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Science-fiction
jhc : Le Samouraï et le loup [concours]
 Publié le 20/09/18  -  4 commentaires  -  30117 caractères  -  62 lectures    Autres textes du même auteur

Trois ou quatre siècles après l’Apocalypse nucléaire qui détruisit 99% de l’humanité, et ramena le reste au Moyen Âge, un maître d’armes itinérant parcourt les routes d’Amérique du Nord. On l’appelle « le Samouraï ». Il poursuit le gang de Salomon. Ceux-ci ont traîtreusement assassiné Alex. C’était son meilleur ami.


Le Samouraï et le loup [concours]


Ce texte est une participation au concours n°25 : Duo de choc !

(informations sur ce concours).



Trois ou quatre siècles après l’Apocalypse nucléaire qui détruisit 99% de l’humanité, et ramena le reste au Moyen Âge, un maître d’armes itinérant parcourt les routes d’Amérique du Nord. On l’appelle « le Samouraï ». Il poursuit le gang de Salomon. Ceux-ci ont traîtreusement assassiné Alex. C’était son meilleur ami.

*


Le Samouraï

La forêt se clairsemait. La trace laissée par la douzaine de marcheurs était encore fraîche. Ils ne prenaient aucune précaution pour dissimuler leur passage. Dans l’excitation de l’approche, le Samouraï escalada le coteau, progressant sur la crête jusqu’à une pointe rocheuse. Dix heures du matin. Le soleil dormait encore dans son halo violet. L’étendue boisée s’interrompait, puis reprenait à deux heures de marche vers le couchant. Dans l’intervalle, rien. Une lande rase, des herbes jaunies et des buissons secs. Au sud se découvrait la cicatrice orange du Mississipi, impudique sur le velours marbré des marécages. De l’eau ? L’éventualité de se dérouter pour remplir sa gourde, à laquelle il finit par renoncer, le retint néanmoins un long moment sur le promontoire, visible de plusieurs lieues à la ronde. Sa manière à lui de maintenir la pression sur les proies.

À l’abri du sous-bois, Salomon se retourna et brandit sa longue-vue.


— Le type nous suit toujours, chuchota-t-il en riant. Voyez, de l’autre côté nous sommes sous le vent d’un élan. Ne faites pas de bruit. Ah, si j’avais un fusil : PAN à l’un, PAN à l’autre !

— Pourquoi pas un désintégrateur, tant que tu y es ? Ça fait des siècles qu’on n’a plus de carabines, ni de sabres laser, rétorqua Bones, un échalas stupide mais vif comme un crotale. Pas la peine de se triturer le goliwog* pendant des heures. Je propose qu’on l’attende ici. Le plus redoutable guerrier du monde, on lui tombe dessus à douze par surprise. Terminé.

— Lui ? Par surprise ? N’oublie pas Grateful Pass. Ils étaient cent. Tous morts.

— Arrête. Ne me dis pas que tu crois encore à ces légendes ! Je n’ai pas peur de lui. L’autre jour je me suis laissé faire. C’était convenu. Mais je le prends quand je veux celui-là. Moi je dis…

— Toi tu te tais ! La voix du chef était sèche, voire menaçante. Tu n’as rien dans le crâne ! Je répète : pas le moindre risque. Je veux zéro perte. J’ai besoin de tout le monde au Ranch pour le coup dont je vous ai parlé, dans le Minnesota. Finies les petites escroqueries. Nous changeons d’échelle !

— OK. C’est bon. Te razedraze* pas. Mais lui, comment on le décroche ?

— Approchez, je vais vous dire ce qu’on va faire…

*

Sursaut. Douleur au flanc droit. Précipité dans un galop effréné. Vers les tréfonds ténébreux de la forêt. Il courait le plus loin, le plus vite possible pour échapper à ce mal. Il fonçait à travers les frondaisons, affrontant les épines, les gifles des branchages. La souffrance irradiait tout son côté, des vertèbres jusqu’à la pointe des sabots. Elle ne le lâchait pas, au contraire, elle l’envahissait. Ses jambes s’alourdissaient à chaque enjambée. Les poursuivants le rejoignaient. L’entouraient… Cerné.

