Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Science-fiction
Lariviere : Les hommes sans ombre
 Publié le 29/04/20  -  9 commentaires  -  34488 caractères  -  295 lectures    Autres textes du même auteur


Les hommes sans ombre


Ils avaient des intuitions et des colonnes à bulles, des murs de lumières ou de lamentations, des climatiseurs et des éclairages de toutes sortes, des souvenirs luisants, des divans blancs et des frigos qui faisaient des glaçons...


Sur le carrelage froid et stérile de leurs salons s'étalaient à perte de vue des surfaces sans fin, déserts ou banquises parsemés d'objets dégoulinant de couleurs, armées de fauves pétrifiés, statuettes et têtes géantes d'où se découpaient parfois quelques silhouettes amorphes faites de chairs d'os et de pulsions, mannequins humains à la beauté plastique enluminée d'acier et de silicone, d'ongles vernis et de paupières outrancièrement maquillées, rehaussées d'or et de turquoise, poudrées de rouge, de vert fluorescent, promenant des regards extatiques dans le vague d'une ligne d'horizon brisée de violents reflets, vitres étranges éparpillées en courtes respirations, souffles coupés exposés aux éclats de l'instant figé dans l'immensité des soupirs et des vertiges de soi, fatras d'idées creuses et de fétiches, postures catatoniques voyageant dans l'électricité de l'air, suspendues au-dessus du sol couvert de peaux de zèbres ou de serpents, d'araignées en verre, d’hippopotames rouges, verts, de crocodiles bleus ou dorés, selon les genres et les tendances du moment.


Aux murs végétaux de leurs chambres à coucher, ils pendaient des amertumes et des lézards en fer blanc, des jours de pluie, des nuits sans lune, des désirs ramollis et des morceaux de saisons ; la nuit, ils projetaient les désirs interdits de leur conscience qui ruisselaient le long des parois de vinyle blanc trop brillant, au-dessus de leurs lits embués de frissons.


Dans toutes les pièces, les rues, les enseignes, dans le moindre espace, il y avait des écrans à profusion, ventres remuants de fluides et de plasma, agités d'idoles ou d'hologrammes, de feux ardents et de jeux à gratter ; comme autant de cases scintillantes, ils vivaient dans un monde où s'ouvraient à chaque instant mille fenêtres et féeries nouvelles, fissures hypnotisantes de quartz et d'oiseaux de feu, d'obscénités et de fureurs, de folles lueurs, d'étranges exaltations... C'étaient des écrans regorgeant de stars déchues, remplis de rêves mort-nés et de superflu, mais aussi de parcours dantesques, d'étoiles montantes, de feux follets...


Dans le hall d'entrée de leur maison, ils avaient des guéridons avec des phrases toutes faites et de petites guillotines, pour couper court à tout ennui, un cendrier, pour les échanges qui s'éternisent, une paire de dés pour avoir l'illusion de contrôler le destin, ainsi qu'une boîte d'allumettes et un atlas d'anatomie pour disséquer les intentions...


À l'intérieur tout était disposé à la façon d'un petit théâtre... Parfois, dans le cercle des intimes, ils jouaient des drames ou des comédies écrits à partir de leurs mœurs personnelles et le décor comme les acteurs changeaient en fonction des modes et des humeurs, au gré des rencontres, des affinités ou des passions du moment.

Les joies, comme les colères, les pleurs comme les rires ; tout était gigantesque ou rachitique, exagéré, grandiloquent... Les animaux domestiques étaient à leur image ; géants ou minuscules, pourvus de sobriquets, de signes ostentatoires, d'attributs ridicules ou attendrissants...


À chaque point d'impact de leur existence, ils avaient érigé de petits monuments en forme de mémorial pittoresque, c'étaient des éclats de joies passées aux parfums de baroque, des souvenirs bariolés, insignes édifiants de visages et d'écorchures, de pages ou de peurs blanches, rivages éblouissants, images de signes et de sigles oubliés, visions sauvages et tressaillements d'animaux étranges ou terrifiants qu'ils se tatouaient sur le corps parce qu'ils ne les voyaient plus dans les savanes, dans le ciel, dans les grandes steppes, mirages ou impressions, nuits fauves ou ailes d'anges, qu'ils recueillaient comme ils pouvaient, en forme de petits mouchoirs pudiques, de tiroir à cadran, de tics, de tocs, de frissons et de plaisirs profonds.


Sur les miroirs géants et entoilés de leurs chambres à coucher, ils collectionnaient des fièvres et des émois, des papillons et des conquêtes, des icônes criardes et des envies troublantes, sensation d'étendue d'eau ou de cascade, d'air, de ligne de contre-feu, d'oiseaux bleus qui s'évaporaient en nuages de losanges et de reflets dans la buée des miroirs de leurs salles de bains.

Ils se déplaçaient, par le souffle, par la pensée, dans le vent, dans des automobiles, des scaphandres et des avions à réaction, des montgolfières ou à dos de varan. Sur de longs filins scintillants ou d'immenses édifices, ils traçaient leurs routes au gré du flux et de l'influx, à travers le monde qui prenait l'apparence d'une toile en ébullition, effervescences croisées d'enseignes et de destins, de matières lumineuses et d'orgasmes, de masses, d'électrons et de phéromones, de pulsions ou de frustrations, d'organismes géants et de parcours minuscules qui se croisaient en permanence, se coupaient, se recoupaient, s'enchevêtraient et s’emmêlaient dans des nœuds gigantesques, exagérés, inextricables...


Sous les puissants néons, ils cueillaient les fruits de l'instant, à la sauvette. Dans des amphithéâtres bondés ou dans des officines, ils croisaient des désirs avec des rêves, des lémuriens avec des tigres, des souris avec des éléphants... Leurs visages étincelaient de mille facettes et leurs pupilles luisaient comme celles des caïmans.

Dans les rues, ils arboraient des totems personnels et des sourires de sphinx, des rayures de zèbres et des corps de panthères, des yeux d'or ou de lynx tapis sous des loups de velours ou de fines paupières, et le soir, avant le coucher, ils promenaient en laisse, sous le tamisage blafard des puissants réverbères, leurs chiens et leurs lycaons, leurs pensées haletantes, leurs lions d'or, leurs rêves galopants et leurs chevaux ailés...


Sur les pelouses des parcs, les enfants jouaient, le cœur rempli d'éclairs et d'oiseaux de papier, le front brûlant... Partout, la lumière était inquisitrice.


Il n'y avait plus d'enseignement véritable, mais il y avait encore des marelles tracées à la craie, dans les cours d'école. D'ailleurs, la terre et le ciel étaient des mots d'enfants.

Le culte de l'individualisme était à la base de tout apprentissage, de toute éducation. Le dressage pour chien était une matière à haut coefficient. L'art de l'arrogance avait remplacé l'art oratoire et la mode des défis avait remplacé les cours de morale et de philosophie. Les sciences exactes étaient toujours puissantes, mais elles ne servaient que d'outils de sélections parmi tant d'autres ou alors étaient enseignées exclusivement aux enfants des hautes sphères, à un cercle restreint d'initiés...


Pour le tertiaire, ils élevaient des singes, des oiseaux et des insectes sociaux.


Dans les halls des grands hôtels comme dans les grands restaurants, on trouvait des macaques, des chimpanzés, des ibis rouges ; dans les bibliothèques on embauchait des ouistitis et des gibbons, et la nuit tombée, des gorilles ou des grizzlis se transformaient en vigiles pour les boîtes de nuit...

Les gens n'étaient plus jamais affamés, mais la mode était aux sensations extrêmes, aux sauts dans l'espace, aux courses en solitaire.


Dans des immenses tours de verre, des sonos géantes reproduisaient la complainte du vent.


Les doigts étaient longs, vibratiles et ultra-sensibles, ils captaient le magnétisme ambiant aussi bien que les vibrations lointaines et se promenaient sans cesse sur des écrans miniatures étincelants ; ils en avaient fait à la fois la projection et le prolongement de leur moi et de leurs actions, de leurs pensées et de leurs rêves. Les joies, les peines, les paupières, s'ouvraient désormais sur de minuscules fenêtres où apparaissait la chose, l'être ou l'objet capturé tels un oiseau et son chant tenu en cage, jouant et creusant ses terribles mélodies comme ses lignes de forces sur un sol de pixels et d'images virtuelles, devenant lieu de plaisir et de frustration, dans un abîme de compulsions et d'émotions contradictoires.


