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Sentimental/Romanesque
Jeff : La main de l'espérance
 Publié le 04/03/07  -  2 commentaires  -  133410 caractères  -  67 lectures    Autres textes du même auteur

Être au service des Hommes, quel magnifique objectif de vie ! Mais comment une infirmière militaire, parachutiste, peut-elle se retrouver dans la peau d’une religieuse pour finir affectée à la base de Guantanamo après avoir servie dans les prisons de France ?
Une nouvelle, sous forme d’un portrait de femme au destin hors du commun restée humble face aux difficultés de la vie de ses contemporains. Un portrait imaginaire qui utilise des fait historiques réels, juste écrit pour ne pas oublier celles et ceux qui vouent leur existence aux autres et leur rendre hommage.


La main de l'espérance


.1.


Sœur Marie-Magdeleine attend stoïque, en plein soleil. Sa main retient la calotte de sa grande cornette blanche, à cause des alizés qui viennent de se lever, la figure collante de poussière et de sueur, l’autre manipule un petit éventail. Elle reste silencieuse. En face d’elle, suspicieuse, comme tous les jours depuis que sœur Marie-Magdeleine est arrivée là, une femme sergent qui appartient au corps de garde, la toise une fois encore, des pieds à la tête et de la tête aux pieds. Sanglée dans son uniforme de couleur sable, les cheveux blonds tirés en arrière dans un chignon impeccable et bien serré, la casquette réglementaire au ras des sourcils, l’inspection est muette. Pourtant, la veille au soir, dans le mess, les deux femmes ont encore longuement parlé ensemble et sur un ton amical, presque confidentiel. Elles ont même ri ! Mais c’était hier et elle n’était pas de service à l’entrée du Camp Delta de la base de Guantanamo. Aujourd’hui, sur cette pauvre terre, pense sœur Marie-Magdeleine, s’il existe bien un lieu qui est encore plus surveillé que la Maison Blanche et Fort Knox réunis, c’est bien l’entrée du Camp Delta de Guantanamo ! Ici, la sécurité est maximum, les restrictions d’accès et les va-et-vient, sévèrement contrôlés. Et tout cela est pris très au sérieux par tout un chacun.

Ici ! Mais où suis-je vraiment, ici ? Où ai-je bien pu atterrir ? Sœur Marie-Magdeleine s’interroge tous les jours que Dieu fait, sur cette excentricité politico-militaire où elle est arrivée il y a maintenant trois mois en débarquant de Paris. De temps en temps, elle s’interroge aussi sur le véritable choix qu’elle avait d’obéir ou refuser cette nouvelle affectation. Car finalement, pense-t-elle, avais-je le choix ? Comme tout bon petit soldat de Dieu, sœur Marie-Magdeleine a, elle aussi, obtempéré. Depuis elle arpente les corridors, les coursives grillagées, les corps de garde du trop fameux camp de prisonniers. Des prisonniers, tous présumés coupables d’appartenir à des réseaux de terroristes et à qui le gouvernement américain, et de quelques autres pays du monde ont décidé de livrer une guerre sans merci. Alors, depuis trois mois, elle tente de s’adapter et s’habituer à ce camp et cette vie si particulière. Elle cherche surtout le moyen d’amadouer et apporter un peu de réconfort à des hommes exténués, perdus et surtout rétifs à l’approche d’une femme.

Quand elle a débarqué sur le tarmac de la base, elle ne savait même pas qu’il existait un tel lieu, isolé, au bout de l’île de Cuba : une enclave américaine enfoncée, tel un dard, dans l’empire castriste ! Elle n’imaginait pas non plus qu’un endroit aussi anachronique puisse encore subsister. Elle a même dû aller fouiller dans sa mémoire pour faire resurgir quelques vieux clichés en noir et blanc, quelques vieilles bandes d’actualités cinématographiques de la Gaumont et de Pathé Cinéma qui présentaient, à leur époque, les camps de la mort nazi pour se persuader qu’elle ne rêvait pas. Enfin, quand elle avait eu fait le tour de son nouveau domaine, elle avait été encore plus frappée par les similitudes. Seules, l’absence du froid glacial et des fumées des crématoriums, l’avait un peu rassurée. Mais l’ambiance restait tout aussi morbide et triste malgré le soleil tropical, la végétation luxuriante et les surprenantes combinaisons orangées que portent les prisonniers.

Qui plus est, sœur Marie-Magdeleine n’est pas une femme à s’émouvoir facilement ! Mais là, en franchissant pour la première fois les sas de sécurité, en déambulant dans les longs corridors grillagés, en croisant les premiers prisonniers, mains menottées et attachées à la ceinture, les pieds entravés et sévèrement encadrés par les gardes chiourmes, ses jambes avaient failli se dérober sous elle. Plus tard, son chemin avait croisé celui de prisonniers transbahutés sur de curieux brancards à grandes roues, ligotés dessus comme des forcenés et amenés manu militari et au trot, vers les zones d’interrogatoires. Là, elle avait eu un haut-le-cœur.

Depuis, elle tente de s’habituer à cette si étrange atmosphère. Elle tente seulement, car elle n’arrive pas à comprendre que l’on puisse traiter des hommes de la sorte. Un traitement digne, estime-t-elle, des contrées les plus barbares et les plus arriérées de la planète. Et elle doit faire un effort, pour ainsi dire surhumain, afin de se souvenir qu’elle est là, au milieu de bons Américains , sur un terrain décrété terre Yankee, espace de Liberté !

Mais il n’y a pas que l’ambiance qui soit lourde et pesante dans cette zone d’exclusion des droits fondamentaux de l’Homme. Les rapports avec les prisonniers eux-mêmes sont difficiles et délicats, voire dangereux. Il n’y a là que des hommes, tous barbus, aux regards tristes et hagards. Arrachés brutalement à leur sol natal, à leur famille et transplantés dans cet endroit encore plus inhospitalier que leurs bleds d’origine. Revêtus d’une combinaison orange fluo, presque tout le temps entravés, beaucoup portent un masque de protection sur la bouche, en guise de bâillon. Sciemment, ils sont rendus encore plus farouches par l’état permanent de stress que font régner sur eux leurs gardiens. Dès les premiers regards qu’elle a pu capter, elle a remarqué à la fois cette forte hostilité envers elle mais elle a surtout noté l’absence de cette lueur d’espoir qu’elle a pourtant si souvent vue dans les yeux de nombreux prisonniers qu’elle a pu fréquenter. Mais ici, rien ! Seule, la peur, la défiance, le mépris et même la haine habitent les regards. Il a fallu trouver quelques européens égarés pour leur expliquer le pourquoi de sa présence, les rassurer sur sa mission et arriver à leur faire comprendre qu’elle n’était pas une nouvelle forme de torture mais au contraire, un soutien. Il a fallu du temps pour que le bruit de son travail puisse se répande enfin à travers le camp, passe de cage en cage, de bâtiments en bâtiments. Cela n’empêche pas l’hostilité que ces hommes continuent souvent à lui marquer, non parce que c’est une religieuse mais surtout parce que c’est une femme.

Cependant, il fallait qu’elle gagne leur confiance. C’était là, son premier défi. Le plus hasardeux. Il fallait leur monter qu’elle, une femme, une religieuse catholique française pouvait être leur secours dans cet univers où le fondamentalisme musulman était leur seul et unique recours. Heureusement, la providence était venue à son aide, assez rapidement.

Dans l’un des bâtiments du camp Delta, sœur Marie-Magdeleine avait déjà remarqué un garçon d’une vingtaine d’années. Amaigri, les yeux toujours apeurés, il passait son temps à genoux dans un coin – une position réglementaire et imposée à coups de bâton pour les plus récalcitrants – le buste dodelinant à longueur de journée. Depuis plus d’une dizaine de jours, il refusait de s’alimenter mais il ne pouvait être question de le transférer dans une quelconque infirmerie, seulement réservée aux cas extrêmes. Alors, les gardiens avaient tenté de l’alimenter de force. Mais il avait recraché toute nourriture qu’ils voulaient lui introduire de force dans la bouche et son état se dégradait rapidement. Finalement, en dernier recours, ils avaient demandé à sœur Marie-Magdeleine de venir trouver une solution, voire tenter de le raisonner.

Sur le cahier d’écrou, en face de son matricule, elle avait noté son prénom : Mustapha. D’ailleurs, il n’y avait aucune autre indication. Elle s’était fait ouvrir le couloir et avait traversé tout le bâtiment à claire-voie. Chaque prisonnier, à son approche baissait la tête, marmonnant quelques imprécations à son encontre. Précédé d’une garde-chiourme à l’uniforme serré qui mettait en relief les provocantes courbes féminines de son corps, elle s’était fait enfermer dans la cage du jeune prisonnier.

A son entrée, Mustapha n’avait ni bougé de position, ni levé la tête. Il s’était mis à psalmodier un peu plus fort une sourate qu’il connaissait par cœur en accentuant son balancement. Sœur Marie-Magdeleine s’était approchée de lui pour s’agenouiller à son niveau. Elle avait tendu la main vers son épaule et Mustapha avait eu un geste de recul. Alors, elle avait suspendu son geste, ramenant doucement sa main vers son giron. Puis d’une voix calme, en cherchant ses mots, elle s’était adressée à lui en arabe, espérant qu’il la comprendrait. Le chant s’était amenuisé dans la gorge du garçon pour ne devenir qu’un murmure puis s’était tu. Encore plus étonné de la présence de cette femme religieuse devant lui qui lui parlait arabe que d’avoir été amené ici, il la fixait avec de grands yeux presque exorbités. Et deux larmes s’étaient mises à perler. Son corps s’était amolli et il s’était écroulé, sanglotant sur l’épaule de sœur Marie-Magdeleine qui l’avait accueilli comme une mère l’aurait fait en pareilles circonstances. Elle avait continué à lui parler doucement, choisissant avec soin les mots qu’elle utilisait dans son vocabulaire arabe qui était pourtant chiche. Mais les mots, la voix, la douceur commençaient à avoir raison de Mustapha.

Oh ! Le discours qu’elle lui avait tenu était loin d’être orthodoxe. Tout au contraire, si ses hôtes en avaient eu vent, elle aurait certainement été reconduite immédiatement à l’avion et renvoyée en France après une sévère admonestation. Ce qu’elle lui avait dit ? En substance que sa mère devait être fière d’avoir un fils assimilé à un terroriste, un combattant d’Allah pour la Liberté. Qu’il avait la chance de pouvoir défier les forces de Satan ici, dans leur propre pays et qu’il devait continuer à lutter mais qu’il devait penser à sa survie pour pouvoir être libéré et prendre les armes pour combattre les infidèles et porter la parole d’Allah au-delà des frontières d’Afghanistan ou d’Irak.

Après de longues heures de soliloques de la part de sœur Marie-Magdeleine, puis de palabres, Mustapha avait fini par se laisser convaincre et avait même accepté qu’elle le nourrisse. Et elle était revenue plusieurs fois par jour, plusieurs jours de suite jusqu’à ce qu’il reprenne quelques forces et puisse s’alimenter tout seul.

Ensemble, ils parlaient de tout, de rien. Seulement pour son plaisir d’entendre une voix s’adresser à lui autrement que par des aboiements et des cris. Et cette forme de victoire, sur l’isolement et la mort, cette confiance lentement accordée et d’une extrême fragilité, avait fait le tour des bâtiments et s’était répandue de cage en cage malgré les bâillons, les gardes-chiourmes. Dès lors, sœur Marie-Magdeleine n’avait plus été regardée aussi haineusement par la majeure partie de ces garçons et de ces hommes. Quand elle s’approchait d’eux, ils ne lui lançaient plus ces regards torves ou de méfiance. Ils n’étaient pas encore totalement conquis, mais les premiers pas avaient été franchis.

Devant tant de misère humaine, devant ces conditions d’incarcération si terrible, et après de longues semaines en recherche de solution et d’encore plus longues semaines en tractations et négociations avec les autorités du camp, sœur Marie-Magdeleine avait obtenu la possibilité d’avoir accès à une petite cabane, fermée, avec de vrais murs en planches, sans grillages. Là, elle espérait pouvoir recevoir pour quelques minutes, dans l’intimité de cette pièce, les prisonniers qui en feraient la demande. Le commandement avait accédé à sa requête d’abord en souriant parce qu’il était persuadé qu’aucun de ces hommes ne demanderait à rencontrer la bonne sœur, la « Frenchie » comme tout le monde l’appelait sur la base. Mais s’il avait accédé à la curieuse demande de la « Frenchie » et autorisé les transferts de prisonnier vers son antre, seulement pour quelques minutes, c’était aussi parce qu’il savait que le moral des prisonniers était aussi important et que cette « humanité » accordée, éviterait quelques suicides, jamais bons pour le renom américain ni pour l’avancement dans la carrière. Alors un groupe de GI s’était attelé à la construction et l’aménagement de l’intérieur du refuge, de façon sommaire mais propret. Et c’était Mustapha, le jeune Afghan qui avait eu l’honneur d’inaugurer la cabane.

C’est lui que Sœur Marie-Magdeleine vient chercher tandis que la femme sergent la fait lanterner en plein soleil tout en l’observant avec méfiance. Finalement, ne trouvant rien à redire à la demande de la « Frenchie » ni aux autorisations qu’elle tient en main, elle se décide de la laisser pénétrer dans le corridor grillagé. L’air y est encore plus étouffant que dehors, malgré les parois à claire-voie. Accompagnant sœur Marie-Magdeleine, un groupe de gardes pénètre dans la cage ce qui a pour effet instantané de faire se recroqueviller Mustapha sur lui-même. Pour lui cette intrusion n’est pas bon signe et il a soudain peur de suivre le chemin de ses camarades, vers une salle de torture pour interrogatoires musclés. Et même les paroles apaisantes, et qui se veulent rassurantes de sœur Marie-Magdeleine, n’arrivent pas à calmer la frayeur qui monte en lui. C’est vrai aussi qu’il est empoigné sans ménagement par les gardes qui lui attachent les mains à la ceinture, resserrent les fers qui encerclent ses pieds avant de le pousser vers la sortie et de le houspiller durant tout le trajet.

C’est un garçon tremblant qui entre dans la petite cabane de sœur Marie-Magdeleine, plus porté que marchant. Son regard affolé explore rapidement les lieux, à la recherche d’instruments de torture. Mais il n’y a rien ! L’aménagement est sommaire, pour ne pas dire spartiate. Par terre, des bouts de moquettes font office de tapis. Dans un coin, de gros coussins rappellent ceux sur lesquels il s’asseyait en Afghanistan, chez sa mère. Devant, un plateau bas, en cuivre avec une théière et deux verres. Mustapha n’arrive pas à comprendre où il se trouve, ni ce que cache comme type de torture ou d’interrogatoire, cette pièce. Sans rien dire, il se laisse libérer de ses entraves, massant lentement le tour de ses poignets endoloris et rougis par un menottage sévère qui irrite la peau. Toujours suspicieux, il regarde les gardes sortir, ses chaînes tintinnabulantes dans leurs mains et la porte se referme, sans bruit de clef. Bien que libéré de ses entraves, Mustapha reste sur le qui-vive, toujours très méfiant, sans oser faire un mouvement. Il a tellement peur que la femme lui tende un piège ! Pourtant, elle lui a bien expliqué, en entrant, qu’il n’a rien à craindre, qu’ici, c’est un havre de paix, une zone de liberté. Mustapha se méfie de tout, surtout des femmes et encore plus des infidèles et des Yankees.

Sœur Marie-Magdeleine lui propose de s’asseoir ou s’il préfère, prier. D’ailleurs, elle lui indique la direction de La Mecque en lui tendant un morceau de moquette en guise de tapis de prière et d’un geste du menton lui montre, dans un coin de la pièce, une bouteille d’eau minérale pour ses ablutions rituelles. Mais Mustapha ne bouge toujours pas. Il reste là, debout, les jambes un peu molles de l’effort physique qu’elles doivent fournir après tant et tant de jours passés agenouillé, sans pouvoir bouger. Il continue à masser ses poignets endoloris et contemple fixement sœur Marie-Magdeleine. Machinalement, il finit par s’emparer du tapis de prière mais semble désemparé. La « Frenchie » comprend. C’est sa présence qui le gêne et elle fait trois pas en arrière, en direction des coussins, s’assoie et avec des gestes naturels, elle fait couler le thé vert à la menthe dans les verres puis en tend un en direction de Mustapha.

Le jeune garçon semble de plus en plus ahuri par la situation. Il comprend qu’ils n’ont pas beaucoup de temps et que s’il veut boire le thé traditionnel, il a intérêt à se dépêcher. Mais il reste suspicieux, jusqu’à ce que sœur Marie-Magdeleine commence à boire. Alors, il fait les trois pas chancelants qui le séparent du plateau et s’accroupit, s’empare fébrilement du verre et le porte à son nez, puis le sirote en mélangeant l’air à ses gorgées. Sœur Marie-Magdeleine continue à lui parler doucement. Elle essaie de lui faire comprendre, qu’ici, il peut venir quand il veut, il n’a qu’à demander. Et puis, ici, c’est une zone dans laquelle les gardes ne peuvent rien faire. Bien sûr, il ne pourra jamais y rester très longtemps, mais suffisamment de temps pour prier ou boire un thé.

