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Humour/Détente
Jaja : Pavane pour une Europe défunte
 Publié le 04/05/08  -  2 commentaires  -  11592 caractères  -  7 lectures    Autres textes du même auteur

Épisottises.


Pavane pour une Europe défunte


Vint le temps où, mus par un ancestral instinct de conservation, les oiseaux prirent le chemin de l’Europe de l’Ouest. Par milliers, ils fuyaient l’Asie décimée par le virus. Le ciel commençait à ressembler à une gigantesque volière : oies, canards, hirondelles, perroquets, éperviers, milans, autant d’espèces qui, d’ordinaire, n’avaient pas l’habitude de se côtoyer volaient maintenant de concert. Leurs battements d’ailes affolés et les cris perçants de détresse qu’ils lançaient emplissaient l’air d’un vacarme assourdissant. Parfois, un volatile trop malade pour poursuivre le voyage se détachait des rangs serrés de ses congénères comme un fruit d’un arbre et tombait dans un étang ou un champ. Ce phénomène eut pour effet de contaminer la population d’oiseaux et de volailles diverses des contrées traversées. En Turquie, la mort suspecte d’un corbeau fit grand bruit et, lorsqu’on découvrit dans un étang de Roumanie le corps sans vie d’un cygne, la panique s’empara de la population. Les hommes eurent beau tirer des coups de fusil sur les hordes ailées, mettre en quarantaine leurs dindes, leurs poulets et leurs canards, supprimer les marchés, interdire les importations de volatiles en tous genres, ces précautions n’empêchèrent pas le virus de se propager avec une effrayante rapidité. En France, en Angleterre, en Allemagne, on vit périr en si grand nombre les animaux sauvages ou d’élevage que, face à la menace d’une transmission à l’homme, les Vingt-cinq organisèrent à Bruxelles un sommet exceptionnel qui réunissait les chefs d’État concernés. Enrique Hermoso, président de la Commission fut le premier à prendre la parole :


— Mes chers amis et collègues, il n’est plus l’heure de tergiverser. Je propose de prendre immédiatement les mesures qui s’imposent, à savoir d’exterminer toutes, je dis bien « toutes », les espèces à plumes qui constituent le vecteur de la maladie. On recouvrira ensuite les cadavres de chaux vive ou on les brûlera, selon le mode opératoire en vigueur dans chaque pays. Je compte sur vous tous pour expliquer à vos concitoyens le bien-fondé de cette décision. Étant donné qu’il en va de la santé publique, les contrevenants encourront évidemment les sanctions les plus sévères.

— Bravo, approuva le président français, un grand escogriffe du nom de Marc Sirac qui, depuis un bon moment, piaffait d’impatience. Ça fait des semaines que je répète que nous devons éradiquer cette engeance. Tenez, pas plus tard qu’hier soir, mon avion s’est trouvé pris dans une nuée de corneilles effrayées qui se cognaient désespérément aux vitres. Sans l’habileté du pilote, je ne serais plus là pour en parler.

— Quelle horreur, s’écria Angelina Teckel, la toute nouvelle chancelière d’Allemagne ! Moi aussi, je suis cent pour cent d’accord avec monsieur Hermoso. Qu’on se débarrasse au plus vite de ces immondes bestioles !


L’anglais Johnny Glair qui jusque-là avait gardé le silence se leva brusquement :


— I’m sorry, chère madame, mais vous ne connaissez pas les sujets de sa gracieuse Majesté. Chez nous, il y a dans chaque foyer une perruche, un canari ou un bouvreuil. Comment pourrais-je ordonner à ces braves gens de tuer les gracieuses créatures que, conformément à nos directives, ils gardent à l’abri ? Sans parler des associations de défense des animaux, particulièrement actives en Grande-Bretagne.

— Vous oubliez d’ajouter que vous possédez vous-même un magnifique ara, lui fit remarquer Livio Verlusconnerie, le fringant Premier ministre italien.


Johnny Glair le fusilla du regard :


— Les mauvaises langues diront que je veux gagner du temps, mais je vous rappelle qu’avant d’envisager la solution finale, nous avons besoin de l’aval du parlement.

— C’est scandaleux d’évoquer la solution finale à propos de ces… sacs de merde à plumes, glapit, outrée, Angelina Teckel. J’exige des excuses, monsieur Glair, sinon je quitte cette réunion.

— Quelle stupidité de prendre la mouche pour une expression maladroite, s’écria Johnny Glair ! Vous avez mal interprété mes paroles, dear Angelina.

— Stupide ! Vous avez dit que j’étais stupide ! Je vous prends tous à témoin, mes chers collègues.


