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Réalisme/Historique
Jean : À la campagne en 1960 - Le fils de la maîtresse
 Publié le 31/05/09  -  11 commentaires  -  10780 caractères  -  104 lectures    Autres textes du même auteur

1960, une journée ordinaire dans une école de campagne. Jeannot, le fils des instituteurs, vit sa petite vie de garçonnet entre le logement de fonction de ses parents, sa salle de classe située juste en dessous, et la cour de l'école.
Une journée ordinaire ? Enfin, presque...


À la campagne en 1960 - Le fils de la maîtresse


Charline contemple son fils endormi avant de le secouer doucement et de lui murmurer à l’oreille : « Debout Jeannot, c’est l’heure ». Le garçon se frotte les yeux en grognant. Elle s’assure qu’il ne se rendormira pas, puis quitte la chambre en lui faisant signe, un doigt sur les lèvres comme pour dire « Ne fais pas de bruit. Ne réveille pas ta sœur. » Sur ce, elle descend pour achever de préparer la classe et surveiller les premiers écoliers arrivés.

Maintenant, Jeannot n’a plus qu’un objectif : être en bas le plus vite possible et retrouver ses camarades avant l’entrée en classe. Il se débarbouille et s’habille en un temps record. À la cuisine, deux tartines beurrées et un bol de chocolat fumant l’attendent avant de disparaître engloutis. Jeannot s’échappe enfin.

Il sort et enfourche la rampe de l’escalier. « B’jour Marie » glisse-t-il au passage à Marie-Claude, une grande tige de seize ans qui garde Nanou pendant les heures de classe.


Charline devant sa porte, Pierre, son mari, devant la sienne, à l’autre bout du préau, surveillent les écoliers encore lestés de leurs cartables. Certains sont venus en car, d'autres, moins chanceux, ont dû quitter la ferme beaucoup plus tôt pour faire à pieds les kilomètres qui les séparent de l'école communale. Les filles d’un côté, les garçons de l’autre, ils discutent par petits groupes dans la cour de récréation.

Soudain, parfaitement synchronisés, le maître et la maîtresse frappent dans leurs mains. Aussitôt les enfants se dirigent vers leurs bâtiments respectifs et forment un rang par deux. L’ordre et le silence établis, chaque rang investit le hall. Les élèves accrochent leurs gilets et imperméables aux portemanteaux fixés au mur, et quittent leurs chaussures avant d’enfiler une paire de pantoufles. Le feu vert donné, les blouses multicolores pénètrent dans la salle de classe et regagnent leurs bureaux en faisant grincer le vieux parquet ciré.


Charline enseigne les petites classes. Les CP, CE1 et CE2 sont séparés en trois 3 rangées. Idem pour Pierre mais avec les classes de CM1, CM2 et de certificat d’étude.

Jeannot est en CE2. Et pour la troisième année, lorsqu’il demande la parole, il lève le doigt et appelle sa mère « Madame ». L’époque où ça lui faisait drôle, surtout quand ses camarades en souriaient, est depuis longtemps révolue.

Le cours commence immanquablement par l’examen des mains. Chaque élève aux mains sales est bon pour aller au lavabo avec un retrait de bons points à la clef. Ensuite, la maîtresse enchaîne avec la morale. Chaque jour, une anecdote illustre une qualité d’âme ou un devoir civique. Aujourd’hui, les élèves découvrent le grand Ferré. Ils revivent fascinés les exploits de ce paysan qui, pendant la guerre de cent ans, repoussa à lui seul quarante Anglais avec sa hache et sa force extraordinaire. Il mourut quelques heures plus tard d’avoir bu une pleine cruche d’eau glacée alors qu’il était encore en nage. Moralité double : « Un bon patriote se montre courageux face à l’ennemi. » ; « Il ne faut jamais boire glacé quand on est en sueur. ». Mais il faut reconnaître que la première conclusion marque moins les jeunes esprits que la seconde. Combattre l’Anglais, voire l’Allemand, ça n’arrive pas aussi souvent qu’une folle envie d’eau fraîche après une partie de ballon prisonnier.

Puis Charline écrit au tableau les exercices à faire dans l'heure qui suit.

