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Fantastique/Merveilleux
JulieV : Des bruits qui courent
 Publié le 09/06/13  -  5 commentaires  -  12481 caractères  -  95 lectures    Autres textes du même auteur

Un surprenant décalage d'un sens dans le quotidien, et ce qui s'ensuit.


Des bruits qui courent


« Ayez surtout le souci de séparer les choses du bruit qu'elles font. »

Sénèque



Un bruit de tôle froissée, métallique, terrible, assourdissant. Une faille vient de se creuser dans mon cerveau, dont je ne sais encore si elle a touché la partie dévolue au rêve ou à la réalité… Je n'ose pas ouvrir les yeux, suis-je réveillée de ce demi-sommeil qui nous rend à nous-mêmes chaque matin ? Est-ce-que je me débats encore dans un de ces songes absurdes, m'agrippant à l'aile blessée d'un avion en vol ?


Je me retourne lentement. Le même bruit encore. À l'oreille, un accident, mortel peut-être, destructeur en tous les cas, tout au moins assez inquiétant pour me tirer de mon lit une bonne fois pour toutes. Je m'arrache aux couvertures, le vacarme devient hurleur, mortifère. Je suis à la fenêtre sans avoir prêté nulle attention aux bruits étranges (comme de légers tintements de clochettes ???) qui ont suivi mes pas. Rien de visible à l'horizon. Je scrute la rue attentivement, d'un côté, de l'autre, ça semblait pourtant si proche… Je m'attendais à trouver une cohorte de voitures amassées, explosées, viscères humains et métalliques gisant sur la chaussée. Rien. L'atmosphère est étrange pourtant, je sens bien que…


J'attends encore quelques minutes, sans bouger, sans comprendre, oreilles aux aguets. C'est dimanche. Le silence habituellement serein de la ville ce jour-là est comme métamorphosé, mais je ne saurais encore dire pourquoi. Un rêve ? L'aile blessée d'un avion en vol… Je finis par mettre ces sons étranges sur le compte d'une défaillance de mon cerveau encore endolori. La soirée d'hier ne fut pas particulièrement raisonnable, il est vrai. Je ne sais d'ailleurs plus très bien comment tout ça s'est terminé… Rejoignons le plumard, après tout je peux encore me rendormir et espérer un réveil plus clément.


Merde. Encore ces tintements bizarres. Je m'immobilise immédiatement. Rien. Je deviens folle. Dernière soirée de beuverie, et la résolution pourrait bien être tenue cette fois-ci. Un whisky du fond des âges… Ainsi désigné par mon ami et collègue musicien, Franck, à qui je dois définitivement renoncer à faire confiance pour toute autre question que la musique.


Pour l'instant il s'agit de refaire surface. Quelques pas encore. Et voilà ! La clochette. Enfin, ce truc saugrenu qui y ressemble. Plus rien quand je m'arrête. Un pas… ça tinte, ça cling-cling pas de doute. C'est une blague ou quoi ? Un pas… un tintement. Un pas, un tintement, un pas, un tintement, un pas, un tintement. Ne plus bouger. Précautionneusement, je soulève un pied dont j'observe attentivement la plante. Il n'y a rien d'arrimé là-dessous, ni sous l'un ni sous l'autre. Encore un mètre pour atteindre le lit, dormir et oublier tout ça. Je franchis la distance d'un bond et là… Ah ! Je m'écroule sur la couette dans un fracas de métal suraigu.


Un monde parallèle, un cauchemar éveillé. Chacun de mes mouvements dans le tissu moelleux provoque ces sons innommables. Ou bien… Je cours à nouveau vers la fenêtre, poursuivie par une cloche qui s'agite en cadence, tire le battant, crissement de craie sur un tableau noir (plus rien ne m'étonne) et me penche vers la rue. Et rien, toujours rien de rien, inutile de chercher plus longtemps de ce côté-là. Encore que… C'est quoi ce vague mouvement marin que je pressens dans le lointain ? Une voiture passe et c'est comme un frôlement d'eau salée sur le sable. Une autre ? Toujours cette même aspiration marine, une rumeur qui enfle et décroît quand la bagnole disparaît.


Ce n'est donc pas uniquement chez moi. Toute la rue est contaminée. Toute la ville, le continent, le monde entier peut-être. Ou juste ma tête habitée soudain par ce brouillage cacophonique irréel. Ma tête que je saisis à deux mains. Je me bouche les oreilles et cours m'abriter sous la douche.