Dans les rendez-vous, les cœurs comme les briquets ne déclaraient plus leur flamme. L'amour était une source de grande inquiétude. Il était là, comme une dague plantée en travers du destin personnel, niché dans la poitrine, mais l'heure était au calcul froid, au brassage mécanique des chromosomes. Les contrats de mariage étaient des cahiers des charges ouvrant sur l'infini. La sélection n'était que rarement naturelle. Elle se faisait par la loi de l'offre et de la demande, car le génome était un produit à haute valeur boursière. Ainsi, dans les dîners en tête à tête, le ronronnement discret de milliers d'ordinateurs avait remplacé le murmure des romances possibles... on ne déclarait plus ses désirs, mais son identité génétique et ses domaines de compétences, ses pyramides des besoins et ses objectifs personnels accomplis, on affichait aussi ses revenus fiscaux, son dernier bilan de santé et parfois, le chiffre de son nombre d'amis actuels sur les réseaux sociaux... Désormais on choisissait ses partenaires, comme le reste, sur mesure, sur dossier et sous garantie, à la carte ou aux tests de compatibilités assurés par des entreprises et des agences plus ou moins scrupuleuses...


Ils avaient gardé les accouchements originels par goût de l'étrange, mais traditionnellement, on procréait par insémination. Dans des pouponnières géantes, des mères porteuses accouchaient à la chaîne. Elles n'en tiraient aucune joie, aucune gloire, aucune émotion particulière. Seulement dans le froid stérile des couloirs blancs, la valeur pernicieuse de la monnaie qui se distribuait, en virement bancaire, en Master-Card, ou en billets.


Dans la simplicité apparente, les mots étaient devenus frustres et accessoires, mais en réalité les choses étaient multiples, les doubles sens permanents.


Ils avaient dominé la matière. Ils avaient maté les atomes, soumis les électrons. Démasqué le boson et découvert l'orbore, le radium, le lithium et l'uranium, puis ils avaient creusé la terre encore et encore, jusqu'au pandémonium...


La joie s'étalait sur les papiers glacés des magazines. Les traits humains avaient conquis leur propre beauté, dans une symétrie illusoire...


Ils avaient bâti un monde sans encombre. Un ciel plus doux, un monde meilleur.


C'était le règne de la paix universelle.


Dans les mégapoles baignées par la lumière éclatante des gighalogènes, de vieux panneaux signalaient le nom d'une ville, d'un hameau, d'un village oublié.


Les messages officiels, par logos ou brefs slogans, s'inscrivaient en luminescence sur la paroi interne du dôme, dont la surface sphérique ressemblait à un immense ciel sans horizon, parcouru constamment d'éclairs, de flashs, d'enseignes lumineuses aux milliards de couleurs et de panneaux électroniques. C'étaient des injonctions, des campagnes d'achats ou de morales, maximes éparpillées, promotions, conseils sanitaires, messages de préventions ou personnels, annonces publicitaires ; tout s'imprimait pêle-mêle à l'intérieur de la sphère, sur les parois incurvées et sur les rétines, en milliers de mots et de mobiles amovibles, réversibles, donnant au cœur de la mégapole son tempo palpitant et son rythme mystérieux, souvent frénétique, extasié, toujours imprévisible.


Peu après le point zéro, un aplanissement mondial avait équilibré tous les peuples du monde. Quel que soit le lieu sur la planète, les modes et les niveaux de vie étaient vite devenus identiques ; plus personne ne suivait les hommes qui prônaient les changements, les révolutions. Les fous n'existaient pas plus que les idéalistes.

Au départ fut le verbe Avoir. Les dîners mondains et les salons de coiffure faisaient et défaisaient, menaient le monde. Des empires naissaient dans les boyaux obscurs de la « normalisation », des ambitions secrètes grossissaient à l'abri du jour, fondées sur le triste sort du quotidien. Des fortunes prospéraient dans le silence, sous la lumière aveuglante du multimonde.


Dans le ciel éblouissant, les castes avaient remplacé les constellations...


Elles vivaient dans les dômes les plus solides et dans les plus hautes sphères, là où l'air était le plus pur, légèrement surchargé en hélium, enrichi de protoxyde d'azote et très agréable à respirer. Elles avaient érigé des tours, des pyramides gigantesques. Elles étaient faites de cristal, de pierre, de faux bois ou d'acier. Ses occupants se délassaient sur des terrains de golf, sur les plus hauts sommets des alpages et se baignaient dans la mer Noire, mer de Chine, ou mer de la Tranquillité où ils se ressourçaient sous des soleils de gélatines aux couleurs torrides dans des bords de mer synthétiques car tout avait été reproduit d'après les vieux atlas ; les plages de sable étaient faites de pluie de pixels et de billes de plastique aux différentes teintes projetées au canon. Les habitations étaient aussi immenses qu'iconoclastes, elles avaient des peaux en verre, ou en béton, des formes d’œufs, de cathédrales ou de cubes gigantesques. La matière était arrogante, biscornue, excessivement vaniteuse... Sur les contreforts affaissés de collines artificielles, des baies vitrées béantes dominaient d'imposantes demeures aux couleurs blanc-ivoire, aux éclats d'or ou de diamant, aux reflets de vieille lune ou de vieil argent. À l'intérieur de leurs forteresses, construites sur mesure, en fonction des goûts, des ambitions et des carrières aux normes usuelles du milieu social mais toujours sur le seuil rayonnant de la démesure et de la mégalomanie, ils étaient seuls, les yeux mis en abîme... perdus dans quelque chose d'étrange, ils regardaient les immenses jardins s'étaler dans le vague, comme un long chemin parcouru d'herbes bleues et de frissons, mais aussi de zébrures, de pulsions électriques, causées par les interférences soudaines des capteurs électroniques... Dans le ciel artificiel, comme des amas d'étoiles aux puissantes lumières, les villas et les monuments brillaient de mille feux précieux. Vu des basses sphères, c'était comme un roulement à billes géant et scintillant, qui se tenait à la place de la voûte céleste et que l'on sentait gouverner mystérieusement de ses phares gigantesques et arrogants l'ensemble de l'univers et des destinées.


Il n'y avait plus de récit, plus de trame.


