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Fantastique/Merveilleux
Banshee : L'Ankou
 Publié le 02/03/07  -  5 commentaires  -  27120 caractères  -  34 lectures    Autres textes du même auteur

À la fin du IXème siècle, l'Empire Carolingien vit ses ultimes soubresauts. Pour la dernière fois, un vrai empereur a réuni sur sa tête les couronnes des Trois Royaumes. Dans ce désordre, Brutus, archevêque de Dol, est envoyé par le prince semi-indépendant de Bretagne, Salomon, pour vérifier l'état du diocèse, déliquescent, de Kemper...


L'Ankou


À la fin du IXème siècle, l'Empire Carolingien vit ses ultimes soubresauts. Pour la dernière fois, un vrai empereur a réuni sur sa tête les couronnes des Trois Royaumes. Dans ce désordre, Brutus, archevêque de Dol, est envoyé par le prince semi-indépendant de Bretagne, Salomon, pour vérifier l'état du diocèse, déliquescent, de Kemper...


Brutus se retourna brusquement.


- Vous ne devriez pas aborder les gens de cette façon furtive. Vous leur faites peur.


L’homme éclata d’un rire sec qui fit ressortir les os de son visage.


- Pauvre imbécile ! Que savez-vous de la peur – je parle de la Peur, non pas le sentiment puéril que vous appelez ainsi et dont vous dites qu’il noue les entrailles… Je vous parle de la Peur, moi, de celle que l’on n’éprouve qu’une fois, ou, plus souvent, jamais dans sa vie. L’invincible terreur qui vous prend d’un coup à la gorge, bondissant hors de sa cachette où elle se tenait aux aguets, vous épiant, suivant le moindre de vos mouvements d’un œil prédateur. L’atroce sensation qui vous fait humer un effluve incertain de ce que peut être l’Ailleurs – ce qui est si totalement étranger à vous, humains, qu’une tentative même de dialogue est inenvisageable – et insensée – vous êtes morts avant même que d’avoir eu un éphémère aperçu de cet… Ailleurs !


Brutus remonta son col avec un haussement d’épaules sarcastique. Pourquoi son compagnon de route avait-il cette étrange manie d’entamer à tout bout de champ une diatribe sur ce qu’il nommait « ailleurs » et « inexpliqué », et qu’il semblait entourer d’une telle vénération que, quand Brutus lui avait demandé de le définir, l’autre s’était perdu dans un enchevêtrement de locutions et de périphrases ? Il souleva la tenture et jeta un coup d’œil au-dehors. Le char tanguait sur les cailloux de la route, une des nombreuses que la grande Rome n’avait pas recouvertes de pavés civilisés en Bretagne, et les arbres tourmentés semblaient danser contre le vent, au rythme haché des heurts de la carrosserie. Il faisait sombre : la nuit approchait à grands pas maintenant, et Brutus aurait bien voulu se trouver « ailleurs » justement, dans un édredon ou même une méchante paillasse. Kemper aurait pourtant aussi bien pu les accueillir que la métropole de Dol, mais Kemper était encore loin – on venait juste de passer le Broërec.


L’évêque se rencogna avec mauvaise humeur sur son siège. Il décocha un regard maussade à son voisin. Il n’aurait certes pas pris avec lui cet oiseau de mauvais augure si le seigneur Salomon ne l’en avait instamment prié – il se demandait pourquoi, d’ailleurs. Officiellement, l’étranger portait un pli du roi des Francs, Charles, à l’évêque de Kemper. Mais il avait peu la mine arrogante et le sourire bouffi des missi habitués à ce qu’on exécute obséquieusement jusqu’au moindre de leurs désirs. Bien au contraire, son costume, rapiécé de toutes parts, eût pu être celui d’un de ces gyrovagues avinés qui hantaient les chemins de traverse de ces bois, et son visage cireux, dans lequel brûlaient deux noires prunelles incandescentes, celui d’un prophète fou, comme ceux qui annonçaient à tour de bras la venue du Paraclet ou vendaient des morceaux de tibia de la Mère de Dieu, avant de s’enfuir la queue entre les jambes, talonnés par les chiens des moines furieux d’avoir été escroqués. Un sourire joua un instant sur ses lèvres… Ah ! comme il aurait aimé être au temps du seigneur Nominoë, être à la tête de Redon à la place de cet imbécile de Conwoïon qui n’avait en tête que la gloire de Dieu et la flamme ardente de la foi, et le désir de la propager le plus loin possible. Quelle fortune ce bénéfice lui aurait rapporté ! Il calcula mentalement les possibilités de revenus des différents manses de l’abbaye, mais renonça vite devant la difficulté de la tâche. Pour l’instant, il se languissait de l’âtre de l’abbaye de Kemper et de ses troncs, dont la chaleur réchauffait si agréablement les membres engourdis par un long voyage.


