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Sentimental/Romanesque
kif : Une semaine dans ce siècle
 Publié le 23/02/07  -  6 commentaires  -  11361 caractères  -  20 lectures    Autres textes du même auteur

L'histoire d'une lettre qui défie le temps et l'espace, d'hommes et de femmes qui croisent leurs vies sans se connaitre.


Une semaine dans ce siècle


23h30

Lundi 13 février 1880

Calle del sol, Barcelona


Je marche le long de cette avenue sans issue, j’arpente l’asphalte d’un pas résolu. Sur mes joues coule ce doux venin oculaire, car même si je n’en ai pas l’air, ma vie n’est qu’un doux cimetière, entrecoupée par le pantin au cimeterre, le fou au mystère, aux yeux de fer, de mer, de terre… Ce ménestrel banni, qui trône désormais dans mon crâne endormi, dans mon cœur soumis, dans mon âme rassie.

Mon seul souvenir, car je ne puis plus dire, ni qui, ni ce que je suis, est Maria, mon prénom. Un grave accident, ivresse du dément, a causé la paralysie, fait trôner l’anesthésie, dans ma mémoire, a causé le noir. Des cicatrices sur mon ventre montrent que je suis maman.

Je marche le long de cette avenue barcelonaise, passe inaperçue…



14h38

Mardi 18 mai 1929

Port-Manech, Bretagne

Vie de Loïc


Une jupe attisée par le relent du vent caresse mon visage et c’est alors que s’ouvre à mon âme cette douce mélodie, cette éclipse sonore me narrant ma destinée. Cette jupe s’en va sans cri, sans pli. Elle me laisse pantois et pantin du sort.


Je m’embarquai, sur ce frêle esquif, pensant trouver en la mer la réponse à tant de questions enfouies, à tant de moments inachevés. C’est alors que je compris… que je compris que je ne voulais rien comprendre. À quoi bon ? ma liberté, à ce moment, était plus vaste encore que l’infini bleu qui s’étendait autour de moi, m’entourant de son halo singulier, chaleureux et monotone.

Empreint de tant de passion que purent en colporter les temps, je m'étendis au creux de la coque tel un enfant dans les bras de sa mère, lâchant barre et voile, dernière offrande au destin.

Mon jeûne dura ainsi trois jours, que je passai à contempler le firmament tantôt flamme, tantôt parfait,

Avec pour seule compagnie cette bouteille trouvée, flottante, tout autant à la dérive que je l’étais.

Cette obscure méditation prit fin quand mon corps desséché et meurtri par la faim se trouva plongé de force dans le magma azur, l’armure de ma jument boisée éventrée sur les récifs d’une côte aux reliefs tranchants comme la lame du samouraï.

Mes muscles atrophiés d’un si long repos esquivaient mes appels, d’un rire cynique aussi froid que le placenta dans lequel je m’enfonçais. Ma mer me rappelait à elle.

L’eau salée se faufila à travers mes voies respiratoires, anesthésiant tous mes sens mais pas ma douleur qui, elle, s’exprimait par le regard glacé de mes yeux vitreux. Qui sont lourds… lourds… lo…



6h30 du matin

Mercredi 7 mai 1900

Domicile d’Alexandre Tulipe, Paris


La douce et paralysante fragrance de l’absinthe emplit mes narines, tournoie mes paupières encore lourdes du sommeil de l’enclume, verdit les murs de cette mansarde parisienne, disons plutôt montmartroise car ce qui se vit ici ne rejoint aucune patrie, pas même la France. Assis, contemplant mon chevalet, ma plus belle page blanche. Et c’est palette à la main que je me lance, griffonnant, saignant, suintant mon âme sur cette vierge au teint écarlate, spartiate, immaculée et ensorcelée. Je peins le visage de ma mère, du moins comme je l’imagine. Enfant abandonné, j’ai grandi sur les trottoirs souillés de la Seine. Je désire les yeux d’une mère, de ma mère. Le regard plein de haine et le visage de peinture, je m’effondre et pleure des larmes qui au contact du liquide rouge prennent la couleur du sang.

Une douce lumière blanche blesse mes prunelles, et d’un réveil auréolé, je surgis à nouveau en ma conscience… un refrain singulier rythme mes tympans et brûle en moi, une voix rassurante et féminine, elle me parle sans émettre de sons. Mais je la comprends. Je me lève de mon récent et court coma, je suis toujours à l’atelier, toujours les mêmes murs, les mêmes couleurs qui se dérobent à mon regard. J’ai besoin d’air, d’oxygène dans mes poumons noircis par l’empreinte du tabac et de l’opium.


Les pavés défilent sous mes pas, les sourires passent et me saluent, me considèrent, me jugent. Les yeux des riverains m’ont toujours inspiré car ils sont la cicatrice de la souffrance qui parcourt les rues, telle la peste noire du cœur, l’orgasme du malin.