Je n'attends plus rien de normal de cette journée, le crépitement de graviers qui jaillit avec les gouttes d'eau salvatrice retient à peine mon attention. La sensation de chaleur dégoulinante sur la peau est fidèle à elle-même pourtant. C'est bon, c'est chaud, je m'habitue peu à peu aux crissements sous mes pieds, l'eau est douce et dément l'agressivité des sons.


Je sors détendue, sur la pointe des pieds, comme de légers clapotis. Et tout n'est pas si désagréable après tout, la machine à café fait entendre des gazouillis d'oiseaux d'une espèce inconnue jusqu'alors. L'univers sonore semble s'être bizarrement distordu en une nuit. Je ne sais pas encore s'il s'agit d'une évolution inattendue dans l'élasticité de l'atmosphère, d'où proviennent ces modifications surprenantes de mes sensations auditives, mais mon esprit rationnel repousse toute thèse approchant du paranormal. Esprit rationnel qui n'est cependant pas capable de m'en fournir une, d'explication rationnelle. Peu importe pour le moment.


Les frottements peau contre peau deviennent de légers sifflements. Je commence à jouer. Mes ongles tapotant sur le bois de la table donnent des clappements sourds, à l'ampleur totalement démesurée compte tenu du geste qui les fait naître. Allons plus loin. Je jette sur le sol la tasse de café à peine la dernière gorgée avalée, une détonation grave me vrille les tympans. Les couverts tapés l'un contre l'autre craquent comme du papier froissé léché par les flammes. Léger écho.


Et ça, ça m'intéresse. Au-delà de la panique que je devrais ressentir face à cette perte totale de mes repères auditifs, mes réflexes de musicienne à l'affût de sons hors du commun ont pris le dessus. À plus tard l'angoisse, la recherche des causes et des symptômes, à plus tard l'explication rationnelle. Je vais sortir mon matos d'enregistrement et recueillir soigneusement ce nouveau matériel sonore extravagant.


ҩҩҩ


Des heures de montage derrière l'écran. Je n'ai plus les yeux dans les orbites, ni les tympans dans le creux de l'oreille. Ils font partie intégrante de toute cette machinerie. Franck et Pierre m'ont déjà appelée vingt fois, je n'ai pas le temps aujourd'hui, je sens que je tiens là quelque chose de fort, ils comprendront.


C'est la première fois que je m'immerge dans un travail dont je pressens si fort le caractère extraordinaire. Rapidement les grésillements insolites des habituels clics de souris, les ronrons du clavier sont devenus anodins et presque banals. Mes gestes sont lents comme si j'étais intimement persuadée de la fragilité latente autour de moi, comme si le moindre mouvement fendant l'air trop brusquement risquait de briser la parenthèse magique.


Grincements, gargouillis, bourdonnements s'agencent peu à peu dans les petits cubes des pistes de lecture, un déclic répond à une détonation tandis qu'une plage sonore de ronflements saccadés vient rythmer l'ensemble. Moment d'emphase, un brouhaha vocal gonfle et se transforme en bruissements chuchotés. Les sons sont magnétiques, se fondent les uns dans les autres, crient ensemble puis se frôlent, univers insolite, fantasmagorique. La pièce la plus mystérieuse, la plus aboutie aussi sans doute, sur laquelle j'ai jamais travaillé. Ah, ils vont être réellement impressionnés cette fois-ci. Le début de la gloire pourquoi pas ?


Et impressionnés ils le sont. Cela fait trois jours que j'ai quitté mon écran uniquement pour contenter mes besoins vitaux (je sais les rendre aussi rares que possible dans ces cas-là), j'ai à peine mangé, dormi, vécu dans un monde aveugle, impalpable, inodore et sans saveur, tout entier dévolu à l'ouïe. Franck a fini par sonner à la porte, c'est-à-dire qu'il a interrompu mon obsessionnelle concentration par une sorte de rugissement qui semblait de la même origine que le whisky précédemment mentionné. Il a immédiatement informé Pierre du fait que j'existais toujours, et quand ce dernier a débarqué, nous étions Franck et moi, comme en extase, oreilles perdues dans les méandres biscornus de mon œuvre.