En revanche, dans de vieux livres que plus personne n'ouvrait, on trouvait de drôles histoires, des histoires qui parlaient de ce qui avait existé avant le point zéro et on apprenait qu'il y a très longtemps, la planète était une planète peuplée de vie et d'une activité naturelle qui s'épanouissait dans un monde divers et buissonnant sans cesse, foisonnant de choses, de formes et de couleurs... il y avait des millions et des millions de plantes, d'hommes, d'animaux, de choses vivantes. À cette époque existaient, avec les hommes, des êtres qui leur ressemblaient, mais qui étaient plus anciens, plus grands et supérieurs à eux. C'étaient les premiers créateurs du monde, c'étaient les créateurs de toutes choses vivantes, c'étaient les créateurs de l'homme et on appelait ces êtres des dieux. Avant de créer l'homme, les dieux remarquèrent avec amusement que tous les animaux, toutes les plantes, les planètes, les fleurs et les étoiles qu'ils avaient créés jusque-là avaient une certaine ressemblance avec leurs propres traits physiques, leurs propres caractères, leurs propres sensibilités ; sans s'en apercevoir, ils les avaient modelés comme des caricatures grossières d'eux-mêmes. Ainsi, l'âne ressemblait à l'un, et l'oie, la biche, le sanglier, le lierre où les grands arbres poussaient, la fleur des champs et l'astre rayonnaient à la manière de tel autre. Enthousiasmés par cette observation, et dans l'idée de créer un être réellement à leur image, les dieux se mirent alors à mélanger dans une grande jarre les drames mortels avec la farce divine... Ils laissèrent décanter et tirèrent un immense filet de rosée entre plusieurs points de l'espace afin de laisser reposer et sécher la pâte encore informe, et pendant ce temps, pendant que le dernier fruit de leur labeur séchait sur la claie céleste encore humide, ils se mirent à discuter longuement, car il restait à choisir l'apparence finale de cette nouvelle et formidable créature. Mais parmi les dieux, personne n'était d'accord sur l'état matériel qu'il fallait lui donner. Certains le voyaient minéral comme les plus grandes falaises des plus hauts sommets, d'autres le voyaient végétal, plus grand et plus majestueux que n'importe quel arbre, d'autres s'en fichaient royalement et ne prirent pas part au vote, même par procuration. Comme il était impossible de se mettre d'accord, au dé et par le sort, ils décidèrent enfin de son état animal, et cet animal fut appelé l'homme. L'homme était un curieux animal, qui rayonnait de mille soleils, mais qui haletait sans cesse, pleurnichait parfois pour des broutilles, car les dieux lui avait donné des poumons, des nerfs olfactifs et tout le reste, mais aussi la conscience des roses et des épines, de leurs reflets et le don de ressentir leurs battements de cœur et leurs propres respirations. Ainsi ce nouvel animal était indéniablement un animal fabuleux. Le problème, c'est que l'homme ne pouvait supporter ce déchirement profond, car s'il avait bien les traits et les désirs divins, il avait aussi besoin de manger, de boire, de se nourrir et de faire moult autres activités plus ou moins honteuses qui lui rappelaient implacablement sa condition animale. Alors, l'homme, cet être impulsif et vaniteux, car il était à la fois un animal et un dieu, créa les machines, afin de se débarrasser de sa condition de bête, afin de ne plus dépendre des dieux, afin d'être aussi puissant, aussi riche et rayonnant, aussi libre qu'eux. Ceux-ci, sur leur nuage, voyaient cela, mais restaient très indulgents pour cet enfant prodige qu'ils avaient voulu à leur image. Ainsi le lendemain, et le surlendemain, et tous les autres jours qui suivirent, l'homme continua à vaquer à ses occupations, c'est-à-dire à prospérer et à s’accroître, à se battre, à tuer et à hurler, mais avec plus de hargne, plus de détermination, plus de bestialité et plus de frénésie que jamais, toujours plus exalté, plus enragé dans son besoin de puissance qui le poussait à fabriquer toujours plus de machines, à toujours plus accumuler, comme le fait la souris avec des grains, compulsivement. Obnubilé par ce seul objectif, l'homme oubliait peu à peu le liant humain, pour n'en garder bizarrement que le plaisir animal. Surtout, comme un éternel enfant, il touchait à tout et cassait tout ce qu'il touchait ; tout ce qui était à l'état naturel et doué de vie comme lui l'intriguait et l'inquiétait grandement. Il commandait aux machines, il construisait des empires et d' immenses bâtiments, il sondait les glaces et les volcans, il se déplaçait dans l'espace, il connaissait les mystères cachés au centre de la terre, il avait commencé à transformer les autres espèces et les autres animaux, à les créer à sa convenance, il avait pouvoir de vie ou de mort sur toutes choses vivantes se tenant sur la moindre parcelle de la planète qu'il avait conquise dans l'intégralité jusqu'aux deux pôles, mais il était bougon, jamais véritablement satisfait ou rassasié. Après avoir remué et mené de multiples guerres, piqué par une sorte d'agressivité instinctive qui ne faisait qu'augmenter au gré des conquêtes, l'homme se mit à agresser toute chose vivante, les animaux, qu'il élevait et qu'il faisait croître puis qu'il parquait avec grande cruauté dans des fermes géantes et dans des abattoirs, les plantes, les arbres, les forêts, toutes ces choses vivantes qui l'irritaient, car elles ne se souciaient pas de lui et vivaient au contraire en paix, éloignées de sa présence, à l'aide des machines, à l'aide de ses nouveaux jouets qui étaient devenus ses fidèles alliés, il mena une guerre sans fin et il les asservit pour ses propres plaisirs sadiques, par caprices enfantins ; ainsi par seul plaisir, par folie, pour ses simples et propres besoins, il les utilisa, les manipula et les extermina sans état d'âme et sans aucun souci...


Mais les choses étaient bien plus graves, car ce que les dieux n'avaient pas prévu, c'était le côté intrépide et endurant de l'homme. Ainsi, après avoir visité et saisi tout ce qui l'entourait de près ou de loin, et comme pris d'un grand mal qui l'obligeait sans cesse à vivre une espèce de quête frénétique de l'inconnu à connaître, une quête qui n'avait ni fin ni raison, l'homme se mit en tête de décrocher le ciel, à toucher aux étoiles, à s'amuser avec les vents et les nuages, et en finit par taper de plus en plus souvent au plafond, ou plutôt, au plancher des dieux.

Un jour comme les autres, alors qu'ils jouaient à leurs jeux favoris, qu'ils tuaient comme de coutume et volaient à grande échelle, les hommes se mirent à imaginer le grand pouvoir et la grande puissance qu'ils tireraient à posséder la foudre divine. Ainsi, le soir même, alors que tous les dieux s'étaient endormis d'un profond sommeil, épuisés par la journée de vacarme de ceux qui avaient été leurs créatures et qui étaient devenus leurs voisins de palier trop bruyants, grâce à leurs machines, grâce à leurs propres créatures, les hommes fabriquèrent de petits tubes de métal, ils se munirent aussi de petits patins afin de ne pas coller sur le sol divin et ils montèrent dans les appartements des dieux, où ils rentrèrent comme d'habitude par effraction, par une porte céleste laissée entrouverte ou une fenêtre de constellation mal fermée. Sans un bruit, ils s'emparèrent de la foudre divine qu'ils recueillirent dans les tubes afin de la transporter sans se brûler les doigts et sans attirer l'attention, mais un des hommes, moins agile ou plus craintif, tremblait si bien que quelques gouttes se renversaient par moments sur le chemin et cela tout au long du retour. Un dieu à l'oreille sensible et qui ne dormait que d'un œil entendit les premières gouttes tomber, comme on entend un robinet qui goutte... Quand il remarqua que les traces des fuyards menaient tout droit à la terre des hommes, il comprit, sourit tristement, mais décida de ne rien dire.


Le lendemain à la première heure, réveillés en sursaut, les dieux ne purent que constater les derniers méfaits des hommes. Ceux-ci commençaient à se servir de la foudre pour régler leurs conflits ; ils la jetaient sur des pays entiers, sur des populations, ils faisaient des trous béants dans les villes et les nations et rapidement, ils embrasèrent tous les continents. Pour les dieux, c'était l'affront de trop. Ils ne pouvaient pas détruire ce qu'ils avaient créé, car les dieux avaient voulu les créer comme eux-mêmes, mais pour les punir, en plus de les laisser pour l'éternité dans leur état initial de mammifères, ils décidèrent de leur retirer toute mémoire collective ; les hommes pourraient aussi toujours continuer à progresser, à s'enrichir de biens et de connaissances, mais ils n'auraient plus de souvenir ni du passé, ni de la raison même pour laquelle ils agissaient et ils ne se comporteraient plus dorénavant que par pulsion, réflexe, conditionnement inexpliqué... En plus de cela, en plus d'enlever aux hommes la mémoire même de leur existence, de leurs visions et de leur raison d'être, et comme ils n'avaient pas du tout digéré le rapt sacrilège de la foudre divine, pour châtier les hommes une bonne fois pour toutes, les dieux leur retirèrent toute lumière naturelle, et les enveloppèrent d'un grand voile noir. Ainsi les hommes n'eurent plus d'autre ligne d'horizon, d'autres repères, d'autres reliefs que d'amples ténèbres, profondes, infranchissables, qui les séparaient à jamais du monde et de l'univers. Plus aucun ciel, plus aucune étoile, plus aucune comète dans le grand espace. Ainsi ces animaux bruyants et voleurs de foudre, ces animaux qui avaient eu l'orgueil et la folie de se croire les égaux des dieux, ceux qui avaient voulu dépasser les dieux et qui s'étaient crus trop longtemps les êtres les plus puissants de la planète, furent condamnés à vivre comme le plus vil des animaux, dans la terreur des ombres et de l'obscurité.


