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Fantastique/Merveilleux
Lariviere : Fragments de rêve : Latifa
 Publié le 22/09/10  -  13 commentaires  -  6811 caractères  -  141 lectures    Autres textes du même auteur

Fragment de rêve.


Fragments de rêve : Latifa


Rêve de mars. L’hôpital. Latifa et moi, dans la même unité. C’est la panique dans le service. Les ascenseurs sont un carcan de rouages comme dans « Les Temps modernes » de Charlie Chaplin. Il y a des échafaudages. De la vapeur. Des poutrelles métalliques. Le service de buanderie par lequel on passe. Latifa est à l’aise, comme à son habitude. Décontractée, elle sourit et gravite avec calme, à l’intérieur de ces longs couloirs blancs, autour de ces gens pressés, stressés, ou trop souffrants. Elle me laisse seul. Ma blouse blanche est incommode. Elle me gratte. Je suis perdu, livré à mon sort, au milieu d’un service hyperactif et désarticulé... La journée s’écoule vite. Une chambre. Des murs blancs. Un coup de manivelle sur un store coulissant… Latifa se baigne dans le soir qui tombe. Le tableau, le ciel, la nature, tous ces éléments sont gravés, appliqués sur la toile du songe dans des coulures de noirs, de verts sombres et d’orangés… Les images oscillent, se décomposent et se recomposent, tremblantes, fragiles comme les ailes d’un papillon de nuit. L’ensemble est d’une couleur crépusculaire. L’eau est sombre et pâteuse ; d’un noir profond… Elle boit les nappes de blancs expirées par la lune, les aspire et les fronce, les reminéralise, puis les expulse, comme des petits cristaux de sel jetés aux yeux des spectateurs. La surface de l’eau et de sa masse noire réfléchit l’étrange lumière avec une intensité surprenante.


Latifa est au milieu. Elle se baigne dans un trou d’eau, un renflement, un énorme coude de rivière, ou plutôt une grosse mare au bord d’un petit talus verdoyant. Elle n’est pas nue. Elle est dénudée, comme on peut l’être quand on se baigne, ailleurs. Que porte-t-elle ? Est-elle drapée dans un pagne ? Un paréo ? Une serviette d’hôpital ?... Ses cheveux tirent sur le roux et paraissent éteints, pacifiés, mais par moments, au gré de la lumière ondulante, ils se laissent emporter dans des reflets ruisselants de feuillets jaune cuivre, à la fois apaisés et flamboyants ; ainsi ils gardent, dans leurs éclats, un aspect d’or brûlé, une ébullition contenue, un caractère retors et potentiellement venimeux, une posture rebelle que les céramiques des fers à lisser modernes, dans toute leur formidable technologie, ne parviendront jamais à dompter véritablement. Sa peau hâlée par les gènes a le teint des métaux précieux. Celle-ci est anormalement brillante et réfléchit la lumière avec une force et une intensité extraordinaires. Cette impression naturelle est accentuée par quelque chose, par un quelconque produit, comme si elle était enduite de graisse à la façon des lutteurs antiques. Graisse ? Beurre de karité ? Ou peut-être crème solaire, tout simplement... Ici, la logique, le bon sens, la raison, tous ces éléments qui règnent en maître sur les continents stériles de la réalité et sur le monde du jour, sont bousculés, déboulonnés de leurs socles solennels… Que vient faire l’utilisation de crème solaire ou encore cette luminosité irréelle, à cet instant abandonné par le soleil, dans cette scène qui se joue aux entrebâillements avancés de la nuit ?…


Mais s’il y a une réalité, dans la vie comme dans les rêves, c’est une réalité de machiniste… Le rêve, lui, à la rigueur, ne se dédouane pas de ses artifices… Il les met simplement en scène avec nos propres échafaudages et nos propres accessoires, nos propres acteurs et maquilleurs, nos guichets, nos rideaux et nos souffleurs, et les mises en scène halogènes ou hallucinées de notre propre théâtre intérieur.


Car dans la vie comme dans les rêves, les mots ne sont que les wagons et non le foyer de la locomotive. Ils ne sont là que pour extirper l’essence, recueillir le combustible des intentions. Je découvre alors, dans tous ces déroulements apparemment sans queue ni tête, dans cette machinerie incongrue où il est question de mécaniques, de rouages, d’échafaudages, de locomotives, de feux ou de foyer, de lumières et de produits graisseux, que le choix d’articuler Latifa avec cette peau huilée, outrancièrement brillante, n’est pas un choix qui a été laissé au hasard. Sorti du caractère purement érotique, indéniable, certainement utilisé comme moteur de l’action, disons comme un carburant palliatif nécessaire à la narration, le véritable questionnement se situe ailleurs, au-delà, bien plus lointain, bien plus profond.


