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Réalisme/Historique
Jeff : Hommage à Neruda…
 Publié le 14/02/07  -  3 commentaires  -  13319 caractères  -  7 lectures    Autres textes du même auteur

Mon hommage à Neruda (voir message à la suite de la biographie proposée par Philippe)...


Hommage à Neruda…


Sous ses doigts gourds et crevassés, une barbe drue et piquante crisse. Ses yeux pleurent de fatigue. Ses lèvres, gercées par les embruns marins, sont devenues sensibles. Il a l’impression qu’elles se sont transformées en un fruit de mer charnu, gorgé d’iode. Même le bout de sa langue n’arrive plus à les dessaler. Il est las, épuisé. Il est sale, humide. Et pourtant, il n’a pas le choix. Il espère que cette situation ne s’éternisera pas. Son seul souhait actuel ? Qu’elle se termine le plus vite possible. Il sait qu’immanquablement il va arriver au bout. Il le faut ! Il le doit.


« Mais au bout de quoi ?» murmure-t-il sans force, comme pour se rassurer.


Et de fait, le simple murmure de sa voix le rassure. C’est que, depuis quelques jours, il se surprend à parler seul puisque personne n’est là pour l’écouter, pour lui répondre, pour lui poser des questions et encore moins lui apporter la contradiction.


Quand il a posé son lourd sac marin sur le pont de son voilier, les copains et la famille, qui restaient à quai, l’on longuement regardé en tentant une dernière fois de le dissuader de s’entêter dans son projet ! À son âge, tenter la traversée de la Méditerranée ! En solitaire, en plus ! Pour eux, c’est une pure folie. Dans un dernier haussement d’épaules fataliste, la tête légèrement penchée en avant, affichant un pauvre sourire mièvre qui se voulait complice et rassurant, son épouse ne cherchait même plus à le retenir. Depuis ces dernières semaines, elle s’était presque faite à l’idée que cette aventure n’irait jamais plus loin que le môle et le phare de la pointe, à la sortie du port. Et intérieurement, sans y prendre garde, elle jubilait. Chaque fois qu’elle le regardait faire ses minutieux préparatifs, ses yeux devenaient rieurs. Lui, plus têtu qu’une mule, voyant son regard pétiller de malice et qui le défiait, il s’était alors juré de réussir, coûte que coûte.


Et voilà, il y est. Il y est même… jusque-là ! En plein dedans. Sans possibilités de faire machine arrière, enfin, voiles arrières. Il ne peut qu’avancer et surtout se refuse d’imaginer l’échec.


« Mais quelle folie ! » s’exclame-t-il de temps à autres, en se courbant une nouvelle fois pour aller choquer une drisse et manœuvrer un winch, à moitié plié en deux sur un pont glissant comme une patinoire, luttant contre une nouvelle bourrasque qui l’aveugle et lui fait pleurer les yeux. Plus tard, quand la mer se calme, après ces quelques heures mouvementées, qu’il peut enclencher son pilote automatique, hisser sa voilure, alors, il s’allonge sur le roof, abrité d’un matinal soleil par la voile et profite de ces quelques instants pour somnoler.


Dans ces minutes-là, il est heureux. Heureux comme un gosse qui découvre au matin de Noël un nouveau jouet après avoir passé le dernier mois à en rêver. Loin de toutes les agitations de sa vie quotidienne, loin de tous les tracas causés par les enfants et maintenant les petits-enfants, loin des jérémiades de son adorable épouse qui ne supporte plus de le voir dans ses pattes du matin au soir et du soir au matin, depuis qu’il est à la retraite. Oui, ici, il est L-I-B-R-E…


Libre comme l’air et le vent qui l’entoure et le fait avancer. Libre comme la vague qui se creuse, se forme et déferle tandis que son étrave la fend. Il est libre comme le poète qui versifie, rime et joue avec les mots, comme il le souhaite, puisque pour lui, la poésie doit être libre…