Justement, son thé bu, Mustapha se met à parler vite, très vite, trop vite. Et sœur Marie-Magdeleine ne comprend rien à son sabir. Avec de grands gestes, elle lui fait comprendre qu’il faut qu’il se calme et recommence à parler, plus doucement. Mustapha, tente de reprendre son souffle, de calmer son débit et recommence.

Il essaye de lui expliquer qu’il lui est reconnaissant de faire ce qu’elle fait pour soulager son temps de prisonnier et celui des autres mais que là, il a un besoin qu’elle ne peut pas satisfaire et même sa mère ne le pourrait pas non plus.

Le regard de sœur Marie-Magdeleine se fige. Il ne faut pas être sorti des Langues Orientales pour comprendre le sous-entendu de ce garçon. Et son sang ne fait qu’un tour et se glace. Dans sa tête reviennent soudain les images de sa vie, en accéléré, de ses promesses, de ses craintes, de ses doutes…


.2.

Les amours d'antan…


Sœur Marie-Magdeleine appartient à l’ordre des Auxiliatrices du Purgatoire. Bien sûr, tout le monde connaît les Auxiliatrices, car leurs larges cornettes blanches ont été immortalisées dans La Grande Vadrouille ou dans la série des Gendarmes à Saint-Tropez. Sœur Marie-Magdeleine appartient à cet ordre religieux. Elle porte cornette blanche, robe bleue, collerette et plastron blanc. Marie-Magdeleine n'est pas une jeune sœur. Non, c'est une femme d'expérience qui a toujours voué sa vie aux autres, à leur mieux-être. Dévouée corps et âme serait même le qualificatif le plus exact.

Issue d'une famille où le mot service signifie avant tout don de soi aux autres, sa mère, déjà, avait montré l’exemple et s’était engagée comme Rochambelle. Elle avait même abandonné sa fille – alors en très bas âge – en Angleterre, pour suivre en tant qu'infirmière militaire les jeunes soldats de la France Libre qui partaient alors guerroyer en France puis en Europe.

Depuis quelques années, sœur Marie-Magdeleine est infirmière en chef à la Centrale de Clairvaux, célèbre centre de détention pour les longues peines. Là, elle exerce avec autorité son travail quotidien, mais sans jamais se départir de sa gentillesse, de sa bonne humeur, de sa serviabilité. Pour bon nombre des hommes, pourtant tous des durs à cuire et enfermés là pour longtemps, sœur Marie-Magdeleine est leur rayon de soleil et personne ne penserait à médire sur elle ou ses services. Elle sait écouter, réconforter, consoler, remonter le moral et apporte cette touche d'humanité si nécessaire dans ce monde carcéral, inhumain où les cris des matons remplacent trop souvent le sourire et la civilisation.

Bien sûr, les conditions de la vie carcérale ont évolué par rapport à quelques décennies en arrière mais elles restent toujours dures et difficiles. Alors, bien souvent, entre deux parloirs, le seul moment où ces hommes peuvent se sentir autre chose qu’un simple numéro d'écrou, c'est lorsqu'ils peuvent aller rendre visite à sœur Marie-Magdeleine. Mal au ventre, mal aux dents, mal de vivre ou de survivre, une visite à l'infirmerie s'impose.

Bien que costaude, carrée d'épaules, presque plantureuse avec son visage tout ovale et ses yeux bleus, sœur Marie-Magdeleine peut ne pas sembler être d'un abord facile. Et pourtant, elle ne rabroue jamais personne et ne fait aucun distinguo dans les couleurs de peau ou les croyances de chacun. Chaque taulard qui franchit les portes de son infirmerie, qu'il souffre psychologiquement ou physiquement, perd instantanément sa condition de taulard pour retrouver là, sa dignité d'homme. D'ailleurs, l'infirmerie, depuis qu'elle l’a reprise en main, est totalement interdite aux matons. Et les jeunes gardiens aspirants qui tentent d'en franchir les portes se font fermement expulser et ils peuvent toujours aller se plaindre au Dirlo, rien ne fera changer d'avis sœur Marie-Magdeleine qui défend ainsi ses prérogatives, son pré-carré, contre vents et marées administratifs et réglementaires. Et depuis qu'elle est là, jamais il n'y a eu le moindre incident dans son local.

C'est que les hommes, elle les connaît bien, sœur Marie-Magdeleine. Elle est loin d'être une sainte-nitouche, une oie blanche. Oui, les hommes, sœur Marie-Magdeleine les connaît bibliquement. Contre toute attente, elle n'est plus vierge. Son pucelage, il y a bien longtemps qu'elle l'a sacrifié sur l'autel de la raison et quand elle y repense, elle ajoute, « et de la passion aussi ! ». Et ses souvenirs remontent, intacts, à sa mémoire.

C'était lors de ses études d'infirmière, à l'école militaire de Santé de Lyon.

Lui, il était médecin-aspirant. Il avait tout pour plaire : grand, blond, les yeux couleur de miel, la carrure d'un rugbyman, le charme d'un lord Anglais et la courtoisie d'un comte qu'il était. Philippe de L., était courtisé par toutes les jeunes filles de l'école et elles étaient encore plus nombreuses, celles qui l'attendaient avec impatience, dehors, lors de ses nombreuses sorties. Il n'avait qu'à claquer des doigts pour qu'aussitôt, plusieurs paires de cuisses soient prêtes à s'écarter pour avoir l'insigne honneur d'être sa maîtresse avec le secret espoir de se faire épouser.

A cette époque, sœur Marie-Magdeleine s'appelait encore Geneviève, et elle n’avait pas vingt ans mais déjà, elle portait en elle cette duplicité de féminité et de garçon manqué. Elle excellait en sports, était studieuse et réussissait avec brio ses études. Et puis elle savait naturellement commander en usant alors de son charme avec une finesse toute féminine. Elle savait aussi s'amuser, jouant volontiers les femmes fatales. Elle aimait la vie et y croquait dedans, à pleines dents. Et bien entendu, comme de nombreuses jeunes femmes de l'entourage de Philippe de L., elle avait succombé à son charme ravageur.

L'époque était dure. L'hôpital militaire de Lyon recevait son lot presque quotidien de blessés du début de cette « sale guerre » qui se déroulait de l'autre côté de la Méditerranée. Il y avait aussi quelques grands invalides qui languissaient leurs jours après avoir sacrifié tout ou partie de leur corps en Indochine et quelques vétérans qui aspiraient à un départ en douceur après avoir connu les champs de bataille européens de la Seconde guerre Mondiale. En prise avec cette dure réalité de la vie militaire, jeunes élèves infirmières et aspirants médecins faisaient alors tout pour tenter d'apaiser leurs tourments, leurs angoisses face aux blessures invalidantes et à la mort qu'ils côtoyaient au quotidien. Et malgré le travail harassant et la discipline imposés par le règlement de l'École, la bonne humeur et les aventures sentimentales égayaient souvent les couloirs et les chambrées.

C’était lors d'une soirée dansante une peu guindée, que Geneviève avait été repérée par Philippe de L. qui l'avait automatiquement inscrite au rang des filles à culbuter, avec un naturel déconcertant et sans se formaliser outre mesure. Il l'avait donc invitée à danser, une fois, puis deux, puis trois. A la quatrième danse, un slow langoureux, le jeune médecin-aspirant avait cessé de musarder et de tourner autour du pot pour passer à la vitesse supérieure et conclure l'affaire dès le soir même.

Geneviève s'était d'abord amusée de son manège, reconnaissant dans les bras de son cavalier, sa chance de pouvoir partager quelques instants d'intimité avec gueule d'amour, car tel était le surnom dont les filles l'avaient affublé. Elles reluquaient toutes dans sa direction en espérant succomber entre ses bras.

Pourtant, lorsqu'il était devenu plus entreprenant, elle l'avait gentiment mais strictement remis à sa place. Ses mains envahissantes n'avaient cessé de folâtrer dans son dos, lui procurant de troublantes excitations dans tout son corps de jeune fille sage. A plusieurs reprises, elle avait été sur le point de céder à la tentation, de se laisser aller entre les bras musclés et entraînants de son cavalier. De picotements en tressaillements, sa tête était presque sur le point de lui tourner, quand elle avait été encore capable de lui résister.

Elle avait résisté à l’appât de ses bras musclés. Elle avait aussi su résister à l'ambiance délétère qui les entourait. Passé minuit, la brochette des galonnés qui veillaient à ce qu'une tenue correcte soit respectée, avait regagné ses quartiers. Alors les couples s'étaient formés, ils avaient commencé à flirter sur la piste de danse, s'alanguissant dans les bras les uns des autres. Puis la piste s'était vidée, petit à petit, et les couples formés à la va-vite s'étaient éclipsés. Certains étaient revenus, plus tard, alors que d'autres s'étaient laissés absorber par la nuit.

Et Geneviève avait continué à tournoyer aux bras de son cavalier qui aurait bien aimé l'entraîner plus loin.

Mais elle avait farouchement résisté, jusqu'au bout. Piteux mais non sans se promettre de conquérir la jeune fille, Philippe de L. avait dû se rendre à la raison : ce ne serait pas ce soir-là qu'il emballerait la jeune élève infirmière. Pourtant, au cours de la soirée et à plusieurs reprises, il l'avait sentie prête à s'abandonner en totalité. Mais chaque fois, elle avait eu une sorte de petit sursaut qui l'avait obligé à recommencer son travail de séduction. C'était bien la première fois qu'une fille, une élève infirmière de surcroît, lui résistait ! Un peu dépité, il s'était alors juré de la faire passer à la casserole à la première occasion.

Et des occasions de se rencontrer, de se frôler, d'échanger des regards et des sourires, ce n'était pas ce qui manquait alors. Mais chaque fois, les deux jeunes gens étaient entourés et cernés par d'autres camarades ou travaillaient de concert sous le regard perdu et souffreteux d'un malade.

Alors, Philippe de L. avait du attendre le bon moment.

Ce moment, tant attendu par le jeune aspirant, s'était inopinément présenté une fin d'après-midi de grisaille, alors que Geneviève était en train de réaliser l'inventaire mensuel dans la salle de réserve à pansements. Il l'avait trouvée là, comptant avec application des paquets de ouate et de gaze. Il était resté un long moment sur le seuil, vérifiant d'un œil circonspect que les corridors de service restent libres tout en fixant avec concupiscence les fesses de Geneviève qui tendaient sa blouse, marquaient sa culotte. Accroupie devant l'étagère, elle était appliquée à remplir son bordereau d'inventaire avec conscience et professionnalisme.

Il avait alors signalé sa présence en la saluant par un simple raclement de gorge, ce qui avait provoqué une certaine frayeur chez Geneviève. Mais rapidement, le jeune futur médecin était venu la relever et la serrer dans ses bras pour la réconforter et s'excuser de lui avoir fait peur.

Le nez dans son cou, il avait longuement respiré son odeur. Une odeur faite d'une légère transpiration, mélangée à celles de l'éther, de la teinture d'iode, de l’antiseptique et de savonnette à la lavande. Elle avait senti contre son cou ses narines frémir et n'avait pas osé bouger car la journée avait été rude et elle s'était sentie si bien dans ses bras puissants et réconfortants. Quant les lèvres étaient venues délicatement remplacer le bout du nez, elle n'avait toujours pas bronché. Elle ne s'était même pas raidie. Elle avait juste frissonné et s'était abandonnée, submergée par un trop plein d'émotion.

Du cou, Philippe était venu papillonner avec sa bouche sur sa joue pour finir par lui prendre les lèvres. Avec délicatesse, attention et application il l'avait embrassée langoureusement. Geneviève avait cru défaillir aux contacts des lèvres fines qui s'étaient emparées de sa bouche.

Elle n'avait jamais embrassé un garçon. En jeune fille pétrie de lectures de romans d'amours qu'elle était, elle avait toujours imaginé les sensations que cela pourrait lui procurer que d'être embrassée par un homme. Et, bien qu'elle ait toujours rêvé d'un endroit plus romantique qu'un dépôt à pansements, les picotements qui avaient traversé tout son corps l'avaient transportée dans un monde lointain qu'elle avait cru à jamais inaccessible. Alors, quand en plus, les mains de Philippe s'étaient faites exploratrices, elle avait pensé défaillir dans les bras puissants qui l'enserraient. Elles étaient indiscrètes, ses mains. Elles avaient frôlé son corps, palpé son dos, ses fesses, ses cuisses. Elles étaient aussi remontées vers ses seins puis avaient exploré son ventre pour finir par s'immiscer sous sa blouse et s'emparer de son sexe. Alors, elle avait fondu et s'était totalement abandonnée. Elle n'avait plus pensé, ni réfléchi. Elle s'était laissée mener vers le plaisir de cette première excitation que lui donnait un garçon.

Elle avait eu l'impression qu'il était doté de cent mains et de mille doigts. Il était partout. Il avait envahi son corps, pris son être et toute son âme. Chaque geste, chaque caresse déclenchait une série de picotements agréables qui emportaient son cœur dans une galopade effrénée. Ces doigts semblaient la connaître et pourtant c'était la première fois qu'ils l'exploraient. Il lui avait longuement caressé les seins qui étaient devenus durs et sensibles. Leurs pointes s'étaient redressées, tendant le soutien-gorge que Philippe malmenait. Plus bas, il avait écartait la fine toile de sa culotte et s'était aventuré en elle. De ses doigts agiles et provocateurs, il avait déniché du premier coup son bouton d'amour qu'il excitait et agaçait. A chaque frôlement, il en faisait darder un peu plus la pointe qui lançait de longues ondes de volupté dans tout son ventre. Et Geneviève mordait sa lèvre, presque jusqu'au sang pour étouffer les cris qui montaient en elle et qu'elle avait toutes les peines du monde à contrôler.

Elle avait accroché ses bras autours du cou de Philippe, qu'elle utilisait comme une bouée au milieu d'un océan déchaîné d'une passion toute sensuelle.

Le jeune aspirant l'avait à moitié dévêtue. Avec habileté et savoir-faire, il l'avait poussée contre une console, l'avait soulevée de terre et assise dessus, les fesses au ras bord. D'une magistrale poussée, il s'était introduit en elle. Pour éviter de crier, Geneviève l'avait profondément mordu à l'épaule – une marque qu'il exhiberait plus tard en signe de trophée. Tout excité qu'il était, obnubilé par son premier échec durant la soirée dansante, il avait eu bien trop peur d'essuyer un ultime refus. Aussi, ne s'était-il même pas aperçu que Geneviève lui offrait sa virginité.

Il l'avait besognée, un peu à la hussarde, comme souvent il le faisait avec les filles qu'il avait l'habitude de culbuter et qui écartaient si facilement leurs jambes. Ce n'était qu'au moment ultime de son plaisir qu'il s'était précipitamment retiré pour s'épancher sur son ventre, en la laissant pantelante et haletante. Alors, il s'était réellement rendu compte du sacrifice que venait de lui offrir la jeune élève infirmière.

Rendu soudain penaud et timide par son geste, il n'avait rien osé dire. Il l'avait juste embrassée un peu plus tendrement en refermant son pantalon avant de sauver.

Le lendemain, avec une galanterie toute chevaleresque, il lui avait fait livrer un énorme bouquet de fleurs. A cette livraison, les camarades de Geneviève avaient compris et l'avaient enviée. Avec un brin de jalousie dans la voix, elles avaient estimé le bouquet. En ouvrant de grands yeux de convoitise, elles avaient déclaré, péremptoires, qu'il avait bien dû lui coûter plus de la moitié de sa solde avant de conclure « qu'après tout, ce n'était pas cher payé ! ».

Le bruit du dépucelage de Geneviève avait fait le tour de l'hôpital. Et pour preuves, l'aspirant médecin Philippe de L. exhibait à tout camarade qui le souhaitait, la morsure infligée par la donzelle au moment crucial de sa première pénétration. La rumeur accompagnait aussi Geneviève qui haussait simplement les épaules et continuait à faire son travail avec conscience et sans s'occuper ni des murmures ni des œillades ni des paroles équivoques qui signalaient son passage. Seule différence peut-être, alors, quand des blagues salaces étaient en cours de narration, les jeunes aspirants ne prenaient même plus la peine de s'interrompre à son entrée dans la pièce et, fait nouveau aussi, elle-même en riait.

Puis Philippe fut oublié au profit d'autres amours rapides, fugaces au gré des services, au gré des mutations, au gré des champs de bataille. Geneviève ne s'était jamais fixée, jamais attachée. Elle avait acquis la ferme conviction que les hommes ont des besoins physiologiques et que les femmes étaient là pour les satisfaire. Elle avait surtout compris qu'en certaines occasions particulières, comme avant ou après un stress considérable, certains hommes avaient besoin de s'épancher physiquement.

