtement mesurait au moins un mètre soixante-dix et possédait une taille minuscule, des hanches inexistantes et des cuisses de grenouille. On eût dit un gracieux tournesol au bout de sa longue tige. Jusqu'à maintenant, Lili s'était peu préoccupée de son physique. Peu lui importait d'être petite et bien en chair puisqu'elle avait des parents affectueux, des amis et de bonnes notes à l'école. Il fallait davantage qu'un pantalon jaune pour ébranler ces certitudes.


- On s'en va ! dit-elle à sa mère d’un ton résolu.


Et elle détourna la tête de l'objet de sa convoitise. Le pantalon eut beau cligner des yeux, lui lancer des appels muets et désespérés, elle demeura inébranlable. À partir de ce moment, l'après-midi de shopping se transforma en chemin de croix. Lili se désintéressa des autres magasins du centre-ville et traîna les pieds pour entrer dans son salon de thé préféré. Là, elle repoussa le chou à la crème que, d'habitude, elle engloutissait avec entrain.


- La petite est malade ? s'inquiéta la serveuse.

- Non, répondit la mère avec un tendre sourire. Elle grandit.


Le pantalon jaune grandissait lui aussi dans l’esprit de Lili : une croissance rapide, monstrueuse. Il était maintenant doté d'une voix qui répétait avec insistance : « Achète-moi, je t'en prie. » Impossible de résister à ses sirènes. La mère et la fille refirent le chemin en sens inverse. Lili marchait d'un pas rapide, sans regarder ni à droite, ni à gauche. Rien ne devait la distraire de son unique but. Juste avant de tourner le coin de la rue où se trouvait la boutique, elle connut un instant d'appréhension. Et si une autre l'avait prise de vitesse, coiffée au poteau. Dans son esprit se déroulait un scénario de film catastrophe. « Son » pantalon jaune kidnappé dans la vitrine, raflé par une fille filiforme. Mais le vêtement n'avait pas bougé de place. Toujours aussi tentant. Comment rester insensible à son numéro de charme ?


- Tu avais raison tout à l'heure, dit la mère. C'est un trente-quatre ou un trente-six. Ils doivent sûrement avoir d'autres tailles en rayon.


Lili secoua la tête. Probable qu'ils avaient sa taille, mais c'était celui-là qu'elle voulait.


- Vous n'y entrerez jamais ! prophétisa la vendeuse, une grande perche à la lippe dédaigneuse. Ne voulez-vous pas essayer un quarante ?


Lili fit « non » de la tête et, lui ôtant le pantalon des mains, entreprit de l'enfiler. À force de contorsions, elle y parvint. À ceci près que les boutons refusaient obstinément de se fermer. À cause de cette espèce de bouée autour de la taille. La mère contemplait sa fille avec un mélange d'affection et de tristesse.


- Trois ou quatre kilos en moins et il vous ira à ravir ! minauda la patronne.


Lili goba le gros mensonge. Trois ou quatre kilos, ce n'était rien. L'affaire de quelques semaines, tout au plus. Un petit régime et elle pourrait arborer fièrement son pantalon aux premiers beaux jours. Elle refusa qu'on l'emballât et l'emporta, bien serré contre son cœur.


- Tu sais, la prévint sa mère le même soir, tu n'entreras jamais dans un trente-six. À moins bien sûr de t'affamer.


L'adolescente ingéra ces derniers mots comme elle avait avalé les bobards de la commerçante. Au souper, elle dédaigna les spaghettis à la bolognaise, se contentant d'un peu de potage et d'un fruit.


- Que t'arrive-t-il ? s'étonna son père. D'habitude, tu reprends trois fois de ma pasta. Est-ce que par hasard elle ne serait plus bonne ?


Lili lui sourit. Non, ses pâtes n'étaient pas en cause. En bon Parmesan, il s'y entendait à les préparer. Simplement, elle avait décidé de surveiller sa ligne.


- Quelle bêtise ! s'exclama-t-il. Les hommes préfèrent les femmes girondes aux planches à pain. Prends plutôt exemple sur ta mère. Elle a tout ce qu'il faut, là où il faut.


Lili regarda sa mère comme si elle la voyait pour la première fois : « Grosse vache » pensa-t-elle. Mais c'était davantage une constatation qu'une critique. Une fois dans sa chambre, elle ferma la porte à clé et se déshabilla entièrement Plantée devant le miroir, elle détailla ses défauts. « Grosse vache » répéta-t-elle en pinçant la chair molle de ses bras et de ses cuisses. Ses yeux ruisselaient de larmes. Vivement, elle se couvrit de sa chemise de nuit, cacha dans les draps ce corps qui lui répugnait. Un tas de saindoux, voilà ce qu'elle était. Elle plia son précieux pantalon jaune sur l'oreiller et posa la tête dessus. L'étoffe légère sentait le neuf. Elle aussi serait neuve quand elle aurait perdu toute cette graisse qui l'encombrait.