Il jeta un nouveau coup d’œil à son vis-à-vis, mais celui-ci s’était muré dans un silence vexé et feignait de dormir, la tête dans les plis de sa cape informe. Il ricana dans sa barbe, plein d’une commisération hypocrite pour l’apparence dépenaillée de l’homme. Il se rendit compte qu'il ne savait même pas son nom. Il étendit le bras et secoua l’épaule du dormeur.


- Comment vous appelez-vous, au fait ?


L’homme le fixa un instant d’un air hébété, puis s’ébroua et réfléchit à la question.


- Gnaecus Marcus Caecus, mais ici tout le monde m’appelle Dall Marc’h.

- Dall Marc’h ?

- Oui, on dit que j’ai l’air d’un cheval aveugle, à parler ainsi sans savoir jusqu’où mes auditeurs auront la patience d’aller. C’est une plaisanterie qui court les paroisses, vous ne pourriez la comprendre, vous n’êtes pas d’ici.

- Ah ? Parce que vous l’êtes, avec votre nom noble ?

- Plus que vous ne le croyez… bien plus, fit Marcus avec un sourire énigmatique.


Il se replongea dans son mutisme et l’évêque ne jugea pas bon d’insister. Le personnage n’en laissait pas moins de l’intriguer – une parfaite maîtrise du latin, comme seul un clerc ou un haut noble aurait pu le parler, ce statut de missus d’un côté, et de l’autre cette propension à laisser en permanence planer un doute sur ses motivations, sur ses désirs, sur son extraction même. Il s’exprimait avec l’aisance et la superbe d’un noble, mais ses habits étaient à peine ceux d’un colon. L’évêque plissa la bouche de dépit et reporta son attention vers l’extérieur et ses propres pensées.

On était parti de Gwened depuis… cinq heures ? six heures ? Et le dernier relais où l’attelage avait été changé était dépassé depuis une bonne heure au moins : la lune était maintenant haute dans le ciel et baignait d’une clarté sinistre le paysage. Les arbres ressemblaient de plus en plus à… à quoi, d’ailleurs ? Rien de spécial, et c’était justement ça qui donnait froid dans le dos. Ils n’avaient même pas la clémence de ressembler à des arbres. Des spectres environnés de volutes de brumes vaporeuses, bien plutôt. Brutus frissonna et resserra plus étroitement autour de lui son manteau d’ours. Il passa complètement la tête derrière le rideau et héla le cocher.


- Hé ! Quand arrivons-nous ?


L’homme brida les rênes autour de son poignet et se retourna avec déférence, hirsute et pouilleux, reconnut l’évêque avec un frémissement de répulsion.


- Je ne sais pas, monseigneur évêque. Les chevaux vont du plus vite qu’ils peuvent, mais le prochain relais est encore loin et nous sommes en plein désert. Pas un moustier à des lieues à la ronde et…

- Ça va, ça va, maugréa l’évêque, et il rentra dans l’intérieur douillet du chariot, laissant le conducteur affronter le froid mordant.


Il laissa retomber le rideau et se pelotonna dans la confortable chaleur du char, glissant insensiblement dans une agréable torpeur entrecoupée des cahots du véhicule. Il se mit à les compter machinalement, l'esprit embrumé – teu-heu, teu-heu, teu-heu, teu-heu, teu... Il s'endormit totalement.