De par son travail elle n'avait ni peur de la nudité ni de la trivialité. Elle s'était habituée à manipuler les corps meurtris. Elle s'était habituée à voir les hommes dans une situation aussi dégradante pour eux que lorsqu'ils ont des larmes plein les yeux parce qu'ils ont mal et ne savent pas supporter la douleur. Elle s'était habituée à les assister dans les terribles moments où la mort s'approche. Elle savait alors se substituer à une mère, une sœur ou une amie quand les jeunes soldats du contingent, blessés à mort, pleuraient et appelaient « Maman ! » dans un dernier cri de désespoir et de peur. Et puis elle avait aussi l'habitude de soigner les chaudes-pisses et autre maladies vénériennes.

Ah! Ils n'étaient pas très fiérots quand ils arrivaient vers elle, pantalon et slip baissés et qu'elle s'ingéniait à les enduire de pommade à la sulfamide, avec délicatesse. Mais quand elle tenait à pleine main leur engin tout rabougri de douleur et de honte, jamais elle ne se permettait la moindre remarque désobligeante sur une taille, un embonpoint ou une soudaine érection. Non. Tout au contraire, elle tentait de leur faire comprendre qu'il fallait qu'ils fassent attention, qu'ils apprennent à se protéger. Elle les mettait juste en garde contre les conséquences des maladies mais comprenait le sacrifice de l'abstinence, les difficultés de l'attente d'un être à chérir ou de son éloignement.

En parallèle aux soins dispensés aux soldats, Geneviève avait aussi à apporter des soins aux populations civiles. Souvent des femmes et des enfants, atteints dans leurs chairs par les querelles des hommes. Mais ce qui avait surtout retenu son attention c'étaient les filles de joie. Elle travaillaient dans ce que les autorités militaires d'alors dénommaient, d'un sigle pudibond mais explicite, les BMC. Autrement dit, les Bordels Militaires de Campagne.

Là, des filles françaises ou étrangères, vendues par quelques macs peu scrupuleux à des mères maquerelles intraitables, donnaient un semblant de plaisir pour quelque argent à la soldatesque en rut.

Les conditions d'hygiène étaient généralement déplorables et la surveillance médicale encore plus sommaire. Il suffisait qu'une pensionnaire ait un début de tuberculose pour qu'un régiment entier puisse être contaminé. Alors, pour les maladies vénériennes, c'était pire encore ! Bien que connaissant les risques que ces filles faisaient courir aux hommes, jamais Geneviève ne leur avait jeté la pierre. Elle s'était ingéniée à les écouter, les soigner à l'occasion, avec dévouement et sans compter sa peine. Elle voulait aussi les éduquer mais elle était consciente que c'était souvent peine perdue car les mères maquerelles refusaient systématiquement l'emploi des préservatifs. Et les hommes ne les demandaient jamais. Avec le temps, elle avait même développé une certaine complicité avec ces filles. Ensemble, elles avaient échangé des secrets, qui se transmettent uniquement entre femmes pour mieux retenir l'attention d'un homme. Forte de leurs confidences, Geneviève avait mis en pratique dans sa vie privée, ces techniques enseignées par ces femmes recluses dans leurs bordels.

Souvent contraintes d'accepter des séries de passes, les filles étaient censées ne jamais refuser un client et devaient surtout accepter qu'il puisse terminer sa jouissance en elle. Pourtant, en fin de soirées, lors des retours d'opérations, quand les hommes se succédaient aux hommes, que les muscles du ventre, des cuisses et du dos étaient fatigués et à la limite de la tétanie, les filles connaissaient quelques tours de mains pour abréger les étreintes, les rendre furtives tout en contentant le client. Elles avaient secrètement transmis ce savoir-faire à Geneviève.

D'abord, elle n'avait pas vraiment osé mettre en application ces gestes avec ses amants de passage. Déjà, ils râlaient quand elle emprisonnait systématiquement leur sexe raide dans cette chaussette de caoutchouc qu'elle appelait condom. Alors, il était encore plus difficile de leur faire admettre que l'usage manuel valait une séance de pénétration ! Et ses premiers essais avaient même failli tourner à la catastrophe. Un de ses cavaliers du moment lui avait – piteusement, c'est vrai – avoué que lorsqu'il était dans la solitude d'une nuit de garde ou de son sac de couchage, il osait se caresser en déployant des trésors d'imagination pour atteindre un maigre plaisir, rapide, coupable et insatisfaisant. Aussi, quand il avait enfin la chance de partager le lit d'une aussi jolie créature que Geneviève – mais là, elle se méfiait parce qu'elle se savait tout, sauf jolie – il ne pouvait être question qu'il se contente d'une simple masturbation, même de sa main experte.

Geneviève avait donc compris que l'usage de la masturbation des hommes ne pouvait s'appliquer au sein du couple. Par contre, incidemment, elle avait découvert qu'elle pourrait l'exercer à d'autres fins.

C'était un de ces petits matins glauques, où le soleil avait du mal à percer la masse de nuage et où le froid de la nuit s'était insinué dans tous les trous des sacs de couchage. C'était un des derniers matins d'une longue et sanglante opération dans un bled perdu dans le fin fond d'une Algérie encore un peu française. Geneviève terminait une série de soins délicats avant de préparer quelques-uns de ses patients à un transbordement en hélicoptère vers l'hôpital de Maison Blanche. Dans un coin de la tente infirmerie dressée à la va-vite, gisait sur un brancard un jeune appelé. La veille, il avait eu la malheureuse idée de vouloir aller pisser un peu plus loin que d'habitude et avait marché sur une mine. Les jambes n'étaient que charpie et les doses massives de morphine avaient calmé ses douleurs. Les plaies s'étaient cautérisées lors de l'explosion, comme souvent. Dans un état de demi-conscience, il l'avait hélée en lui faisant faiblement signe de s'approcher. A son oreille, il lui avait vaguement murmuré une supplique. Geneviève, malgré la présence de quelques autres blessés, n'avait pu résister à exaucer la demande.

Elle le savait nu sous sa couverture. C'était elle qui avait cisaillé le pantalon de treillis qui pendouillait en lambeaux sanguinolents avant de faire les pansements. Seuls les pieds et les tibias avaient étés brisés et devraient être amputés, s'il pouvait supporter le choc du voyage et l'attente d'une équipe de chirurgiens. Autrement, elle savait qu'il allait laisser là sa vie, comme beaucoup d'autres. Voilà pourquoi, après avoir entendu son murmure, elle s'était agenouillée au niveau de ses hanches et, avec délicatesse, avait soulevé la grosse couverture de laine.

Par honte ? Par pudeur ? Par fatigue ? Il avait fermé les yeux quand la main de Geneviève s'était approchée avec douceur de son sexe recroquevillé entre ses jambes. Elle s'en était emparée avec délicatesse, comme elle l'aurait fait avec un oisillon tombé de son nid. La peau était chaude, souple, fine. C'était encore un tout jeune pénis qui n'avait certainement pas beaucoup servi. Du bout des doigts, elle avait entamé un long et délicat massage, décalottant le prépuce au fur et à mesure que le membre s'était développé. Et sous ses doigts, le miracle de l'excitation avait opéré. En quelques mouvements furtifs, le sexe avait pris une dimension arrogante et formidable, attirant à lui le sang qui le faisait gonfler. Sous ses doigts, apeurés par l'appréhension de lui faire mal ou de ne pas avoir le courage d'aller jusqu'au bout, elle avait fait lentement coulisser la peau avant d'intensifier le rythme. D'un œil, elle avait surveillé les réactions du garçon dont le souffle avait commencé à montrer les signes d'une respiration saccadée par le plaisir qui était en train de monter dans son ventre.

Elle l'avait tenu à pleine main et l'avait caressé avec conviction et amour. De temps à autre, elle avait ralenti ou accéléré encore le rythme de ses allées et venues. Et entre ses doigts, contre sa paume de main, elle avait senti la grosse veine battre. Elle avait perçu aussi les premiers spasmes du plaisir qui montaient. Et Geneviève avait précipité le rythme de sa masturbation, resserrant l'étreinte de ses doigts autour de la hampe chaude et convulsée qui avait fini par laisser jaillir la jouissance. Sur le coup, le blessé avait geint. Geneviève n'avait jamais su si ses gémissements avaient été du plaisir ou de la souffrance. Avec application, elle avait continué, attendant que l'excitation retombe toute seule et l'avait accompagné de la main jusque dans cette dernière phase. Les doigts humides de plaisir, elle avait délicatement reposé le sexe entre les jambes, avait bordé la couverture avant de déposer un léger baiser sur le front du garçon qui avait entrouvert les yeux en tentant d'esquisser un faible sourire en guise de remerciement. Puis, elle s'était levée, les jambes un peu raides d'avoir été agenouillée et elle était sortie se laver les mains et fumer une cigarette.

Dehors, le soleil pointait ses premiers rayons à travers la mer de nuages. La météorologie permettrait aux hélicoptères de venir chercher les blessés et d'en sauver quelques-uns. Elle était restée là un long moment, regardant dans le vide un morne paysage qui s'éveillait à la vie. Dans sa tête, elle avait revu les gestes qu'elle venait d'accomplir, pour soulager un jeune garçon, peut-être à la veille de son grand départ, ou dans tous les autres cas, qui devrait attendre de longs mois pour pouvoir soulager ses besoins physiologiques d'homme. Curieusement, en repensant à cette scène, elle avait aussi remarqué qu'elle n'avait pas ressenti ces petits picotements terribles qui lui parcouraient le corps lorsqu'elle tentait d'appliquer à ses amants ces mêmes gestes. Non, elle n'avait pas ressenti de plaisir, ni d'envie de faire l'amour. Elle avait simplement agi en infirmière comme elle aurait refait un pansement ou piqué une seringue dans une fesse. Elle avait agi en professionnelle.

Quand elle était revenue sous la tente, le garçon, sur son brancard dormait, assommé par le plaisir et la morphine. Son visage était calme, serein, détendu. Un léger sourire marquait sa bouche sèche. Un de ses camarades avait bien essayé de recevoir un traitement identique, mais d'un simple regard, Geneviève avait stoppé net tous ses espoirs.

Plus tard, rentrée à l'hôpital de la Maison Blanche, elle avait eu le courage d'aller au chevet du garçon, juste avant qu'il ne soit rapatrié vers la France. Malgré l'amputation des deux jambes, il avait gardé le moral et l'avait remerciée pour avoir satisfait son envie, un peu honteux de lui avoir demandé un tel service. Elle avait pris la chose en riant. À la surprise de quelques consœurs et médecins qui passaient par là, et pour cacher leurs gênes et leurs pudeurs, ils avaient ri de cette aventure à gorge déployée et un peu forcée.

Elle en avait aussi parlé avec ses relations dans l'un des BMC qui jouxtait le quartier.

Entre deux clients, entre deux soins et deux conseils, Geneviève avait pu parler ouvertement avec les filles de ce qu'elle avait fait, ressenti, expliquant qu'elle n'avait éprouvé aucun désir durant toute cette opération. Les filles l'avaient écoutée avec attention, flattées de la confiance que Geneviève leur accordait en se confiant ainsi à elles. Oui, lui avaient-elles confirmé, certains hommes dans des moments difficiles de leur vie pouvaient avoir besoin de se masturber ou se faire masturber (et plus s'ils pouvaient), juste pour se prouver qu'ils étaient encore en vie, et dans le secret espoir de transmettre la vie, tâche pour laquelle ils pensaient être venus sur terre. La remarque de l'une d'entre elles, une certaine Angèle, une grande rousse qui arrivait du Nord de la France, s'était même définitivement ancrée dans la mémoire de Geneviève. Elle lui avait dit « les hommes, se sont des enfants, de grands enfants. Ils pleurent ou ils jouissent. Certains pleurent en jouissant. Ceux-là, il faut encore plus les rassurer et leur montrer que ce qu'ils accomplissent en nous faisant l’amour est un acte héroïque d'une grande bravoure et qu'ils sont dignes d'être des Hommes. Ainsi montrent-ils qu'ils sont capables de grandes actions. Des actions qu'on attend d'eux et qu'on va admirer comme on vient d'admirer leur plaisir. Alors, ils sortent de nos bras, rassurés, fiers et prêts à aller accomplir leur vie, à se sacrifier. » Et elle devait savoir de quoi elle parlait, car sa vie n'était qu'une suite d'adresses de maisons closes, des plus célèbres lieux parisiens d'avant-guerre au dernier bordel militaire de campagne, administré par une unité de zouaves.

De ce jour, Geneviève, tout en exerçant avec rigueur et discipline son travail d'infirmière, avait de temps à autre des gestes d'une grande attention pour rassurer et donner de la dignité aux hommes qui venaient la consulter. C'étaient souvent des gamins apeurés par l'idée d'aller se faire trouer la peau et qui pissaient dans leurs frocs. Il y avait aussi ceux qui venaient de voir la mort pour la première fois frapper autours d'eux et qui en étaient effrayés, refusant de retourner en opération. Et il y avait surtout ceux qui se voyaient partir avant l'heure, allongés sur un brancard attendant une problématique évacuation. Pour ceux-là et pour tous les autres, elle leur offrait un soulagement manuel, toujours administré avec délicatesse et prévenance qui leur donnait du courage et leur laissait espérer en une vie d'homme.

Elle les amenait jusqu'au plaisir et les accompagnait jusqu'à ce que le calme soit revenu. Elle n'allait jamais plus loin. Elle n'usait pas de sa bouche ni d'une autre partie de son corps. Elle ne se déshabillait jamais. Très rares furent même les fois où elle avait accepté que le manipulé puisse porter la main sur elle. Elle n'était pas froide ou distante. Non. Elle restait professionnelle et accomplissait cette œuvre avec une attention si particulière que ces garçons n'avaient que rarement osé la regarder, préférant fermer les yeux pour suivre leurs propres fantasmes. Puis, la jouissance obtenue, le sexe revenu à son état de repos, ils se sentaient de nouveau prêt à affronter leur vie et leur mort aussi.

Bien sûr, nombreuses étaient les rumeurs qui circulaient à travers les camps sur les pratiques de Geneviève et ses massages très spéciaux. Mais personne, ni ses supérieurs, ni les médecins-majors n'était venu lui intimer un quelconque ordre de cesser ses pratiques. Quelques-uns s'interrogeaient même, mais en privé, sur les possibles effets bénéfiques que ces traitements pouvaient avoir sur le moral de quelques grands blessés, sans pourtant, envisager la possibilité d'une application à une plus grande échelle. On était à l'armée, pas dans un BMC !

Au fil du temps, Geneviève avait donc affermi sa technique de la masturbation masculine pour le plus grand bonheur de ceux qui bénéficiaient de ce service si particulier. Cependant, jamais ils n'entraient sous sa tente infirmerie pour réclamer la mise en œuvre de cette « médication » d'un nouveau genre. Jamais ceux à qui elle l'appliquait ne protestaient ni n'allaient véritablement s'en vanter à l'extérieur. Les hommes qu'elle recevait, étaient souvent honteux et confus.

En certaines occasions, Geneviève avait même pratiqué ce traitement à des hommes qui venaient de subir de longues heures d'interrogatoires, musclés et souvent cruels.

Là, recroquevillés dans un coin de cellule sombre, ils cherchaient à reprendre leur souffle, à oublier leurs douleurs. Ils essayaient de se remémorer s'ils avaient parlé et quelles informations vitales ils avaient bien pu lâcher. Ils restaient prostrés, dans l'attente de la prochaine fois, en s'interrogeant sur leurs possibilités de résistance aux prochaines séances et sur leur destinée. Ils tremblaient de peur, de douleur, de rage.

Quand elle entrait, elle sentait qu'ils étaient sur la défensive, dans l'attente de nouveaux coups, de nouvelles décharges électriques. Déjà, ils emmagasinaient le plus d'air possible, pour inhiber la douleur qui pouvait surgir à tout moment. Ils voulaient résister une fois encore, juste une fois pour donner du temps au temps, permettre à des camarades, des relations, de fuir et se mettre à l'abri. Alors, il fallait toute la patience et la compassion de Geneviève pour les apprivoiser, les rassurer. Souvent, ils ne comprenaient pas, imaginant qu'elle faisait partie d’un plan machiavélique pour leur arracher de nouveaux renseignements, de nouveaux aveux.

Avec mille précautions, elle tentait d'apaiser leurs peurs, d'atténuer leurs souffrances. Elle étendait sur les parties brûlées un peu de baume qui allégeait les brûlures. Elle pansait les coupures et les écorchures. Elle effleurait de ses doigts légers les ecchymoses, comme pour en excuser leur présence et ceux qui avaient porté les coups. Mais sous ses doigts, elle devinait le corps tendu, prêt à se tétaniser pour résister aux mauvais traitements à venir, aux possibles coups qui pouvaient pleuvoir à n'importe quel moment. Certains étaient tellement amochés qu'elle savait ses traitements médicaux inutiles et vains. Seule, sa présence pouvait rassurer. Alors, pour leur donner encore un peu de courage, pour leur rendre cette dignité d'homme dont on avait voulu les spolier, doucement elle s'emparait du sexe racorni sous l'effet des chocs et des coups, de la peur et de la douleur et elle les masturbait.