Latifa est une excellente infirmière. Intelligente. Réservée. Irréprochable et maîtrisée. Polie et vive d’esprit. Efficacité à échelle humaine… À ce titre, c’est un exemple à suivre. Mais malgré toutes ces qualités, elle me donne l’impression désagréable d’être un automate… Même dans ses moments de chaleurs, de relâchements, elle me paraît trop parfaite… Je sais qu’un être humain véritable, sans maquillage, sans plâtre, sans crème solaire, est constellé de failles et de zones d’ombre. L’infaillibilité est toujours de façade, de décorum, d’extrême-onction, de carton-pâte et de papier glacé ; une espèce de vernis social, un bouquet de conventions qui, une fois grattés, laissent la plaie béante d’un temps mécanisé, individualisé, sécable, un monde ouvert comme une lèpre, un rire de velours aux rideaux déchirés, s’étalant avec ses accrocs, ses failles, ses bris de glace, ses fissures et ses éclaboussures aux grands jours des contradictions…


À l’hôpital, où la mort est chez elle, à l’aise, blottie derrière un sourire, quelques paquets de compresses ou les gazes d’un bandage blanc, je déteste et je maudis encore plus qu’ailleurs toute cette mascarade…


En réalité, j’aimerais bien être comme Latifa. J’aimerais pouvoir ne pas m’occuper de tous ces rouages, de ces échafaudages, laisser mes doutes et mes désillusions disparaître sous ce petit vernis brillant, les enfouir au plus profond des pansements et des cataplasmes, les noyer à la superficie de ma peau, de mes soins et de mes massages, les couler dans une posture, un mental d’acier et des sourires mécaniques, mais je ne peux pas…


Fil mystérieux de la vie, mon âme en pelote de sable sous les pattes du sphinx…


Latifa sourit. Elle se baigne. Elle a l’odeur de ces crèmes solaires à la noix de coco. Il reste en suspension dans le fond de l’air, comme une légère odeur de cumin… Une saveur aigre-douce. Elle sait, comme moi, que tout est question de forage et de profondeur et qu’en continuant ainsi, on aurait pu, elle et moi, creuser encore et encore et alors peut-être, atteindre jusqu’à la mer de Chine…


Dans le pan de décor qu’on a mis derrière, dans son dos, à droite de la mare, au pied du talus, enraciné dans la pénombre, il y a un arbre assez imposant. Certainement un chêne. Au-dessus : la lune, comme un nombril de lueur pâle sur le ventre de la nuit. Un crapaud qui coasse. Et puis des vers luisants, perdus, disséminés, étouffés dans le silence de l’herbe verte…


 
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   Anonyme   
5/9/2010
 a aimé ce texte 
Un peu
Une histoire que j'aurais aimée plus poussée dans sa réflexion. Aller plus loin, au moins dans ce qui doit être l'un des piliers de la nouvelle : la quasi-fascination du narrateur pour latifa. Pourquoi ? Comment ? J'ai eu comme une impression de trop peu à ce niveau.

En ce qui concerne l'écriture, quelques remarques notées au passage : Un choix assez original dans la ponctuation ainsi que dans la place et l'utilisation de certains compléments.
Les nombreuses juxtapositions de synonymes me paraissent parfois un peu excessives. Elles compliquent la compréhension du lecteur et rendent plus difficile son avancée. Moins de lourdeur dans la forme m'aurait paru plus adaptée au sujet traité, mais ce n'est bien sûr que mon avis.

Merci pour cette lecture et bonne continuation !

   jaimme   
7/9/2010
 a aimé ce texte 
Bien
Une fascination quasi onirique pour Latifa. Un moment, un lieu, une représentation de la sérénité, de la perfection, un îlot dans ce lieu de souffrance.
Presque une réflexion sur l'image salvatrice. Une déclaration d'amour aussi. Peut-être.
J'ai été séduit par ce texte, mais je trouve qu'il hésite entre la réflexion et la poésie (du moins dans le style), c'est dommage car cela nuit à la fluidité de la lecture. J'ai était arrêté par un "comme", par "celle-ci" (au sujet de la peau), par "jusqu'à" (la mer de Chine).
J'ai relevé aussi deux problèmes au niveau de la compréhension que j'ai pu avoir du texte:
- "le rêve, lui, à la rigueur": pourquoi ce "à la rigueur", je ne le comprends pas
- les mots ne sont que les wagons, non la locomotive: or la suite ne semble pas reprendre cette image (les mots recueillent le combustible, et la phrase suivante). Je me trompe sans doute, mais je ne trouve pas ce morceau très clair.
Bref, les choses sont dites, de belles choses, des choses fortes.
Et j'ai aimé cette lecture.
Merci.