* * * * *



Ce fut, bizarrement, le silence complet qui le réveilla. L'absence de mouvement. De ronflement à son côté. Il se tourna, saisi d'un doute affreux, vers Gnaecus Marcus. Il avait disparu. L'évêque jeta un regard affolé autour de lui. Le char s'était immobilisé. On n'entendait au-dehors que le rugissement hargneux d'un vent soudainement levé, qui faisait virevolter les tentures et insinuait un courant d'air glacial sur les coussins et les peaux de bêtes.

Brutus se leva brutalement, sans considération pour son état, entièrement noyé par une peur irraisonnée. Il en tremblait de tous ses membres. Elle... le prenait à la gorge comme une bête à l'affût. Il se remémora les paroles de l'étrange compagnon de voyage et un frémissement lui parcourut l'échine. Il se surprit à lancer par-dessus son épaule un regard inquiet. Il se sentit d'un coup une bête traquée par un environnement hostile. Tout alentour lui était subitement devenu un ennemi, jusqu'aux coussins éparpillés sur le sol. Il arracha la tenture d'un geste convulsif et bondit à l'extérieur. Les chevaux n'étaient plus là – le timon gisait misérablement à terre et la neige battante dissimulait leurs traces. Elle voilait tout d'ailleurs, aveuglant l'évêque qui dut mettre un bras devant son visage pour se protéger. La Peur était là – il la sentait – dans son âme – le serrant de toutes parts – sous sa peau – sous son crâne – dans ses os – jusqu'aux tréfonds de son être. Elle se faufilait partout, semant haine et destruction sur son passage, dans les failles les plus secrètes de son corps gras. C'était une sensation – sans en être une – horrible. Il ne pouvait la voir, la toucher, la sentir, il savait seulement qu'elle était là, et qu'il ne pouvait la chasser, et qu'elle jouissait vicieusement de son empire nouvellement acquis.

Et sans faire prendre part à aucun de ses sens normaux – il ne la voyait pas, et pourtant des silhouettes, d'une imprécision lourde de menaces, se dessinaient sur sa rétine – il ne la sentait pas, et pourtant une puissante odeur de charogne envahissait avec raideur ses narines qui criaient grâce – il ne l'entendait pas, et pourtant le son de flûtes aigres et les pas de danse estropiés de nains boiteux parvenaient à ses oreilles – il ne la touchait pas, et pourtant, elle était là – partout – et nulle part. Le souvenir de vieux cultes qu'il croyait éradiqués lui remonta en mémoire : les feux de Belthane, abâtardis de cultes ensanglantés à une Magna Mater guerrière. Il se rappela un de ses amis qui avait lu les dialogues égyptiens d'Apulée et lui en avait fait un bref survol, guère approfondi par charité pour un membre de l'armée du Christ, et il se remit à trembler de plus belle.

Il considéra le char et son attelage à qui avaient poussé les ailes de Pégase. Il aurait bien voulu rester, à l'abri précaire mais rassurant des draps et des peaux, mais il risquait de mourir de faim dans cette campagne avant que quelqu'un remarque son absence et son retard à Kemper. D'un autre côté, la perspective de s'aventurer dans l'inconnu ne lui plaisait guère, surtout par un temps pareil où toutes les légions de Satan semblaient s'être donné rendez-vous pour barrer la route à l'envoyé du Seigneur. Et la peur qui lui tenaillait le corps ne lui donnait pas le loisir de réfléchir posément à la question. Pour l'instant, le vent sifflait avec rage dans ses oreilles, et les flocons inhumaient ses paupières, le rendant incapable de rien voir, aveugle – cela lui refit penser, désagréablement, à Dall Marc'h. Il essaya de prêter l'oreille pour discerner un son, le grincement d'un essieu, peut-être, pria-t-il avec un faible espoir.