Tout en observant les ébats de la vie fondant dans cette nature, je palpe et joue nerveusement avec mon collier, cet anneau de cuivre gravé d’un « M » qu’on a retrouvé sur mon corps le jour où l’on m’a recueilli à l’orphelinat Saint-Joseph. Asile que je n’ai pas tardé à fuir.

Et soudain les yeux d’une prostituée me violèrent du regard. J’étais fusillé, transporté dans une douce mélodie se contractant, se cabrant sur elle-même. Son nom était Maria, elle parlait d’un fort accent espagnol et de son sourire émanait une étrange clarté, une étincelle brillante de milles feux, de milles lucioles, de milles dents. Mon Dieu, ma Mère, j’aurais aimé rentrer en ce jour à la maison pour vous annoncer d’un air infantile que je suis amoureux. Que le parfum des roses n’aurait plus de sens sans le regard de Maria au travers. Mon cœur vibre pour la première fois d’une chaleur positive et non ombrageuse. Je m’enfonce dans le sol, à travers les pavés, la croûte terrestre et la lave, que je trouve froide.


Plus tard, à mon atelier, je la trouve allongée, nue sur le divan. La cambrure de ses formes était en parfaite harmonie avec la rondeur de ses seins. Sa peau était de la douceur de la mangue fraîchement cueillie. Elle me promit d’arrêter et de partir le lendemain avec moi pour un voyage sans retour, en destination d’un endroit inconnu, pour une durée égalant l’une de nos deux vies… Je la vis murmurer, crier, pleurer de plaisir au contact claquant de ma chair sur sa peau humide, sur sa peau numide… La pièce était plongée dans une obscurité totale, un voile de velours noir nous recouvrant, créant autour de nos deux âmes un halo de chaleur, de confiance et d’intimité. Puis je m’endormis la tête posée dans le creux de sa poitrine.


Les rayons du soleil, filtrés par le volet déchu et en bois de chêne, pointaient ma peau, me désignaient de leurs longs et fins doigts d’or poudreux… Elle n’était plus là, elle s’en était allée… seule une lettre restait là, posée, cachetée et cachottière, gravée sur la table, ma table, ma fable…


Et je vis une de mes mains prendre cette lettre, j’en vis une autre ouvrir les volets avec le fracas du tonnerre, puis une autre me sauter à la gorge, puis une autre lancer la missive au dehors de mon immeuble. Je la vis voler, tournoyer, virevolter, puis tomber, s’écraser, s’endormir, sur les pavés froids de Montmartre. J’hurlai, pleurai et courus vers la salle de bain et je là vis, elle n’était pas partie, elle était là, devant moi, me souriant, morte.

Son corps était toujours numide, et humide, de la couleur de son sang, ce même sang qui coulait, factice, le long de mes joues. Elle s’était ouvert les veines, la lame de rasoir reposait là, à ses côtés, je la pris, la contemplai, et gravai de son sceau le nom de Maria sur mon cœur fraîchement ouvert… mon sang se répandit et se mélangea au sien… je…



08h25

Jeudi 13 mai 1929

Port-Cari


Né vagabond, je cours les rues. On m’appelle le manouche des ressacs. Je n’ai jamais vraiment eu de but dans la vie, jamais vraiment d’objectif. J’ai toujours marché, et plus précisément tourné en rond, dans cette île que je n’ai jamais pu quitter. Je connais le nom de chaque arbre, le surnom et les amantes de chaque ruisseau. Mais à quoi bon.

Moi, le fils de la route, suis contraint à une terre déjà trop souillée et arpentée par l’empreinte festive de mes pas. Cette situation ne peut plus durer. Cette décision a pris huit jours à éclore dans le sein de mon esprit, c’est le temps qu’il fallait pour me rendre au lieu-dit de la Falaise des Pendus. Appellation vestige d’une très ancienne royauté ne voulant point concéder de dîme à la corde.

Je suis assis, sur le bord de cette muraille indomptable, laissant une dernière chance à cette volonté de vivre qui m’avait tellement poussé jusque là. En vain. Et c’est là qu’une bourrasque de vent me fit plonger dans le cœur du vide tant espéré. Je me sentis pour la première fois comme l’oiseau libre et frivole, piaillant de tout son soûl. La douce et folle plénitude qui s’était emparée de moi heurta un frêle esquif que je fis perdre corps et âme. Je sentais mon corps lesté de plomb s’enfoncer dans l’océan. Mais je n’étais pas seul, il y avait quelque acolyte insolite à ma droite, partageant mon sort non délibérément. Je ne pouvais me réduire à emporter avec moi cette victime de mon insouciance… et du vent… les jambes cassées que je sentais craqueler sous mes efforts ne répondaient en rien à l’acte héroïque que je parvins à réaliser. Je parvins à le ramener à terre, pouvant ainsi laisser place à l’envoûtement terrible qui engourdissait mon corps. Je vis mon sang jaillir de mes jambes tel un geyser improbable. Enfin…