Souvent, son geste n'était pas accepté. Il était même quelque fois refusé, l'homme continuant à imaginer qu'elle était uniquement là pour prolonger ses tourments. Mais l'érection mécanique atteinte, le plaisir commençait à envahir le ventre. Il effaçait et remplaçait lentement les appréhensions qui envahissaient la mémoire et l'homme finissait par se laisser aller, jusqu'à sa jouissance. Pour eux, pour mieux les rassurer encore, Geneviève se permettait de leur caresser d'une main aérienne les tempes, les joues creuses et hirsutes d'une barbe piquante, ou leur front et leur dispensait un sourire. Et là, dans la pénombre de la cellule, ces garçons farouches qui venaient d'endurer des heures de stress et de douleurs, obtenaient un moment de répit qui leur permettait souvent de reprendre un peu d'espoir. Ils se sentaient de nouveau des hommes, pas des combattants, juste des hommes, ce qui les rassurait. D'ailleurs il n'était pas rare, qu'au moment où elle allait franchir la porte de la cellule, l'homme qu'elle venait de soulager lui dise « Merci ! ». Cette reconnaissance touchait Geneviève qui ne savait jamais dire autre chose que « Courage » avec un petit sourire de complicité, prolongeant ainsi celle qui venait de naître entre eux. Mais souvent, trop bouleversée par sa visite, elle fuyait immédiatement pour se réfugier dans un coin de rocher, face à la mer, pour que le bruit des vagues vienne effacer le bruit des cris, des pleurs et de la douleur.

Elle était révoltée par l'usage de cette violence, même si plusieurs fois par jour, arrivaient aussi à l'infirmerie ou à l'hôpital des garçons de vingt ans qui pouvaient à tout moment perdre la vie à cause d'une bombe qui venait de sauter au passage de leur convoi militaire ou de leur patrouille et qu’elle avait peut-être soulagé son responsable ou lui avait rendu un peu d’humanité dans la cave.

Bien sûr, elle était révoltée mais ne disait rien car elle se refusait de juger.

C’était dans ces moments-là, à la recherche de son apaisement, que Geneviève avait pris la décision de s'engager dans les ordres, dès son temps militaire achevé. Cela lui avait paru être l'évidence même, le seul aboutissement de sa vie de femme. Et scrupuleusement, tout en accomplissant son travail quotidien, tout en continuant à soulager les peines humaines au moyen de masturbations, elle s'était préparée à prendre le voile. Même si elle savait alors que le temps d'entrer dans les ordres était encore loin.


.3.

Désordres et ordres…


Ce n’avait été qu'au tout dernier moment, dans les semaines qui avaient précédé son départ à la retraite, qu'elle avait annoncé sa décision, prise depuis longtemps. Autour d'elle, tout le monde avait été atterré. Amis, collègues, relations et les quelques membres de la famille qui lui restaient, peu d'entre eux avaient véritablement compris que Geneviève puisse quitter l'uniforme de l'armée française pour endosser celui de religieuse. Quelques-uns de ses amants lui avaient même proposé de l'épouser, lui promettant fidélité et enfants. Elle avait pris ces propositions avec beaucoup de sérieux tout en les déclinant. Elle leur avait expliqué que la vie de famille était bien entendu une de ses aspirations mais que non, elle préférait se consacrer au service des autres, au nom d'une puissance bonne, généreuse et rédemptrice.

Au long de ces quinze ans de bons et loyaux services, Geneviève avait eu longuement le temps de mûrir son projet. Au début, elle avait hésité, mettant ce choix sous le coup des évènements qu'elle vivait. Mais avec le temps, il lui était apparu non pas comme une échappatoire à la barbarie humaine mais comme un véritable projet de vie. Sa vie. Dans la tourmente des évènements qu'elle vivait alors, elle en avait oublié de fréquenter l'église. De temps en temps, elle avait bien eu quelques conversations avec les aumôniers militaires qui accompagnaient les troupes, mais les propos restaient badins, généraux et jamais elle n'avait abordé ses états d'âme ni ne leur avait révélé qu'elle voulait entrer dans les ordres.

D'ailleurs, elle continuait à vivre sa vie de femme, accueillant certains soirs pour une nuit ou plusieurs, des amants de passages, jeunes officiers levés au débotté dans le mess ou dans un café lors d'une des rares sorties qu'elle s'autorisait. Elle commettait alors le péché de chair, quelquefois même celui de l'adultère. Certains de ces cavaliers d'un soir ou deux étaient des hommes mariés, mais Geneviève estimait que ces moments de plaisir, elle ne les volait pas mais qu'ils étaient sains aussi bien pour elle que pour l'homme qu'elle entraînait dans son lit.

Elle se savait propre, usant de préservatifs et sachant développer pour son amant du moment une véritable « caisse à outils » de séduction. Elle était douée pour l'art érotique. Il est vrai, qu'en cette matière, la fréquentation des filles des bordels militaires de campagne avait largement influencé son art des galipettes. Et plus d'un homme était sorti de ses bras exténué, lessivé et ahuri des prouesses réalisées. Et souvent, au lendemain d'une chaude nuit d'amour où elle s'était montrée féline et diablesse, elle avait une pensée pour la femme ou la fiancée restée en métropole qui pourrait la remercier de ne pas lui avoir vérolé son homme et lui avoir fait faire l'économie d'une passe.

Mais elle ne faisait pas cela par abnégation ou seulement par hygiène.

Non, Geneviève aimait faire l'amour, même si elle savait qu'un jour elle deviendrait chaste. Peut-être même était-elle devenue encore plus chatte et chienne après avoir pris la décision d'entrer dans les ordres. Pas seulement parce que cette chasteté des corps l'obnubilait, mais parce qu'elle voulait rendre aux hommes leur dignité d'homme, les sortir de ces uniformes qui les étouffaient tel un carcan et en faisaient des sortes de « pantins décérébrés ».

Et les rumeurs les plus folles courraient alors sur son compte à travers tous les camps qu'elle fréquentait. On la disait « nymphomane », d'autres laissaient entendre que c'était une « croqueuse d'homme », quelques-uns – plus méchants et plus insidieux – lui prêtaient le surnom de « briseuse de couple » ! De bouche à oreille, hommes et officiers parlaient d'elle comme d'une « vraie salope », mais aussi comme d'un « bon coup ».

La paix retrouvée, les opérations extérieures de moins en moins nombreuses, Geneviève avait eu aussi de moins en moins de possibilité d'exercer son art masturbatoire envers les hommes lâches ou apeurés. De temps en temps, sous la couverture d'une chambre d'hôpital, elle caressait jusqu'au plaisir un garçon à la figure blême. Maintenant c'était un accidenté de la route ou un malheureux éclopé d'une manœuvre qui avait mal tourné pour lui. Mais les occasions se faisaient de plus en plus rares.

Pourtant, là encore, la rumeur avait souvent précédé ses visites et ses mutations. Mais Geneviève n'y prêtait aucune attention.

Secrète, sans amies, sans confidentes depuis que les BMC avait été fermés définitivement, que les filles s'étaient éparpillées dans la nature, Geneviève n'avait jamais su à qui se confier.

De par son éducation chrétienne et catholique, elle était allée à la messe tous les dimanches en se confessant tous les vendredi soir, jusqu'à son entrée à l'école militaire de santé de Lyon. Après ? Après, la vie professionnelle avait apporté son lot de larmes et de sang, et le dévouement aux autres avait remplacé les pénitences ecclésiastiques. Elle avait aussi pris exemple sur les aumôniers militaires qu'elle avait rencontrés. Hommes généreux et de bon sens qui savaient combien le don de soi peut être un acte difficile à réaliser, surtout quand on a vingt ans. Eux aussi savaient courir sous la mitraille, en distribuant absolution des péchés et extrême onction à tour de bras, sans chercher à comprendre, à savoir. Eux aussi avaient été en but aux doutes quand ils avaient entendu, montant des sous-sols des casernements d'Alger, les cris des suppliciés alors qu'ils récitaient, au-dessus, leurs « Pater » et leurs « Ave ». Ils avaient haussé la voix pour tenter de couvrir les sinistres hurlements. Ensuite, ils marchaient le reste de la journée, le nez baissé, perdus dans leurs pensées, bouleversés et embarrassés.

Alors, quand à quelques mois de raccrocher son parachute et sa trousse de secours, Geneviève était venue voir l'aumônier militaire du régiment pour lui faire part de sa décision, elle avait longuement choisi son homme.

Cela faisait longtemps qu'elle connaissait le père André. Ils s'étaient déjà croisés à maintes reprises, en différents lieux, avaient partagé les mêmes peurs, les mêmes espoirs. Il avait accompagné certains des hommes qu'elle avait soignés. Cette forme de vie commune, de partage des dangers les rapprochait. Mais ce n'était pas pour autant que Geneviève s'était confiée à lui, immédiatement. Non, elle avait attendu d'être certaine de son choix et presque le dernier moment.

Alors, lorsque Geneviève lui avait demandé un rendez-vous, il avait été particulièrement étonné et surpris de découvrir que cette femme qu'il connaissait maintenant depuis presque quinze ans – du moins, qu’il pensait connaître – voulait entrer dans les ordres. Il connaissait les rumeurs qui circulaient dans son dos et avait déjà entendu en confession le récit de quelques nuits chaudes qui avaient brisé quelques couples. Il connaissait aussi l'habitude de Geneviève pour aider les hommes en pratiquant sur eux la masturbation. Il était resté un long moment sans voix, la tête simplement appuyée sur ses mains jointes, cherchant à mettre de l'ordre dans le désordre de ses pensées. Bien sûr, il ne pouvait être question de refuser à une brebis égarée, le choix de rentrer au bercail et de revêtir la bure de la contrition. Et puis Geneviève n'était pas mariée, n'avait pas d'enfant, baptisée catholique, bonne infirmière, elle ferait une excellente recrue. Mais ce qui le tourmentait c'était sa sensualité débordante et surtout cette habitude qu'elle avait prise d'aller donner du plaisir aux hommes dans des moments où ils auraient dû se rapprocher de Dieu plutôt que de pratiquer l'onanisme. Mais le père André, plus habitué à évoquer ces genres de problèmes avec des hommes, employait alors un langage cru ou il appelait « un chat, un chat », ne savait pas comment aborder toutes ces questions avec cette jeune femme.

Après avoir tergiversé un long moment, sous l'œil attentif de Geneviève, il avait essayé de mieux comprendre ses motivations, sondant sa foi, sa résolution. Il s'était ouvert à elle des difficultés du célibat, du doute qui pouvait s'immiscer et des combats de tous les jours contre la tentation dont celle de la chair. Mais Geneviève avait balayé tous ses arguments d'un revers de main avec un grand sourire. D'elle-même, elle avait abordé sa façon de rendre de la dignité aux hommes quand ils avaient peur ou qu'ils étaient assaillis par le désarroi. L'aumônier l'avait écoutée, attentivement, hochant quelquefois la tête en signe d'assentiment ou de compréhension, ou plissant ses yeux en faisant remonter sa bouche en forme de grimace quand il ne partageait pas son opinion. Mais pour l'essentiel, il avait compris. Il avait compris que la démarche de Geneviève était avant tout altruiste et que c'était là sa façon d'aider les hommes dans leurs moments de grande difficulté, pour les remettre sur le chemin de leur vie ou leur permettre d'affronter leur mort plus sereinement. Bien sûr, ce n'était pas une démarche orthodoxe. Mais en homme pragmatique, habitué aux situations difficiles, il en appréciait la justesse. Plus tard, il l'avait entendue en confession et lui avait donné l'absolution pour tous les péchés avoués.

Et puis, à son tour, le père André avait été pris d’hésitations. Certes, il était heureux de permettre à Geneviève de rejoindre les serviteurs de Dieu mais il hésitait quant aux choix qu'elle pourrait faire. Dans quel ordre religieux serait-elle acceptée avec ses certitudes, ses pratiques et cette foi, si particulière, chevillée au corps. Incidemment, il s'en était ouvert à sa sœur cadette, mère supérieure – malgré son jeune âge – d'une communauté de religieuses, installées depuis peu de temps dans leurs nouveaux locaux, non loin du port de Marseille.

Bien qu'ayant fait vœu de chasteté, de pauvreté et d'obéissance, cette communauté ne vivait pas recluse sur elle-même. Elle était constituée de femmes qui étaient restées engagées dans la vie quotidienne, actives et même très actives. Infirmières pour la plupart, elles appartenaient à l'ordre des Auxiliatrices du Purgatoire. Elles avaient vendu leur couvent pour réaliser des économies et avaient investi une partie de l'argent de la vente dans l'achat d'un grand appartement en centre ville.

C'est là, dans ces lieux insolites, meublés fonctionnellement, que Geneviève avait débarqué le matin de 2 mai 1975, elle, la future novice de l'ordre des Auxiliatrice du Purgatoire, âgée de 35 ans.

En possession d'une lettre du père André pour sa sœur cadette, qui lui recommandait « cette jeune femme dont ils avaient parlé ensemble », Geneviève avait été reçue immédiatement par la jeune mère supérieure qui, à quelques mois près, avait son âge.

Dès lors, Geneviève avait dû suivre le chemin initiatique qui allait l'amener de la retraite au noviciat mais avait dû attendre, avec patience, de longs mois pour pouvoir prononcer ses vœux définitifs.

Durant cette attente, bien que novice et en raison de son expérience professionnelle, elle avait pratiqué son art médical auprès des malades d'une clinique et de quelques « clients » privés mais surtout auprès des prisonniers des Baumettes. En même temps, elle se préparait, moralement, à sa prise de voile. C'est durant cette période qu'elle avait commencé à entretenir une chasteté retrouvée à l'aide de prières et de rosaires.

Et cette nouvelle vie n'avait rien pour effrayer Geneviève.

Elle était juste passée d'une discipline et d'une rigueur militaire à une autre, d'ordre religieux et spirituel. Et, à la différence de nombreuses novices, elle s'était sentie immédiatement plus libre et plus disponible pour les autres. Le travail ne lui avait jamais fait peur, la souffrance non plus. Souvent elle prenait en charge des malades en fin de vie, atteints de maladies incurables, quelque fois abandonnés par les familles qui ne pouvaient supporter la vue de l'étiolement d'un être cher, sans pouvoir faire quoique se soit pour alléger les souffrances. Alors, elle était là, attentive, attentionnée. Son arrivée dans la chambre déclenchait un sourire au milieu des grimaces de souffrances et cela la confortait dans son engagement, lui donnant courage et force pour le restant de sa journée.

Mais ce que Geneviève préférait, c'était ses gardes à l'infirmerie des Baumettes, au milieu des hommes qui souffraient dans leur corps et dans leur âme.

Quant elle avait ouvert la porte de l'infirmerie pour la première fois, quelques sifflets, quelques quolibets l'avaient accueillie. Elle avait traversé la salle sans un mot, jetant au passage des quelques lits occupés, un regard empreint de douceur mais dans lequel les prisonniers alités avaient noté une farouche détermination. Et les sifflets et autres lazzis s'étaient tus d'eux-mêmes. Et puis rapidement, la rumeur sur ses fonctions antérieures dans l'armée, son brevet de parachutiste et surtout sa façon de traiter les hommes avaient fait le tour de la prison. Comment les résidents des Baumettes avaient-ils eu vent de son glorieux passé ? Mystère de la circulation des informations dans le monde carcéral. Geneviève, pourtant souvent sollicitée par les garçons et les hommes qu'elle soignait, n'avait jamais infirmé ou confirmé ces rumeurs. Quelques-uns, plus téméraires que les autres, avaient bien essayé de lui présenter leur sexe en érection, mais d'un simple regard et avec un très léger sourire aux lèvres, elle les avait défrisés, rabaissant leur morgue et leurs prétentions. Et dès lors, Geneviève n'avait plus eu que des clients "dociles".


.4.

Face à la justice des hommes…


Cela faisait exactement 381 jours que Geneviève était à Marseille, au service de l'ordre des Auxiliatrices du Purgatoire dont elle aspirait à prendre le voile.

En ce magnifique et ensoleillé matin du mois de juin 1976, alors qu'elle remplissait une effroyable pile de paperasses administratives, le téléphone interne s'était mis à vibrer. Pour la première fois, Geneviève était officiellement convoquée dans le bureau du directeur, sans délais et toutes affaires cessantes. Étonnée de cette soudaine convocation, inquiète de possibles problèmes avec un de ses patients, Geneviève avait marché aussi rapidement que les portes et grilles des sas lui avaient permis. Immédiatement, elle avait été introduite dans le grand bureau qui faisait face à la mer et d'où l'on pouvait admirer, au loin, la baie de Marseille et ses îlets, dont le trop célèbre château d'If. Là, dans le bureau se trouvaient une série de personnages, à la mise stricte, à la figure lugubre en compagnie de sa jeune mère supérieure, Marie-Angélique.

Avec brutalité, le directeur l'avait convoquée là parce que Christian R., encore à la prison d'Aix-en-Provence, condamné à mort par la cour d'assises de cette ville, venait de voir son pourvoi en cassation rejeté et qu’il allait réintégrer la prison des Baumettes dans la journée, en attendant une éventuelle grâce présidentielle ou son exécution.

À cette annonce brutale, une onde glaciale avait parcouru l'échine de Geneviève.