   Perle-Hingaud   
16/9/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
C’est un texte atypique, complexe pour moi à commenter. Un avis totalement subjectif, donc. Je pense que ces lignes ne forment pas une nouvelle. Une réflexion, plutôt. Certes, il s’agit d’une mise en page poétique d’un fragment de vie, mais l’écriture change de registre, passe du poétique aux considérations les plus terre à terre, ne raconte pas vraiment une histoire mais analyse plutôt, je pense, le regard, l’attitude de Latifa dans son monde, en le mettant en parallèle avec les perceptions du narrateur.

J’ai pensé au roman, autobiographique je crois, « Le Passage » de P. Labro, qui décrit un séjour à l’hôpital d’un homme mal en point. Dans ce livre, les passages oniriques succèdent également à la description d’une réalité triviale, dans laquelle, comme ici, on sent à quel point le patient peut être désemparé, faible, humain, face à l’entité « hôpital », et à la douleur.

Quelques tournures étonnantes : « Sa peau halée par les gènes a le teint des métaux précieux. Celle-ci est anormalement brillante… » on comprend que le « celle-ci » se rapporte à la peau, mais la proximité avec « métaux précieux » est dérangeante, à mon sens. « Jusqu’à »la mer de chine.

Je ne suis pas persuadée d’avoir compris le propos de l’auteur dans le paragraphe : « Car dans la vie comme dans les rêves… »

Le parallèle entre le monde déshumanisé, les machines, la technique, et le corps de Latifa, femme ou automate, est très intéressant. Doit-on se « blinder » pour survivre dans un milieu aussi « inhospitalier » ? Un vrai sujet de réflexion…

Au final, je suis séduite par les mots, le monde sous-jacent, les réflexions amenées, mais déconcertée par le traitement, sans doute un peu court, un peu hermétique. Point positif : sur un texte aussi ouvert, à chacun de comprendre, d’imaginer, de combler les blancs laissés par l’auteur…
Merci pour ce moment de lecture.

   doianM   
15/9/2010
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Je dirais, comme l'auteur, en utilisant son vocabulaire industriel dans sa conception de la vie et en particulier du rêve: ce texte c'est une bonne matière première.
Il suffirait de la travailler davantage et, souvent, autrement.

Attention aux mots, à leur signification.
"extirper" l'essence ou "l'extraire" ?.

"L’infaillibilité est toujours de façade, de décorum, d’extrême-onction, de carton pâte et de papier glacé"...entre autres, "l'extrême-onction" a sa place ici ?.

Latifa "Même dans ses moments de chaleurs,"... êtes-vous sur de vouloir dire ceci et, si c'est le cas, dans ces termes ?...

Il y a beaucoup d'autres exemples, il semble que vous vous laissez trop facilement séduire par le son des mots et négligez leur signification.

Autrement, beaucoup d'idées, un style ardent.
J'apprécie aussi la conception du rêve, laissant de côté cependant les abus de la mécanique.

A la prochaine

   Anonyme   
16/9/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un texte étrange et onirique. J'aime ce voyage constant entre le rêve de Ce qu'est Latifa et le monde dur de l'hôpital. Il n'y a pas à vrai dire de sens pour moi à tout celà, mais j'apprécie jsutement cette absence de repères.
Bref je suis conquis.

   Anonyme   
23/9/2010
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Je n'ai pas du tout "gravité" à la lecture de cette nouvelle. Peut-être la graisse ou le beurre de karité qui m'a fait glisser rapidement à la fin. Pour l'exprimer autrement, je ne peux pas dire que j'ai fondu. En gros, si j'ai bien compris, Latifa se baigne... N'est ce pas un peu "léger" ? comme les bulles du 'théâtre intérieur" qui là, en l'occurrence, n'est pas le mien. Elles ont éclaté avant la fin. Plaf.

Rien à dire quant au style qui lui est très bon (enfin quelque chose de positif).

À une prochaine donc.

   Azurelle   
22/9/2010
 a aimé ce texte 
Bien
Alors au début je me suis dit "oula trop de phrase courte, j'ai du mal à accrocher mais progressivement avec l'arrivée de phrases plus longue qui donne un rythme particulier, on ressent comme l'effort d'une machine qui progresse. Pour moi ce qui pêche surtout c 'est cette immersion brutale. Le lexique est bien fourni, la syntaxe intéressante. C'est un voyage onirique ou construire une phrase revient à construire une machine et la machine devient alors comme quelque chose de régulier, une régularité effrayante. Là on retrouve l'infirmière pour qui on compatit car on retrouve une rigueur puissante.