Mais rien ne venait, hors ce sifflement terrifiant de netteté et de sérénité. Le calme pendant la tempête. Et cependant... il y avait le grincement d'une roue de charrette oscillant sur son axe, quelque part dans l'obscurité. Il écarquilla les yeux dans l'intention vaine d'y voir plus clair, mais ne réussit qu'à autoriser l'entrée aux flocons de plus en plus denses, et hurla de douleur à leur contact. Le grincement persistait, il se dirigeait vers lui, il en était certain maintenant.

On eût dit la complainte déchirante d'une âme en peine ou le cri du cochon égorgé, amplifié et déformé par des milliers de voix démoniaques, comme la chaleur de l'enfer dans le froid de l'hiver. Puis il perçut un bruit de clochettes, si incongru dans cette atmosphère qu'il en eut froid dans le dos, des clochettes qui tintaient d'un son grêle, mais lent et funèbre, comme à la cadence d'un cheval de corbillard. Simultanément lui parvinrent des relents de cire brûlée. Il se demanda qui pouvait bien faire se consumer un cierge à cette heure indue.

Le grincement continuait, obsédant – wiik – wiik – wiik - comme le couinement d'agonie d'une souris étranglée dans un piège. Les flocons dansaient une sarabande infernale – l'air était froid – le grincement mortel se rapprochait. L'évêque se contorsionna de panique et chercha frénétiquement un endroit où se dissimuler. En désespoir de cause, il se réfugia sous les roues de son char, souillant de la neige humide et foulée ses superbes atours.


Soudain apparurent dans la brume les contours incertains d'une charrette et de son bouvier, comme surgis du néant. L'odeur de cierge moribond se fit plus âcre, et les grelots fatidiques plus criards encore. Il y avait quelque chose d'étrange dans ce charroi – comme un effluve de l'Au-delà, songea l'évêque sardonique. Tout était normal, et pourtant rien n'allait. Un paysan qui menait ses bêtes au labour à un tel moment de la nuit ? Et si loin de toute habitation humaine ?

Jusqu'à son costume, du moins de ce que Brutus pouvait en distinguer sous le marchepied, qui n'était pas celui d'un paysan. Le costume de personne à sa connaissance, d'ailleurs. L'homme était debout sur le siège du conducteur. Il était grand et maigre, décharné même. Ses vêtements amples semblaient flotter autour de lui, et Brutus n'aimait pas le reflet blanchâtre que produisait la lueur de la lune sur son visage. Il portait des braies, apparemment, mais au-dessus l'évêque se perdait en conjectures. Une sorte de robe qui s'arrêtait à la taille, fendue verticalement sur la poitrine, recouvrait son torse, et, sur sa tête – l'évêque s'aplatit un peu plus sur le sol – en guise de couvre-chef, il arborait une sorte d'infâme chapeau à larges bords qui retombaient, flasques, sur sa nuque. Brutus eût ri en temps normal d'un tel accoutrement, mais présentement le cœur lui manquait. Le personnage, inexplicablement, le révulsait tellement qu'il dut fermer les yeux un instant pour ne pas tomber évanoui. Le grincement, les clochettes, l'odeur de bougie brûlée, tout lui inspirait une épouvantable nausée. Il se sentait réellement malade de cette vision, somme toute banale. Il regarda à nouveau. La carriole bringuebalait de façon abominable – sans qu'il pût dire pourquoi justement, c'était abominable. Et le... conducteur tenait dans sa main, au lieu d'un aiguillon, une faux. Mais une faux emmanchée bizarrement. La lame en était à l'envers. Cela plus que tout força l'évêque dans ses ultimes retranchements et le poussa, tremblant comme une feuille, le plus loin possible sous son chariot. Et le grincement persévérait, obtus, aveugle, effrayant – wiik – wiik – wiik.