Suite à cela, les dieux retournèrent à leurs diverses occupations, la plupart revinrent à leurs passions premières et reprirent leurs jeux de construction et leurs passions pour la géométrie en se replongeant dans l'édifice de l'univers et de son équilibre complexe, d'autres continuèrent à créer de la vie et peuplèrent d'autres planètes de diverses variétés du vivant, sur certaines, ils cultivèrent des champs de fleurs de toutes les couleurs à perte de vue, qui se voyaient à plusieurs millions d'années-lumière, sur d'autres ils mirent des plantes et des animaux, ils firent même une planète où il n'y avait que des chevaux, une autre où il n'y avait que des furets, et une autre où il n'y avait que des insectes... mais jamais plus il ne fut question de refaire des hommes. Ceux-ci, quant à eux, n'en avaient absolument rien à faire. Ils n'avaient plus besoin des dieux depuis longtemps pour exister.


Mais en dehors de ceux qui aimaient lire les livres que peu aimaient lire et qui n'étaient que rarement ouverts, on savait bien que tout cela était une fable, une histoire ou un conte pour enfants et parfois les plus curieux pouvaient apprendre la vraie histoire, celle qui expliquait comment, à une époque lointaine où le temps existait encore, un jour, par accident ou par folie guerrière, l'homme avait mis le feu à la planète, comme un enfant trop curieux met le feu à sa chambre en jouant aux allumettes. Mais les allumettes de l'homme à ce moment étaient nucléaires, et le feu fut si puissant que la planète des hommes brilla pendant quelques jours de ses propres lumières. Il s'ensuivit un grand cataclysme qui bouleversa à jamais la vie de celle-ci. L'impact de la grande explosion avait été tellement intense que son orbite avait été imperceptiblement changée ; ainsi éloigné de toute source d’énergie naturelle, le globe s'était mis à refroidir inexorablement et si le génie humain ne s'en était pas mêlé, très rapidement, il n'y aurait plus eu de vie du tout sur la planète. Mais pour éviter l'extinction irrémédiable, les hommes mirent tout leur secours dans ce qui avait failli causer leur perte : l'énergie nucléaire.


Ainsi, comme souvent dans les plus grandes tragédies de l'histoire, l'ironie mordante des choses faisait que le cataclysme nucléaire qui avait causé l'apocalypse planétaire était devenu le seul recours possible à la survie de l'humanité. Incapables de recréer une atmosphère sur l'intégralité du globe, ils avaient construit des centaines et des milliers de sphères pressurisées, de différentes superficies et de différentes hauteurs, qui fonctionnaient grâce à une atmosphère miniaturisée et artificielle. Ils vivaient à l'intérieur comme dans des bulles, au sens propre comme au sens figuré, des bulles qui restaient perméables aux échanges et aux commerces, mais qui étaient complètement indépendantes les unes des autres. Alors, après avoir tout détruit, car la majorité des espèces présentes avaient disparu, selon leurs seuls désirs, selon leurs volontés, les hommes s’employèrent à tout reconstruire, et toute chose, tout objet, tout animal, tout ce qui existait désormais sur la terre était un produit de l'homme.


Au fil de l'évolution, sans avoir retenu de quelconque leçon sur le mal profond, ils décidèrent toutefois que ce genre d'accident ne devait pas se reproduire et ils s'appliquèrent à cela, non pas en freinant leurs pulsions de conquête, d'avidité sans fin, mais en sélectionnant, aidés par les avancées impressionnantes de la maîtrise du génome, les individus les plus doux, les plus dociles, les plus aptes à vivre dans le nouveau monde tel qu'il allait être constitué.

Plus tard encore, ils avancèrent dans les sciences humaines et la manipulation génétique, et ils purent ainsi s'en servir pour modeler, mais aussi pour surveiller la masse et les populations, dans leur moindre intimité, pour veiller à la santé et au bien-être de chacun, car on savait qu'une seule anomalie, un seul individu inapte, pouvaient mettre en péril tout l'ensemble. Aussi ce que les anciennes polices des anciens ministères n'avaient jamais réussi à faire, la maîtrise du génome et le contrôle sanitaire l'avaient réussi.


Tout cela avait eu lieu il y a longtemps, sans vraiment savoir quand, ni ce que longtemps représentait réellement pour eux, entre des grandes puissances qu'on appelait alors des nations. D'autres disaient que sous la couche de la basse-terre, en forant les couches de carbone et de styx, certains explorateurs, après avoir suivi des boyaux tortueux, avaient découvert de grandes cavités remplies de constructions étranges, des constructions monumentales, avec des voûtes et des vitraux, des cloches et des gravures, qui ressemblaient à certains centres commerciaux des basses sphères, et qu'effectivement, ces lieux étranges sous la terre existaient réellement et n'étaient pas que des contes et des légendes d'émissions télévisées pourvoyeuses de sensations et de fantasmes...


Mais certains ne se satisfaisaient d'aucune de ces explications et disaient même que cette histoire de soleil mort, de terre carbonisée ou refroidie, que les sphères surtout, étaient une invention et qu'en réalité la vie existait en dehors des dômes artificiels, à l'état naturel, avec de la vie dans toute sa diversité, avec des animaux véritables et de grandes forêts, il se disait alors que la Terre n'était pas noire mais bien bleue comme dans les livres d'enfant, qu'elle tournait, en orbite stable, poursuivant tranquillement sa révolution autour d'un astre lumineux, plus puissant que toutes les sources de lumière ou d'énergie que l'homme ne pourrait jamais inventer qui s'appelait le Soleil, et que cela se passait depuis toujours et pour longtemps encore, là-haut, si près et à la fois si loin, en harmonie dans le concert des autres planètes qui ressemblaient aux mobiles ludiques des chambres à coucher, en harmonie dans l'univers immense et obscur qui nous enveloppait tous, en harmonie profonde avec les êtres variés et divers et on racontait encore que la Terre était comme une boule, une boule gigantesque, remplie de vie, de choses, d'eau ; et qu'en son centre elle possédait un foyer bouillonnant qui pouvait naturellement offrir de la chaleur à tous les êtres humains et que dans des régions lointaines, certains et certaines s'étaient regroupés à la façon des tribus anciennes et qu'ils vivaient entre eux, paisibles, dans des appels d'air et de sincères respirations, dans l'amour qui n'était plus tabou, libérés des néons aveuglants, entre ciel et terre, qui n'étaient plus des mots d'enfants, ou plutôt des mots d'enfants sur des réalités tangibles, dans le ressac des vagues, dans le son du silence, dans le ciel et poissons, corail, criques et courants marins, lente respiration, sourires aux reflets ocres, reflets verts des palmiers scintillants, senteurs océanes et murmure de l'eau et des cascades, le souffle libéré, le cœur enfin ouvert, les poumons regonflés d'azur, l'âme mise à nu sous les véritables splendeurs et les saveurs naturelles des choses et des éléments, mangues, vent et papayes, hamacs, soleil, douceur des alizés et vrais sables blancs, eldorado, salsa, cumbia et calypso, mots énigmatiques et aspirations qui sonnaient comme des formules magiques aux sons envoûtants sortis d'un autre âge, d'une autre dimension, et qui gardaient pourtant leurs mystérieux et indicibles pouvoirs d'attraction...


D'autres partisans expliquaient à quel point l'entreprise planétaire avait de l'emprise sur l'individu qui se croyait en totale liberté mais qui était sous haute surveillance à l'aide notamment des multiples ornements incrustés dans la chair par modes ou par tendances, et qui servaient en fait à implanter des puces de toutes sortes, des capteurs hormonaux, des marqueurs de géolocalisations, des accès bancaires.


Il se disait alors que l'entreprise planétaire existait comme gouvernement et que dans un lieu désert et anonyme du globe, il se trouvait une sphère au-dessus de toutes les autres, en forme d'immense lentille ovale, remplie de délices et de salles de relaxation et qu'au centre de cette ultime sphère, dans un grand palais bleu ayant vue sur le cosmos et son magnifique scintillement naturel, se réunissaient régulièrement les hommes les plus puissants du multimonde, pour fixer, sur des bouts de papiers tamponnés et griffonnés, la marche uniforme et l'équilibre de l'univers et de son ordre.


Au petit matin, ils se réveillaient souvent la bouche pâteuse et les poumons flasques, le souffle éteint, avec un arrière-goût de sable, de saveurs inconnues, écumes et océans, landes et forêts de pins, ruines, alambics brisés...