Nous avions à peine parlé. Pas un seul instant je n'avais jugé bon d'informer Pierre et Franck de ces nouvelles capacités auditives mystérieusement apparues, ni de m'enquérir des leurs. Quand je me mets au travail, je deviens sourde à toute sollicitation sonore n'émanant pas de mon banc de montage, et je suis si happée par ce que je sens se mettre en place par ma volonté que j'oublie totalement de m'interroger sur les formes du monde extérieur, si incongrues soient-elles.


Aussi quand la piste s'arrête enfin dans un râle feutré (les pages d'un livre feuilleté à toute allure et refermé brutalement), je ne suis pas prête à entendre leurs réactions car j'ai délibérément fait abstraction d'une question cruciale. Je vois à leurs expressions de surprise admirative que je n'ai effectivement pas manqué mon coup. Mais leurs commentaires sur la matière sonore que je crois avoir utilisée sont pour le moins… inattendus.


Interdite, je regarde Pierre s'enflammer avec force gestes et exclamations sonores, développer un long discours sur la richesse et la proximité du morceau, sur ces sons si quotidiens et si évocateurs. Il me parle de bruits que je ne reconnais plus dans ses descriptions. Il dit que le morceau parle un langage qui devient peu à peu clair pour tous sans avoir jamais recours aux mots. Je me revois, fébrile face à l'écran, vibrer de sentir l'étrangeté de mon travail. Ça m'échappe. Il y a un malentendu. Ce n'est pas de moi dont Pierre parle en cet instant.


Et soudain je remarque quelque chose que j'avais ignoré jusqu'à présent, toute à mon incompréhension des mots prononcés. Pierre est différent. Ou plutôt le timbre de la voix de Pierre est différent. Pierre a comme… mais oui, il est en train de muer, à quarante ans passés ! Maintenant que je l'ai remarqué, je n'entends plus que ça, cette voix de tête qui survient aléatoirement à la fin de certaines phrases. Son élocution aussi est différente, non qu'elle manque de justesse… Oui, on a l'impression d'un léger contretemps dans l'accentuation des mots, comme si la langue avait un temps de retard sur le palais par rapport à… Par rapport à quoi ? Je suis tétanisée soudain, j'ai peur.


Je tente d'articuler, d'une voix blanche, que je ne sais pas moi-même quelle impression peuvent produire mes arrangements, décidée à jouer pour l'instant la neutralité et à leur cacher mon éventuelle « maladie », mais je suis immédiatement interrompue par Franck. Et étourdie par son débit.


Trente secondes à peine de la logorrhée enthousiaste de Franck suffisent pour me conforter : nous n'avons pas écouté la même chose parce que vraisemblablement nous n'entendons plus de la même façon. Tout est devenu autre. La voix de Franck descend, dans des modulations presque gutturales, on la dirait rythmée par un métronome. Puis sa rapidité s'altère et devient chevrotement usé. Franck témoigne du même émerveillement que Pierre. C'est la seule chose certaine. Mais ces deux hommes me sont étrangers ce soir.


ҩҩҩ


Une main entrouvre le rideau qui sépare les coulisses de la scène. Les techniciens se précipitent pour débarrasser rapidement table de montage, objets divers et micros, qui encombrent l'espace. Dans l'ombre, Pierre affiche une mine plus que réjouie, tout à fait en accord avec celle de Franck. Un seul regard vers eux lui a suffi pour savoir que, cette fois encore, elle a produit son effet. Les habilleuses s'activent autour d'elle, seule au milieu de la scène presque vide. Elle sait qu'elles ne mettront pas plus de quelques secondes à la vêtir de ce costume à larges pans de tissus amovibles brodés de minuscules micros, instrument de musique parfaitement accordé qu'elle a elle-même conçu. Les éclairagistes ajustent sur sa silhouette la lumière rouge, transparente, qui oscille à peine. Les ombres furtives quittent la scène rapidement. Final. Elle est seule, immobile. Le rideau se lève à nouveau.


Ses mouvements s'ébauchent, presque insensiblement. Un à un, elle ôte les pans, lourds, légers, soyeux, rugueux, lentement, comme tétanisée par ces sons métalliques, qu'elle accentue, oriente et atténue par la précision de ses gestes. Ces sons de métal froissé qu'elle a appris à maîtriser, à tel point qu'elle danse aujourd'hui avec eux.