Comme tout le monde, elle avait suivi le procès à travers la presse et avait eu droit aux commentaires des taulards toujours mieux informés que les journalistes. Certains lui avaient même dit que son sort était scellé depuis longtemps et qu'il allait passer sur la « bascule à Charlot ». Mais elle les avait toujours fait taire. Parce qu'elle avait trop souvent vu des hommes partir à la mort et la recevoir, elle ne pouvait admettre cette « justice » qui punissait le crime de sang par un autre crime de sang. Et encore moins maintenant qu'elle se préparait à prendre l'habit de religieuse, au service de Dieu ! Bien entendu, elle était révoltée que l'on puisse commettre l'irréparable, surtout envers des enfants ou des jeunes filles, mais elle ne pouvait se résoudre à accepter l'idée de la peine de mort comme ultime punition humaine. Non, pour elle, aucun crime ne pouvait mériter pareille sanction.

Et voilà qu'elle était soudain confrontée à cette réalité. Elle allait être en charge d'accueillir cet homme, de veiller sur sa santé, de prendre soin de lui. Car c'était bien ce que le directeur de la prison venait de lui expliquer, après lui avoir énoncé une série de recommandations réglementaires et légales.

A côté d'elle, mère Marie-Angélique égrenait machinalement son chapelet en baissant la tête.

Elle avait eu une longue conversation avec le directeur, avant cette réunion. C'était elle qui avait recommandé Geneviève, estimant que de toutes les sœurs qu'elle avait sous sa responsabilité, même si c'était une « novice », elle était la seule qui pourrait supporter cette épreuve. Plus loin, les avocats du condamné se préparaient à partir pour Aix et annoncer le rejet de son pourvoi en cassation et son retour aux Baumettes à leur client. Mais ils restaient confiants et avaient bon espoir d'obtenir la grâce présidentielle.

En sortant du bureau, en traversant les couloirs, les sas, les cours, Geneviève s'était rendu soudain compte que l'atmosphère de la prison venait subitement de changer. Plus de cris, plus de hurlements, plus de bruits comme à l'habitude. Juste un lourd silence de plomb dans lequel le cliquetis des serrures s'amplifiait et se répercutait tout au long de ses pas.

Déjà la nouvelle avait circulé de cellule en cellule, de couloir en couloir, de division en division. Et le silence s'était prolongé toute la journée ou presque. Les échanges de paroles s'étaient faits à voix basse, comme si les taulards avaient senti au-dessus d'eux le froid de l'acier du couperet de la guillotine.

A seize heures, alors que Geneviève était en train de faire une piqûre, les premiers chocs des quarts de fer-blanc contre les murs lui avaient fait lever la tête. Ils entamaient une terrible litanie d'accueil. Une sorte de roulement sourd, syncopé qui avait commencé - amenuisé par les épais murs - et avait couru dans toute la prison pour s'amplifier et former un tintamarre sauvage et rythmé. C'était la forme d'accueil que réservaient les prisonniers à l'arrivée de celui qui risquait sa tête dans les jours et les semaines à venir.

Enchaîné comme une bête, pris dans une camisole de force, encadré sévèrement par un demi-escadron de gendarmes mobiles, Christian R., porté par les gardiens, avait été enfermé dans sa cellule, dans le quartier réservé aux condamnés à mort.

A peine la porte refermée, le bruit infernal s'était amplifié encore quelques secondes puis de nouveau, le silence. Un silence encore plus lourd que celui du matin. Un silence de mort.

Sur ordre du médecin-chef de la prison, Geneviève était entrée dans la cellule, un haricot émaillé à la main. Dedans, une piqûre et quelques cachets de somnifères et autres calmants.

L'homme était jeune. Très jeune. Trop jeune pour mourir et si jeune pour avoir commis les atrocités dont il était accusé. Geneviève lui avait souri avec mansuétude. Il était dans cette cellule éclairée vingt-quatre heures sur vingt-quatre, toujours sous les yeux d'un gardien qui était relayé toute des deux heures. Sans que personne ne lui adresse la parole. Seules l'infirmière, ses avocats et un prêtre – s'il le demandait – avaient le droit de lui parler librement.

Il était allongé sur sa couchette, les deux mains derrière la tête, fixant le plafond. Il n'avait même pas tourné les yeux quand elle était entrée. Il avait refusé tous les médicaments, c'était son droit. Et pour la première fois, Geneviève n'avait pas su quoi lui dire. Que dire en de telles circonstances ? Avant de ressortir, elle lui avait posé un cachet sur la table, à côté de son quart d'eau.

Trois fois par jour, Geneviève allait visiter le condamné. Elle essayait de le distraire, lui proposant des livres, des revues, des fruits. Mais rien ne semblait le sortir de sa torpeur. Il semblait absent, ailleurs. Le soir, quand elle rentrait à l'appartement qui servait de « couvent », quand elle n'était pas de service de nuit, elle s'abîmait en prière et avait de longues conversations avec Marie-Angélique. Les deux femmes tentaient de comprendre la justice des hommes à l'aune des écrits de Dieu.

Puis, un matin de juillet, alors que Geneviève venait de visiter son condamné, de nouveau elle avait été convoquée en urgence chez le Directeur. Dans le bureau, outre les avocats de Christian R., étaient présents l'aumônier de la prison, le procureur de la République et le gardien chef. Le recours en grâce, demandé auprès du président de la République venait d'être refusé. Le condamné serait exécuté dans quelques heures.

A cette annonce, les jambes de Geneviève avaient failli se dérober sous elle. Les avocats avaient les larmes aux yeux pendant que l'aumônier murmurait déjà une prière. Le procureur, le directeur et le responsable du quartier des condamnés à mort restaient stoïques, fixant le bout de leurs souliers chargés de poussière blanche.

Avant de mettre fin à cette lugubre réunion, le directeur leur avait rappelé à tous l'extrême devoir de réserve. Personne ne devait communiquer la date ou le moment de l'exécution ni dans la prison, ni à l'extérieur. Puis les avocats avaient demandé à voir leur client, accompagnés par Geneviève.

Le trio s'était ébranlé, à petits pas à travers la prison qui une nouvelle fois avait anticipé la nouvelle. Tout au long de leur marche, les gobelets de fer-blanc martelaient et scandaient un message funèbre. Dans la cellule, rendue étroite par la présence des trois visiteurs, le jeune garçon avait poussé un long et pénible hurlement qui s'était répercuté contre les murs intérieurs et les martèlements contre les barreaux s'étaient accentués, entonnant une psalmodie étourdissante dont le rythme sourd portait au cœur.

Écroulé sur sa couchette, sanglotant, le condamné n'écoutait rien, ni les conseils, ni les paroles d'apaisement. Il sanglotait. D'un signe de la main il avait chassé tout le monde, refusant les secours de l'aumônier. Les deux avocats étaient sortis, l'un derrière l'autre avec un haussement d'épaules qui marquait leur impuissance et leur fatalisme. Seule, Geneviève était restée.

Elle s'était approchée du bas-flanc, y posant une fesse et avait attirée à elle le corps de ce garçon, secoué de sanglots et de tressaillements. Elle l'avait pressé contre son sein, l'entourant de ses bras, telle une mère qui console son enfant. Puis, le menton au ras de ses cheveux hirsutes, elle avait entamé un lancinant mouvement du buste, une sorte de balancement maternel pour calmer et endormir l'enfant, apaiser ses peurs et ses craintes. Ses yeux lui piquaient aussi et dans sa gorge une boule nerveuse s'était formée depuis qu'elle avait appris la nouvelle. Comme lui, elle aurait aimé crier, hurler, dire que c'était injuste, que l'homme n'avait pas le droit... mais aucun son n’était sorti de sa bouche sèche.

Il s'était calmé. Mais il ne cessait de murmurer « Je ne veux pas mourir ! Je n'ai pas tué… Je ne veux pas mourir ! ».

Elle n'était pas mère. Elle n'avait jamais connu la joie de la maternité et savait qu'elle ne la connaîtrait jamais. Mais par instinct, elle savait que ce garçon dont la justice des hommes avait décidé de lui prendre la vie, était son enfant. Alors, elle réagissait en mère. En mère, elle le croyait innocent, même si les hommes l'avaient jugé coupable. En mère elle lui pardonnait, même si ce qu'il avait peut-être commis était effroyable. En mère elle avait mal qu'on lui prenne la vie. En mère elle aurait donné tout de suite et immédiatement sa vie en échange de la sienne.

Ce soir là, elle était restée longtemps avec lui, le serrant dans ses bras, faisant vaciller son buste et pressant sa tête contre son cœur. Il avait fallu que le gardien hausse le ton pour qu'elle le lâche. En partant, sa respiration s'était calmée mais ses yeux étaient dilatés de frayeur.

Une fois encore, il avait refusé de prendre un calmant ou un somnifère.

Le lendemain, la prison était cernée par des renforts de gendarmerie. A l'intérieur des bâtiments, le calme régnait, comme si chaque homme mesurait soudain le prix de la vie. Vers midi, des coups de marteau et des bruits de scies étaient venus faire cesser le chant des cigales qui avaient tenté d'égayer la matinée de leurs crissements et l'air chaud qui faisait vibrer l'ombre avait paru soudain encore plus brûlant et étouffant. Au milieu de la cour principale, à l'abri de bâches, les aides du bourreau dressaient les bois de justice.

Personne ne parlait plus. Les regards étaient devenus fuyants. Les gardiens nerveux.

Loin de ces terribles bruits qui résonnaient pourtant à travers les coursives, le condamné s'était recroquevillé sur sa couchette. La tête enfouie dans ses genoux, il se balançait d'avant en arrière quand Geneviève était entrée.

Comme la veille, elle s'était assise sur la couchette, écartant ses bras pour l'inviter à venir s'y réfugier, pour trouver entre eux un moment d'apaisement. Il avait hésité puis s'y était glissé, appuyant sa tête contre son cou. Il transpirait. De chaud ? De peur ?

Geneviève sentait la peur qui lui collait à la peau. Elle, qui tant de fois avait dû réconforter des garçons de cet âge qui ne voulaient pas aller mourir à la guerre, elle reconnaissait les signes de la panique de l'homme face à sa mort.

C'était pour ces garçons, jeunes et souvent vigoureux, que Geneviève avait si souvent déployé des trésors de tendresse pour les amener doucement vers le plaisir physique qui les avait rasséréné, les avait rassuré et les avait calmé.

Alors, comme autrefois dans le bled d'Algérie, dans un geste naturel, elle avait posé délicatement sa main sur le pantalon du jeune condamné, au niveau de son entrejambe, et avait commencé une série de petits va-et-vient discrets et légers.

Surpris, il n'avait osé rien dire. Avait-il compris ? Était-il choqué ? Il s'était laissé faire. Amolli par la chaleur, la douleur et la peur, il s'était laissé caresser.

Sous la main de Geneviève, le sexe avait mis du temps à réagir, tant la trouille avait déjà paralysé ses muscles. Le va-et-vient de la main de l'infirmière avait d'abord attiré un regard torve de la part du gardien, qui, comprenant ce qu'elle allait faire et ce qu'elle était entrain de faire, avait détourné son regard, fixant son attention sur une mouche qui s'était prise dans une toile d'araignée dans un coin opposé à la couchette.

Dès que Geneviève avait enfin senti quelques réactions sous ses doigts, elle avait alors glissé sa main dans la braguette. Elle avait sorti le pénis qui avait commencé à réagir, à se développer, à prendre toute son ampleur. Très délicatement, elle avait manipulé la peau du sexe qui était chaude et tendue. Elle l'avait fait coulisser, le décalottant, puis avait trouvé un rythme léger qu'elle avait accentué. Sa main avait serré la hampe de chair. Entre ses bras, le nez enfoui dans son cou, elle avait écouté le condamné respirer. Sa respiration avait changé de cadence, devenant sifflante et haletante. Accrochée à son épaule, la main du condamné l'avait alors agrippée et lui avait griffé la peau.

Et Geneviève avait encore accéléré sa caresse. L'homme n'avait rien dit, cherchant seulement à oublier sa condition et détendre son corps pour atteindre son plaisir.

Sous ses doigts, Geneviève avait pressenti les vigoureux premiers spasmes qui montaient. Le plaisir était proche. Elle avait alors précipité ses allers et retours, resserrant son étreinte sur le dard de chair jusqu'à ce que la jouissance éclate et les éclabousse tous les deux. Et Geneviève, avait prolongé sa masturbation tandis qu'il soufflait et ahanait dans son cou. Elle attendait que sa main se soit totalement décrispée et qu'il lâche son épaule qu'il pétrissait et dont il avait lacéré la peau de ses ongles courts.

Sous ses doigts, humides de cet ultime plaisir terrestre, déjà le sexe perdait de sa superbe, se ratatinait, se rabougrissait. Tendrement, Geneviève l'avait remis dans la braguette puis elle avait déposé un baiser léger sur le front en sueur avant de se lever.

Le garçon, pour la première fois depuis son entrée dans cette sinistre cellule, lui avait souri. Tandis qu'elle se dirigeait vers la porte, il lui avait murmuré « Merci. Maintenant, j'ai plus peur ! ».

Geneviève ne s'était pas retournée car elle ne voulait surtout pas qu'il voie qu'elle avait des larmes plein les yeux.

En ravalant ses larmes, elle était allée rejoindre l'aumônier dans la chapelle de la prison. Là, agenouillée sur un prie-Dieu, elle s'était épuisée et confondue en prières.

Il était un peu plus de quatre heures du matin quand à nouveau, les claquements des gobelets des taulards sur les barreaux l'avaient sortie de ses implorations.

Instinctivement, elle avait pâli. Un long frisson avait parcouru son dos, faisant trembler ses mains jointes et lui avait donné la chair de poule et l'envie de vomir. Le battement avait été d'abord léger, espacé, puis il était devenu au fil des secondes et des minutes de plus en plus fort, de plus en plus saccadé. Il avait accompagné le condamné tout au long de son cheminement, jusqu'à ce que le couperet tombe. Alors le tintamarre était devenu anarchique, durant une puis deux longues minutes avant de se taire et de faire retomber un lourd silence entre les murs de la prison.

Geneviève, à l'écoute de cette symphonie funèbre, avait intensifié ses prières. Des larmes avaient inondé sa figure, puis elle s'était endormie, à moitié assise sur le prie-Dieu, terrassée par l'émotion et la fatigue.

Pourtant, dès le matin, elle avait du reprendre son travail, auprès des grabataires, dans la clinique. Pour eux, il ne pouvait être question de leur faire triste figure. Alors, elle avait enfoui au fin fond de sa mémoire ses moments d'atroces douleurs qu'elle venait de vivre et avait souri à la vie.

Elle avait souri à la vie parce qu'elle savait que cette épreuve venait de la renforcer dans ses convictions. Elle s'en était ouverte auprès de la mère Marie-Angélique. Elle lui avait avoué ses ultimes gestes de tendresse qu'elle avait eu pour le condamné, pour lui donner encore un peu de courage, lui permettre de regagner cette dignité d'homme à laquelle elle estimait qu'il avait droit, même si ses crimes avaient été terribles. Elle avait dû aussi évoquer ces moments avec les avocats et le médecin de la prison ainsi que le directeur. Personne ne l'avait blâmée. Tous avaient envié son courage et son abnégation. Tous lui avaient été reconnaissants de son attitude mais seuls, les avocats l'avaient remerciée.

Et la rumeur s'était aussi répandue comme une traînée de poudre de cellule en cellule. Dès lors, les caïds lui avaient voué une plus grande admiration, et les petites frappes, avaient espéré profiter d'un tel traitement. Mais personne n'avait osé lui en parler ouvertement. Sans l'imaginer, sans le savoir, elle venait d'acquérir « ses lettres de noblesse » dans ce monde si particulier des prisons qui allait l'accompagner pour toujours.

Mais Geneviève était toujours une novice. Avant de prononcer définitivement ses vœux, mère Marie-Angélique avait décidé de l'éloigner de Marseille et l'avait envoyée dans un couvent traditionnel pour qu'elle puisse prendre du recul et mieux réfléchir sur le chemin que Dieu lui avait tracé.

Ainsi, Geneviève avait-elle dû abandonner l'appartement de Marseille pour quelques temps et entrer dans un couvent. Un vrai couvent avec cloître, silence, prières et oraisons à toutes heures du jour et de la nuit.

Cette nouvelle épreuve n'avait pas effrayé la jeune impétrante aux ordres. Peut-être que la seule tâche qu'elle abandonnait le plus difficilement était celle des soins aux malades et aux prisonniers. Mais elle avait obéi. Parce que l'obéissance, était une chose qu'elle savait parfaitement faire.

C'est au cours de cette retraite forcée, loin de l'agitation de la vie hospitalière et carcérale qu'elle avait eu pour mission de trouver un nom de sœur.

Depuis 36 ans, elle s'était habituée à ce prénom de Geneviève. Même si elle ne l'aimait pas réellement, trouvant qu'il n'était pas « moderne », elle vivait avec. Et puis, c'était ce que sa mère avait voulu. Or voilà que pour entrer au service de Dieu, elle se devait de choisir un nouveau prénom. De par tradition des Auxiliatrices, il devait commencer par Marie, pour honorer la mémoire de la mère de Jésus-Christ et devait être complété par le nom d'une sainte dont elle voulait partager les qualités et prolonger la vie sur terre.