Chaque tête était devenue un dédale d'argent où chaque quartier avait sa Lune, ses nébuleuses, son volume de ciel et ses propres constellations... Les crânes brillaient, harnachés de rivets en titane et de soupirs, décorés d'écrous et de scarifications, zébrés de codes-barres, de dessins curieux, de symboles oubliés... les figures humaines s'écoulaient dans les flots multicolores d'un déluge fait de vitres sans tain où ils se miraient au gré des courants et des sillages, visages-mirages, papillons, comme des milliers de mosaïques de chairs, éparpillées dans des reflets sans fin.

Ils vivaient sous l'éblouissement permanent, baigné de lumière, bombardé d'électrons. Leur orbite personnelle était désormais un globe sec, désaxé mais resplendissant, errant seul dans l'immensité d'un système qu'ils ne maîtrisaient pas et malgré ça, ils réussissaient à vivre et même à vivre mieux, pleinement satisfaits d'eux-mêmes. Ils étaient les nouveaux et les seuls véritables dieux de leur monde. Ils en avaient conscience... et conquérants et radieux, ils en étaient très fiers.


Leurs sentiers étaient toujours lumineux, mais malgré les faisceaux aveuglants des gighalogènes, la nuit restait sans arche, sans étoile, sans rêve, étreinte d'angoisse. L'espace était désenvoûté...

Il n'y avait plus de double incliné, niché, posé à leur côté dans le jour déclinant, pour rafraîchir leur marche.


Délivrée du passé, comme de l'avenir, leur existence était un instant perpétuel, un mouvement sans fin.


C'étaient les hommes sans ombre.



 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   maria   
27/3/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour,

"Sur le carrelage froid et stérile de leurs salons s'étalait à perte de vue des surfaces sans fin...
...aux murs végétaux de leurs chambres à coucher ils pendaient des amertumes et des lézards en fer-blanc"

Voici un aperçu de ce qui attend le lecteur : un feu d'artifice de métaphores.

"L’homme s'est mis en tête de décrocher le ciel, à toucher aux étoiles...
...les Dieux ne purent que constater les derniers méfaits de l'homme...leurs retirèrent toute lumière naturelle."

Mais "on savait bien que tout cela n'était qu'une fable".
En fait "un jour par accident ou par folie meurtrière, l'homme avait mis le feu à la planète..
mais les allumettes de l'homme à ce moment était nucléaire"

"Mais certains ne se satisfaisaient d'aucune de ces explications...et qu'en réalité la vie existait en dehors des dômes artificiels"

Voilà, j'ai préféré en guise de commentaire reprendre des passages du texte, car je ne saurais mieux que l'auteur(e) parler de "les hommes sans ombre".
Une nouvelle d'une qualité exceptionnelle tant sur le fond que sur la forme, et j'invite tous ceux qui, comme moi ne sont pas férus de S.F. d'y jeter un œil. C'est de la littérature, tout simplement.

Bravo et merci à l'auteur pour ce grand moment de lecture.
Maria en E.L.

   Dugenou   
1/5/2020
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour Larivière,

Je ne vais pas le cacher, je n'ai pas tout lu : le côté 'branlette cérébrale pour intellos' m'a rebuté.

Science Fiction ? Non. Anticipation ? Non. Plutôt une histoire de l'humanité sans concession, un constat, un je ne sais quoi d'inéluctable dans ce scénario catastrophe mais si réaliste, hyper réaliste... un brin, juste un brin Cynique.

Fatal. Et radical.

Dugenou.

Edit : bon, j'avoue, j'ai pas compris grand chose... et le peu qui est passé à ma portée m'a déplu. Depuis que je suis sur Oniris je me découvre un côté 'connard bas du front' qui me déplaît et que je ne me connaissais pas. Alors je complexe et je suis méchant alors que c'est pas justifié. Bravo.

   Lirian   
29/4/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Larivière,

Confinement oblige je lis des nouvelles, j'ai du temps à perdre, où me dis-je , en lisant la vôtre, à gagner... La description de l'intérieur de ces hommes sans ombres est d'une grande sagacité. Ce n'est pas de la 'branlette', Dugenou. C'est le fruit d'observations fines, transposées. L'idée pour moi précieuse qu'à l'auteur, par exemple, de dire qu'un petit monument est érigé à chaque moment frappant de la vie, est visuellement et spirituellement une belle innovation. Le texte est truffé de ces détails. Je ne vais pas tous les reprendre, ici, même si j'ai du temps à perdre. Ce qui est sûr, c'est que que je vais en profiter, chez moi, jusqu'à peut-être la fin du confinement, tant il y a de choses à rapprocher.
Pour moi une nouvelle marquante, même si ce qu'elle dénonce est inconsciemment ou non dans toutes les têtes, les têtes ouvertes ou fermées.
Merci.

   wancyrs   
29/4/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Larivière,

Pour commenter l'un de mes textes dernièrement tu as dit que j'avais du talent, mais ce talent, pour moi, devient terne devant toutes les métaphores de ce texte ; et c'est ce qui en fait sa force, en plus de son réalisme. Je peux comprendre ceux qui parlent de cynisme, car l'humain ne veut pas comprendre, ni imaginer que son obsession à vouloir tout posséder, et à n'importe quel prix, va finalement lui ravir son ombre, car le moment arrive vraiment, et est même déjà arrivé, où les humains vont voler cette foudre divine pour réduire tout en poussière...

l'histoire est amenée d'une manière remarquable ; les détails sont si bien exposés qu'on voit le film de ce drame se dérouler. J'ai beaucoup aimé le paragraphe des livres qui racontent la vie d'antan, mais que certains balaient d'un revers de la main en évoquant la fable... être sans mémoire et sans ombre, quel triste destin !

Merci pour le partage, Lari, je n'ai pas ce talent de commentateur qui exalterait ta nouvelle à sa juste valeur, alors je l'ai apprécié en silence, car elle rejoint ma pensée sur l'avenir du monde, les détails et la précision en moins...

Wan

En te lisant, je m'imaginais comme ça que si tu réécrivais le tout avec une intrigue amoureuse ou n'importe quelle intrigue, le résultat serait magnifique !

   Cat   
30/4/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément
Ma première impression et celle d'un tableau foisonnant au lyrisme riche et coloré où se joue de la comédie humaine New age ayant perdu sa spiritualité.

C'est jubilatoire de se laisser embarquer dans ce grand capharnaüm, véritable caverne d'Ali Baba étincelant au soleil comme mille miroirs byzantins aux arabesques et volutes enflammés, sous lesquels on ressent que se joue de la grande tragédie façon antique.

Le narrateur soudoie un lyrisme riche qui bondit et caracole, rebondit pour jaillir encore et encore, et touche les étoiles de ses mille pinceaux pour allumer des images superbes, puis revient en rase-mottes époustouflants pour arracher des étincelles aux moindres grains de poussières, pour s'envoler encore plus haut, toujours plus loin... Un véritable feu d'artifice de métaphores qui laisse éclater sa vie sur fond de tableaux impressionnistes. Je pense à certains tableaux de Kandinsky dans sa série des contes de fées, par exemple ''la vie mélangée'' ou encore ''le bleu du ciel'' et d'autres encore dont je ne retrouve pas les noms, mais où les couleurs, ici, seraient plus au cœur d'un été brûlant que de l'automne, plus enluminées encore, plus flamboyantes...

J'adore !

On pourrait rapprocher les Hommes sans ombre de la SF de Ray Bradbury, en ce sens que dans cette nouvelle le narrateur ne semble pas préoccupé de réalité scientifique pure et dure, mais plutôt de fantastique poético-dramatique de la situation engendrée par ces hommes qui sont devenus des califes vivants à la place du calife.


Par ses images fortes et poétiques qui rebondissent sans cesse dans un effet de chaos fin du monde, le ton a la fougue de la harangue, le côté prêche et réprimande en moins. Il tient de l'inventaire à la Prévert, en plus exalté, plus riche encore, qui n'aurait ici, qu'un sujet unique : ce qu'est devenu l'Homme une fois qu'il a volé/tué la lumière.

L'atmosphère est à l'urgence. Ou plutôt au danger, à l'alerte. Comme le cri de la sirène dans la nuit qui annonce son approche imminente.

En même temps, elle est à la désolation, à l'inexorable, à laquelle vient se rajouter in extremis une touche d'espoir, pour peu que l'on veuille teinter d'optimisme la dernière phrase : les hommes sans ombre.