Alors, les yeux perdus dans l’azur bleu d’un ciel sans nuage, son esprit divague et erre dans les méandres de sa pensé, sans limitations, sans restrictions. Il revoit défiler sa vie. Mais ce qui le passionne toujours le plus, c’est de retrouver les poèmes qu’il a appris, durant sa jeunesse et ceux qui, depuis, sont venus s’y ajouter. Alors, il oublie tout : la fatigue, la peur, l’angoisse, les yeux qui piquent, la peau qui brûle et les lèvres séchées et gonflées de sel. Il oublierait même de respirer s’il n’avait pas pris l’habitude de déclamer les vers appris par cœur, en les scandant à tue-tête, ce qui le force à respirer selon l’inspiration du moment poétique, voulu par le poète.


C’est qu’il a horreur des vers conventionnels, ceux qui sont peaufinés, comptés, hémistichés. Pour lui, ils sont des exercices d’une stylistique complexe. Il sait en apprécier l’ouvrage mais ne s’en délecte pas, car il estime qu’ils ne reflètent pas l’âme de l’homme. Non, ce qu’il préfère, ce qu’il adore par-dessus tout, ce sont les vers libres comme ceux de Jacques Prévert mais sa référence en la matière reste Pablo Neruda.


De lui, il connaît des centaines de vers. Pour son plaisir et parce qu’il aime sa façon de se jouer des mots. Il les a appris par cœur, le soir au coin de sa cheminée ou dans son lit. Dans la journée, il les récitait en travaillant tandis qu’il était penché sur son équerre de charpentier ou maniait son herminette ou debout au faîte d’un toit dont il parachevait la couverture, à califourchon sur la poutre faîtière.


De là-haut, tout en admirant les paysages environnants, il les déclamait avec une voix de stentor, sans que personne ose venir l’interrompre. Beaucoup de passants, ahuris, stoppaient et devaient lever la tête vers cet hurluberlu qui chevauchait une maison en clamant de la poésie. Les gars du chantier, habitués aux caprices du charpentier, expliquaient que c’était là une sorte de rituel initiatique et incantatoire des Compagnons. Quelques-uns restaient là, à écouter la poésie qui ruisselait du sommet de la maison. Souvent, quand les vers avaient réchauffé leur cœur, ils l’appelaient pour qu’il effectue une réparation chez eux et exigeaient de lui qu’il récite une poésie, la-haut, installé à cheval sur le toit de la maisonnée ; pour qu’il la couvre d’allégresse et de bonheur ! Et jamais il n’avait ri de cette demande, un peu extravagante qui faisait aussi sa réputation. Il s’y pliait avec sérieux, en choisissant les plus beaux vers qu’il connaissait, ceux qui lui remuaient les tripes et l’âme. Souvent il récitait du Pablo Neruda. Le poète chilien qui se plaignait que ses mains n’avaient rien bâti de concret, dans son fameux recueil Les Mains du jour (1968). Lui, le charpentier, travailleur manuel par excellence, Compagnon du Tour de France et grand amateur de poésie, quand il avait découvert ce recueil, il avait été tellement ému par la détresse du Chilien, qu’il avait alors pensé à lui prêter ses mains. Et depuis, il lui dédiait chaque toit terminé.


Alors, là, au milieu de nulle part, sur cette mer si prompte à se déchaîner aussi bien qu’à s’apaiser, il se laisse aller à sa passion, en la mêlant avec bonheur à celle de la navigation.


Curieusement, depuis qu’il a franchi la passe du port, depuis qu’il a abandonné tout son monde sur le quai, il lui semble qu’il a aussi laissé là-bas tous les poèmes appris jour après jour. Peut-être, pense-t-il, pour qu’ils leur tiennent compagnie ? Au début, il a surtout mis cela sur le compte de l’angoisse et du stress du départ et de l’aventure qu’il commençait à vivre. Plus tard, sur la concentration. Maintenant il ne doute plus que se soit à cause de la fatigue.