La description de son caractère en revanche n'était pas judicieux selon moi. Alors ce n'est qu'une suggestion pour toutes les actions j'aurais pris ce rythme de phrases courtes ouy démesurément longue comme tu fais parfois pour montrer que l'on est perdu dans toute cette machinerie et pour le caractère au contraire vu qu'il s'agit de faits figés j'aurais mis des phrases plus longues.

J'ai ensuite pensé que les phrases courtes symbolisaient comme des suites de clichés pris à la va vite ce qui rejoint l'idée d'une machine indomptable. Si c'est cette idée que tu voulais développer j'aurais alors peut-être vu une énumération. Enfin je ne sais pas.

Voilà voilà petite suggestion, merci pour ce texte ^^

   jamesbebeart   
23/9/2010
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour Lariviere,
Voilà un texte qui me laisse un sentiment plutôt mitigé ; texte qui cultive le mélange des genres -pas toujours très réussi- le ton est parfois familier avec un champ lexical qui se veut poétique et la"mayonnaise" ne prend pas vraiment. De belles intentions toutefois sur la traque du réel : les éléments, la lumière, la matière, l'hôpital comme métaphore de la vie en sursis, lieu de tous les spectacles envisageables...Il est dommageable -à mon sens- que le narrateur se mette en scène- cela nuit à la véracité du propos-. A trop vouloir expliquer les rouages du réel, la mécanique des choses perd son pouvoir poètique. A une prochaine fois, sans doute !

   Anonyme   
23/9/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Par curiosité j'ai été m'abreuver aux autres fragments de rêve.

Je déplore quelque peu l'usage parfois perfectible de certaines tournures : Latifa se baigne dans le soir qui tombe. elle pourrait se baigner dans le soir tombant. Latifa est au milieu. est assez plat par rapport au reste.

Les descriptions oniriques sont particulièrement bien amenées, très visuelles, poétiques par moments et par d'autres plus terre à terre. La narration, le fragment de rêve prend tout son sens dans cet imbroglio de sensations et de flashes tumultueux.

D'une manière assez amusante, les rêves sont très révélateurs et il aurait été intéressant de laisser un peu plus de flou sur la prise de conscience du narrateur.

Je souligne une phrase qui m'a sauté à l'oeil : Fil mystérieux de la vie, mon âme en pelote de sable sous les pattes du sphinx… pour le symbole derrière le sphinx. Bien énigmatique animal.

Pour le reste : ponctuation adéquate, style assumé, rythme et maitrise d'un vocabulaire intéressants. On sent une fièvre, une violence et une frustration contenue, comme au sortir du rêve.

Pêchant par la fin, un peu trop "retour à la normale" alors que j'aurais imaginé un glissement plus abrupt vers l'éveil, une bien jolie parabole cependant, un texte intéressant qui pourrait gagner en vivacité mais qui retient la rétine et maintient l'intérêt.

   shanne   
28/9/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,
Un texte intéressant sur le rêve qui permet de s'évader d'une triste réalité.Cela me fait penser à la croyance des peuples sibériens: la vie du corps dépend de l'âme qui peut s'évader pendant le sommeil. Dans ces rêves il existe des thèmes récurrents, là, je dirais avec dames des eaux, certains se produisent pendant la maladie, là, l'hôpital.Une réflexion de l'auteur qui me plait bien: car dans la vie comme dans les rêves, les mots ne sont que des wagons et non le foyer de la locomotive, oui, je peux dire j'ai rêvé et en rester là, mettre des mots sans pouvoir avancer, comme dans la vie, et dans ce cas, nous restons dans la gare, il faut savoir appuyer sur le bon bouton pour démarrer cette machine. Un rêve est parfois confus pour nous et j'ai ressenti cette confusion en lisant ce texte. J'ai aimé aussi la fin: enraciné dans la pénombre, il y a un arbre imposant, arbres à rêves ? ou dans le sens robuste qui nous protège ? qui nous donne la force de bien nous enraciner
Une lecture agréable et bravo

   florilange   
4/10/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'ai aimé, tout simplement. Peut-on dire cela? Alors je le dis.
Ces rêves qui parfois se suivent, parfois s'interrompent, puis reprennent là où ça les chante. Ces moments d'hôpital qui n'en finissent plus mais coulent tout-à-coup si vite. Et le corps pris dans la technique qui cherche à s'évader et à nouveau le rêve qui emprunte des morceaux de réalité pour les recoudre à sa façon.
Merci de cette lecture.

   costic   
17/11/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un très beau texte très poétique. Les descriptions de la lumière touchent particulièrement. La vie, question de décor, de lumière, de mécaniques? On se laisse porter avec plaisir dans cet univers onirique, sensible.

   jfmoods   
7/10/2017
Les fragments de rêve sont les pendants des fragments du crépuscule. À la poésie engagée, consciente des enjeux de l'époque, répond la prose fuyante de l'inconscient débroussaillé.