Alors qu'elle était encore à Marseille, elle avait souvent évoqué ce sujet avec la mère supérieure, Marie-Angélique. Cette dernière lui avait longuement expliqué les raisons de ce changement et lui avait donné aussi l'explication de son propre choix : Marie-Angélique, était une référence directe et un hommage à la sœur Marie-Angélique Arnauld, du couvent de Port-Royal célèbre lieu des Jansénistes qui étaient entrés en dissidence contre une église en errance, sous Louis XIV et avaient dus renoncer à leur façon de vivre pour réintégrer le giron de l'église « traditionnelle » d'alors.

Ainsi, Geneviève savait-elle qu'il ne lui restait que quelques temps à être encore affublé de son prénom mais son choix restait entier pour la suite.

Elle avait donc longuement réfléchi à la personnalité de la sainte patronne qui l'accompagnerait dans sa nouvelle vie. Elle avait l'embarras du choix mais avait restreint rapidement la liste des prétendantes pour finalement arriver à un nom : Magdeleine. Mais elle avait encore tellement d'hésitations et de doutes !

Magdeleine, sœur de Lazare et de Marthe était surtout connue comme une « pécheresse » et sa rencontre avec Jésus l’avait transformée en une fidèle servante. C'est elle qui, avec ses cheveux, avait lavé ses pieds, les avait parfumés et embrassés. Après la mort de Jésus, elle avait été arrêtée et mise dans un bateau avec son frère Lazare, sa sœur Marthe et Maximin. Le bateau avait dérivé jusqu'à Marseille où elle avait prêché la bonne parole, accomplissant quelques miracles avant de se retirer dans une grotte de la Sainte-Baume. Son tombeau était non loin de là, à Saint-Maximin, dans le Var.

Geneviève s'était trouvé de nombreux points communs avec Magdeleine. Trop, même. Elle savait, à l'examen de sa vie passée combien on pouvait justement lui reprocher d'avoir eu une vie facile et dissolue de pécheresse. Elle savait que certains lui avaient attribué le sobriquet de « briseuse de ménage », mais elle n'avait jamais cherché à rendre une femme malheureuse, estimant – dans son for intérieur et avec conviction – que les divorces qu'on lui attribuait alors, n'étaient qu'un manque d'amour et de confiance et qu'avec elle ou sans elle, cela n'aurait rien changé. Elle savait aussi que le plaisir qu'elle avait administré aux hommes, et dernièrement encore, pouvait s'apparenter à un péché. L'onanisme, la masturbation n'était pas franchement bien vue par l'Église et les hommes de Dieu. Pourtant, elle ne regrettait rien. Au contraire, sans se vanter ou être fière de ses faits et gestes, elle pensait sincèrement que cette pratique exercée au profit de garçons et d'hommes dans des moments difficiles de leur vie, leur avait permis de surmonter les difficultés et d'accomplir ce qu'ils avaient à accomplir. Bien sûr, le père André, comme la mère Marie-Angélique lui avaient longuement expliqué qu'en pareil moment, les hommes et femmes d'églises qu'ils étaient, auraient préféré que ces hommes se tournent vers Dieu à travers la prière, mais tous les deux avaient su comprendre ses gestes.

Mais Geneviève – encore dénommée ainsi pour quelques mois – n'avait pas eu le temps d'approfondir cette recherche. Au tout début du mois de septembre, un coup de téléphone énigmatique l'avait ramenée rapidement à Marseille.

Sur le quai de la gare Saint-Charles, mère Marie-Angélique, en compagnie du gardien chef de la prison des Baumettes l'attendaient avec impatience. Coupant court aux retrouvailles, Marie-Angélique avait chargé Geneviève d'une nouvelle mission auprès d'un nouveau condamné à mort qui attendait à la prison, l'heure fatidique.

La veille, le pourvoi en cassation avait été rejeté et il venait de réintégrer la prison des Baumettes. Bien sûr, ses avocats espéraient que le président de la République exerce son droit de grâce. Mais c'était un infirme qui demandait des soins quotidiens.

Hamida D. n'avait pas trente ans. C'était un homme violent, amère et cynique qui avait perdu une partie d'une jambe dans un accident du travail sur les docks de Marseille. Depuis il était devenu cruel et terrorisait des femmes et des jeunes filles pour les forcer à la prostitution. Il avait un meurtre sur la conscience. Condamné à mort, seule, la grâce présidentielle pouvait le sauver. En attendant, il avait intégré la cellule des condamnés à mort avec sa jambe artificielle.

Dans la voiture qui les avait amenés directement aux Baumettes, Geneviève avait soupiré. Elle avait espéré ne plus à avoir à revivre une telle épreuve. Les souvenirs de l'année d'avant la hantaient encore certaines nuits. Mais voilà, le Destin, avait remis sur sa route une nouvelle épreuve. Personne n'avait évoqué le dernier condamné ni le traitement qu'elle lui avait administré. Après avoir passé plusieurs cordons de police et de gendarmerie qui entouraient la prison, en raison de la présence du condamné, Geneviève avait retrouvé l'intérieur du bâtiment et son silence oppressant.

Rapidement elle s'était dirigée vers le quartier des condamnés qui jouxtait l'infirmerie. Là, dans la cellule qui n'avait pas changé, elle avait trouvé le condamné, allongé sur le lit, enchaîné par un pied à un anneau. A plusieurs reprises il avait tenté de frapper un des gardiens ou l'infirmière qui étaient venus lui proposer des soins. A travers les barreaux, Geneviève avait considéré l'homme. Leurs regards s'étaient croisés. Geneviève s'était remémorée quelques mots d'arabe qu'elle avait appris autrefois, en Algérie, et doucement avait commencé à lui parler en arabe. Hamida avait levé la tête, l'œil soudain ouvert et interrogateur. Il s'étais assis sur sa couchette dans un lugubre bruit de chaîne qu'il avait dû tirer avec lui. En quelques paroles, il lui avait promis de se calmer et Geneviève, précédée du gardien était entrée dans la cellule et avait fait enlever les fers. Puis elle s'était installée à côté de lui tout en continuant à lui parler en arabe.

Bien qu’il fût de caractère violent, elle avait décelé chez lui la peur qui s'était installée au fil des années et qui l’avait envahi, l'amenant à devenir un meurtrier parce qu'il était diminué physiquement et avait eu la crainte d'être ridicule auprès des femmes.

Et leur première conversation s'était poursuivie tard dans la soirée. Le prisonnier avait même accepté de manger et lui avait réclamé un cachet pour dormir. Avant qu'il ne se couche, Geneviève était venue lui retirer sa prothèse, pour pouvoir enfin lui nettoyer sa cicatrice, rougeaude et irritée par ses refus de soins. Tout ça, sans qu'Hamida rouspète.

Le lendemain, ensemble, ils avaient encore évoqué la vie de l'extérieur mais Hamida avait semblé parfaitement renseigné sur la vie de Geneviève, et il n'avait de cesse de l'interroger sur ses fameux massages, ceux qui donnaient « la vigueur et le courage » disait-il et dont de nombreuses personnes lui avaient déjà parlé. Bien sûr, elle avait éludé ces questions, mais en elle un nouveau douloureux combat s'était fait jour.

Bien qu'elle ait ressenti, dans cet être, une immense déchirure, elle n'arrivait pas à trouver cette part d'humanité qui avait toujours prévalu chez les hommes qu'elle avait déjà fréquentés et qui avaient eu besoin de son aide physique pour surmonter une crise, pour aller de l'avant. Rapidement, il lui avait expliqué qu'il ne croyait en rien et qu’il « n'avait rien à foutre de Dieu, d'Allah et de son paradis ». Elle n'avait pas été choquée, juste peut-être un peu mortifiée car même dans les caves des casernes d'Alger, elle avait rencontré des hommes qui étaient prêts à mourir et s'y étaient préparés, avec d'autres croyances que les siennes. Elle avait respecté ces croyances. Pour mieux les aider, elle avait appris l’arabe. Et n'avait-elle pas lu le Coran en se le faisant expliquer pour mieux comprendre le fatalisme qui les animait. Mais là, face à Hamida, elle semblait impuissante. Seul le désir charnel éveillait une petite flamme malsaine dans l'œil du condamné.

Alors Geneviève avait décidé de lutter, contre sa part de générosité naturelle. Elle était même résolue à ne pas lui offrir ce plaisir qu'il semblait lui réclamer comme un dû.

Pourtant, quelques jours plus tard, au milieu de l'après-midi, elle s'était retrouvée une fois encore, dans le bureau du directeur de la prison, dans cette situation qu'elle avait déjà connue. Elle n'avait ni pu s'empêcher d'avoir un frisson d'horreur lui parcourir l'échine et de blêmir, ni pu avoir cette terrible vision : elle, en train d’offrir un soulagement manuel au condamné. Mais la voix monocorde et le ton administratif qui avaient lu la lettre de rejet de la grâce présidentielle et l’énoncé de la sentence de mort, l’avaient ramenée à la réalité. Pourtant, Geneviève estimait toujours que même le plus exécrable des hommes devait pouvoir s'arranger avec sa conscience et avec son Dieu, et la justice des hommes ne pouvait s'arroger le pouvoir d'une telle punition.

Accompagnée par les avocats de Hamida, ils avaient traversé la prison qui bruissait de murmures graves. Geneviève fut, une fois encore surprise de la rapidité avec laquelle les nouvelles, bonnes ou mauvaises, pouvaient s'infiltrer à travers les barreaux des cellules, passer de taulard à taulards et se répandre comme une traînée de poudre.

Tout au long des coursives, les gendarmes mobiles avaient déjà pris position pour éviter toute manifestation sur leur passage. Aussi les prisonniers n'émettaient-ils qu'une sorte de bourdonnement sourd, une chanson qu'elle n'était pas arrivée pas identifier. C'était une sorte de mugissement, une sourde sirène qui les accompagnait et montait au fur et à mesure en crescendo.

Quand ils étaient arrivés dans la cellule d'Hamida, l'homme les avait regardés entrer tous les trois et ses yeux s'étaient soudain démesurément agrandis. Il avait blêmi. Puis il avait largement ouvert la bouche mais aucun son n'en était sorti. Alors, il avait eu un geste de révolte et il avait fallu plusieurs gardiens pour arriver à le maîtriser. Geneviève était précipitamment ressortie pour courir chercher une seringue qu'elle avait remplie d'un calmant pour tenter d'apaiser l'homme. Il avait fallu qu'elle s'y reprenne à deux fois pour arriver à planter l'aiguille dans le muscle, contracté et tétanisé, de sa cuisse. Puis l'homme avait été menotté et été attaché à une chaîne avant de tomber dans une léthargie médicalisée.

Geneviève avait enlevé sa prothèse, nettoyé sa plaie. Hamida était resté prostré tout au long des soins.

Par deux fois, dans la nuit, Geneviève était venue voir le prisonnier. Par deux fois, elle lui avait fait une piqûre pour l'empêcher de recommencer une de ses crises de folie. Au matin, il s'était calmé.

Étendu sur sa couchette, il pleurait et reniflait doucement.

Geneviève avait demandé au gardien de lui ôter ses fers et avait fait promettre au condamné de cesser de gesticuler. Entre deux sanglots, deux reniflements, il avait promis.

Hamida était resté prostré toute la journée et la nuit suivante. Seulement, quand Geneviève rentrait dans sa cellule, il ouvrait un œil dans lequel elle pouvait lire la supplique du condamné pour lui accorder des faveurs qu’elle lui refusait systématiquement. Elle ne s’était approchée de lui que pour les gestes de soins et avait évité de trop souvent croiser son regard. Pourtant, il ne lui aurait pas fallu grand-chose à Hamida pour obtenir cet élan de la part de son infirmière. Car Geneviève était de plus en plus tiraillée entre son devoir de religieuse-infirmière et son âme qui, elle, avait tant de difficultés à s’accommoder de cette justice immanente et inique des hommes. Dans un même temps, elle s’était demandé – et pour la première fois de sa vie – ce qu’elle pouvait attendre comme geste, parole ou regard de la part d’un homme sanguinaire, un tueur, qui ne lui avait montré que dédain, esprit vindicatif et impiété. Et toute la journée, toute la nuit, Geneviève avait résisté, luttant aussi bien contre elle que contre les regards pressants de Hamida.

Le lendemain, en fin de matinée, les sinistres travaux d'installation de la guillotine avaient été exécutés par les aides-bourreaux. A grands renforts de coups de marteau et de scie, ils avaient assemblé l'échafaud, monté l'engin qui avait jeté dès lors son ombre noire et frissonnante au milieu de la cour principale, gardée par un cordon de gendarme. L'atmosphère de la prison était devenue oppressante. Les regards haineux. Les paroles amères et rares.

Geneviève avait encore passé sa matinée avec Hamida. L'homme était de plus en plus ratatiné dans son coin, le corps de plus en plus souvent secoué par de longs tremblements de peur. Vers quinze heures, le directeur de la prison avait fait venir Geneviève. L'entrevue avait été de courte durée. Il lui avait demandé, chose particulièrement exceptionnelle, d’accompagner le groupe quand viendrait l'heure de la sentence, et ce, en raison de la prothèse. Geneviève avait encore un peu plus blêmi mais n'avait pas eu le courage de dire non.

Officiellement, personne n’était censé savoir ni le jour ni la date de l’exécution. Geneviève trouvait cette mascarade de secret de polichinelle particulièrement odieuse. Tout le monde savait, mais tout le monde faisait semblant de ne pas savoir. Même le condamné pressentait l’inéluctable. Surtout quand, abomination suprême, l’un des gardiens venait faire une « proposition de menu » au soir de cette dernière nuit ! Elle, elle avait passé une grande partie de son après-midi à aller et venir entre la cellule du condamné et la chapelle pour aller y chercher la force de continuer à résister à sa demande. Tard, le soir, elle s’était même endormie sur un prie-dieu, tellement cette situation l’avait épuisée.

Une main avait consciencieusement secoué son épaule. C'était celle d’un jeune gendarme qui venait la réveiller. Elle s'était endormie. Elle avait relevé la tête et les yeux bouffis de sommeil, ses paupières étaient collées par les larmes de son chagrin, elle avait secoué la tête pour revenir à la dure réalité. C’était l’heure !

Elle avait suivi le gendarme qui marchait à pas feutrés mais rapides, jusqu’à une pièce attenante à la cellule du condamné. Là, elle avait rejoint un groupe d'hommes : le directeur de la prison, les avocats d'Hamida, le procureur de la République et trois hommes en bleu de chauffe : l’exécuteur des hautes œuvres de la justice française accompagné de ses deux aides. Quelques minutes après, en cortège, ils entraient tous dans la cellule d'Hamida qui dormait encore dans sa couchette, assommé par les derniers effets médicamenteux.

Le directeur avait tiré le condamné de son sommeil en le secouant par l'épaule. L'homme avait ouvert de grands yeux et en voyant tous ces visiteurs, il avait compris. Son sang avait reflué de son visage. Il s'était mis à trembler et son teint était devenu gris.

Aidée des avocats, Geneviève l'avait assis sur son bas-flanc. Elle voulait l'aider à mettre sa prothèse mais Hamida, contre toute attente, avait refusé, pourtant elle était là pour ça, rien que pour ça. Tandis qu'il attachait fébrilement son pilon, le bourreau lui avait proposé une cigarette qu'il avait fumé aussi tranquillement qu'il l'avait pu. Le pantalon et la chemise enfilés, alors que les aides bourreau s'apprêtaient à lui lier les mains dans le dos, il avait demandé une nouvelle cigarette. Les avocats avaient prié pour qu'on lui accorde cette nouvelle cigarette sur laquelle il avait tiré avec parcimonie et lenteur pour retarder l'inéluctable. Dans leur coin, l’équipe de la mort avait patienté avant de se précipiter sur le condamné pour finaliser sa préparation. Les mains entravées dans le dos, sans ménagement, un des aides bourreau lui avait déchiré le col de la chemise alors qu’un autre, de quelques coups de ciseaux lui avait dégagé la nuque de quelques mèches de cheveux qui étaient tombées à terre en voletant.

Geneviève avait fait deux pas d’écart pour être un peu loin de cette scène terrible et terrifiante. Elle avait trouvé le secours du mur pour se retenir. La tête vide, le cœur au bord des lèvres, ses jambes tremblaient. Elle avait cette sensation de froid qui montait en elle, l’envahissait comme si c’était elle, la condamnée, celle qu’on préparait à monter sur l’échafaud. Et dans sa tête défilaient des souvenirs scolaires, comme le récit de la mort de Marie-Antoinette, reine de France qui avait dû connaître un pareil moment, si terrible.

Ligoté, redressé et maintenu par deux solides gaillards, il avait alors écouté la sentence.