« J’aime cette odeur. Mais lui, il m’effraie. À gauche et à droite, notre tenaille s’est refermée sur lui. Pourquoi ça traîne ? Ça fait longtemps que maman aurait dû lui sauter dessus. Mais au lieu de cela elle n’attaque pas. Elle empêche les autres de le faire. Elle me regarde. Elle m’encourage. Maman veut que j’y aille. Ce monstre est dix fois plus gros que moi ! Il est blessé. Une multitude de meutes chassent sous la nuée. Maman dit que si je gagne tous mes combats je deviendrai le plus grand loup de toutes les hordes. J’ai peur. J’ai faim. J’y vais. »

L’élan tituba, les dents d’un jeune loup agrippées à sa gorge. Ses forces l’abandonnaient. Il s’écroula.

*

La chaleur pesait sur les épaules du Samouraï, lui collait aux bras, dégoulinait sur ses jambes. Il fit halte derrière un rocher pour mettre de l’ordre dans son équipement en prévision du combat final. Un homme de taille moyenne, crâne glabre, visage ascétique, sans signes particuliers. Aucune puissance musculaire visible. L’alliage de rectitude et d’élasticité caractéristique de l’escrimeur. Rien pour attirer l’attention, n’étaient ses yeux sans couleur : deux billes de porcelaine claire, insondables, percées de pupilles sombres, creusées de milliers d’heures de méditation, et qui ne reflétaient aucune émotion. La plupart des gens qui croisaient ce regard se détournaient en priant leur dieu qu’il ne les prenne pas en grippe. Mercenaire de métier, il louait ses talents au plus offrant. Sinon, il donnait des leçons de maniement d’armes ou relevait des défis dans les foires, recroisant souvent, d’oasis en oasis, les mêmes colporteurs ou comédiens ambulants. C’est ainsi qu’il avait fait la connaissance d’Alex. Un conteur hors pair qui avait le don de captiver son auditoire avec quatre mots : « Il était une fois… ». Celui-là ne valait rien pour la bagarre ! Le maître d’armes et le baladin avaient pourtant sympathisé et arpentaient volontiers les routes ensemble. Tellement différents, et si étonnamment proches par leur exigence, la passion qu’ils vouaient à leur art.

À l’orée de la gigantesque pinède, une rangée de chênes et d’érables rabougris accrochait feuille à feuille des lambeaux du jour terne. L’endroit idéal pour un guet-apens. Des piaillements d’alerte à son arrivée. Plutôt de bon augure. Il détendit ses jambes. Narines largement ouvertes, guettant le moindre effluve étranger à l’atmosphère épaisse, il pénétra dans la quiétude ombragée de la futaie. La troupe qui le précédait laissait toujours autant d’empreintes, de branches brisées, de végétaux écrabouillés. Leur piste tournait brusquement. Ils avaient forcé un élan. Longue traînée rouge et buissons écrasés. La fureur crispa ses poings. Il les surprendrait en plein partage. Ces âmes délétères retourneraient au néant glacial qu’elles n’auraient jamais dû quitter.

*


Alex

Trois semaines auparavant, Alex et lui se rendaient à une concentration de chasseurs du Minnesota. À marcher vers l’ouest. À faire étape dans l’un de ces woop-woop plantés au bord des routes. Un point d’eau pour les chameaux, une épicerie quincaillerie médiocrement achalandée et un bar hôtel restaurant miteux où le gibier était hors de prix mais où l’on pouvait se sustenter de fourmis géantes grillées, de toutes sortes de vers macérés aux aromates, de bière trouble et de bourbon frelaté. Un brun à la tignasse hirsute, dénommé Salomon, se leva d’une tablée bruyante et proposa un assaut au bâton. Le prix était une femme. Alex voulait la femme. Jeune, mais déjà empâtée. Les formes lourdes, paupières plissées. Gros groodys*, charrières* charnues mollement balancées par une démarche traînante. De quoi combler son ami. Le Samouraï aurait préféré des pierres précieuses ou des perles… Mais Alex était son droug*. Il emprunta un bambou à sa taille, léger et robuste.

Salomon lui avait opposé Bones. Un grand escogriffe aux bras démesurés, maigres et longs comme années de disette. Sûr de lui, Bones s’avança en brandissant un manche de deux mètres, du chêne épais. Peu de combattants auraient pu manier une telle arme sans risquer le déséquilibre à chaque pas. À la première feinte, la lourde pièce de bois entama une série de moulinets horizontaux. Son propriétaire n’avait aucun contrôle du poids, il oscillait d’un pied sur l’autre. Le Samouraï compta une deux… À trois, un demi-saut vers l’avant coupa la distance. Une frappe sur le front de l’adversaire. Juste une bosse. C’était suffisant.