Dès lors, elle ne mangea plus que le strict minimum. Elle n'avalait qu'un bol de café au petit-déjeuner, sautait le repas de midi ― à la cantine, c'était plus facile ― et ne prenait plus que de la soupe au repas du soir. Parfois un fruit. Comme elle ne maigrissait pas et même, paraissait en pleine forme, ses parents ne s'inquiétèrent pas. Pour eux, il s'agissait d'une lubie qui passerait au bout de quelques semaines. Mais cela ne passa pas, bien au contraire. À la fin de la première quinzaine, elle n'avait perdu qu'un kilo. Décourageant. Dans la rue, à l'école, elle avait l'impression que les gens se moquaient d'elle : « Bouboule, grosse truie » chuchotaient-ils dans son dos. Le pantalon jaune lui-même se payait sa tête. Elle ne pouvait toujours pas le fermer à la taille et pourtant, elle mourait de faim. Son cerveau se remplissait d'ouate et des corbeaux piquetaient furieusement son estomac.


Un jour, elle n'y tint plus. Profitant d'une absence de sa mère, elle vida un à un tous les placards de la cuisine. Le pot de Nutella fut englouti en un clin d'œil. Idem pour les chips et les biscuits. Puis, ce fut le tour des boîtes de sardines et du saucisson. Ensuite, Lili s'attaqua au contenu du frigo. Elle se goinfrait, sans même prêter attention à ce qu'elle mangeait. Lorsqu'elle fut rassasiée de cervelas, de rôti de porc et de fromage, elle s'écroula sur le carrelage. Repue. Cette béatitude fut de courte durée. « Gros boudin, grosse vache, susurra à côté d'elle une voix moqueuse. Si tu continues à bâfrer, tu peux oublier ton joli petit pantalon jaune. » Lili sursauta, mais ne bougea pas d'un pouce. « Espèce de sac à pommes de terre, insista la vilaine petite voix. Regarde-toi : tu n'as même plus la force de te traîner. Combien de kilos en plus, aujourd'hui ? Trois ? Quatre ? Ils vont tous se foutre de toi. Les garçons, surtout. Un mec, ça n'aime pas sortir avec un tas de graisse. Allons ! Remue-toi, que diable ! Il faut absolument te purger de cette bouffe immonde. »


D'un bond, Lili fut sur pied, se rua à la salle de bains et, deux doigts dans sa bouche, régurgita toute la nourriture qu'elle avait avalée. « C'est bien, reprit la voix. Tu te sens mieux, n'est-ce pas ? Légère. Quasi aérienne. Tu prends le contrôle de toi-même, enfin. » Oui, je me sens mieux, se dit Lili. C'est épatant de vomir. Elle avait de nouveau les idées claires et aucun oiseau noir ne grignotait plus son estomac. Une merveilleuse sensation de toute-puissance l'envahissait. À partir de ce moment, tout fut plus facile. Elle jeûnait la plupart du temps et quand elle avait trop faim, elle s'empiffrait. Après, un petit séjour aux toilettes et hop ! le tour était joué. Deux, trois, cinq, sept kilos s'envolèrent ainsi. Les boutons du pantalon se rapprochaient insensiblement de leurs boutonnières. On y était presque. Lorsqu'elle parvint à boucler la ceinture à la taille, Lili poussa un rugissement de triomphe et dégringola les escaliers pour se montrer à sa mère.


- Gagné ! s'exclama-t-elle, se déhanchant à la manière des mannequins. Et toi qui croyais que je n'y arriverais jamais...

- Il te va très bien, murmura la mère, admirative. Mais je te trouve un peu pâlotte. Es-tu sûre que tu n'es pas malade ?

- Je suis en pleine forme, au contraire. Tout ce gras me gênait pour faire du sport. Maintenant, je peux courir, sauter et nager aussi bien que les autres.


Nager, surtout. Depuis qu'elle avait maigri, elle allait plus souvent à la piscine. Quand elle en avait fini avec ses longueurs, elle s'asseyait au bord et détaillait les autres filles. Elle trouvait leurs formes monstrueuses : de gros seins, de grosses fesses. Son corps à elle lui semblait parfait en comparaison. « Auschwitz, entendit-elle un jour derrière elle. Cette fille est si maigre qu'elle a l'air de sortir d'un camp de concentration. » Elle se retourna et vit un groupe d'ados de son âge qui bavardaient près du plongeoir. Comme aucun d’eux ne regardait dans sa direction, elle en déduisit qu'ils parlaient d'une autre fille. Elle, en dépit de sa poitrine plate, de ses omoplates saillantes et de ses côtes apparentes, jugeait qu'elle était encore en surpoids. Le pantalon jaune avait beau bâiller à la taille, ne plus plaquer sur ses hanches, flotter autour de ses cuisses, l’épithète : « grosse vache » lui collait à la peau.


