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Policier/Noir/Thriller
jensairien : Les petits métiers
 Publié le 13/01/09  -  8 commentaires  -  3736 caractères  -  62 lectures    Autres textes du même auteur

Deux hommes sous les toits discutent affaires.


Les petits métiers


Le ciel s’était changé en eau. Il écrasa sa cigarette sur le zinc du tablier et relâcha le vasistas. La pluie se mit à crépiter, dégoulinant en grumeaux sur le carreau, les toits alentour aussitôt liquéfiés en anamorphoses.


La piaule close enfla du silence ramassé. Fromentin se rassit. Le marchand, avachi sur sa chaise, les deux mains sur l’anse de sa canne, gardait le visage courbé, immobile, indifférent aux éléments.


Fromentin lui jeta un regard oblique et ne tarda pas à rallumer une cigarette.

Il jeta bruyamment le briquet sur la table, le marchand eut un hoquet, éternua et s’excusa. Il avait la tronche boursouflée, comme du suint, de minuscules oreilles et des yeux étincelants, menaçants sous la graisse. Il disait peu.


Fromentin l’avait appelé le matin, il était tout de suite venu.


– Quel sale temps ! lâcha-t-il. L’autre n’entendit pas, les paroles aussitôt noyées sous le staccato assourdissant de l’averse.

– Hm ?


Fromentin recracha une longue bouffée de fumée âcre.


– Il faut s’y faire.


Le marchand, pour toute réponse, enfouit son double menton dans son poitrail avec l’anémie d’une tortue. Sa bouche en apnée s’entrouvrit, les paupières à demi fermées, reptiliennes. Ses yeux glissaient sur son interlocuteur comme la pluie sur le carreau.


Fromentin reprit, sur la défensive : « La décision ne pouvait attendre. L’enterrement aura lieu demain. Voilà. »


– C’est quand même malheureux finit par cracher le marchand dans un reniflement de dépit.


Fromentin, pour le coup, baissa les yeux.


– Fallait s’y attendre.


– Demain matin ? reprit le marchand.

– Oui, à huit heures.


Ils s’étaient tout dit, ça ne servait plus à rien de prolonger cette entrevue. Le marchand se redressa.


– Hmf ! fit-il en ahanant.


Il décrocha son chapeau du perroquet sur la pointe des pieds (le marchand de cadavres était ridiculement petit) et s’apprêta à sortir.

Une main sur la poignée de porte il se retourna une dernière fois sur Fromentin.


Ce dernier fut parcouru d’un long frisson : une larme s’écoulait de l’œil livide du marchand. Un spectacle comme jamais Fromentin n’eût pu l’imaginer.


– À demain donc fit-il, honteux de s’être à ce point relâché, et il referma la porte, suivi de l’écho de ses pas.


Fromentin, toujours assis derrière son bureau, suspendu à la pluie qui n’avait cessé de s’abattre, considérait la chaise vide en face de lui, comme si le fantôme de l’autre y demeurait.


Se saisissant d’une feuille et d’un stylo il fit un rapide calcul, le visage grave, songeant qu’il ne pourrait en tirer grand-chose. Puis il décrocha son téléphone recouvert d’une couche de crasse.


« Vous prendrez juste les entrailles. Et au plus tôt. Non, vous ne touchez pas au cœur, ni les yeux. Le cercueil doit être scellé avant ce soir. »


Il raccrocha, toujours plus maussade et se leva pour sortir. La tête lui tournait. Il fut pris d’une nausée et s’agrippa sur le petit lavabo de service, crachant un long filet grumeleux qu’il fit disparaître dans la bonde.


Sa tronche boudinée le fixa un instant dans le miroir. Il détestait ses oreilles, presque inexistantes, comme un rebut de l’évolution. C’était étrange comme ils pouvaient avoir les yeux mauvais dans la famille.


Il ramassa son chapeau sur une table basse et s’aperçut que son frère avait oublié ses cigarettes.


Il claqua la porte derrière lui et, se haussant sur la pointe des pieds, redressa le petit écriteau qu’il se jurait chaque semaine de reclouer. « Fromentin Frères – détaillants d’organes » ; puis il descendit l’escalier en rabaissant sa capuche.


Il pensait à la défunte.


– C’est triste de mourir soupira-t-il, tout le monde y passe. Mais faut bien vivre. Ne m’en veux pas, maman.



 
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   Menvussa   
13/1/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je l'aurais plutôt rangée dans humour, noir bien sûr, donc finalement pourquoi pas.

T'as peut-être eu la main lourde sur certaines images mais les sonorités sont bonnes, alors, pas grave.

Sacrée famille, belle illustration de l'expression : Il vendrait père et mère.