Alex récupéra son prix sous les applaudissements. Mis en verve, il démarra l’Effroyable Agonie : « Il était une fois un Gencom… – General Commander, un titre dont les seigneurs de la guerre s’affublaient volontiers en prenant de l’âge. ». Le silence se fit. La scène se passe à Grand Prairie, Texas, sur la rive du Mountain Creek Lake. Le Gencom fait servir en festin à sa cour le dernier bœuf texan accompagné du dernier éleveur, tous deux rôtis à la broche. Alex mimait, avec force grimaces et improbables pirouettes, l’agonie du dernier brin d’herbe, tendre rejeton, portant en lui tous les espoirs de la famille luzerne… déchiré vivant et longuement mastiqué, martyr de mâles molaires, esquinté de l’œsophage à l’estomac puis parsemé façon puzzle à pleine panse par ce maudit bovidé, dernier de sa race. Paisible végétalien ? Que nenni ! Parangon de cruauté... méritant donc, ô combien, son sort funeste. La vraie grosse rigolade soulevait alors l’assistance. Le rire redressait en ces hommes tout ce que leur existence abaissait à longueur de journée. Alex leur plaçait sous les yeux leurs propres travers, un angle inattendu, ils s’esclaffaient ! Se tapaient sur les cuisses ou sur le dos du voisin. Ils grimaçaient, levaient les yeux au ciel puis expulsaient de leur gosier ce geyser tonitruant de marrades qui leur encombraient le ventre depuis tant de jours.

En ce lieu, l’anecdote résonnait singulièrement, car les woop-woop jouissaient d’une réputation exécrable. Circulaient à leur propos les racontars les plus effroyables de corps démembrés dont on découvrait parfois les restes dans les cuisines. Les goûts végétariens du Samouraï le mettaient à l’abri de certaines déconvenues. Ce n’était pas le cas de son comparse, à qui il était déjà arrivé de trouver une poignée de cheveux visiblement humains dans son ragoût.

La soirée se termina assez tard. Prolongée d’ébats bruyants derrière la cloison d’Alex. De son côté, le mercenaire dans son hamac, à un mètre au-dessus de la vermine d’insectes et de rongeurs habitués de ces sortes d’établissements, dormit du sommeil du juste. Au matin Alex était mort. Égorgé. Dépouillé de sa bourse. La conquête de la veille, envolée. Salomon et sa bande aussi. Repartis le long de ce qu’il restait du macadam défoncé de l’U.S. Highway 2 après plusieurs siècles de dévastation.

*

Le soir tombait quand le guerrier solitaire atteignit la carcasse… et les loups en train de festoyer. Cette vision l’immobilisa. Les bipèdes qu’il poursuivait semblaient s’être évaporés ! Il distinguait une flèche plantée haut dans l’arrière-train du cervidé. L’empennage dépourvu d’ornements. La flèche anonyme d’un errant. Pas mortelle. Voilà des chasseurs qui auraient abandonné leur gibier estropié, délaissé cent cinquante kilos de viande fraîche ? Quelque chose clochait. Il entreprit de rebrousser chemin précautionneusement. Il cherchait des yeux une branche pour se mettre hors de portée des fauves, quand la morsure vrilla sa botte. Il n’avait rien entendu venir. Dégainant par réflexe, il trancha en deux l’assaillant. Les autres rappliquaient. Sa main gauche sortit le second sabre, plus court. Ainsi, les sbires de Salomon avaient blessé et rabattu la bête jusqu’aux loups, leur confiant le soin de l’embuscade ! Comment – lui le pisteur émérite – était-il tombé dans un piège aussi grossier ? Bien tard pour se le demander.

La meute l’entourait en silence, chacun attaquant tour à tour. Le Samouraï tournoyait sur lui-même. L’éclat des crocs le disputait à celui de l’acier. Puis les tornades se rencontrèrent. Deux katanas décrivaient autour du bretteur des spirales tantôt courtes, tantôt longues, tranchaient vivement, puis ralentissaient. Sans s’arrêter. Dans un même mouvement, il pouvait couper une gorge à ras de terre de la main gauche et éventrer de la droite une bête en plein saut. Jamais il n’y eut d’aussi beau et furieux assaut que celui de ces deux sabres contre une meute de loups dans la nuit. Soudain, c’était fini. Onze dépouilles sanguinolentes gisaient alentour. L’éclair d’acier bleu s’abattit sur une silhouette geignarde, plus petite que les autres, aplatie au sol… Arrêté sur la nuque d’un jeune animal. Un souvenir s’imposa au maître d’armes. Enfant, il revenait du Temple avec quelque bosse glanée le long du chemin auprès des mécréants. Sa mère ne le plaignait jamais. « Améliore ta garde », disait-elle. C’était tout. Respect. La lame recula doucement. Un jappement plaintif approuva. Le dos rond, la queue rentrée, le jeune loup se rapprocha pour lécher les bottes qui prolongeaient l’arme.