Angelina était hors d’elle et il fallut rien moins que les interventions conjointes de Michel Louis et d’A.Carrot pour calmer le jeu. Finalement, Glair dit qu’il regrettait, baisa la main potelée de la chancelière et l’on en resta là. La Commission avait eu chaud !


Pendant que les Grands se chamaillaient, l’épizootie se propageait comme une traînée de poudre. Même les campagnes les plus reculées n’étaient pas épargnées par le fléau. Devant un tel danger, la Commission résolut de se passer du feu vert des députés. Les gouvernements réagirent selon leur degré de civilisation. Dans les anciens pays de l’Est, la destruction fut systématique. Les chasseurs se livrèrent dans le ciel à un épouvantable carnage, abattant pigeons et tourterelles à la mitraillette. Comme cela ne suffisait pas, on demanda le renfort de la défunte police secrète dont les méthodes expéditives firent merveille, comme par exemple, répandre des gaz mortels dans les poulaillers. Ensuite, les oiseaux étaient ramassés et jetés dans d’énormes bûchers.


S’il n’y eut pas d’autodafés de ce genre dans les pays fondateurs où les amis des animaux obtinrent que ceux-ci soient euthanasiés en douceur, il y eut par contre, comme le craignait Hermoso, quelques entorses au règlement. Johnny Glair fut le premier à désobéir en cachant son perroquet dans l’abri antinucléaire prévu sous le 10 Downing Street. Une Française préféra se défenestrer plutôt que livrer aux autorités le couple de bengalis qu’elle dissimulait dans son soutien-gorge. De même, un pompier italien fut surpris comme il s’apprêtait à planquer son merle apprivoisé dans le tuyau d’une lance à incendie. Ces inconscients furent cause que de nombreux volatiles passèrent entre les mailles du filet, contribuant ainsi à l’extension de la maladie


À la fin de l’automne, dans le village écossais d’Henburgh, Douglas Mac Unlucky se réveilla avec un lancinant mal de tête. Comme il était sujet aux migraines, il ne s’inquiéta pas outre mesure. Après avoir avalé une aspirine avec un whisky bien tassé, il s’en alla lire le Times au pub du coin, comme chaque matin. Le soir, il fut saisi de frissons et, dans la nuit, une forte fièvre se déclara, bientôt compliquée de problèmes respiratoires. Il décéda peu de temps après son arrivée à l’hôpital. Le résultat des prélèvements effectués sur le cadavre de son patient confirma aussitôt les craintes du professeur Ewan Mac Gregor.


— J’ai d’abord cru à une grippe banale, mais il s’agit bien de la variante humaine du virus du poulet, reconnut-il devant la presse. Cependant, Mac Unlucky n’était ni fermier ni éleveur et ne possédait pas non plus d’oiseaux domestiques. Comment dans ces conditions a-t-il pu être infecté ?

— Je lui avais pourtant bien dit, à mon Douglas, de ne pas chasser la grouse aux alentours du lac de Wilduck, pleurnicha la veuve. Il y a là-bas de quoi contaminer le pays tout entier !


On eut beau isoler Jane Mac Unlucky dans une chambre stérile où, d’ailleurs, elle succomba rapidement, brûler tout ce qui avait appartenu au couple, répandre du défoliant aux alentours du lac, le mal était fait. En l’espace d’une semaine, des villes de la taille de Glasgow et d’Edinburgh se trouvèrent presque rayées de la carte. Rien qu’à Londres, on vit périr deux millions d’habitants et autant à Paris. Poussé par un élan irrésistible, le virus traversa le Rhin, franchit les Alpes, les Pyrénées, semant la désolation sur son passage. Les symptômes étaient toujours les mêmes. Après les maux de tête, les nausées, la fièvre violente, survenait la mort par étouffement. Les pharmacies ayant été mises à sac dès les premiers jours de l’épidémie, on s’était rapidement retrouvé à court de vaccins. Comme les chambres manquaient également, les malades agonisaient dans les couloirs des hôpitaux, permettant ainsi au virus de circuler librement. En dépit des masques protecteurs et des gants qui étaient censés les protéger, de nombreux médecins — à commencer par le professeur Mac Gregor — et infirmières succombèrent eux aussi.


Ceux qui, dès le début de l’épidémie, s’étaient barricadés chez eux se décidèrent enfin à sortir. La faim étant plus forte que la peur, ils commencèrent à piller les magasins et les maisons et même, à détrousser les cadavres. Toute forme de solidarité et d’entraide semblait avoir disparu. À quelques exceptions près, chacun ne pensait qu’à sauver sa peau.