Dans la salle, le public ferme les yeux, s'immerge dans la douceur de ces bruits de soie, de velours et de lin, chant tissé et modulé qui achève l'œuvre magnifique.


Au premier sifflement, la peau contre la peau, elle entend la nudité, le rideau tombe.


Silence.


 
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   socque   
28/4/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai beaucoup aimé. Je lis dans ce texte le malentendu permanent entre l'artiste et son public. Voilà un sujet (les relations de l'artiste à l'art, lui-même, les autres, etc.) qui d'ordinaire m'agace, mais là j'aime la manière à la fois détournée et littérale dont le message passe.
Je regrette du reste l'explication finale, l'aperçu sur ce que sont les perceptions du public ; je crois que j'aurais préféré un malentendu présent jusqu'au bout, y compris pour le lecteur. Pourquoi introduire ce narrateur omniscient, celui qui domine les deux perceptions et sait les mettre en relation ? Je trouve dommage qu'intervienne ainsi un être en mesure de rapprocher les deux "univers parallèles", cela me paraît brouiller le mouvement général du texte.

Ce point mis à part, je trouve qu'avec une idée simple, ingénieuse et bien déclinée vous avez écrit un texte intéressant.

   brabant   
9/6/2013
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour JulieV,


Intéressant :) Texte peut-être un peu trop technique, ce qui enlève une grande partie de sa magie (puisque le néophyte peut à juste titre avoir le sentiment de s'en trouver exclu et vous laisser à votre petite affaire ;) ). Il faudrait à mon avis pouvoir écouter la bande-son pour pouvoir juger juger réellement de son effet... Là il me semble être exclu du trio de spécialistes, très complice. Quant à celui qui a sifflé le premier dans la salle il me semble que c'est cependant parce qu'il en redemande... et les autres aussi. Bissez ! Trissez ! :)))
Osmose enfin réalisée "la peau contre la peau" sur des tessons atlantes de tessiture réassemblés et un nectar en ressac du fond des âges :)

   Palimpseste   
11/6/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Intéressant comme texte, avec une sacrée gageure: nous faire imaginer beaucoup de sons à partir de simples mots... Le pari est plutôt réussi et je ne me suis pas ennuyé dans l'exercice.

Par contre, j'ai moins aimé la fin. J'ai passé tout le texte à me demander si nous étions dans le monde de la musique expérimentale ou bien dans celle des acouphènes ? Ou les deux, peut-être.

Le coup des techniciens et de la régie ôte de la poésie sans ajouter d'émotions, c'est dommage. Mais le résultat se laisse très bien lire!

   Lobia   
16/6/2013
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai aimé cette histoire originale, j'ai tout de suite pensé à La Métamorphose, quand l'univers échappe au protagoniste sans crier gare. Mais ce qui m'a gêné dans ma lecture ce sont tous les commentaires, les apartés glissés dans le texte. Je regrette les : "(comme de légers tintements de clochettes ???)", "Un rêve ?", "(plus rien ne m'étonne)"... qui, pour moi, nuisent au rythme et au style de votre nouvelle.

Jolie chute : chacun de nous a une représentation différente de la réalité, mais nous nous rejoignons parfois face à une œuvre d'art.

Un bon moment de lecture.

   Acratopege   
17/6/2013
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai aussi bien aimé votre texte, m'y suis égaré et ai regretté que la chute se situe tout à coup dans une autre tonalité, comme pour m'éveiller d'un rêve incompréhensible qui frisait la folie. N'attachait-on pas des clochettes aux pieds des fous ou des lépreux pour les entendre venir? Je critiquerais aussi un discours intérieur qui ne tient pas toujours la route, paraissant parfois adressé à un lecteur plutôt que dit à soi-même, par exemple la phrase:
"Je ne sais pas encore s'il s'agit d'une évolution inattendue dans l'élasticité de l'atmosphère, d'où proviennent ces modifications surprenantes de mes sensations auditives, mais mon esprit rationnel repousse toute thèse approchant du paranormal. Esprit rationnel qui n'est cependant pas capable de m'en fournir une, d'explication rationnelle. Peu importe pour le moment."

Il y a aussi de très belles images et comparaisons. Je retiens:
"Une voiture passe et c'est comme un frôlement d'eau salée sur le sable."

Agréable lecture, donc.


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