— Tu t’appelleras Alex, déclara l’homme. Et tu seras mon droug*. Cela signifie « ami » dans une langue ancienne. Tu m’accompagneras. Nous égorgerons Salomon et sa bande. Tu pourras boire leur sang.


Un grognement signifia que le nouvel Alex avait compris, et aussi qu’il était d’accord. Le Samouraï grimpa dormir dans un arbre. Le loup montait la garde.

*


Les Lézards

Ces temps étaient difficiles. Une vingtaine de cités sur tout le territoire nord-américain abritaient la moitié de la population, soit environ un million de personnes au total. La nécessité de l’eau les avait fortifiées au plus près de la ressource, au cœur des hautes vallées montagneuses, ou sur les rivages des grands fleuves. Ainsi B-Town débordant du Minnesota et prenant le contrôle des Grands Lacs. Une aristocratie de type féodal avait installé sa domination en monopolisant l’usage des armements, et plus généralement toute la technologie héritée du passé. Quiconque était surpris en possession d’une denrée technologique, arme, voiture, radio, voire un simple vélo, était pendu sur-le-champ sans autre forme de procès. Au reste, gouvernées par des tyrans assoiffés de pouvoir, elles se livraient des guerres continuelles et sans merci.

À l’écart des rares agglomérations, errant dans l’immensité surchauffée : l’autre moitié. Une humanité de crève-la-faim. Tribus nomades, bohémiens, bandits, déportés climatiques, bannis, mutants horriblement contrefaits ou simples handicapés, malades atteints de lèpre, dysenterie, choléra, variole… Parias luttant pour leur subsistance entre les déserts et les zones irradiées. Leur activité la plus visible : recycler les débris de l’ancienne civilisation. La moins avouable, simplement le brigandage.

*

Les Lézards – ainsi se dénommait le gang de Salomon – étaient arrivés au Ranch. Planque et lieu de rendez-vous. Leur chef devait les y rejoindre d’un jour à l’autre. Beauzœil avala une rasade de whisky, s’essuya la bouche d’un revers de manche et rota. Aussi loin qu’il se rappelait, il n’avait qu’un œil. Les gars, ils ont deux yeux, ils ne voient rien. Lui, avec un seul, ça ne lui avait pas échappé : le vieillissement de la population ! Ça faisait combien, dans les dix ans ? qu’ils n’avaient rien recruté. Le clan des Lézards s’étiolait, perdait sa vitalité… Une espèce en voie de disparition. La faute à qui ?

Éléphant, ainsi nommé à cause des longues oreilles roses qui tombaient sur ses épaules ? Éléphant portait une part de responsabilité : continuellement affamé. Tôt ou tard, il tuait les nouvelles recrues pour les manger…

Dépeceur ? Non. Son seul plaisir était de découper la peau des femmes. Mais les femmes n’ont aucun rôle dans le recrutement. Si on attend qu’une nana fasse un enfant, on peut attendre un siècle ! Les gosses, on les prend quand on en trouve. Après il faut tout leur apprendre. Dépeceur ne faisait jamais de mal aux jeunes garçons.

Une étoile perça le coton poussiéreux de la nuit. Aussitôt éteinte. Trop rapide pour lui permettre de formuler un vœu.

Talkie et Walkie ? Le clan les avait capturés il y a dix ans dans un collège du sud, avec cinq ou six autres. C’était le bon temps, quand les cités finançaient encore des écoles en plein air pour les migrants. Il n’y avait qu’à se servir ! Talkie parlait, mais n’aimait pas se remuer. Il préférait s’allonger et blablater. Walkie, un taiseux qui ne tenait pas en place, pouvait marcher vingt-quatre heures d’affilée. Le genre de bonnes graines qu’il faudrait pour assurer l’avenir du clan.

Fat Boy et Bonneville les avait adoptés comme neveux de compagnie. C’était peut-être cela qui les avait sauvés de la convoitise des autres. C’est Fat Boy qui avait tiré sur l’élan. Pas raté. Blessé. Avec précision. Et rabattu en direction des loups, pour piéger ce pot de colle de Samouraï… Les bons archers étaient respectés. Clan ou pas, celui qui leur cherchait des noises crèverait un jour dans le désert sans savoir d’où venait la flèche. Voilà ce qu’aurait dû faire Salomon : capturer des garçons pour que Fat Boy et Bonneville aient d’autres neveux de compagnie !