Pendant que les CE2 mâchouillent leurs crayons, concentrés sur le calcul d’une liste de multiplications à trois chiffres, pendant que les CE1 s’appliquent, en tirant la langue, à faire des lignes d’écriture, soucieux de respecter les pleins et déliés avec leurs plumes sergent major, la maîtresse s’occupe des CP. Pour leur apprendre à compter, elle lève pendant quelques secondes, un panneau sur lequel sont fixés un certain nombre de jetons, avant de le cacher derrière elle. Les élèves, qui s’amusent autant qu’ils apprennent, doivent compter les jetons aperçus et en inscrire le nombre sur leur ardoise.


C’est l’heure de la récré. Mais avant de sortir, Charline désigne un élève pour nettoyer la brosse pleine de craie. « Hep ! Jean-Pierre, ne te sauve pas ! C’est ton tour ce matin » dit l’institutrice en tendant la brosse au gamin qui essayait de filer en douce. Il saisit la brosse, penaud, et s’en va la frapper dehors contre un mur, laissant échapper un épais nuage de craie blanc. De son côté, Charline profite de la classe vide pour faire le niveau des encriers avec une curieuse bouteille au tube d’acier crochu à son extrémité. Adapté à la fonction, il permet d’assurer l’opération en toute propreté, du moins en principe.


Le soleil brille et les enfants ont délaissé le préau pour jouer dans la cour. Au milieu, une vingtaine d’entre eux ont entamé une partie de ballon prisonnier. Contre le mur, près du lilas, les filles des petites classes jouent à la maman, pendant que des garçons préfèrent jouer aux billes à l’ombre des platanes. La règle du jeu ? D’abord, prendre le pot en faisant rouler sa bille dans un petit trou creusé dans la terre. Dans ces conditions, toucher la bille de son adversaire compte un point. Et le premier qui arrive à 10 a gagné.


La corvée de brosse achevée, Jean-Pierre retrouve Jeannot. Christian n’est pas avec eux. Plus âgé d’un an, leur camarade est en CM1, dans la classe de Pierre, la classe des grands. Ne l’apercevant pas dans la cour, ils partent à sa recherche.

Ils finissent par le trouver au fond de sa salle de classe, tout seul, au garde-à-vous les mains derrière le dos.


- Qu’est-ce que tu fais là ? demande Jeannot en souriant. Pourquoi tu viens pas jouer dehors ?

- Parce que tu crois que ça m’amuse de rester là ? Vous voyez pas que je suis puni ?

- Qu’est-ce que t’as fait ?

- C’est à cause de Michel. Pendant que le maître écrivait au tableau, il m’a montré la fronde que lui a fabriquée son frère. Mais juste au moment où je l’avais dans les mains, Monsieur Fontaine s’est retourné. J’ai bien tenté de lui dire que la fronde n’était pas à moi, il n’a rien voulu entendre. Il l’a confisquée et m’a collé au coin.

- Et Michel ? demande Jeannot

- Michel, quel dégonflé ! Au lieu de se dénoncer, il s’est moqué de moi avec les autres, en riant comme un âne.


Les deux camarades, au lieu de compatir à son malheur se mettent eux aussi à rigoler.


- Tu dois rester là jusqu’à quand ? demande Jean-Pierre entre deux fous rires.

- J’en sais rien. Il m’a rien dit.


Christian, encore plus que les autres élèves, craint la sévérité de son maître, au point de respecter à la lettre la punition infligée, même sans surveillance. Alors, Jean-Pierre et Jeannot s’en donnent à cœur joie, asticotant leur camarade qui, en dépit des épreuves subies, s’efforce de rester raide comme un piquet.

Une carte « Rossignol » du relief de la France, enroulée sur elle-même, inspire les petits tortionnaires. Ils entourent Christian du rouleau qui est suffisamment rigide pour tenir debout tout seul. La carte étant plus haute que son prisonnier, Christian n’est plus visible. Il a beau protester, il n’ose toujours pas bouger.

Soudain, ils entendent frapper dans les mains. La récréation est terminée, l’arrivée des grands est imminente. Jeannot et Jean-Pierre ont juste le temps de détaler.


Charline le sait, il ne faut pas trop exiger des élèves en deuxième partie de matinée. Aussi, elle facilite leur attention en les regroupant au tableau devant une gravure en rapport avec la leçon. Ce matin, les enfants écarquillent les yeux devant une jeune femme ligotée dans une arène, entourée de lions affamés. Charline explique ce que fut la persécution des chrétiens sous la domination de l’Empire romain. Mais elle sait déjà que pour la plupart, seule restera de cette leçon, cette image de Blandine livrée aux lions, martyrisée pour son courage de n’avoir jamais renié sa foi. Et ça ne serait pas si mal.