Hamida avait semblé subitement partir dans un autre monde. Avait-il seulement écouté le directeur ? Avait-il compris ce qu'il était en train de vivre ? Il regardait autours de lui, les yeux largement ouverts, les narines frémissantes, cherchant de l'air comme un noyé. Et le sinistre cortège s'était mis en branle.

Au moment où Hamida avait franchi pour la dernière fois la porte de sa cellule, les premiers bruits sourds des claquements syncopés de mains avaient entamé l'accompagnement de ce funèbre cortège. C'était l'adieu et les encouragements émouvants de tous les prisonniers envers celui que la justice avait condamné à avoir la tête tranchée. Et peut-être par instinct, le cortège avait adopté le rythme lancinant pour traverser les corridors et coursives.

Tout au long du parcours, Hamida avait avancé en claudiquant, plus soutenu que marchant seul. De temps à autre il avait tourné la tête vers ses avocats ou plus loin, en arrière, vers Geneviève. A la dernière porte, le directeur s'était retourné vers Geneviève et lui avait jeté un regard interrogateur. L'après-midi, il lui avait proposé de s'arrêter là et de rester en compagnie de quelques gendarmes. Geneviève avait d'abord dit non. Mais soudain, elle n'avait plus eu le courage d'avancer.

Silencieusement Hamida avait bien essayé de freiner le passage de cette dernière porte. Mais il n'avait pas eu le temps de rouspéter, ni de crier.

La porte s'était ouverte sur le jour qui commençait à laisser poindre ses premières lueurs. Le ciel, que Geneviève avait aperçu, était déjà bleuissant, irisé de traînées orangées. Plus bas, au milieu de la cour largement éclairée par des projecteurs, se détachait sur les murs blancs l’ombre noire de la guillotine. Geneviève avait cherché son souffle, ses jambes n'avaient pas pu la porter jusqu’au dehors. Cette fois, elle avait réellement eu l'impression que c'était elle la condamnée. Intérieurement, à la vue de la guillotine, elle avait revécu l'exécution de l'année d'avant et puis à une vitesse vertigineuse, toutes les autres exécutions : celles des Révolutionnaires de 1789 jusqu'à la crucifixion du Christ.

De terreur, d'effroi et d'angoisse, elle s'était mise à trembler.

Et sans l’attendre, la porte s'était refermée, devant elle dans un sinistre bruit de gonds mal huilés et d'un claquement qui s’était répercuté dans l'espace et dans sa tête. Elle avait appuyée son front sur le bois rendu glacé par une épaisse couche de peinture et avait entamé une série de prières. A travers la porte, elle n'avait rien entendu. Seulement le claquement des mains des prisonniers dont l’onde de résonance montait le long de ses jambes et faisait tressaillir les muscles de son ventre et cogner son cœur dans sa poitrine se répercutant dans sa tête et dans ses tempes. Elle avait sursauté au moment où à travers la porte, la vibration de la lame avait tranché la tête du condamné. Alors, comme dans un cri de désespoir, rendu muet par la contraction de tous ses muscles, elle s'était mise à sangloter tandis qu’un noir glacial l’avait envahie.

Comme dans un lointain souvenir cauchemardesque, Geneviève s'était retrouvée assise sur une chaise. Dans ses oreilles, seul le bruit d'une grande vague de claquements de mains avait encore eu quelques persistances avant de laisser place à un silence infernal et pesant. Dans ses mains tremblantes, un verre. Avec un sourire de sympathie et d’encouragement, un jeune gendarme l'avait incitée à boire un alcool fort. Geneviève avait avalé le contenu d'un seul et long trait. L'alcool lui avait brûlé le palais, la gorge, l'œsophage et le ventre. Elle avait vaguement entendu ce que lui avait murmuré un autre gendarme. Il lui avait parlé de courage, d'abnégation, de sens du devoir. Mais elle ne l'avait pas écouté. Elle n’avait aspiré alors qu’à s'éloigner, à se retrouver seule.

Accompagnée de deux gardiens, la mine taciturne, elle avait traversé la prison, qui avait retrouvé son calme, jusqu'au portail d'entrée où une voiture l'attendait pour la reconduire en ville, à l'appartement.

Là, elle y avait retrouvé toutes les sœurs réveillées, en train de prier. Elle s'était longuement laissée aller dans les bras consolateurs de mère Marie-Angélique qui lui avait ordonné d'aller prendre du repos après lui avoir fait boire un calmant.

Son sommeil avait été peuplé de cris, de pleurs, de lames de guillotine. Elle s'était réveillée à plusieurs reprises, trempée de chaud ou glacée d'effroi, le visage couvert de larmes, les mains tremblantes comme des feuilles. A son chevet, mère Marie-Angélique veillait, lui épongeant le front quand elle avait chaud ou lui appliquant ses douces mains chaudes quand elle avait froid.

Après quarante-huit heures d'un douloureux sommeil, Geneviève était revenue à la vie et était repartie vers son couvent pour y terminer sa retraite de préparation à sa prise de voile.

Là, dans le silence et la solitude, elle avait un peu retrouvé de sa sérénité. C’est là que définitivement elle avait pris la décision d'adopter le nom de Marie-Magdeleine en tant que religieuse. Mais elle avait dû encore attendre presque une année pour le porter, accompagné de la cornette blanche, du col dur et du plastron, signes de reconnaissance extérieure de la religieuse qu’elle devenait.

Avec sa prise de voile, avait aussi commencé son errance d'infirmeries de prison en infirmeries de centre de détention.

Dans tous les établissements où elle arrivait, elle était précédée par son histoire. Les taulards et les taulardes la respectaient. Les gardiens évitaient de la contredire et les directeurs fermaient les yeux sur sa gestion. D'avoir assisté physiquement deux condamnés à mort l'avait fait admettre au rang des femmes d'exception et même les caïds les plus durs l’admiraient et la craignaient.

Pourtant, avec le temps, ces souvenirs s'étaient estompés, les populations s'étaient transformées. Les caïds d'antan, trafiquants en tout genre, maquereaux et gangsters de la belle époque avaient cédé leurs places à des petites frappes, gouailleuses, à qui rien ne faisait peur. De temps en temps, certains avaient même tenté, avec une outrecuidance et une effronterie sciemment orchestrée, de lui arracher quelques confidences. Mais en vain. Sœur Marie-Magdeleine ne disait jamais rien.

Elle avait juste pitié de ces garçons et filles qui, pour quelques francs, plus tard quelques euros, se retrouvaient derrière les barreaux après avoir attaqué des petites vieilles pour quelques grammes de shit. Elle avait de la commisération pour ces filles qui se prostituaient parce que la vie ne leur offrait rien d'autre comme issue. Mais ce qu'elle détestait le plus c'était la misère sexuelle des prisons et son cortège d'atrocités.


.5.

Voyage dans l’inespérance…


Sœur Marie-Magdeleine ne s'est toujours pas remise de l'accompagnement de deux hommes vers leur mort. Pas plus qu'elle ne peut accepter la fin difficile des grands malades. Bien que profondément croyante, elle a toujours eu la conviction que la vie sur terre n'est qu'un passage vers un monde meilleur, un au-delà fait d'un paradis, d'un purgatoire ou d'un enfer. Elle sait que les âmes s'élèvent vers le Seigneur qui les accepte et les recueille en son sein, dans sa grande Miséricorde. Pourtant, ce passage du monde du vivant à celui de la lumière éternelle reste un moment toujours difficile pour elle, malgré sa foi, ses expériences et ses prières. Elle a conscience que, bien souvent, cette ultime lutte pour la vie n'est qu'un prolongement miséreux des souffrances physiques que les médicaments même ne savent atténuer. Et elle n'arrive pas à se résoudre à en accepter la fatalité ni cette misère.

Pas plus qu'elle ne peut accepter la misère dans laquelle les hommes et les femmes, les garçons et les filles qui peuplent les prisons qu'elle fréquente, vivent. Pour elle, ce n'est pas la misère qui les a jetés dans les cellules surchargées. Selon sa ferme conviction, ils sont l'incarnation de la misère.

Autour d’elle, le monde change, évolue, mais toujours en pire, jamais en mieux estime-t-elle. Et, sœur Marie-Magdeleine, au plus profond d’elle, juge ce monde comme une régression et non comme une évolution. C’est vrai, pense-t-elle souvent, j’ai vécu la guerre – enfin surtout les lendemains de la dernière guerre – j’ai aussi vécu la guerre d’Algérie et tellement d’interventions à l’étranger que tout le monde découvrait avec horreur et pour lesquelles chacun de s’écrier alors, le cœur sur la main, « Plus jamais ça ! » et tous recommençaient irrémédiablement les mêmes sottises, les mêmes erreurs dès le surlendemain. Dans sa bonté d’âme, un peu naïve où elle refuse de considérer le côté noir et obscur des hommes, sœur Marie-Magdeleine croit en l’exemplarité mais aussi dans les leçons du passé que l’Homme pourrait utiliser pour gouverner son présent et préparer son avenir ! Oui, de temps à autres, elle est volontairement naïve. Et souvent c’est là, qu’elle va aussi puiser sa force qui lui redonne de l’espoir et renforce sa foi.

Il faut dire qu’elle en a vu des vertes et des pas mûres, dans l’univers où elle exerce son métier et son sacerdoce.

Comme ce jour là, trois mois en arrière où, une fois encore, en ce début de matinée, elle était là, penchée au-dessus d’un trop jeune corps qui venait de se taillader les veines pour échapper à ses tortionnaires. Une nouvelle fois, le garçon s’était fait violer dans les douches collectives. Une nouvelle fois, il n’avait pu supporter cette ultime humiliation et avait tenté, dans la nuit, de mettre fin à ses jours. Les blessures qu’il s’était infligées n’étaient pas dangereuses pour sa vie, seulement elles venaient renforcer à celles du mois dernier qui complétaient celles du mois d’avant et s’ajoutaient à celles des semaines d’avant encore, et ce manège durait depuis plus de cinq mois sans que personne ne sache prendre une décision pour mettre un terme à son calvaire. Depuis ces derniers mois, il était devenu le souffre-douleur d’une bande de vauriens qui voulaient imposer leur loi dans le quartier des jeunes délinquants, tous condamnés à de lourdes peines, et qui venait d’être ouvert depuis moins d’un an dans la centrale de Clairvaux. L’administration, malgré les rappels sévères de sœur Marie-Magdeleine, ne faisait rien. Alors elle le soignait et le réconfortait comme elle le pouvait, en sachant que cela ne servirait pas à grand-chose, tant qu’il resterait ici.

C’est à ce moment là qu’était arrivé le gardien-chef, accompagné du directeur. Un directeur à la figure soucieuse, celle des mauvais jours, avait pensé la sœur en le voyant entrer dans son infirmerie. Non, il n’était pas là pour régler le problème de ce jeune garçon qu’elle lui avait signalé quelques instants plus tôt lors d’une conversation téléphonique. Non, il était seulement là parce que sœur Marie-Magdeleine était convoquée, en personne, au ministère de la Justice, à Paris, et toutes affaires cessantes. Alors, pour gagner ses bonnes grâces, faire oublier qu’il ne pouvait rien faire pour le protégé de la bonne sœur, le Directeur avait même mis à sa disposition son véhicule de fonction et son chauffeur.

Durant le trajet, Marie-Magdeleine avait eu tout le temps de s’interroger sur cette énigmatique et impérieuse convocation, sans arriver à trouver de réponse. En arrivant, après s’être présentée à plusieurs personnes, elle avait été dirigée directement dans le cabinet du ministre lui-même. Là, elle avait trouvé deux ou trois jeunes fonctionnaires à la figure d’ange, encore boutonneux de leur adolescence, à l’uniforme gris, mais de bonne facture. Le ministre l’avait accueillie avec chaleur et l’avait interrogée sur son passé, qu’il semblait aussi bien connaître qu’elle, y compris ses petits travers pratiqués autrefois. Puis il avait cédé la parole à l’un de ses jeunots d’assistant qui était installé sur une chaise, un peu en recul par rapport aux autres.

Après s’être raclé la gorge pour se donner bonne contenance, il avait d’abord brossé un tableau des dernières informations sur la guerre que tous menaient contre le terrorisme. Marie-Magdeleine l’avait écouté avec attention – comme elle l’avait toujours fait pour quiconque – mais elle se demandait bien à quoi pouvait rimer un tel exposé et pourquoi elle se devait de subir cette longue et rébarbative explication sur l’état de la planète terroriste ! Et puis la nouvelle était tombée…

Elle a fait répéter le ministre, sous l’œil désapprobateur de tous les jeunes participants qui lui roulaient de gros yeux et fronçaient les sourcils, l’air de dire, que c’était inconvenant de faire répéter un ministre… Elle, elle s’en fichait que se soit inconvenant ou non. Elle n’en avait pas cru ses oreilles. Encore abasourdie par la nouvelle, c’est machinalement qu’elle avait pris le dossier que le ministre lui avait tendu alors que tout le monde se levait en mettant un terme à cet entretien.

En sortant sur le perron, Marie-Magdeleine, incertaine de ce qu’elle venait d’entendre, avait cherché des yeux sa voiture. Mais un nouveau véhicule l’attendait et tout en souplesse, l’avait amené dans une nouvelle cour, à quelques centaines de mètres de là, où un nouvel huissier attendait son arrivée. Telle une haute personnalité, il l’avait précédée et guidée à travers quelques larges couloirs aux épaisses moquettes, traversant différents salons aux moulures dorées pour l’introduire dans le bureau d’un homme qui, à son arrivée, s’était levé révérencieusement pour mieux l’accueillir.

C’était l’ambassadeur des États-Unis en France.

Oui, il lui avait bien confirmé qu’elle venait d’être choisie comme principale soutien psychologique, à la demande de la Croix-Rouge Internationale, pour aller s’occuper des prisonniers de Guantanamo, une base américaine en territoire cubain. Elle avait été choisie en raison de son passé militaire, de son humanisme, de sa connaissance du monde musulman et de son appartenance à un ordre religieux. Bien entendu, elle pouvait décliner l’offre de cette mission qu’elle devait pourtant considérer comme une mission humanitaire, un prolongement de son engagement de religieuse mais qu’une fois engagée, elle ne pourrait plus reculer. Combien de temps avait-elle pour prendre sa décision ? Eh bien, disons, lui avait répondu l’ambassadeur, d’ici à la fin de notre conversation, ce qui avait laissé très peu de minutes à sœur Marie-Magdeleine pour dire oui ou non.

Quelques heures plus tard, par une chaleur torride, sous un soleil voilé mais qui plombait l’atmosphère, avec un ciel plus couvert qu’en plein hiver au-dessus de la Champagne, sœur Marie-Magdeleine avait posé le pied sur le tarmac de la base de Leeward Point Field à Guantanamo. Immédiatement accueillie par un responsable, elle avait été munie d’un badge qui lui assurait la possibilité de pénétrer partout où elle voulait et quand elle le voulait. Dans l’avion, un jeune officier, qui avait joué autant les mentors que l’interprète depuis Paris, avait tenté de lui faire prêter serment, pourtant sur la Bible, pour qu’elle taise ce qu’elle verrait, ne rapporte ni ne communique à l’extérieur ce qu’elle entendrait. Mais en vain ! Elle lui avait vertement rétorqué qu’elle était religieuse, avec le rang de Mère et qu’elle pouvait entendre des confessions, sans pour autant donner l’absolution, mais qu’elle était quand même tenue par le secret de la confession. Donc, elle ne voyait pas pourquoi elle devrait prêter un nouveau serment et s’était tue le reste du voyage en affichant un visage renfrogné. Et le jeune officier avait renoncé à sa mission, en soupirant. Pour autant, il était bien décidé à ne pas la lâcher d’une semelle.

A peine arrivée, avant même de s’installer dans ses quartiers, elle avait décidé de faire le tour de ses nouveaux pensionnaires, comme elle le faisait lorsqu’elle débarquait en France, dans un nouveau centre de détention. Mais ici, les conditions lui avaient semblé tout d’un coup hors du temps.

La prison ressemblait à ce qu’elle avait déjà vu au cinéma ou dans les livres, une copie presque conforme d’un camp de concentration avec miradors, barbelés, clôtures électrifiées, patrouilles incessantes avec chiens. Pire encore que les tenues rayées des déportés des nazis, chaque homme portait une tenue orange fluo qui le rendait visible du plus loin que les miradors surveillaient le camp. La zone de vie était scindée en trois parties distinctes dont chaque bâtiment, organisé en un long et sinistre corridor qui distribuait les cellules. Des pièces sommairement dotées de commodités et munies d’un bas flanc mais ouvertes à tous les vents, avec des parois grillagées. Malgré cette forme d’aération naturelle, la chaleur y était étouffante. Les hommes, obligés de porter en permanence leur combinaison plus un masque chirurgical en guise de bâillon, marchaient pieds nus, les chevilles souvent entravées par de courtes chaînes qui les obligeaient à faire de tout petits demi-pas.

Les yeux cavés de fatigue, la figure hâve malgré le soleil tropical intense, amaigris, les mains tremblantes à l’approche des gardes, les hommes qu’elle avait rencontrés ressemblaient à des zombis, qui lui rappelaient trop étrangement ces prisonniers algériens des caves de la caserne des parachutistes qui venaient de subir la torture. Sœur Marie-Magdeleine était ressortie de cette première visite totalement désemparée et sans personne à qui confier ses doutes.