Il s’étira. Bones lui jetait un regard en coin. Un sacré combattant celui-là, avec son bâton de deux mètres ! Beauzœil se dirigea vers lui. Au passage il envoya une grande tape sur l’épaule du Boiteux. Puis esquiva le lourd crochet que l’autre lui renvoya. Bancroche, mais pas manchot. Le poing gros comme une tête d’enfant. Il aurait pu tuer un taureau d’un coup d‘un seul. S’il y avait encore eu des taureaux. On disait que la race était éteinte parce que le Boiteux les avait tous assommés.

Il contourna les deux tchinas*. Lio et Olie. Les épouses de Salomon. Elles entortillaient leurs cheveux avec leurs rancœurs, à la lueur sourde des dernières braises. Épéistes vives et précises, elles méritaient leur place parmi eux. Pas question d’y toucher sans l’autorisation du chef ! Les jours fastes, elles faisaient l’amour à toute la bande en psalmodiant d’étranges mélopées.


— Ça boume Bones ?


Le borgne appuya sa question d’un lancer de bouteille façon baseball que l’autre réceptionna avec l’aisance d’un joueur professionnel… Il renversa la tête pour s’abreuver à la régalade, le pouce sur le goulot, sans contact des lèvres.


— Dans quelques années les Lézards auront disparu, répondit-il en soupirant d’un ton fataliste, restituant la bouteille à son propriétaire.

— Exactement ce que je me disais. Faut qu’on trouve des jeunes.

— Les jeunes, ils sont tous dans les villes, ou dans les clans importants, rétorqua le grand.


Beauzoeil suivait son idée d’un ton aguicheur :


— Ça te dirait de faire une razzia, d’avoir un neveu de compagnie pour toi tout seul ?

— J’aimerais, c’est sûr, il eut une moue désabusée, mais on n’est pas assez nombreux. Tu nous vois attaquer une tribu de deux ou trois cents personnes ? Parce que si on veut dix gamins, c’est au moins ça.

— Salomon a promis que les choses allaient changer. En tous cas, à son retour, il va falloir en parler. Des fois je me demande s’il n’aurait pas mieux valu payer une licence à un gang réputé : les Scorpions, ou les Grizzlys…


Le flacon décrivit un point d’interrogation dans l’air au-dessus du gosier du borgne. L’homme au bâton s’insurgeait :


— Et leur donner 15% ? Moi je ne céderai jamais rien sur ma part. À personne.

— Eh ! Tu sais quoi ? Le rêve de Salomon c’est de décrocher une lettre de cité ! Là c’est au moins le double !


Bones tisonnait nerveusement les cendres avec un bout de fémur calciné. La tête dans les épaules il demanda :


— Tu crois que c’est ça qu’il est parti négocier ?


« Bienvenue dans le monde réel », pensa le borgne…


— Possible, dit-il prudemment.

— Trop cher.

— S’il revient avec une lettre de B-Town, tu le suivras ?


L’autre regardait par terre. Mutique. Il balança l’ossement loin par-dessus son épaule, sans même se préoccuper d’où ça tombait. Beauzœil doutait que Salomon se satisfît d’un aussi piètre enthousiasme. L’horizon s’assombrissait à l’ouest. Bientôt les premières pluies. Demain ils iraient au fleuve faire provision de poissons et de racines comestibles. Tous ensemble. Ne jamais relâcher la surveillance sur Bones.

*

Construit comme une hacienda ce ranch. Pierre et bois blanchis. Les bâtiments disposés en large carré autour d’un puits. À l’étage une galerie continue gardait aux exploitants suffisamment de fraîcheur pour profiter de leurs journées, à l’époque où, malgré le réchauffement du climat, il y avait encore des troupeaux de bovins pacageant dans l’herbe grasse de la région des Lacs. Les box en ruine d’une ancienne écurie formaient l’aile du fond. De la profusion florale qu’on devinait y avoir régné autrefois, il ne subsistait que les griffes desséchées des branchages sur les murs lépreux.