Après cette dernière nuit agitée (et passée à gîter), durant laquelle la mer lui a fait prendre conscience qu’il navigue sur une véritable coquille de noix, ballottée et perdue sur une immensité, hors de la mesure humaine, quatre vers reviennent, inlassablement, au bord de ses lèvres gonflées et craquelées :


“Je meurs dans chaque vague chaque jour.

Je meurs dans chaque jour en chaque vague.

Pourtant le jour ne meurt jamais. Il ne meurt pas.

Et la vague ? non plus. Merci.”


Pablo Neruda (1904-1973), in Encore (Aún, Juillet 1969)


Au début, il les a murmurés avant de les déclamer à son habitude. Puis, à force de les seriner, de les répéter il a fini par les psalmodier. Il les a transformés en une sorte de comptine qu’il anone tel un enfant qui cherche à se rassurer avec des mots qu’il aime et qu’il connaît parce qu’il déteste le noir ou qu’il doit affronter le passage vers la cave dont il a si peur. Le quatrain s’est de plus en plus profondément ancré dans son esprit, finissant par devenir une véritable obsession. Les vers se sont alors mis à tanguer sur ses lèvres au rythme syncopé des vagues qui recommençaient à enfler, se creuser et rouler.


Toujours seul à sa barre, luttant avec peine contre la véhémence des flots qui le prennent de travers, sans pouvoir bouger, il morigène la mer en s’adressant à elle, dans une dernière exhorte pour qu’elle se calme, pour tenter de l’apprivoiser, pour l’amadouer.


Mais le bateau roule, tangue, plonge de l’étrave, se redresse de la poupe, craque de toutes ses membrures et toujours, inlassablement, il crie les vers jusqu’à sentir sa gorge se meurtrir, l’enrouement le prendre. Il ouvre encore la bouche et un paquet d’embrun l’humecte jusqu’à la glotte et la luette.


- Elle a pitié de moi, la mer et me donne à boire ! s’exclame-t-il, heureux.


De fait, il peut recommencer à hurler pour tenter de couvrir les sifflements dans les drisses qui claquent sous les coups de boutoir des rafales de vent. Et le voilier épouse les déferlantes. La barre ne sert plus à rien. Les flots mènent la danse. Il cherche un semblant de refuge dans sa cabine, si peu étanche au froid, à l’eau et aux bruits. Là, à l’aune de la lumière pâlotte d’une lampe tempête, si bien nommée, il cale ses coudes sur la minuscule tablette de travail et s’échine à jeter quelques lignes sur le carnet de bord.


La main trace des lettres incertaines, aux jambages emportés par le mouvement des flots et qui finissent par se confondrent avec la gîte du bateau. Un coup à bâbord, un coup à tribord et le trait est emporté plus haut ou plus bas sur la ligne.


Il écrit. Il écrit ce qui lui passe par la tête.


Il explique à son cahier de bord qu’il a toujours aimé cet état de liberté. Celui de travailler où bon lui semblait, avec qui il voulait. En son temps, n’avait-il pas écopé du surnom de « Bourguignon Tête Dure » ! Une double référence à une panne de marteau qui était venue érafler son front sans faire de dégâts en même temps que son maître compagnon n’arrêtait pas de le reprendre, jusqu’à ce qu’il puisse admettre qu’il avait tort. Oui, Bourguignon Tête Dure, un surnom dont plus personne ne l’affuble aujourd’hui. Et quand il est parti à la retraite ! Ne s’est-il pas aussi entêté dans cette idée folle de traverser la mer pour aller voir les cèdres du Liban ? Ce jour-là, il a bien cru que sa femme allait le mettre à la porte ou chez les fous ! Sur le moment, il en avait ri. Plus tard, quand elle avait vu ses préparatifs, elle avait haussé les épaules. Jusqu’au départ, jamais elle n’avait cru qu’il aurait le culot de larguer les amarres et partir pour de vrai. Mais c’est bien Bourguignon Tête Dure qui avait repris le dessus.