La charrette émergea lentement de la brume. L'évêque pouvait discerner maintenant - mais il n'en était plus à s'arrêter à l'insolite d'un détail si infime - l'attelage, qui n'était pas de bœufs, mais de chevaux, l'un à gauche, efflanqué, étique, tenant à peine sur ses jambes, l'autre à droite, au poil luisant, l'air aussi bien nourri que l'évêque, mais guère aussi inquiet. Les deux bourrins avaient les orbites vides – Dall Marc'h, se remémora Brutus avec un singulier à propos. Il s'avisa soudain de la présence aux côtés de la charrette de deux autres hommes, l'un qui tenait par la bride le cheval bien nourri, l'autre qui cheminait, la tête rentrée dans les épaules, le dos voûté, les bras ballants, pataugeant dans la bourbe du sentier. Cela le rasséréna un tant soit peu, et il se sentit capable de réfléchir presque froidement. Il considéra ses chances de rencontrer un autre charroi, et, après avoir bien balancé, s'extirpa en soufflant de sous le chariot et se planta sur le bas-côté de la route. Il regarda, non sans appréhension, la charrette s'avancer de son roulement funèbre dans sa direction, nimbée d'un halo sinistre. Il héla le conducteur :


- Oh ! De la charrette ! Prenez-moi avec vous ! Mon convoi s'est dispersé, je dois être à Kemper avant l'aube ! Je vous récompenserai bien !


La carriole continua, lente, insensible. L'évêque regarda l'homme qui marchait la tête voûtée passer à deux mains de son nez, imperturbable. Il l'empoigna par l'épaule :


- Oh ! Vous m'avez entendu ? Je vous paierai richement !


L'homme se dégagea d'un mouvement revêche et se remit en route, sans même l'avoir regardé. Brutus s'alarma de cette attitude marmoréenne. Une angoisse sournoise recommença à poindre en lui. Que se passait-il ? Personne, surtout pas un paysan, ne lui avait jamais témoigné autant d'indifférence. Il s'élança, aussi vite que le lui permettait son gabarit, saisit par les anneaux du mors le cheval devant lui, et tenta d'interrompre la course de la charrette. Peine perdue. Il prit alors son élan et sauta sur le siège. L'aurige ne réagit pas. Brutus examina la lame qui tressautait au rythme des ornières. Le tranchant était tourné vers le ciel, mais elle n'en semblait que plus menaçante, étincelant froidement sous la clarté lunaire. Le manche était enrubanné de reflets blafards qui rampaient dans les nœuds et les veines du bois. Il frappa timidement sur le bras du conducteur vêtu de noir, éperdu de sa propre audace. L'homme se raidit et, d'un geste nerveux, tira les rênes à lui. Il tourna gravement la tête et fit face à l'évêque. Celui-ci eut peine à réprimer un sursaut de surprise.

Il s'était attendu, il ne savait pourquoi, à voir un crâne et des orbites vides l'observer avec une joie infernale. Au lieu de cela, il avait devant lui Gnaecus Marcus, son lugubre compagnon de voyage, bien que cependant l'air encore plus éreinté, la peau tendue sur les pommettes, la bouche désabusée, et une lueur triste au fond des prunelles, au lieu de l'habituel reflet fanatique. Il en fut si ému qu'il le serra dans ses bras, dans une étreinte passionnée.


- Que faites-vous ici, comme aurige de ce convoi ? l'interrogea-t-il.


Marcus ne répondit rien, mais ses traits prirent une expression encore plus sombre.


- Alors ? le pressa l'évêque, anxieux.


L'autre resta enfermé dans son silence. Les nerfs de Brutus, déjà sérieusement éprouvés, lâchèrent d'un coup. Il empoigna le taciturne conducteur et le secoua comme un prunier, en hurlant des imprécations. Marcus demeurait impassible, se laissant malmener sans faire mine de vouloir s'insurger contre ce traitement. L'évêque le lâcha, vite suant et haletant. Il baissa les yeux et inspira pour retrouver son souffle. Il les releva. Marcus était agité de soubresauts. Il riait ! Il riait ! Il riait ! D'un ricanement dédaigneux et muet, il riait ! Sa silhouette se découpait sous son large chapeau sur les serres insatiables des arbres dans leur suaire neigeux. Il tomba soudain à la renverse et atterrit face contre terre, se crispa, se convulsa comme en proie aux tourments des damnés, puis ne bougea plus. L'évêque traîna sa masse replète aussi vite qu'il le pouvait hors de la charrette. Pas un des deux acolytes n'avait bougé. L'émotion de l'instant ne semblait pas les avoir atteints. Il se courba sur Dall Marc'h et pétrit l'omoplate saillante entre ses doigts boudinés.