À Bruxelles, quand les survivants apprirent que les membres de la Commission s’étaient enfermés au Berlaymont avec les vingt-cinq chefs d’État et leurs ministres et qu’ils détenaient des vivres en abondance ainsi qu’un lot de vaccins, ils prirent l’immeuble d’assaut. Si quelques politiques échappèrent à la vindicte populaire, d’autres, en revanche, furent moins chanceux. Marc Sirac fut condamné à nettoyer la France de tous ses oiseaux morts, Angelina Teckel à enterrer les corps qu’on n’avait pas eu le temps d’ensevelir ou de brûler. Enrique Hermoso et Johnny Glair s’étaient enfuis, mais on réussit à mettre la main sur celui qui depuis des mois suscitait l’ire populaire, à savoir Frantz Poolkenstein.


— Il faut réserver un traitement particulier à ce fossoyeur des nations, dit l’un des meneurs, s’adressant à la foule qui voulait le lyncher. Je suggère qu’il soit jeté dans un poulailler avec des volailles infectées. Ça lui apprendra à vivre, ou plutôt, à mourir.


Ainsi fut fait et personne n’entendit plus jamais parler du sinistre, de l’affreux Poolkenstein. Ce n’est qu’après les règlements de compte qu’on s’occupa de répartir les vaccins entre les hôpitaux des vingt-cinq capitales européennes. Il en resta même pour la Turquie, la Russie et la Roumanie. La pandémie fit encore quelques victimes, puis s’éteignit d’elle-même. Madrid, Lisbonne, Rome et Berlin avaient perdu le tiers de leurs habitants, Londres, Prague et Budapest la moitié. Seule, Bruxelles limita les dégâts grâce à l’initiative courageuse des assaillants du Berlaymont.


Les survivants reprirent peu à peu une vie normale. Le Parlement européen ayant été décimé à quatre-vingt-dix pour cent, on remplaça les députés par des tenanciers de baraques à frites belges, des plombiers polonais, des égoutiers luxembourgeois, des poètes français, des électriciens tchèques, des chômeurs, des homosexuels et, bien entendu, des femmes. Il y eut des élections dans tous les pays de la Communauté européenne. Les chefs d’état qui avaient échappé à la « purge » du Berlaymont durent se contenter d’une fonction exclusivement honorifique. Quant à Marc Sirac, Enrique Hermoso, Angelina Teckel, Livio Verlusconnerie et Johnny Glair, ils furent invités à faire valoir leurs droits à la retraite. Les nouveaux gouvernants décrétèrent le libéralisme indésirable et les délocalisations hors la loi.


Aujourd’hui, l’épidémie n’est plus qu’un mauvais souvenir. Fini de trembler à l’apparition de l’inoffensive petite grippe hivernale ! La courbe de la natalité est repartie à la hausse et il y a du travail pour tout le monde, même pour moi. Quatre-vingts pour cent de ses journalistes ayant succombé au virus, le Soir a eu la bonne idée de m’embaucher.


Ah ! Encore de bonnes nouvelles ! Les oiseaux ne sont plus persona non grata dans nos contrées. Le superbe ara bleu de Johnny Glair, symbole de la résistance, a été décoré de l’Ordre de la Jarretière par la reine et j’ai ouï dire qu’on avait recommencé à chasser la grouse autour du lac de Wilduck.



 
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   strega   
5/5/2008
 a aimé ce texte 
Bien
C'est dingue comme l'exagération n'est pourtant pas si éloignée de la réalité. J'ai aimé les déformation des noms, avouons que Johnny Glair est particulièrement bien trouvé, quoique Angelina Teckel n'est pas mal non plus.

Bref, comme dans tout ce genre d'histoire, je ris beaucoup sur le moment pour me dire une fois la lecture finie, "mais bon sang, ce n'est pas drôle en fait".

Pas drôle parce tellement collé à la réalité. Ou alors je suis trop pessimiste, et je dois le prendre beaucoup plus... à la rigolade. Peut-être, sûrement même.

En somme, j'ai aimé ce texte même si je le trouve plus ironique que comique...

   xuanvincent   
12/5/2008
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai apprécié dans l'ensemble ce texte, bien qu'il ne fasse pas partie de mon registre de lectures préférées (le merveilleux).

Faire rire d'un sujet grave n'est pas évident, et c'est réussi, j'ai souri plus d'une fois ! Il fallait oser écrire sur la grippe aviaire, voilà qui est fait !

Très beau titre !

Pour une fois, nos amis les volatives volent la vedette aux grands de ce monde !

Le récit commence à la manière d'un conte... Mais bien vite on comprend qu'il ne s'agit pas d'un conte de fées...

Le texte est bien écrit, les personnages (et leurs speudos) et les dialogues amusants. Le vocabulaire par moments assez recherché me paraît renforcer l'effet comique ou ironique du propos.

On rit comme s'il s'agissait d'une farce surréaliste. Alors que naturellement, on n'oublie pas que l'on n'est pas bien loin de la réalité, d'un passé encore proche.


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