Au final, j'ai l'impression que les hommes semblent avoir trouvé le vrai bonheur, pourtant il y a ce relent de malheur qui rôde et persiste et empeste le tableau...

Merci pour le voyage, Larivière. Comme tu l'auras compris j'aime beaucoup +++ cette envolée pleine d'une poésie à nulle autre pareille, unique et passionnée.

Je retourne lire et relire encore, car mes premiers passages ne sont pas rassasiés de toute les richesses contenues dans et entre les lignes.


Deux extraits parmi tant d'autres qui ravissent l'esprit :

« Dans le hall d'entrée de leur maison, ils avaient des guéridons avec des phrases toutes faites et de petites guillotines, pour couper court à tout ennui, un cendrier, pour les échanges qui s'éternisent, une paire de dés pour avoir l'illusion de contrôler le destin, ainsi qu'une boîte d'allumettes et un atlas d'anatomie pour disséquer les intentions... »

« Il n'y avait pas plus d'enseignement véritable, mais il y avait encore des marelles tracées à la craie, dans les cours d'école. D'ailleurs, la terre et le ciel étaient des mots d'enfants. »


Cat

   Anonyme   
1/5/2020
J'avais beaucoup aimé les oiseaux lunes...Et donc lorsque j'ai vu une nouveauté signée Larivière, je me suis précipité pour lire...Au bout du compte petite déception...Donc pas de note pour ne pas "pénaliser" ce travail foisonnant de trouvailles et autres originalités...mais sur les trois quarts du texte on a une description interminable, aucune action ! littéralement et absolument aucune !!

se répétent :

Ils avaient.......Sur/sous/Dans....A l'intérieur
IL y Avait.....il n'y avait pas... etc etc

Une longue description de l'environnement qui dure, des lignes et des lignes, pour expliquer la genèse du tout...un enchevêtrement enchâssé d’objets aussi hétéroclites que divers, et variants, un bazar de perceptions extra sensorielles, un capharnaüm de digressions etc etc qui rend la lecture presque éprouvante...

Vous m'avait fait penser à W.Gibson ou K.Dick tant la lecture est ardue...foisonnante à souhait, même un peu trop...pour les non avertis.
J'ai trouvé qu'il y avait aussi un côté "biblique" et quelque chose de Steinbeck dans "Les Raisins de la Colère...avec ses longues descriptions...

   Vincente   
2/5/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
L'extra-proposition construisant par ses multiples parallèles ce "multimonde", originaire du notre, est pleine d'abondances. Que ce soit dans la forme stylistique, dans la structure narrative, dans l'abstraction "existentielle" ou par ses dévers poétiques, il y a profusion de "valeurs". Valeurs dans notre monde équivaut à richesse, mais ici comment le lecteur peut-il s'en emparer sans spolier l'auteur-narrateur, omnipotent instigateur de cette réflexion, libérée ainsi d'un personnage central qui aurait étriqué son propos dans la focale d'un individu. Car nous évoluons dans cette "nouvelle SF" dans une macro-réflexion.

J'ai trouvé le regard investisseur de l'auteur conquérant, très intéressant dans le fondement de sa pensée. Les transpositions foisonnantes qui nous font apparaître depuis notre condition d'homme d'aujourd'hui ces "hypothèses", bien visibles, accessibles, compréhensibles, de ce que pourrait être notre futur, notre par-delà vers une "hyper-thèse" civilisationnelle, tend ses ponts avec constance entre ces deux entités, ces deux époques, mais aussi ces deux façons d'envisager notre existence. La relation entre ce qui se vit aujourd'hui et ce que l'auteur/narrateur nous fait entrevoir est vraiment forte, insistante, mais à raison.

D'un point de vue narratif, je m'interroge sur l'espace temps depuis lequel se raconte l'évocation : qui est ce raconteur de l'histoire des hommes ? Il vit dans une époque postérieure, mais l'emploi dans la phrase finale de l'imparfait "C'était les hommes sans ombre" semble confirmer que ceux-ci sont morts. Et pourtant, l'on peut penser que c'est un homme qui raconte, un "homme avec ombre" donc. Je trouve qu'il manque une toute petite incise donnant une orientation appuyant d'un peu de réalisme (elle ne serait pas de trop pour faire contrepoids au niveau "d'abstraction" très élevé du récit).
L'ordonnancement des séquences (état depuis le monde d'après le "point zéro" – évocation de "l'avant" celui-ci – l'originel avec les dieux, etc… puis le "nucléaire etc… et retour aux "[i]hommes sans ombre" désormais éteints !) m'est apparu judicieux.

Un mot du titre très politico-poétique. Des hommes sans relief, sans consistance sur lesquels la lumière spirituelle n'aurait pas d'accroche, de salut, ni de réflexion, ni même de coloration, des êtres pâles et fades… Très forte expression très appropriée au propos.

Concernant les percutions des champs réalistes et abstractifs dans les descriptions, elles concourent sans nul doute à la richesse de la "démonstration", elles lui amènent une dimension "supérieure", je pense même que cette posture rhétorique très mélangeuses de genre et de notions (des plus physiques au plus poétiques) "permet de dire" plus que de raison et donc de dépasser le "raisonnable" ; celui qui fait parfois bien des dégâts ou qui empêche "d'aller plus loin". Il faut saluer l'audace de l'auteur sur ce plan, d'autant que ces invitations se justifient le plus souvent dans leurs termes mêmes. Toutefois, j'ai trouvé longs, rébarbatifs, les paragraphes d'une phrase immense où s'empilent (le plus souvent de cause à effet, mais…) à n'en plus finir les couples d'oppositions d'objet ou de faits descriptifs. Autant pris un à un et même deux par deux, ils sont séduisants, riches de sens, dans ce qu'ils notent du regard, autant la quantité d'images qu'ils convoquent est finalement dépréciatrice ; oserai-je dire, dans ce registre valorisant, que le rare est bien souvent le plus cher… !

Plus globalement, je garde aussi cette sensation du besoin d'un resserrement du propos. Un peu comme s'il fallait choisir de modifier le dosage entre l'efficace et le joli, ou entre le pertinent et le lyrisme.
Et puis, d'une façon très subjective, je reste un peu réservé sur la justesse du développement en lui-même pour servir cette idée très inspirée dans son principe ; je parle là des articulations de la démonstration (j'y vois une sorte de démonstration, mais peut-être n'en était-ce pas une ?) que j'ai tenté de retenir ; mais cela étant tellement discutable…

   Louis   
8/5/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément
« Au commencement était l’action » ( « Im Anfang war die Tat » ): écrit Goethe dans Faust,
« Au départ fut le verbe Avoir » écrit l’auteur dans ce texte, pour désigner l’origine, ou plutôt le fondement, d’un monde fictif, d’un monde de lumière, où vivent des « hommes sans ombre ».

Une première partie du texte dresse le tableau de ce monde fictif. Tout, dans cette partie est descriptif. Parce que dans cet univers il ne se passe plus rien, il ne peut être que dépeint. Ce monde, en effet, est celui de la fin de l’Histoire et de toute histoire, cette partie se conclut et se termine par ces mots significatifs :

« Il n’y avait plus de récit, plus de trame »

Le texte dans ses débuts n’est donc pas un récit, il n’est que le tableau d’une fiction, puisqu’il nous plonge dans l’époque de la fin du roman, dans un âge sans narration possible, sans « récit », et sans « trame », parce qu’il n’y a plus rien à raconter dans ce monde, puisqu’aucune aventure, ni épopée ni odyssée ne peuvent plus y être vécues.
L’Histoire est à son achèvement, et « plus personne ne suivait les hommes qui prônaient les changements, les révolutions. Les fous n’existaient pas plus que les idéalistes. »

La quasi-absence des verbes d’action, dans cette première partie, confirme l’idée.
Les verbes d’état dominent. Le verbe avoir est le plus utilisé ; de ce monde, il est dit ce qu’il y a, ce qui lui est présent, ainsi que ce qui est (ici « être » et « avoir » ne s’opposent pas, mais se confondent ) mais non ce qui se passe, non ce qui arrive, car il n’arrive rien, et qu’aucun événement ne se produit plus.