Elle savait ce qu’elle allait devoir essayer de faire : établir une vraie relation de confiance entre elle et ses hommes. Elle devait leur redonner de l’espoir sans attenter à leur pudeur, en respectant leurs us et coutumes. Car elle avait bien vu, les regards de haine et de mépris qui accompagnaient l’intrusion d’une femme dans leur univers de musulmans fondamentalistes. Car la mixité de la garnison faisait partie d’un choix volontairement provocateur pour briser les volontés des prisonniers. Voilà pourquoi, sœur Marie-Magdeleine avait refusé d’endosser l’uniforme de la garnison et malgré la chaleur, conservait son uniforme de religieuse. Et, si en France, elle avait abandonné depuis longtemps la cornette, elle avait réussi à en faire venir une paire. Depuis, elle la coiffait systématiquement. Elle la portait du matin au soir, crânement comme l’emblème des ailes de la colombe de la paix.

Lorsqu’elle avait parcouru le camp pour la première fois, cornette au vent, les prisonniers, qui n’avaient jamais vu de leur vie une religieuse catholique en grande tenue, étaient tous restés interloqués. Les Américains aussi. Voilà pourquoi il lui avait fallu trouver quelques européens, égarés dans ce lieu hors du temps pour leur expliquer ce qu’elle représentait et ce en quoi elle pouvait les aider. Les jeunes hommes l’avaient écoutée avec circonspection, cherchant à déceler dans sa présence un nouveau piège pour leur faire avouer l’inavouable. Et malgré les interdictions de communiquer entre eux, la vidéosurveillance, les micros dissimulés, la nouvelle que la « Frenchie » était là pour les aider s’était finalement répandue comme traînée de poudre.

Et puis, surtout, elle avait su redonner le goût de vivre à Mustapha qui se laissait dépérir de désespérance. Elle avait trouvé les mots, les attitudes qui lui avaient fait renaître un peu d’espoir dans cet univers carcéral au genre si particulier. Pourtant, quand tout à l’heure, les gardiens étaient venus l’extraire de sa cage et bien qu’accompagné de sœur Marie-Magdeleine, un long murmure de désapprobation avait escorté le cortège tout au long de son trajet. Une sorte de psalmodie qui n’avait pas été sans rappeler à sœur Marie-Magdeleine celle qui avait conduit, en son temps, Hamida dans sa marche vers la mort, à Marseille, bien des années avant ! Et sa présence, à ses côtés durant tout le trajet, ses mots pour le rassurer n’avaient pas suffi à rassurer Mustapha sur le sort qu’on pouvait lui réserver. À partir du moment où les gardiens étaient entrés dans sa cage pour le préparer au transfert, il s’était mis à trembler de peur comme de rage tout en marmonnant des imprécations envers sœur Marie-Magdeleine. Il pensait qu’elle venait de le trahir. Elle, la curieuse femme blanche avec son extravagante coiffe. Elle à qui il s’était finalement confié comme à une mère ou une sœur alors que de toute sa vie de bon musulman, il n’avait jamais approché une femme, surtout blanche, une infidèle.

Et puis soudain, il se retrouve dans ce réduit totalement incongru, où maintenant elle lui tend une tasse de thé qu’elle a servi à la manière afghane, en remontant de plus en plus haut qu’elle pouvait la lourde théière pour faire mousser le liquide ambré dans les petits verres en s’appliquant à ne faire aucune éclaboussure. L’odeur du thé se répand dans la petite pièce et tout devient nostalgie pour Mustapha : les gestes, la décoration, l’odeur et le bruit du thé qui coule dans le verre. Cette femme, habillée d’une grande robe bleu qui pourrait ressembler – de très loin – à une abaca que porte sa mère, sa grand-mère ou ses sœurs. Il se doute qu’il n’est plus en Afghanistan, les odeurs, la chaleur, la moiteur de l’atmosphère lui sont inconnus. Mais il ne sait pas où il est. Dans quel monde il se trouve. Géographiquement parlant, car de toute façon, du monde il ne connaît rien. Ni carte, ni mappemonde. Il sait seulement qu’il est entouré d’infidèles et que pour lui, en dehors de chez lui, c’est l’enfer. Ça, il le sait. Il en est même intimement persuadé. En respirant profondément l’odeur du thé, en voyant le calme de sœur Marie-Magdeleine, il a envi de partager cet instant, même s’il se méfie encore de la femme blanche aux drôles d’habits. Il s’en méfie parce qu’on lui a dit, là-bas au pays, que les Infidèles possèdent des drogues qu’ils peuvent mélanger à toutes les boissons ou à la nourriture. C’est pour cela qu’il a refusé de s’alimenter durant un temps. C’est aussi pour cela qu’il regarde d’un air suspicieux le verre de thé, attendant que la « Frenchie » le boive. Ce n’est pas tant que cela le rassure, mais au moins, il sait que ce n’est pas encore aujourd’hui qu’il va mourir empoisonné. Alors, il s’approche et s’empare du verre chaud qu’il porte à sa bouche.

Il en a tellement besoin, qu’il en oublie les consignes de prudence de son chef de clan, celui qui les guide dans la montagne quand ils ne gardent pas de troupeau, quand à la nuit tombée ils partent piéger quelques passes pour tuer des soldats infidèles, comme il a vu faire son père et ses frères. À la première gorgée, le liquide brûlant lui embrase la langue, le palais, la gorge jusqu’au ventre. Il est tellement obnubilé par ce thé qui lui chauffe le ventre, lui rappelle les bons moments où il était chez lui, qu’il ne prend pas garde à un léger bruit qui se passe dans sa bouche. Ce n’est qu’à la seconde et peut-être même à la troisième gorgée qu’un goût amer envahit son palais, humecte sa langue, se répand dans sa gorge. Mais les muqueuses, irritées par la chaleur et lavées par le thé ne réagissent pas à l’amertume et il continue à siroter son thé. Alors, sans s’en rendre compte, il se lance dans un long dithyrambe, qu’il débite à toute allure. En face, son hôtesse fait de grands gestes pour tenter de le calmer, ralentir son débit. Elle ne comprend rien au sabir qu’il débite.

Mustapha a les yeux qui s’agrandissent. Il fixe intensément sœur Marie-Magdeleine comme s’il la voyait pour la première fois. Il comprend qu’elle fait des signes pour qu’il s’arrête de pérorer, qu’il calme son discours. Oui, il comprend qu’elle n’arrive pas à suivre ce qu’il lui dit, ce qu’il lui demande.

Il termine la dernière goutte de thé et conserve le verre dans sa main. Il le serre comme s’il voulait s’imprégner de sa chaleur résiduelle, comme il le fait si souvent en hiver, chez lui, quand ses doigts sont gourds de froid et qu’il sait qu’il lui faut garder les yeux ouverts pour veiller sur les moutons ou faire le guet pendant que ses camarades minent un pont ou un bord de route. La chaleur lui fait du bien. Elle le calme, le rassure et il peut recommencer à parler, plus lentement. Tout en fixant avec intensité sœur Marie-Magdeleine, il se remet à parler.

Sœur Marie-Magdeleine comprend enfin ce qu’il lui demande et reste interdite car elle sait qu’elle ne peut le laisser seul, même un instant. Elle comprend aussi ce qu’il lui demande, à demi-mot. Et cette évocation lui donne un air absent.

Mustapha fixe de plus en plus intensément sœur Marie-Magdeleine qui ne réagit pas. Il se demande si elle a compris ce qu’il disait, sa supplique. Et devant son mutisme, impuissant, il serre les mains sur le verre, tellement que le verre finit par éclater, sans bruit entre ses doigts et une longue coupure orne la paume intérieure. Mustapha ne crie pas. Il ne gémit pas. Son regard va de sa main qui commence à saigner à sœur Marie-Magdeleine qui semble n’avoir rien remarqué. Délicatement, il desserre sa main, libère le pied du verre qui reste presque entier, fixe les bords tranchants et acérés et sans précipitation, se lève. Les jambes encore flageolantes, il fait quelques pas dans la minuscule pièce. Sœur Marie-Magdeleine ne bouge surtout pas le moindre cil pour le suivre des yeux afin de lui faire comprendre qu’il est chez lui, dans ce havre de paix. Mustapha, les jambes mal assurées, continue à parler tout en marchant. Il parle de chez lui maintenant, raconte une ou deux anecdotes sur sa famille : la mort de son père, tué par un char russe conduit par un Pachtoune ; celle de son frère aîné, tué à bout pourtant pas un Américain alors qu’il revenait du marché. Et tout en faisant ces récits tragiques, son ton s’emballe de nouveau. De temps à autre, il s’approche de sœur Marie-Magdeleine qui l’écoute en attendant qu’il se calme.

Elle se rend compte que Mustapha a besoin d’extérioriser ce qu’il a sur le cœur, pour regagner sa confiance en lui, retrouver un peu de dignité sans qu’elle ait à intervenir. Alors, elle le laisse parler et encore parler. Bien sûr, elle a remarqué qu’il avait brisé le verre, mais elle sait que sur place, elle n’a rien pour le soigner et se dit que lorsqu’ils sortiront, il sera toujours temps de lui donner des soins. Une façon comme une autre de lui faire gagner encore quelques minutes de « liberté » avant qu’il ne réintègre sa cage et sa position d’humiliation, à genou.

Et Mustapha continue de marcher de long en large, de plus en plus exalté, la main de plus en plus sanguinolente manipule le tesson de verre, joue avec lui. Il stoppe net ses pas devant sœur Marie-Magdeleine qu’il regarde du haut de sa fine silhouette. Son regard semble à la fois vide et méprisant. Après tout, c’est une femme et une infidèle et elle se force à rester les yeux baissés au point qu’elle sursaute quand une main chaude lui empoigne le sommet du crâne et pousse sa tête en arrière avec une vigueur qu’elle ne soupçonnait pas dans les bras malingres de Mustapha.

Leurs regards se croisent, l’espace d’un instant. Sœur Marie-Magdeleine voit dans les yeux de Mustapha des éclairs d’exaltation et remarque ses pupilles complètement dilatées. Ses yeux ne quittent plus ceux de Mustapha où elle cherche à comprendre ce qu’il arrive à ce garçon, ce qui est en train de se passer dans son esprit, elle qui le prenait pour un « pauvre gosse, paumé et pris dans une tourmente qui le dépasse ». Elle est tellement occupée à chercher à comprendre qu’elle ne perçoit qu’au tout dernier moment le geste rapide du bras qui se lève légèrement et s’abaisse vers elle à une vitesse vertigineuse. La tête maintenue par la main de Mustapha, elle ne peut la bouger pour éviter le morceau de verre qu’elle voit briller entre ses doigts ensanglantés. La brûlure de la coupure du petit tesson de verre sur son cou qui court jusque devant sa gorge est intense, rapide comme un éclair. Un vrai geste chirurgical. Précis. Parfait. Elle n’a même pas le temps de sentir le sang gicler de sa carotide, tranchée net, ni d’entendre l’affreux gargouillis que provoque son dernier souffle dans la plaie béante de sa trachée ouverte, déjà un voile noir envahit ses yeux exorbités et elle s’affaisse sur les gros coussins qu’elle avait choisis au magasin du messe des officiers de la base de Guantanamo, en compagnie d’une femme sergent qui ne comprenait pas ce qu’elle voulait faire avec eux. Pour elle, les prisonniers qui sont là, sont tous des terroristes et un jour ou l’autre, ils seront bien obligés de l’avouer. Sœur Marie-Magdeleine avait bien essayé de lui expliquer que même prisonnier, même un terroriste est un homme et doit rester un homme. Et parce que c’est un homme, une création du Seigneur, il a droit à tous les égards comme toutes les œuvres que Dieu a créées, y compris et surtout ceux qui souffrent ou qui sont dans la peine, égarés sur des sentiers hors de ceux qui mènent au Seigneur ! Le sergent avait haussé les épaules en pensant que la « Frenchie » ne comprenait rien ni aux hommes, ni aux lois du terrorisme, ni à la guerre et que c’était juste une bonne sœur qui avait passé sa vie à prier dans son couvent, hors du monde réel.


Épilogue


Après plus d’une heure d’attente, dehors, sous un soleil de plomb, l’équipe de gardes, les chaînes dans les mains décident que la permission accordée par le commandement à ce « chien galeux de terroriste » est largement écoulée. Sans frapper, ils entrent dans la minuscule pièce. Il leur faut quelques instants pour que leurs yeux s’habituent à la pénombre ambiante. Puis, le Première Classe Lewis, un grand noir d’Alabama, pousse un juron. Devant lui, étalé sur une masse de coussins, gît le corps de la « Frenchie ». Son plastron blanc est devenu rouge violacé de son sang déjà séché. Les yeux gris-bleu sont ouverts, révulsés, marquent son incrédulité face à l’attaque à laquelle elle a succombé. À ses pieds, en travers, le corps du jeune Mustapha, lui aussi la gorge tranchée, la main serrant encore un tesson de verre acéré, un rictus de satisfaction barre largement son visage. Après avoir accompli son horrible forfait, il a préféré se suicider plutôt qu’affronter le courroux des Américains.

Le commandement, immédiatement averti, fait évacuer les corps. Sans commentaires ni réprimandes envers les gardes chargés d’assurer la protection de la « Frenchie ». Sœur Marie-Magdeleine est enterrée sans tambour ni trompettes, sans honneur ni prières, dans le cimetière militaire de la base de Guantanamo. Celui de Mustapha est simplement brûlé dans le crématorium du centre funéraire et ses cendres juste répandues dans la baie de Guantanamo.

Plus tard, les autorités militaires de Washington, après lecture d’un rapport d’incident sur la base de Guantanamo, adressent un laconique message à l’ambassade des États-Unis à Paris pour transmission aux autorités gouvernementales et religieuses françaises.

A Paris, en ce dimanche veille du 15 août 2006, dans ses intentions de prières, l’archevêque de Paris invite les paroissiens – présent à cette messe anticipée en la cathédrale Notre-Dame – à prier en mémoire d’une Auxiliatrice du Purgatoire, inconnue d’eux, une certaine sœur Marie-Magdeleine, cruellement assassinée par un fanatique religieux, loin de son pays. Sans autres précisions. L’oraison ni les circonstances de sa mort ne retiendront l’attention des médias et à peine sortis de la nef, les paroissiens oublient déjà son nom, son existence et les circonstances de sa mort. Pourtant, comme l’archevêque l’a si justement précisé dans son intention de prière, elle était et restera pour bon nombre de ceux qui l’on connue ou côtoyée, l’incarnation de « la main de l’espérance »…


À sœur Marie-Magdeleine, née Geneviève H.

Infirmière militaire.

Adjudant-chef en retraite. Brevetée parachutiste.

Auxiliatrice du Purgatoire.

Infirmière Chef au service du Ministère de la Justice.

In memoriam.


 
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   Cassanda   
10/2/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Quand j'ai lu ton résumé, je ne m'attendais pas à ce récit...
Biographie imaginaire mais ô combien rondement menée et ça passe vraiment bien. Je me suis passionnée au fil des phrases pour cette soeur qui aide les gens. Je suis mitigée quant à la portée "sexuelle" de ton texte qui, à mon avis, prend trop la part belle par rapport à la vie quotidienne de la guerre, des prisons, etc. Peut-être est-ce aussi parce que je ne m'attendais pas à ça. J'avoue que le côté religieux mêlé au charnel m'interpelle quand même un peu.

Côté écriture, il n'y aucun problème, c'est fluide et même si ton texte fait partie des plus longs que j'ai pu lire sur Oniris, il se laisse lire sans aucun problème. J'aime bien le développement par chapitres qui permet d'aider à comprendre les allers-retours dans la vie de cette femme. J'ai bien aimé également les deux trois paragraphes que tu reprends à la fin pour retourner dans la petite cabane avec Mustafa.

En bref un très long texte bien documenté mais qui laisse la part belle à une aide pas très conventionnelle (lol). MErci pour cette lecture :)

   scoulibri   
2/5/2011
 a aimé ce texte 
Passionnément
D'où jésus quel long texte!
Un telle déferlement d'émotion, de recherche et de sensation devrai être mis en valeur sous forme de roman.

Chaque partie bien que reliée les unes aux autres comporte des passages de répétition. Le roman éviterai de les prendre pour des lourdeurs en les considérant comme des rappels.

La mort de Sœur M-Madeleine n'est pas suffisamment mis en valeur (peut-être par un nouveau paragraphe?) Je perd un peu de l'émotion du texte.

J'ai pleuré devant les images de condamnés dessinées par une écriture sans pédantisme mais riche.

Le fameux acte d'espérance s'insère dans cette nouvelle de façon si naturelle qu'elle s'impose d'elle-même avec sensualité sans vulgarité: Un véritable coup de force.

J'en suis presque à me demander s'il ne s'agit pas d'un roman biographique véridique. Encore un peu, je la canonise ^^

Je tire mon chapeau à l'auteur. A publier!
PS: mon premier "exceptionnel"


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