Ici la piste s’arrêtait. Terminus d’une longue poursuite. Deux mois qu’il leur collait au train, à distance, sans se faire remarquer. L’attaque des loups avait incité le Samouraï à la prudence : « Rester dans l’ombre et en vie », se répétait-il. Ces types-là, l’alcool et les drogues leur rongent les neurones. Quelques jours sans vous voir et ils vous oublient. La traque s’était donc faite discrète. Malheureusement, les sbires de Salomon ne restaient pas deux nuits au même endroit, se séparaient par petits groupes. Imprévisibles. Or il lui fallait toute la bande d’un seul coup. Sinon, les survivants s’égailleraient dans la nature. Comment, ensuite, les rattraper ? Un sourire s’esquissa sur les lèvres du guerrier. Frapper ici, à une journée du Mississippi. Leurs squelettes pourriraient sous les rares étoiles. Il contourna les bâtiments, s’approchant à pas de sioux. Indifférente à son passage, une corneille béquetait une colombe agonisante. La cour déserte, meublée de caisses et de gamelles éparses. Tout ce petit monde serait donc parti en expédition ? Il patienterait jusqu’à leur retour…

Au-dessus des pins, les nimbus verdâtres filaient vers l’ouest. Beaucoup plus haut, les stratus cireux vers le nord. Ça allait dégringoler bientôt. Le voyageur avisa la grange. Il prit Alex dans ses bras et monta accrocher son hamac sous la charpente. Juste à temps. Le déluge claquait sur les tuiles. Au matin, personne. Il dût patienter encore un jour entier. Une nouvelle nuit commençait… Tout à coup, des hurlements de moteurs accompagnés de vociférations et de coups de feu se firent entendre. Son pouls à 200 le fit dégringoler sur le plancher. Une clarté fantomatique émanait de la grosse lune grise. Sa montre marquait onze heures. La pluie avait cessé. Il regarda par le vasistas. Tout ce boucan venait d’un pick-up blanc garé dans le patio. Par les vitres baissées, deux mitraillettes crachaient en l’air sans discontinuer leurs rafales flamboyantes. Ils devaient savoir qu’ils ne pourraient pas les conserver. Ils s’amusaient à épuiser les cartouches… Le dessin d’un bœuf bleu ornait la portière avant. L’écusson de B-Town, Minnesota ! Ces abrutis avaient capturé une voiture officielle de la ville même où ils se rendaient ! Une densité de bêtise dans leurs cerveaux largement supérieure au niveau autorisé…

La dose létale. Ces types étaient virtuellement déjà morts. Savaient-ils que les cités géolocalisaient leurs véhicules ? La centrale avait repéré le changement d’itinéraire, envoyé une équipe. Les commandos suivaient à distance. Ils attendraient que leur objectif arrête de rouler. Le voilà. Stationné dans la cour. Maintenant la milice allait intervenir d’une minute à l’autre, et ne laisserait pas de survivants. Si le Samouraï tentait une action, c’était immédiatement… Ou pas. Le mieux serait peut-être de ne rien faire, de regarder les cowboys du Minnesota régler leur compte.

Ceux d’en bas avaient suspendu un paquet ligoté par les pieds au plateau arrière, et entrepris de l’égorger. Les cris se transformèrent en gargouillis puis cessèrent. Le feu que les hors-la-loi allumaient sur le flanc de la maison ne laissait aucun doute sur leurs intentions. L’heure du repas approchait. Des chants de guerre immémoriaux sortaient des poitrines. Onze. Deux femmes, neuf hommes. Onze qui ne verraient pas le jour se lever. Aucun ne ressemblait à Salomon.

Leur attention était distraite par le spectacle d’une gamine terrifiée qu’ils avaient extraite de la cabine et bousculaient de main en main dans les luisances rougeoyantes. Soudain, la scène s’illumina. Un large cône lumineux tombait d’un hélicoptère surgi au-dessus du bosquet. Par le porche, un transport de troupes blindé investissait l’entrée de la ferme. Ses phares tranchaient au vif dans la nuit couleur fer de hallebarde. Un mégaphone tonitruant couvrit le battement des pales.