- Gnaecus Marcus ! Reprenez-vous ! On ne peut rester ici, dans ce lieu désert !

- Pourquoi pas ? rétorqua le gisant d'une voix caverneuse mais éteinte, comme venue de milliers et de milliers d'ères infinies.


Brutus tressaillit.


- La Mort s'accommode du froid et de la glace. Elle fait de l'errance sa demeure, et de la Peur sa compagne. Vous souvenez-vous de ce que je vous ai dit sur la Peur, Brutus Haedus, archevêque de Dol ? Vous en souvenez-vous ?

- De... de… du... de la m-mort ? bredouilla l'évêque.


Le mort fit volte-face. Brutus le fixa stupidement. Gnaecus Marcus avait pris ses traits dodus, et le regardait à travers un masque méphistophélique de chair glauque en pleine décomposition.

L'évêque s'évanouit.



* * * * *



Il lui sembla qu'un brouhaha fumeux emplissait ses oreilles. Il tendit son esprit pour essayer de saisir des paroles au vol, mais n'y parvint pas. Le sol était dur, mais il était d'une dureté artificielle, comme nivelé par des pavés. Il sentait leurs rigoles et leurs éminences creuser son dos meurtri. Un pied le heurta durement et il se mit sur son séant en grommelant. Il s'entendit invectiver avec véhémence et se demanda pourquoi. Il se décida enfin à ouvrir les paupières. Des ombres vagues semblèrent d'abord vouloir à dessein se brouiller et se mêler devant lui, comme pétrifiées dans une mandorle de lumière aveuglante, puis ses yeux s'habituèrent et il distingua une foule en mouvement, protéiforme et coulant en un flot continu.

Il remarqua que la plupart des gens présents avaient, sinon un grand sourire aux lèvres, du moins l'air exceptionnellement guilleret. Ils couraient en tous sens et s'interpellaient l'un l'autre d'une voix fruste. L'air apportait des odeurs de poisson frais et chargeait la fragrance des légumes fraîchement cueillis. Il inhala profondément et se sentit gonflé de la même exultation que ces gens qu'il ne connaissait pas.

Il se mit sur pied, dans d'excellentes dispositions, aussi bien physiques que mentales. Il se sentait curieusement enjoué et merveilleusement athlétique, alors que l'abus de cervoise frelatée et de vin aigre l'avait rendu presque impotent depuis longtemps. Mais il ne s'attarda pas à de semblables réflexions et se mit en marche, en titubant légèrement.


Il se tenait sur une place qui palpitait de la houle d'une multitude de gens qui se pressaient, se bousculaient, s'apostrophaient, s'excusaient, tout en déambulant d'une allure placide. D'un étal à l'autre, on s'envoyait des cris et des saluts qui s'envolaient dans l'air froid comme une colonie d'oiseaux criards. Des poissons piétinés, des légumes à peine reconnaissables jonchaient le sol. D'une échoppe louche dans un coin, mais qui exhalait un appétissant fumet de rôti suintait un filet d'eau saumâtre qui allait se perdre au milieu des immondices. Surplombant de sa masse imposante les bouleversements, une église de pierre semblait incarner l'ordre et la sagesse – dont il était le représentant, jugea-t-il avec un sourire en coin. Il eut une vague réminiscence de ses expériences de la nuit et fut pris d'inquiétude. Où se trouvait-il ?

Il arrêta un passant qui exhibait un sourire encore plus jovial que les autres et lui demanda son chemin. L'autre le regarda, interloqué, comme s'il sortait tout droit de chez les Frisons.