- Est-ce que je suis trop grosse ? demanda-t-elle à Simon, son voisin et meilleur ami.


Après un instant d'hésitation, il répondit prudemment :


- Trop grosse, certainement pas. Tu es plutôt trop mince.

- Trop mince ? La bonne blague ! J'ai des bras de charcutière, des tonnes de cellulite...


Il n'osa pas lui dire qu'il préférait la Lili d'avant : boulotte et joyeuse à l'espèce d'ectoplasme aux joues creuses qu'il avait devant lui.


- Tu devrais voir un médecin, lui conseilla-t-il néanmoins.

- Pourquoi ? Je me porte comme un charme.


Effectivement, elle avait la pêche. Son esprit rayonnait au-dessus d'un corps délabré. Il suppléait à l'effritement des os, à la fonte des muscles, au désordre des organes. Première en classe, première en gym. Juste avant le congé de Pâques, elle tomba dans les pommes en plein cours.


- Seize ans et trente-cinq kilos ! Gronda le médecin scolaire. Ces gamines sont folles ! Embarquez-moi ça à l'hosto et que ça saute !


Quand les parents de Lili arrivèrent à l'hôpital, ils n'en crurent pas leurs yeux. Était-ce bien leur fille, ce fantôme bardé de perfusions ? Ils n'avaient rien vu, rien deviné. Ils étaient trop fiers des bonnes notes de Lili pour critiquer sa nouvelle silhouette.


- Moi-même m'y suis laissé prendre, sanglota le père. Elle avait l'air si épanouie, si heureuse...


La mère se taisait, cherchant mentalement en quoi elle avait failli.


- Elle s'en tirera, la rassura l'interne. Pour le moment, nous lui donnons des protéines et du calcium, mais dans quelques jours, elle pourra s'alimenter normalement. Du liquide, d'abord, puis du solide. À petites doses. Son estomac n'est plus habitué à recevoir des quantités normales de nourriture.


Le printemps s'acheva. Vint l'époque des grandes vacances. Lili avait renoué avec plaisir avec les pâtes, la purée et les steaks. Elle reprenait lentement du poids et la menace d'ostéoporose qui pesait sur ses os fut écartée.


- On me gave comme une oie, se plaignit-elle en riant à Simon.

- J'adore les oies. Tiens, je t'ai apporté des chocolats. Y as-tu droit ?

- Bien sûr ! À ce rythme, je serai bientôt aussi grasse qu'avant. Alors, on t'a permis de voir la grande malade ? Comment la trouves-tu ?

- Mieux, murmura-t-il. Et il ajouta : tu nous as fait une de ces peurs...


Lili lui sourit : un sourire gai, lumineux. Par quel miracle sa dentition avait-elle échappé au déchaussement ? Ses joues étaient de nouveau remplies, son corps bien en chair. Simon eut la vision d'une Lili plus âgée de quelques années : une jolie femme aux rondeurs pulpeuses. Ils marchaient tous deux dans la rue, s'arrêtant de temps en temps pour échanger un baiser.


- Mon pantalon, dit brusquement Lili.

- Quel pantalon ? demanda Simon, revenu d'un seul coup sur terre.

- Le jaune, voyons ! Je ne pourrai plus jamais le mettre. Quel dommage !


Le garçon lui jeta un regard inquiet auquel elle répondit par une bourrade amicale.


- En effet, dit-il. Quel dommage !


 
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   Filipo   
2/12/2008
 a aimé ce texte 
Bien
Tout est dit, efficacement, en peu de mot. Peut-être un peu résumé, mais exemplaire. Une écriture fluide, simple et agréable. Le récit démonte un mécanisme, l'expose, nous le fait vivre (avec un sentiment d'accéléré et une fin heureuse... pour l'espoir ?)

Sale petit pantalon jaune ! Des dizaines d'histoires semblables nous entourent. L'auteur à très bien su en saisir la quintessence...

   victhis0   
3/12/2008
 a aimé ce texte 
Bien
joli traitement de l'anorexie, qui m'a paru parfaitement compris (vécu ?) ; je ne sais pas si on s'en tire avec autant de facilité que le texte semble démontrer, mais en tout cas voila un texte simple et bien écrit qui apporte un éclairage classique mais précis sur un sujet qui peut être catastrophique

   Jaja   
4/12/2008
Non, ce n'est pas du vécu. J'ai toujours fait du trente-six, mais il est vrai qu'à l'adolescence, je bouffais un peu n'importe quoi. ça c'est heureusement arrangé depuis.

   jensairien   
16/12/2008
euh Jaja, ça n'a pas vraiment le mordant des nouvelles que je lisais de toi en début d'année (je sais on arrive à la fin). Une histoire un peu trop simpliste quand même. Ça pourrait être écrit par une jeune fille de seize ans. De plus quelques images sur le pantalon jaune m'ont parues saugrenues. La comparaison avec un tournesol, les coups d'œil... pas vraiment convaincant.


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