Dès la première phrase apparaît le verbe « avoir » : « Ils avaient des intuitions et des colonnes à bulle », ce verbe reviendra en de nombreuses occurrences par la suite, et sera aussi très fréquemment utilisé en tant qu’auxiliaire.
Son usage en tant que verbe indique des propriétés rapportées à un sujet collectif : « ils », propriétés à la fois au sens des attributs de ce sujet, et celui de leurs possessions.
Leurs attributs subjectifs : « les intuitions », un peu plus loin les «souvenirs » sont mis sur un même plan que les objets possédés : «des souvenirs luisants, des divans blancs, et des frigos qui faisaient des glaçons… ». Il semble n’y avoir nulle distinction entre ce qui est interne à ces sujets et ce qui leur est externe.
L’intériorité personnelle ne demeure plus cachée, dans une zone sombre, obscure, impénétrable à autrui, dans une zone d’ombre, mais semble projetée hors de soi, dans l’extériorité, en pleine lumière.
Les autres verbes de cette partie peignent le tableau d’un monde étrange. Ainsi, par exemple : « Sur le carrelage froid et stérile de leurs salons s’étalaient à perte de vue des surfaces sans fin… »
Quand il est fait usage de verbes apparemment d’action, il s’agit en réalité d’évoquer des gestes, des mouvements corporels, des déplacements et des agitations : « Aux murs végétaux de leurs chambres à coucher, ils pendaient des amertumes et des lézards en fer blanc », des gestes quotidiens, répétitifs, figés, et non des actions.
Tout semble en effet pétrifié et sclérosé, et les gestes désordonnés, insensés ou répétitifs équivalent à une fixité, où tout change pour que rien ne change. Prolifèrent dans ce monde les « statuettes », les « silhouettes amorphes faites de chairs d’os et de pulsions », les «mannequins humains », des « postures catatoniques ». On se croirait plongé dans les tableaux d'un temps figé à jamais du peintre De Chirico de l’époque surréaliste et « métaphysique ».
Le temps, , du monde de lumière est, en effet, comme mort, et les montres doivent y être aussi molles que dans le tableau de Dali, intitulé « Persistance de la mémoire.
Quand « avoir » est utilisé en tant qu’auxiliaire, c’est toujours pour indiquer un passé, des actions passées, qui ont pris fin : « Ils avaient dominé la matière. Ils avaient maté les atomes, soumis les électrons. Démasqué le boson et découvert l’orbore, le radium, le lithium…puis ils avaient creusé la terre… ». Mais l’histoire du monde qui nous est dépeint est parvenue à sa fin, et à ses fins, ce monde du bout de l’histoire ne vit plus qu’au présent, se poursuit dans un perpétuel présent, sans but, sans téléologie : « Délivrées du passé, comme de l’avenir, leurs existences étaient un instant perpétuel, un mouvement sans fin. »
De façon étrange, les verbes d’état ou descriptifs sont aussi conjugués au passé, à l’imparfait, alors que la logique voudrait qu’ils soient conjugués au présent.


Le monde utopique qui nous est décrit se trouve dans un rapport particulier à la lumière. L’éclairage y joue un rôle important. Dès la première phrase apparaissent les références à son propos : « Ils avaient… des murs de lumière… des éclairages de toutes sortes ». Ce monde baigne dans une clarté intense, artificiellement produite : « Sous les puissants néons… » ; « Dans les mégalopoles baignées par la lumière éclatante des gighalogènes… » ; « … sous la lumière aveuglante du multimonde » ; « … comme des amas d’étoiles aux puissantes lumières, les villas et les monuments brillaient de mille feux précieux… c’était comme un roulement à billes géant et scintillant, qui se tenait à la place de la voûte céleste et que l’on sentait gouverner mystérieusement de ses phares gigantesques et arrogants l’ensemble de l’univers et des destinées ».
Cette luminosité éclatante ne laisse aucune zone d’ombre, et même les nuits ne sont plus le règne de l’obscurité : « Ils vivaient sous l’éblouissement permanent, baigné de lumière » ; « Leurs sentiers étaient toujours lumineux… »
Ce monde sous une lumière permanente est un immense panoptique. Tout y peut être vu, rien n’y peut être caché.
Ainsi : « Partout, la lumière était inquisitrice ». La lumière scrute tout, rend tout visible, rend tout contrôlable.
La lumière pénètre jusque dans l’âme des hommes, pour la rendre transparente. Ce qui ne se voit pas en elle, ce qui constitue aussi ses profondeurs obscures, inconscientes, invisibles pour les autres comme pour soi-même, se trouve "ex-posé" en pleine lumière, non par une "intro-spection", mais par une sorte d’ "extra-version", par laquelle l’intériorité se trouve projetée sur des écrans lumineux, et ainsi rendue visible : « La nuit, ils projetaient les désirs interdits de leur conscience qui ruisselaient le long des parois de vinyle blanc trop brillant, au-dessus de leurs lits embués de frissons ». L’abstraction de cette intériorité se manifeste dans les objectivations concrètes des « animaux domestiques », des « statuettes », des « idoles ou hologrammes », des « petits monuments en forme de mémorial » etc.
Aucun jardin secret n’est plus possible. Leur « jardin » se dresse hors des hommes, devant eux et devant tous les yeux, sur les «murs végétaux de leurs chambres à coucher », qui n’est plus un espace d’intimité, parce que l’intimité a disparu dans l’éclairage universel et la transparence généralisée des hommes, à l’image des « immenses tours de verre », ces tours qui « sonos géantes reproduisaient la complainte du vent » ; humains comme les tours, pleins de vent, inconsistants, sans distinction entre intérieur et extérieur, sans profondeur.

Dans ce monde de lumière, où prolifèrent les écrans, les images dominent, règne en maître le spectacle, et « Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation » : comme écrivait Guy Debord dans "La société du spectacle". Ce passage est significatif à cet égard : « à l’intérieur tout était disposé à la façon d’un petit théâtre… Parfois, dans le cercle des intimes, ils jouaient des drames ou des comédies écrits à partir de leurs mœurs personnelles et le décor comme les acteurs changeaient en fonction des modes et des humeurs… ».
La vie n’est plus vécue, mais représentée dans une vaste mis en scène.