- Ben... Tu es à Kemper, étranger. L'église que tu vois là, c'est celle de Locmaria, bénie par notre bon évêque Corentin, et aujourd'hui est jour de foire. D'où viens-tu ? s'enquit-il avec curiosité.


Brutus, outré qu'on ose ainsi le tutoyer, le rabroua sans ménagement :


- Comment oses-tu manquer ainsi de respect à ton seigneur, évêque de la plus grande ville de toute la Domnonée ?


Son interlocuteur resta bouche bée.


- Toi ? Evêque ? Ne te joue pas de moi, l'ami, tu ne peux pas faire partie de cette race honnie. Et tu ne peux pas être non plus l'évêque de la grande ville du Nord, on vient de retrouver son corps dans un fossé sur l'ancienne route des Romains. C'est pour cela que tout le monde par ici est si joyeux !

- Attends – je dois avoir mal compris – l'évêque de Dol est mort ? Mais c'est moi, l'évêque de Dol ! Qu'est-ce que… ?


L'autre le lorgna d'un œil torve mais consentit à expliquer la situation à ce fou qui n'était pas de Kemper ni même de Cornouaille, cela se voyait.


- Calme-toi. On a retrouvé le cadavre de l'archevêque, les tripes à l'air à cause des loups (il s'esclaffa à ce détail bestial), sous le rebord d'un talus, après s'être inquiété de son retard et avoir envoyé une expédition à sa recherche. C'était à l'aube, j'en étais. Chose étrange, d'ailleurs, il avait le visage entièrement tordu, comme s'il avait vu Satan lui-même (il se signa). Tu vois, je suis un homme pieux, et voir ça, ça m'a remué.


L'évêque – mais l'était-il ? – lui répliqua avec agressivité :


- Mais je te dis que c'est impossible, manant ! Je suis l'évêque ! Et je sors d'une rencontre terrible avec un homme horrible avec une faux horrible sur une charrette horrible, alors ne viens pas me raconter ce genre d'histoires ! Je suis fatigué et je veux à souper, c'est tout ! Peut-être te pardonnerai-je alors si tu m'en trouves un !


L'homme blêmit franchement cette fois et le fixa, le regard haineux :


- Que dis-tu ? Un homme sur une charrette ? Avec un chapeau à larges bords et une faux à l'envers ?

- Oui, c'est cela ! Tu… tu l'as rencontré, imbécile ? Tu le connais ? Tu le connais !


L'homme se signa à nouveau, son sourire s'évanouit totalement, et il bafouilla, terrifié :


- Ne m'approche pas ! Ne t'approche pas ! Je n'ai rien fait – je ne suis pas – je ne peux pas...

- Tu ne peux pas quoi ?

- Je – je – je...


L'homme battit précipitamment en retraite et se fondit dans la foule. Brutus se lança à sa poursuite mais, au fur et à mesure qu'il avançait, un mot d'ordre semblait se répandre parmi la foule, et le mot d'ordre était panique. Les gens s'écartaient sur son passage, se signaient en hâte, et un même murmure courait sur les lèvres :


- L'Ankou... L'Ankou... Il a vu l'Ankou...


Il saisit à la gorge une grosse matrone et la traîna vers lui, complètement affolée :


- Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce que l'Ankou ?


La bonne femme balbutia, d'une voix étranglée :


- C'est... la Mort... Il est... l'ouvrier... de la Mort. Il est... vous l'avez vu... Lâchez-moi, je vous en prie... Je vous...


Brutus la jeta à terre et se mit à courir, en aveugle, au hasard, rudoyant, jurant, renversant les gens qui ne se dispersaient pas assez vite. Il emprunta une ruelle, une autre, une troisième, jusqu'à ce qu'il eût semé derrière lui les échos de la foule effarouchée. Il s'arrêta, pantelant, et darda un œil vitreux sur le mur d'en face qui ornait ses fissures lépreuses d'une grossière inscription : Taberna. Il s'accouda au comptoir du tavernier qui lui proposa immédiatement un verre, et qu'il remplit au moyen de la grande louche avec laquelle il avait puisé de l'hydromel dans l'un des deux bassins qui défiguraient le revêtement de marbre. Il le saisit avec reconnaissance.