Maintenant, il est là, trimbalé comme un fétu de paille au milieu de la Grande Bleue qui est noire d’encre, par une nuit sans lune, au milieu de nulle part. Il subit la mer. Il dérive, secoué et transbahuté au gré de ses vagues et de ses courants…


Verra-t-il seulement le bout de la nuit ? De cette nuit ? Et après ? Verra-t-il les forêts du Liban et leurs majestueux cèdres qu’il a si souvent travaillé pour des charpentes de riches ? Devant son cahier, la main tremblante de froid, les doigts gourds et les manches de sa vareuse trempées d’eau salée, soudain, il s’en fiche éperdument. Dans sa tête les quatre vers de Neruda passent en boucle, inlassable petite musique qui l’accompagne, le rassure et lui met l’âme en paix.


D’une main qu’il veut affermie, il trace sur le papier à carreaux, les lettres du poème et n’oublie pas de les signer du nom du poète pour lui rendre hommage. À la lueur du quinquet il les contemple, satisfait, puis referme le cahier, l’enserre avec précaution dans la pochette étanche avec les papiers du bateau. D’une main énergique il empoigne une petite fiole de rhum et dans une grande goulée gourmande, lape le liquide ambré. Il fait claquer sa langue de contentement, pousse un ultime soupir. Là-haut, le vent redouble d’intensité, les vagues se fracassent contre la coque avec de plus en plus de férocité, le bruit des embruns qui cinglent le pont est encore plus furieux. Un sursaut de conscience le pousse à sortir, à reprendre en mains le bateau pour le mettre vent debout, au moins. Il faut qu’il affale le foc, à moitié déchiré et dont les lambeaux de toile claquent dans le vent. Il doit aussi bloquer les drisses.


Hardiment, en cadençant les vers de Neruda, qui gonflent son cœur d’allégresse et lui donnent du courage, il remonte affronter celle qu’il défie.


Dehors la nuit est ténébreuse. Les embruns fouettent son visage et le vent le fait tituber. Il se plie une fois encore, s’accroche aux mains courantes, avance à tâtons vers le mât. Ses pieds ripent, la proue se soulève et retombe lourdement. Un paquet de mer balaie le pont, de la proue à la poupe, s’engouffre dans l’écoutille et le bateau replonge du nez, dans un nouveau mur d’eau qui se dresse devant lui.


Le flot balaie le pont d’une écume furieuse, comme si elle voulait effacer toutes les traces de celui qui a voulu la défier. Dans le sillage du sauvage rouleau, elle emporte avec elle une clameur qui crie « Merci. »


Jeff - 08.02.07


 
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   Nono   
14/2/2007
Une attitude un peu surréaliste, celle de ce fou qui défie la vie au son des vers de Néruda.
Et paradoxalement, des descriptions si réalistes qu'on voit très bien ces passants le nez en l'air, ou encore ces embruns qui humectent les lèvres de l'homme.
Dommage que Néruda ne soit qu'à peine cité, c'était l'occasion pour un ignare comme moi sur le sujet d'en découvrir un peu plus.

   Anonyme   
6/11/2007
 a aimé ce texte 
Bien
Etrange et belle nouvelle. Troublante presque.

L'impression de vivre, de suivre le déroulement de la vie d'un héros mythique inspirant le poète...
Une étrange 'correspondance proustienne' entre le poète et celui qui le scande..

   solidane   
1/7/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Un beau texte, très "peersonnel" ce que j'apprécie. Une rare efficacité à nous mettre sur le bateau. Un bemol pour moi la relation du charpentier à Nerud à moins de force, enfin je la perçois moins que l'intensité de ce curieux voayge.


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