Le prochain ce sera le frangin, comme ça, ça reste en famille. Mais étrange tout de même, qui c'est qui achète des organes de vieux ? Les restaurants chinois ?

Et ne me réponds pas : J'en sais rien...

   Anonyme   
13/1/2009
 a aimé ce texte 
Un peu
Ouaich...

Grain de sel Estellien pour texte étonnant.
J'aime les images, l'utilisation du vocabulaire (qui m'a fait peur un instant, puis finalement ça passe même si j'aurai préféré plus léger...)...

Le thème est simplement génial, mais j'ai un souci avec le rythme.
Je ne pense pas que le texte perde par la "court-eur", je trouve sympa qu'on en sache pas plus sur les protagonistes de l'histoire.
Mais je n'ai aucune émotion.
J'aurai voulu du remord, de la froideur véritable... genre malsain... bref, même si ça frise la perle rare, il me manque quelque chose pour que le texte me convainque amplement.

Peut-être essayer d'affubler les personnages de tics, pour les "personnaliser" un peu plus.

Mais dans l'ensemble, j'ai été interpellée, intéressée et juste sacrément déçue à la fin... et je ne parviens pas à expliquer pourquoi.

Jolie déformation proverbiale en tout cas ;-)

   widjet   
13/1/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Où est passé cette ambiance délicieusement terne qu'on retrouve de La nuit tout est tranquille ou cet univers décalé du Pont de L'Alma ? Où se trouve la mélancolie lugubre et l'authenticité de Normandiques ? Où est l'esprit totalement foutraque de L'engrenage ?
Désolé, mais dans cette histoire - pas déplaisante au demeurant - je n'ai pas trouvé les ingrédients que j'aime tant chez cet auteur.

L'écriture, le style, bref tout ça m'a semblé "surjoué", la forme trop voyante, trop m'as-tu-vu et d'une étonnante maladresse ( Il jeta bruyamment le briquet , dans un reniflement de dépit , bof bof.... suspendu à la pluie qui n’avait cessé de s’abattre alors que tout à l'heure, la même pluie "glissait..."). Non, tous ces effets ne s'imposaient pas et nuisent à la lecture et au climat de l'ensemble.

Et cette fin, cette dernière phrase, trop "sucrée" qui vient cloturer un récit dont la forme, impersonnelle, n'est jamais à la hauteur de la noirceur du fond. Très dommage.

Une vraie frustration car avec un tel sujet et compte tenu de son talent, Jensairien pouvait emballer tout ça autrement !

Snif.

Widjet
(auteur triste)

   dude   
13/1/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
J'ai trouvé le texte trop court pour qu'il puisse vraiment s'épanouir. Et j'ai tiqué lorsque le vocabulaire change parfois de registre. Par exemple, au début du texte, avec l'emploi d'"anamorphoses" qui côtoie une ligne plus bas le mot "piaule".
Par contre, je trouve une réelle saveur dans les descriptions physique des personnages. Le côté psychologique est un peu effacé à la première lecture (mais la chute donne un autre sens ensuite).
Cette histoire de "détaillant d'organes" m'a rappelé le Magasin des suicides de J. Teulé.

   Flupke   
26/1/2009
Pas trop accroché sur cette nouvelle. On ne sait pas si ça se passe dans un univers parallèle, dans un futur glauque (le côté lugubre est bien rendu) ou dans un pays comme l'Inde (sauf que le patronyme Fromentin semble infirmer cette dernière hypothèse) mais tout semble reposer sur la chute. Or je porte une carte de donneur d'organe donc je ne suis même pas choqué.

   Nongag   
28/1/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Une atmosphère réussie, une histoire noire que j'ai bien aimé. J'apprécie cette habileté de faire juste et court, de raconter avec peu de mot: ça va à l'essentiel.

   Christina   
9/2/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai bien aimé "l'anémie d'une tortue". Je pense que le texte aurait gagné à être un peu plus étoffé. J'ai trouvé la chute géniale. Voilà un métier qui pourrait très bien faire partie du tour de France des compagnons...
Cette nouvelle m'a fait penser (un peu) au "Dossier Atrée" de Georges Jean Arnaud.
Merci. Au plaisir de lire les autres incessamment sous peu !

   calouet   
18/7/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Quel dommage! l'idée et excellente, la scène imaginée intéressante, mais ça ne décolle jamais vraiment. Sans doute la faute à un peu trop d'esbrouffe par moments, à un attachement insuffisant (du lecteur que je suis en tout cas) aux personnages. On n'y croit pas vraiment, et du coup la chute, bah elle se casse vraiment la gueule. Dommage oui, car en plus tu sais faire beaucoup mieux que ça.


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