16h05

Vendredi 9 mai 1900

Bord de la seine, Paris


Je m’appelle Albert, et l’on dit de moi que je suis schizophrène. Mon meilleur ami Paul le pense en tout cas. Tout ça car je n’arrive pas à lui parler en dehors de ses heures de travail. J’ai eu beau lui expliquer que je n’étais qu’un banc mais cet ivrogne professionnel ne veux rien entendre.

C’est un jour qu’en plein ouvrage une lettre cachetée vint interrompre une discussion philosophique que nous échangions au sujet des chevaux d’Asie du Sud-Est.

Elle dansait le rythme du vent et vint se poser devant les pieds de mon collègue imbibé, qui pour la première fois depuis tant d’années ne me demanda pas mon avis. Il prit la lettre, la mit dans une bouteille vide et la jeta à la Seine.

Puis il jeta toutes les autres, celles-la habitées par des mots plus liquides. Puis il me quitta.

Soixante-huit ans plus tard, je mourus arraché et jeté sur le crâne de quelques apeurés fonctionnaires.



18h49

Samedi 15 mai 1929


Un badaud passait par là et vit cet homme échoué sur la berge, tel une carcasse de navire, il avait cette bouteille à la main. Sans doute encore un martyr de la diabolique mélasse. Il prit l’objet et découvrit qu’il s’agissait d’un tout autre liquide. Qui se boit avec les yeux. Cédant à sa soif, il ouvrit la lettre :


« Mon tendre Alexandre,


Quand tu liras cette lettre, je serai sans doute morte. Et pour cela excuse-moi mais je ne pouvais vivre avec le poids, le fardeau de ce que j’ai découvert au réveil. Surtout ne commets d’actes irremplaçables avant d’avoir pris connaissance de mes raisons. Tu dois être en train de penser que rien ne peut justifier un tel acte en de telles circonstances mais tu es à cent lieues de savoir ce qu’il se passe.


Quand mes yeux se sont ouverts ce matin, j’ai pensé à mon plus grand secret, je ne t’en ai pas parlé mais j’ai perdu mon fils. Ma mémoire ne me permettant pas de courir à sa recherche, c’est avec la plus grande des peines que j’ai entrepris un voyage à pied vers Paris, la ville de résidence de son père, que j’ai trouvé décédé à mon arrivée.


Ce que je veux t’avouer, mon cher Alexandre, est que le médaillon scellé à ton cou que j’ai découvert ce matin est gravé du « M » de mon nom. Je suis ta mère.


Un forgeron espagnol l’a gravé pour toi à ta naissance ; tous mes souvenirs, toute ma mémoire me sont revenus à la vue de cet objet.


Je t’aime mon fils, adieu… sois fier de ton sang et porte-le à travers les siècles… »



Nicolas Kieffer


 
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   philippe   
25/2/2007
glups! Y a t il une vraiment un créneau pour ce genre?
je frissonne à la lecture, mais ne souris ni ne pleure, je tente de respirer, je vais voir ailleur, je reviendrai et tentrai de comprendre.
je suis incapable de noter ce texte pour le moment

   Jeff   
26/2/2007
J'avoue avoir eu un peu de mal au début. Mais ensuite, un vrai régal. Une écriture originale même si elle est difficile d'accès, de prime abord.
Oui, il y a surement un avenir pour ce type de récit, mais il ne faudrait peut-être pas les démultiplier sous peine de rebuter les lecteurs et faire fuir les internautes.
Encouragements sincères.

   Nico   
13/3/2007
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Ah oui, je me demandais vraiment au début ou l'auteur voulait en venir. Les récits à tiroirs sont très intéressants, mais celui-ci est particulièrement tordu. Il faut une bonne mémoire des dates.

   Gilles   
4/3/2007
Difficile. Intéressant... J'y reviendrai car j'ai pas tout compris.

   Marsupilmi   
22/3/2007
En lisant me sont venus à l'esprit des noms ou des images, René Magritte, Bunuel et son "chien andalou", Dali aussi, plein de réminiscences de suréalisme des années 1930.

   Karl   
28/3/2007
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Je reste sur ma faim: j'ai lu, mais n'ai pas tout saisi. Un texte que l'on doit reprendre plusieurs fois pour trouver une clé, si tant est qu'elle existe, est un texte qui manque de lissage à mon sens. Ici, on capte des éléments, des ambiances, mais on finit frustré, d'avoir été largué...


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