« Sécurité du Minnesota. Levez les mains en l’air. Il ne vous sera fait aucun mal. »

Aucun mal ? Ben voyons, la bonne blague ! De son poste d’observation, le Samouraï voyait des ombres se déployer au sol. Des lasers rouges, chacun sur leur cible. L’adolescente fut la première à réagir. Profitant de la sidération générale, elle bondit hors du groupe pour courir vers les arrivants en agitant les bras. Son mouvement réveilla les truands, qui tentèrent de se disperser. Déclenchant ainsi plusieurs minutes de fusillade. En dépit de la confusion apparente, les tirs étaient précis. Comme à l’exercice, apprécia l’ancien mercenaire. Un carnage. Lorsque l’ordre « Halte au feu ! » retentit, onze corps ensanglantés jonchaient la zone. Un filin descendit du ciel pour hélitreuiller la fille. Les militaires s’affairaient avec une discipline exemplaire. Il dut se dissimuler sous la paille avec Alex pour laisser passer une patrouille de contrôle. Puis les bruits s’estompèrent… Resta le silence. Pesant. Sombre. Moite. Insectes et oiseaux muets. La nature se recueillait. Onze vies venaient d’être sacrifiées. Toutefois, dans l’idée du guerrier, le compte n’y était pas. Quelqu’un manquait encore…

*


Salomon

Tempête. Les morts-vivants le poursuivaient. Un zombie géant lui tordait une barre de fer sur la nuque. Salomon, saisi de tremblements, en sueur, la bouche sèche, terminait son cauchemar habituel. Dans le silo délabré où il s’était abrité de la tempête, quelqu’un ordonnait : « Le feu ! Relancer le feu ! » Il ouvrit précautionneusement une paupière, puis l’autre. Il n’y avait pas de feu. Pas de compagnons. Pas de forge. Personne. Dans les oreilles, la voix de son père. Le forgeron de la banda* « Los Bravos ». Décédé un beau soir d’une overdose de ferraille. Tout le monde savait que Salomon avait tenu le marteau, mais à cette époque les gangs répugnaient à se lancer dans des enquêtes longues et incertaines. Circonstance atténuante : le besoin urgent de pointes de flèches et de lames affûtées pour calmer une tribu indienne. Salomon sauva sa tête. Jusqu’à ce qu’une histoire de Mexicano découpé auquel il manquait des morceaux le contraigne à fuir. Il échoua alors chez les Lézards. Des durs. Une quarantaine de gibiers de potence. La taille critique. À ce stade, soit on se développe, soit on dépérit. Après son arrivée, les Lézards avaient traversé une mauvaise passe... Mais désormais ils allaient grandir ! Sans limites !

Leur chef revenait enthousiasmé de sa rencontre avec un responsable aux Affaires étrangères du Minnesota. Il ramenait une « lettre de course » autorisant les Lézards à piller tous les convois des autres villes à l’ouest du Mississippi pour le compte de B-Town moyennant une taxe de 30% sur le butin. Ils auraient un camp de base sous la juridiction de l’État. Les permis d’une moto et d’un fusil pour deux hommes. Les Lézards allaient recruter ! Ils deviendraient le plus grand gang de l’ouest !

*

Après deux jours de marche, Salomon atteignit le Ranch. Des charognards tournaient sous le ciel nimbé. Devant la grille de la propriété, dans la clarté qui annonçait un nouvel orage, le drapeau au bœuf bleu flottait sur un monstrueux gibet. Alignés sous la poutre : Bones, Dépeceur, et les autres moudjs*, pendus par le cou, chacun à une corde ! Les sœurs jumelles aussi. Pies et corbeaux picorant leurs sourcils. Il frémit. Qu’avaient-ils pu faire pour déchaîner la colère de la cité ? Encore ce momo* de Bones qui avait entraîné les autres dans un coup foireux. Pourtant il avait bien demandé à Beauzœil de le surveiller en son absence ! Sa colère retomba. Qu’importait après tout. Avec la lettre de marque de B-Town dans sa poche, il pourrait attirer des jeunes. Les Lézards renaîtraient ! Salomon empoigna son sabre. Forgé par ses soins dans un ressort d’amortisseur. Inaltérable. Un tranchant à tout faire : tuer, couper du bois, équarrir… Il contourna les bâtiments pour atteindre les arbres. Une silhouette vaquait devant la grange. Incroyable… Le sabreur du woop-woop bouclait tranquillement ses bagages !

« Tiens, je n’y pensais plus à celui-là. Il n’est pas encore mort ? Ça ne va plus tarder », ironisa-t-il. Sans s’interroger sur cette présence, ni envisager une connexion avec l’expédition punitive de B-Town ; une simple envie de meurtre l’animait. À trente mètres. L’occasion était trop belle. Lentement, il posa son arme, saisit l’arc qu’il portait en bandoulière, arma une flèche. Rempli de l’ambition qu’il nourrissait pour les nouveaux Lézards, il étendit le bras gauche en ajustant sa cible… Geste qu’il ne termina jamais. Une violente morsure au mollet lui fit lâcher la corde, envoyant sa flèche percer les nuages. Il tenta de cingler l’assaillant avec le bois de l’arc. Mais il avait perdu l’équilibre. Trop tard. La mort surgissait de la terre. Des crocs acérés lui déchirèrent le cou. Il chuta lourdement. Le loup ne consentit à lâcher prise que plusieurs minutes après le dernier sursaut.