Le cours s’anime. Les enfants curieux posent toutes sortes de questions, et Jeannot n’est pas le dernier. « Madame, dit-il en levant le doigt, comment faisaient les Romains pour avoir des lions ? ». Parfois Charline aurait préféré des questions plus faciles.


Midi. Les enfants du village rentrent chez eux, les autres se dirigent vers la cantine.

Madame Guinard, la cuisinière, fait le service dans le chahut bon enfant d’une trentaine d’écoliers, sous le regard vigilant de Charline et Pierre transformés pour l’occasion en simples surveillants.

Compote de pomme au dessert. Pour limiter la vaisselle au strict minimum, elle est servie sur le dos des assiettes retournées et c’est le manche plat de la fourchette qui sert de petite cuillère.

Alors que Jeannot tend son assiette retournée à Madame Guinard, Madame Paillon apparaît au seuil de la porte. C’est surprenant car son fils ne mange jamais à la cantine, vu qu’il habite à cent mètres à peine de l’école. Elle scrute les tablées, puis s’avance vers Pierre, visiblement inquiète.


- Savez-vous où est mon fils ? crie-t-elle à Pierre pour couvrir le bruit de basse-cour des gamins piaillant, l’assiette tendue au passage de la cantinière, comme si on jetait du grain dans un poulailler.

- Je ne sais pas. En revanche je peux vous assurer qu’il était bien en classe ce matin. À midi, je suppose qu’il est rentré chez lui, comme d’habitude ?

- Justement non, je l’attends toujours, répond l’épicière de plus en plus inquiète.


Pierre se lève et s’approche de l’épicière.


- C’est vrai que ce matin il a été puni pour avoir perturbé la classe un instant, mais rien de méchant, il en a vu d’autres. De là à fuguer.


Il se lève et fait tinter la carafe avec son couteau, à coups répétés, pour demander le silence. « Taisez-vous s’il vous plaît ! » Puis, dans un calme relatif :


- Qui d’entre vous a vu Christian pour la dernière fois aujourd’hui ?


Les enfants se regardent, puis s’interrogent dans un brouhaha qui s’amplifie jusqu’à devenir assourdissant.

L’instituteur, énervé, frappe violemment sur la table du plat de la main. Les assiettes sursautent, un verre se renverse.

Silence soudain. Dans une atmosphère de réfectoire bénédictin, Pierre reprend d’une voix posée.


- Bernard et Michel, allez voir dans la cour et le préau. Jean-Pierre, Jeannot, fouillez le rez-de-chaussée. Il n'est sûrement pas loin.


Les enfants s’exécutent. Bernard et Michel passent en revue tous les recoins utilisés dans les parties de cache-cache. Jean-Pierre et Jeannot, après avoir inspecté les cabinets, pénètrent à tout hasard dans la salle de classe des grands. Rien à signaler. La carte de géographie est toujours debout au fond de la salle.

Les deux camarades se regardent avec des yeux ronds, comme s’ils avaient pensé à la même chose en même temps. Ils s’approchent de la carte.

Par intermittence, on pouvait entendre la carte renifler.


 
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   Anonyme   
31/5/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Trop court ! Trop court !
J'étais vraiment dans la classe et plein de souvenirs me sont revenus en mémoire ! Trop court ! En 60, je n'étais pas encore née mais certaines habitudes ont la vie dure, le coup des assiettes retournées pour limiter la vaisselle, par exemple, je connais !
Et ce respect là, cette peur de l'instituteur qui nous faisait tenir debout droit comme des piquets, trop bon ! Merci pour tout ça, merci pour ces gestes familiers, cette brosse à secouer dehors contre un mur... wouah mon bon monsieur, c'était une autre époque ! J'insiste : Trop court ! Frustrant de quitter ces personnages !

   Selenim   
31/5/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Jolie petite tranche d'un quotidien d'antan.

On respire une suave odeur d'authenticité. L'autobio est très présente, presque palpable grâce aux détails croustillants.
Le récit est bien trop court pour distiller une ambiance sépia qui commence à poindre seulement quand la lecture s'achève.

L'écriture demeure classique et adaptée au récit.