Le texte est construit sur une mise en abyme : un rêve s'ouvre à l'intérieur d'un autre.

La toile de fond est celle sur laquelle évolue professionnellement le narrateur ("L'hôpital", "la même unité", "le service"), mais le rêve transforme l'endroit en chantier, en espace de travail improbable, provisoire, d'un autre siècle ("Les ascenseurs sont un carcan de rouages comme dans "Les Temps modernes" de Charlie Chaplin. Il y a des échafaudages. De la vapeur. Des poutrelles métalliques. Le service de buanderie par lequel on passe."). Le locuteur lui-même est mal à l'aise, éprouve des difficultés à entrer dans le rôle ("Ma blouse blanche est incommode. Elle me gratte. Je suis perdu, livré à mon sort, au milieu d’un service hyperactif et désarticulé"). Un décalage prodigieux se devine entre les aspirations profondes d'un homme et la réalité bien moins enchanteresse d'un terrain auquel se fond, au contraire, le personnage féminin ("Latifa est à l’aise, comme à son habitude. Décontractée, elle sourit et gravite avec calme, à l’intérieur de ces longs couloirs blancs").

C'est sur cette femme, à la merveilleuse adaptabilité, que s'ouvre alors, de manière aussi inattendue qu'originale, un écran cinématographique ("Un coup de manivelle sur un store coulissant… Latifa se baigne dans le soir qui tombe").

Ce nouveau rêve s'inscrit dans un cadre érotique ("Elle n’est pas nue. Elle est dénudée") et le locuteur ne manquera pas d'en convenir par le recours à la thématique de la force mécanique mise en branle par l'imaginaire ("wagons", "locomotive", "essence", "combustible", "machinerie", "mécaniques", "rouages", "locomotives", "moteur", "carburant").

Cependant, la description de Latifa est moins fondée sur la sensualité que sur le constat de l'indicible mystère.

Le portrait physique met en exergue une fascination liée au feu, à l'incandescence, à la clarté surnaturelle d'un foyer (oxymores : " Ses cheveux... se laissent emporter dans des reflets ruisselants de feuillets jaune cuivre, à la fois apaisés et flamboyants", "ils gardent, dans leurs éclats, un aspect d’or brûlé, une ébullition contenue", métaphore : "Sa peau hâlée par les gènes a le teint des métaux précieux.", adverbe : "Celle-ci est anormalement brillante", adjectif qualificatif : "réfléchit la lumière avec une force et une intensité extraordinaires.").

Après avoir fait le tour des qualités de Latifa ("Intelligente. Réservée. Irréprochable et maîtrisée. Polie et vive d’esprit."), le narrateur tire sa conclusion (marqueur d'intensité : "elle me paraît trop parfaite").

En vérité, cette femme ne présente aucun point de vulnérabilité. Rien ne l'entame. Dans un contexte de travail particulièrement exigeant comme peut l'être celui de l'hôpital (nom commun à connotation péjorative : "toute cette mascarade…"), Latifa tient son rôle sans fausse note bien au-delà des limites généralement admises ("une posture, un mental d’acier et des sourires mécaniques")

C'est par une métaphore assez singulière que le locuteur mesure la distance prodigieuse qui le sépare de l'infirmière dans sa relation au travail ("mon âme en pelote de sable sous les pattes du sphinx…").

La fin du texte s'attarde sur les éléments d'un décor nocturne d'ordre symbolique. Le chêne donne sa majesté à la scène. L'infirmière apparaît comme une grande et insondable prêtresse (attitude rappelant La Mona Lisa de Vinci : "Latifa sourit."). L'élément le plus riche de sens de ce passage est sans nul doute la double métaphore ("un nombril de lueur pâle sur le ventre de la nuit") qui semble fixer un point d'équilibre. Les "vers luisants" pourraient figurer les chambres éclairées de l'hôpital. Le "crapaud qui croasse" fait immanquablement penser au sonnet de Corbière. Le lecteur part donc de l'hypothèse que le locuteur se met ironiquement en scène à travers ce batracien.

Merci pour ce partage !


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