Ce monde lumineux et sans histoire demande, comme dans toute civilisation, une histoire au sens d’une genèse, au sens d’un récit des origines. Même au monde sans histoire, il faut une histoire de son apparition, qui ne peut être dans une génération spontanée.
Le monde lumineux croit d’abord la trouver dans un mythe. Le mythe n’est ni la légende ni la fable, mais le récit d’une genèse, il raconte comment une réalité est venue au monde par des événements qui surviennent dans un univers surnaturel où vivent des êtres doués de pouvoirs prodigieux.
L’histoire racontée dans de « vieux livres » qui aboutit au « point zéro » du monde lumineux en possède tous les caractères. Elle fait intervenir des êtres surnaturels : les « dieux ». Ces démiurges sont doués du pouvoir de créer tout un monde, ils ont donc créé « toutes choses vivantes, c’étaient les créateurs de l’homme ».
De même que dans le mythe biblique, mais sans son monothéisme, ces dieux créent l’homme à leur « image », en font un mixte qui associe une parcelle divine et une parcelle animale.
Ce récit mythique présente, en effet, la même structure que d’autres grands mythes antiques bien connus. Comme le mythe grec des «Androgynes », ces humains primitifs disposant d’une unité qui ne séparait pas le féminin et le masculin, ces humains orgueilleux qui avaient décidé de gravir les cieux jusqu’à l’Olympe pour prendre la place des dieux et qui furent pourfendus par le châtiment divin de Zeus, rendus ainsi incomplets, séparés d’une part d’eux-mêmes pour toujours, toujours en proie aux désirs.
Comme le mythe biblique de la Tour de Babel, quand les hommes décidèrent d’élever une tour jusqu’aux cieux, de s’élever jusqu’au monde du divin, et qu’ils subirent le châtiment du dieu unique de la Bible, par lequel les hommes se mirent à parler des langues très différentes les empêchant de se comprendre et de coopérer.
Dans ces mythes, l’homme à chaque fois subit un châtiment divin, origine de son malheur, par orgueil, par une démesure en lui, son «hybris » disaient les Grecs, qui le pousse à ne pas accepter sa condition humaine et la finitude qui lui est liée.
Le mythe présent dans le texte relate une "vanité" des hommes, à partir d’une tension en eux entre leur côté animal et leur côté divin, qui les pousse à s’égaler aux dieux, et à refuser ainsi leur condition humaine : « Alors l’homme, cet être impulsif et vaniteux, car il était à la fois un animal et un dieu, créa les machines, afin de se débarrasser de sa condition de bête, afin de ne plus dépendre des dieux, afin d’être aussi puissant, aussi riche et rayonnant, aussi libres qu’eux. »
Par les sciences et les techniques, les « machines », l’homme acquit alors un pouvoir démesuré sur la nature, mais au lieu de se détacher de son côté animal, il fit de la technique un moyen d’amplifier ce côté en lui, qualifié de « bestial », ce côté violent, cruel et destructeur.
Une suite est donnée à ce mythe, qui le rapproche d’un autre grand récit mythique, le récit prométhéen. De même que Prométhée avait dérobé le feu divin pour en faire don à l’homme, les êtres humains décidèrent de s’approprier la « foudre divine » : « ils montèrent dans les appartements des dieux, où ils rentrèrent comme d’habitude par effraction, par une porte céleste laissée entrouverte ou une fenêtre de constellation mal fermée. Sans un bruit, ils s’emparèrent de la foudre divine… »
Le feu dérobé n’est pas celui, constructeur, de la forge d’Héphaïstos, le dieu forgeron, feu symbolique du génie des arts, des techniques artisanales, mais le feu que l’on attribue plutôt à Zeus, celui de la foudre (ou du foudre), arme redoutable reçue par Zeus des Cyclopes et qui assure sa toute-puissance.
Les hommes firent bien sûr un usage dévastateur de la puissance que leur donnait le feu divin. Comme Prométhée, ils furent châtiés, non pas en étant enchaînés à un rocher, et subissant chaque jour la torture d’avoir le foie dévoré par un oiseau rapace, aigle ou vautour, mais enchaînés à leur condition animale « …pour les punir…les laisser pour l’éternité dans leur état initiale de mammifères ». Mais surtout, pour avoir voulu dérober la lumière divine, ils furent enchaînés à l’obscurité, à un manque permanent de lumière naturelle : « Pour châtier les hommes une bonne fois pour toutes, les dieux leur retirèrent toue lumière naturelle, et les enveloppèrent d’un grand voile noir. » Ainsi les hommes furent condamnés : « à vivre comme le plus vil des animaux, dans la terreur des ombres et de l’obscurité », dans le même temps qu’ils sont infligés aussi d’une perte de mémoire collective : « ils n’auraient plus de souvenir ni du passé ni de la raison même pour laquelle ils agissaient ».
Ainsi le mythe rend compte de la situation dans laquelle vivent les hommes, contraints de produire artificiellement une lumière que la nature leur refuse par décret divin ; contraints de vivre dans un halo de lumière enveloppé des ténèbres les plus noires et les plus obscures.


En dehors de ce récit mythique, on peut trouver aussi dans le monde lumineux des récits historiques, qui racontent la « vraie histoire ». Le savoir historique se distingue du mythe, en ce qu’il est moins fondé que lui sur l’imaginaire, repose plutôt sur la rationalité : « la vraie histoire, celle qui expliquait comment… » et des documents vérifiables.
Si une histoire est possible, c’est qu’il y a eu un avènement de la société lumineuse, c’est qu’il y a eu un avant de ce monde dans lequel le temps n’a plus cours, et donc un temps vivant : « une époque lointaine où le temps existait encore ».
On y apprend que « l’homme a mis le feu à la planète » par « folie guerrière », il a joué avec le feu, comme un enfant, ou plus exactement, il a joué à l’apprenti sorcier (un autre mythe encore que celui de l’apprenti sorcier, dont une version a été reprise dans l’animation Fantasia de Walt Disney, mais un mythe n’est pas pure fantaisie et dit des vérités de façon symbolique et imagée). Ce feu s’avère être le feu « nucléaire ». S’ensuivit un « grand cataclysme » qui a mis en péril toute vie sur terre, l’orbite elle-même de la planète en a été changée.
Paradoxalement, les hommes n’ont trouvé leur salut que dans ce qui a tout détruit : l’énergie nucléaire. La lumière nucléaire porte à la fois leur vie et leur mort. Ils vivent désormais dans des « bulles » qui tirent leur énergie et leur lumière totale et permanente du nucléaire, à l’abri d’une nature et d’une atmosphère dévastées.
Ils ont tout détruit et tout recréé, « selon leurs désirs », et désormais : « toute chose, tout objet, tout animal, tout ce qui existait sur la terre était un produit de l’homme ».

Pour éviter tout nouveau cataclysme, les hommes ont alors instauré les moyens d’une paix : « C’était le règne de la paix universelle ». Une paix qui sacrifie la liberté, une paix fondée sur un système eugéniste, d’une part : « en sélectionnant, aidés par les avancées impressionnantes de la maîtrise du génome, les individus les plus doux, les plus dociles, les plus aptes à vivre dans le nouveau monde tel qu’il allait être constitué », et d’autre part sur un système de contrôle et de surveillance généralisés : « surveiller la masse et les populations, dans leur moindre intimité, pour veiller à la santé at au bien-être de chacun ». De nouveau, il s’agit de rendre les hommes transparents, et inconsistants.

D’autres hypothèses circulent, qui affirmant qu’en dehors des dômes ou des bulles, il y aurait une vie sous un ciel bleu, une vie sous le soleil.
Il y a divers mondes possibles, qui semblent coexister, de façon réelle ou fantasmée, en parallèle.
Un miroitement d’univers qui se reflètent imparfaitement.

Les hommes sans ombre croient vivre dans le ‘’meilleur des mondes’’ : « ils réussissaient à vivre, et même à vivre mieux, pleinement satisfaits d’eux-mêmes ». Ils croient avoir réalisé enfin leur aspiration à s’égaler aux dieux : « Ils étaient les nouveaux et les seuls véritables dieux de leur monde. Ils en avaient conscience… et conquérants et radieux, ils en étaient très fiers ».
Ils vivent toujours dans la lumière radieuse, attribut du divin.

Pourtant, sous leur dôme, « la nuit restait sans arche, sans étoile, sans rêve, étreinte d’angoisse »
Nous avons bien affaire à une dystopie.
« L’espace était désenvoûté », est-il ajouté, au sens où il n’y a pas de voûte céleste, noire de nuit mais percée de la lumière des étoiles ; au sens du désenchantement dans un monde sans rêve et sans charme. Si dans le monde lumineux, l’histoire et son récit ne sont plus possibles, il en est de même pour la poésie dans un monde où rien n’intrigue, rien ne charme, rien ne fascine ; où rien n’envoûte ; où rien n’enchante.
Les hommes sans ombre, sans part obscure, qui n’est pas forcément la part du mal, vivent dans un monde sans charme, sans cette part d’imaginaire qui laisse place au rêve et à l’enchantement, dans un monde sans histoire et sans poésie, dans un monde angoissant.
La lumière totale et permanente ne valent pas mieux que les ténèbres profondes sans la moindre lumière.


Le texte présente l’hypothèse de divers mondes possibles. Ces possibles semblent être ceux d’un choix : que voulons- nous ?
Voulons-devenir des hommes sans ombre ?

Ce texte nous interroge. Nous qui sommes sans doute à la croisée des chemins. Nous qui sommes parvenus sans doute à un point crucial de notre Histoire, il nous faut rapidement choisir. Et remettre l’action au départ de nos vies.

Le texte écrit au passé signifie sans doute que ce monde lumineux fantasmatique peut être considéré comme un possible de notre destin, un possible qui doit prendre fin, avant qu’il ne devienne notre futur, tant notre présent présage bien des aspects du monde spectaculaire de la lumière crue, et cruelle.

Merci Lariviere.

   jfmoods   
10/5/2020
Que dire après la brillante analyse de Louis ? Rien, sinon que le titre rappelle le roman fantastique de Chamisso. Peter Schlemihl vend son ombre au diable contre la fortune. Il comprend bien vite que l'argent ne suffit pas : son fatal handicap l'exclut de la société des humains. Il acceptera son sort et refusera toujours l'autre proposition : retrouver son ombre en échange de son âme.

"Les hommes sans ombre" ont vendu leur ombre et leur âme dans un même marché de dupe.


Oniris Copyright © 2007-2020