Selenim

   mamyjet   
31/5/2009
 a aimé ce texte 
Un peu
J'ai trouvé ce texte agréable mais un peu invraisemblable. En effet, il semble étonnant que l'instituteur n'ait pas remarqué l'absence de l'élève qu'il avait puni lors de la deuxième partie de la matinée. Il manque un petit quelque chose pour que cette histoire soit crédible.

   Anonyme   
31/5/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Salut Jean ! une ambiance scolaire très bien décrite et que j'ai connue en... 1950 ! Peu importe, à priori ça n'avait pas beaucoup changé dix ans plus tard. J'ai bien aimé l'écriture mais cette chute me semble peu plausible et casse un peu le plaisir de ce retour à l'école de... grand-papa. Au plaisir de te lire.

   gizebre   
31/5/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un texte au charme délicieusement désuet. C'est vrai que l'absence de l'élève qui passe inaperçue après la récréation paraît peu crédible mais qu'importe, c'est très bien écrit et plaisant à lire.

   Corbac   
31/5/2009
Excellente nouvelle. J’ai pris beaucoup de plaisir à la lire.
Cette école des années 60 est très bien décrite. J’ai eu l’impression d’y être. La chute ne m’a pas gêné. J’ignore si elle est crédible ou pas et je m’en moque. L’histoire se finit sur une petite touche humoristique, laissant un agréable sourire aux coins des lèvres.

Sinon une petite question à l’auteur.
« Charline profite de la classe vide pour faire le niveau des encriers.»
Etait-ce une expression courante à l’époque ? Pour moi, ce devrait être « faire monter le niveau des encriers » mais je ne suis absolument pas sûr…

   florilange   
1/6/2009
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai connu ces classes à 3 niveaux (60 élèves), la maîtresse jonglant constamment de l'1 à l'autre. C'est bien vu. Oui, il y avait du respect, de l'obéissance & des punitions, parmi lesquelles la règle métallique sur le bout des doigts. Non, le puni n'aurait pas osé bouger & oui, il arrivait qu'on l'oublie dans 1 coin, ne serait-ce que parce qu'il ne dérangeait plus le cours...

J'aime la nostalgie qui se dégage de ce texte bien écrit, vraiment comme 1 photo couleur sépia. Il relate 1 temps & des moeurs disparus. Qu'on regrette? Hum... Pas de maîtresse se plaignant d'avoir plus de 25 élèves dans sa classe... En contrepartie, des élèves moins sages, dont on exige plus d'interactivité.
Merci,
Florilange.

   xuanvincent   
1/6/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↓
J'ai apprécié cette nouvelle surtout pour la description de ces années d'école des années 60.

Pour les lecteurs n'ayant pas connu cette époque, cette école peut paraître assez différente de celle de leur enfance mais aussi par certains points proche de leur vécu.

Comme mamyjet, il m'a paru effectivement un peu étonnant que les enseignants mettent autant de temps à s'apercevoir de la disparition d'un de leurs élèves.

La fin du texte - en particulier la phrase "la carte reniflait" - m'a amusée.

   colibam   
1/6/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Jean nous parle d'un temps
Qu'aurait aimé connaître
Ma mémoire de trente ans
zut, ma cartouche d'encre à inspiration est vide...

Un texte paisible qui sent bon l'encre et la craie.
Rien à redire sur le style et la plume, maîtrisés.

J'aime beaucoup la fin, qui ne bouscule pas l'ambiance et permet de tirer le rideau sur un sourire.

Cette histoire m'a rappelé le très joli livre de Danièle Bélorgey : A l'école d'autrefois.

   costic   
25/6/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une nouvelle très agréable, dans sa totalité. On a l'impression de vivre un moment dans ce passé déjà lointain. Nous, on se battait pour aller taper la brosse dehors. J'avais oublié ce moment privilégié, et ma mère , en classe, je l'appelais madame...merci donc pour de faire revivre si justement ces moments d'enfance( à une décennie près, seulement les encriers avaient disparus)

   kobane   
17/7/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
une tranche de vie scolaire des années 60 très bien reconstituée, on s'y croirait.Concernant les commentaires déjà lus, il n'est pas invraisemblable que l'instit ne se soit pas rendu compte de l'absence de cet élève qui devait sans doute être externe et donc il ne prenait pas son repas à la cantine. Le style est agréable, l'histoire bien menée, on en redemande, aussi ne t'arrête pas Jean et continue de nous régaler d'autres récits tout aussi divestissants.


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