Le Samouraï découvrit plus tard son cadavre, l’arc encore serré dans la main gauche. Salomon. Aucun doute. La vengeance était complète. Une onde lourde et brumeuse s’écoula dans son cœur, irriguant ses membres jusqu’aux extrémités, comme cent sources ruissellent des schistes d’une falaise longtemps après que la pluie l’a gorgée d’eau.

« Je t’épargne et ensuite tu me sauves la vie. Bizarre le destin. N’est-ce pas Alex ? » Un jappement lui répondit, qu’il considéra comme un acquiescement. Paquetage bouclé. Hop, sur l’épaule ! L’heure de s’en aller, d’abandonner ce charnier aux vautours. Le guerrier solitaire huma l’air et prit la direction du fleuve. Il emportait ses pensées. Son droug* lui emboîta le pas.



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(*) GLOSSAIRE (extrait du jargon Nadsat d’Orange mécanique, Anthony Burgess)

Banda : bande, gang

Charrière : fesse

Droug : copain

Goliwog : tête, cerveau

Groody : poitrine, seins

Momo : stupide

Moudj : homme

Razedraze : énervé

Tchina : femme



 
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   Perle-Hingaud   
13/9/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Un texte de SF ou un western ?
Les consignes sont respectées et j'ai bien aimé l'écriture, tout à fait adaptée au rythme de l'histoire.

Quelques petites remarques en passant:
- l'expression"se sustenter" dans un texte qui par ailleurs est une sorte d'épopée n'est pas très jolie,
- je n'ai pas compris: les lézards sont tués à la mitraillette, mais Salomon les retrouve pendus ? Pourquoi le Samouraï aurait-il fait ça ? C'est excessif, non ?
- L'ellipse entre la discussion entre Bones et Beauzoeil et la capture du véhicule me parait trop prononcée.
- résumons: ils sont tous à attendre le retour du chef (11, donc), et ils décident alors de partir chercher à manger (les 11 !) et là, alors que le chef négocie avec cette ville - ok, ils ne le savent pas- , ils attaquent un véhicule municipal… et reviennent, à 13, dans le 4x4 capturé ?
Conclusion: Ils sont stupides et pas très gros ! :)

Merci pour cette lecture

   Jean-Claude   
20/9/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,
Je suis embarrassé.
J'ai aimé la lecture mais je trouve qu'on passe trop de temps du point de vue des lézards, ce qui n'apporte pas grand-chose à l'histoire du loup et du samouraï.
Quant au duo, il est chouette mais on ne le voit pas assez.
Hormis ça, ce récit post-apo mériterait d'être développé puisqu'on voit un début de multiplications des points de vue.
Au plaisir de vous (re)lire.
JC

   GillesP   
21/9/2018
 a aimé ce texte 
Pas
J'ai trouvé la nouvelle bien écrite dans l'ensemble, mis à part quelques passages ("ça boume Bones": le jeu de mots grâce à un verbe que j'utilisais dans ma jeunesse à l'intérieur d'un récit apocalyptique mettant en scène des truands, cela m'a semblé bien artificiel).
Les consignes sont respectées, il me semble.

Reste que cette histoire ne m'a pas du tout intéressé. C'est que je ne suis pas fan des récits apocalyptiques, je trouve qu'ils se ressemblent souvent. L'idée d'un monde détruit par l'humanité elle-même et revenu à un état bestial est assez rebattue. Je me suis appliqué à terminer ma lecture, mais je ne suis pas parvenu à éprouver une quelconque émotion à cette histoire de vengeance. Peut-être (je lance cette piste sans en être absolument sûr) est-ce parce que la psychologie des personnages est assez sommaire: les truands sont bêtes, le samouraï est obsédé par la vengeance.

Bonne chance pour le concours.

   Pepito   
28/9/2018
Commentaire modéré

   David   
29/9/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Il y a une atmosphère sympa, pour un récit assez percutant, avec un côté feuilleton comme si le héros allait avoir bien d'autres aventures. C'est aussi un peu trop linéaire : le héros très fort vient à bout du méchant très cruel, tout est dans le déroulement, bien entendu, mais je ne garderai pas le récit en mémoire bien longtemps.


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