Une femme dans un coin poussa un petit cri apeuré :


- Dall Marc'h ! Mais c'est impossible, vous êtes mort la semaine dernière !


Brutus en renversa sa chope de stupéfaction. Il se jeta sur elle comme un chien errant se jette sur un os.


- Qu'avez-vous dit ?

- Vous... vous ressemblez à un homme qui venait quelquefois dans mon village, et qui pratiquait un étrange culte qui n'était pas celui du Seigneur Jésus. Il essayait d'entraîner des jeunes gens à sa suite, et ceux qui revenaient étaient vieillis prématurément, et refusaient de souffler mot de ce qu'ils avaient vu ou entendu. On a dit qu'il était la Mort, ou le Mal, ou les deux. En tout cas, on l'a retrouvé adossé à un arbre voici une semaine, les traits révulsés de peur. Ce vieux démon a eu la mort qu'il méritait... mais... mais... vous lui ressemblez tant !


Brutus la lâcha brutalement et bondit derrière le comptoir, saisissant une hache bien fourbie qu'on avait déposée là par sécurité contre certains clients. Il contempla son visage dans le fer courbe et acéré qui le regardait d'un air méchant, et s'affaissa lentement contre la paroi.

Il voyait un visage en tête de mort, aux pommettes crevant la peau, aux orbites enflammées par une lueur démoniaque... Il devrait vivre, vivre pour toujours dans la peau de cet homme !


 
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   philippe   
4/3/2007
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Nouvelle très agréable à lire et à relire.... enfin... agréable: j'entends par là au sens litteraire du terme quand on aime le fantastique; par ce qu'en ce qui concerne le fond la nouvelle pose sans le dire l'une ou l'autre questions métaphysique de base. A lire à un niveau ou l'autre, selon ce que vous rechercherez

   Anonyme   
4/3/2007
Ah ! J'ai adoooré. Ca me fait vachement penser par certains côtés à des nouvelles de Lovecraft. Tu connais ? Sans doute remarque... Bah je mettrais bien un petit 19 si j'avais trouvé le bouton, mais il a pas l'air d'aitre là. Bissouuux

   Maëlle   
14/3/2007
J'ai eu un peu de mal au départ, à cause de l'introductionj, en complet décalage avec la suite du texte. Une fois ce petit inconvénient dépassé, j'ai apprécié.

   Iris   
1/4/2007
Moi aussi j'ai adoré. Vraiment génial. Mais je trouve le début un peu "bizarre", en décalage avec le reste. C'est à partir du moment où l'homme se retrouve tout seul que la lecture devient vraiment passionnate : on arrive plus à s'arrêter ! Bravo !

   i-zimbra   
12/1/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Ce texte a été publié aux débuts d'Oniris, sans doute les commentateurs étaient-ils plus rares, et la plume s'acquérait chèrement.
Je n'ai pas aperçu la rupture mentionnée dans deux commentaires. Peut-être un simple problème de présentation...
J'ai aperçu et apprécié : « une fois, ou, plus souvent, jamais » ; et que l'écriture fait corps avec le sujet, l'auteur trahissant peu sa présence.
Je critiquerais la rencontre avec l'Ankou, il aurait fallu un changement de rythme au moment où il apparaît. Au lieu de ça, « l'évêque se perdait en conjectures ». D'autre part, il se cache avant de voir l'Ankou, se montre ensuite... s'alarme alors qu'il a déjà très peur... Il ne sait peut-être plus où il en est, mais on voudrait en participer.
« Il s'était attendu, il ne savait pourquoi, à voir un crâne et des orbites vides l'observer avec une joie infernale. » Cette façon de présenter la chose me déçoit. C'est un transfert gratuit du lecteur vers le héros alors que celui-ci en est toujours à fuir l'idée de surnaturel.
A la fin, je n'ai pas encore trouvé de logique dans les chassés-croisés entre corps et moi(s), ça va me faire réfléchir un peu.
Je mets le goudron.


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