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Réalisme/Historique
Laurent-Paul : Vengeance
 Publié le 17/05/26  -  3 commentaires  -  7385 caractères  -  5 lectures    Autres textes du même auteur

Rêves, aventures et mésaventures ordinaires.


Vengeance


Premier jour

Charles voudrait être craint des autres, des autres élèves, des sales profs et pions et de ses parents. Mais il parvient tout juste à faire pleurer maman et se prendre des raclées de papa et des élèves que les profs et les pions craignent vraiment. Il est donc énervé en permanence. Et en plus, aujourd’hui, ce sale prof de maths l’a obligé à s’asseoir à côté de cette bouche d’égout de Marine la grosse moche pleine de gros boutons dégueux. Son énervement a donc encore crû. Et pour finir, Mamadou, Oussama et Greg se foutent de sa gueule, lui disant à mi-voix à travers la classe qu’il va devoir se désinfecter ses onze tout petits doigts après le cours.


Il renifle un grand coup, jette un coup d’œil à sa voisine et constate que Marine n’a plus de boutons. ll s’étonne et ne peut s’empêcher de dire une phrase spirituelle et humoristique à sa voisine, mais assez fort pour que toute la classe entende. Et si le prof le vire, tant mieux. La permanence et le sermon de la CPE et une raclée paternelle seront toujours moins humiliants que d’être assis à côté de la truie.

Et donc Charles éructe à travers la classe : « Mé putin, Marine, ta découvér le savon ojordui ou ta chanjé ton string ? Tu pu telman moin kdab. ! »


Le professeur, un vétéran du collège en poste depuis plus de deux ans sans avoir demandé sa mutation ni être rentré chez lui en larmes, un de ceux qui savent donc tenir une classe, ne s’émeut pas. Il demande par acquit de conscience à Charles de s’excuser ; comme Charles rajoute d’autres insultes, le professeur s’approche de lui calmement et le prie de sortir en le regardant droit dans les yeux, sans trembler, ferme et décidé. Charles aimerait se lever et s’affirmer comme ce grand troisième qui s’était planté face à face avec le principal dans la cour, avec des yeux de tueur, les lèvres retroussées sur ses dents de requin. Mais Charles sort tête basse ; il lorgne du coin de l’œil les trois durs qui lui sourient en hochant la tête. Charles est tout fier. Il se sent devenir prédateur.


Hermine la déléguée suce-boules des profs l’accompagne à travers les couloirs jusqu’au bureau de la CPE. Il voudrait bien coincer cette fille contre un mur, lui toucher le cul et lui pincer les miches, mais cette salope tout en muscles fait du judo. Elle a déjà foutu un troisième par terre, dans la cour, devant tout le monde et lui a quasi arraché un bras. Le teubé s’est tellement pris la honte qu’il n’est jamais revenu au collège.


La CPE l’engueule bien fort et menace d’appeler son père. Charles hausse les épaules, marmonne des jmenfous, soupire et demande l’heure. Il commence à en avoir assez de la crise d’hystérie de l’autre ; malgré son manque d’intérêt pour ce qui se passe, il entend des mots sur le respect, le regard des autres, l’estime de soi et la discrétion. Bref, la CPE lui sert la soupe habituelle que personne n’a envie d’avaler.

Et l’engueulade continue, longue, longue ; ce n’est pas le volume sonore qui gêne Charles. C’est rester assis, ce sentiment de perdre la face devant cette CPE qui n’est jamais qu’une meuf. Charles sent que ça vient, d’un coup : sa tête se renverse en arrière, ses yeux roulent dans tous les sens et ses poings crispés blanchissent aux jointures alors que ses lèvres se retroussent sur sa dentition argentée de bagues et d’un peu de bave.

L’engueulade cesse ; la CPE, toute blanche, fixe Charles bizarrement. Elle parle tout doucement maintenant ; elle se plaint que l’assistante sociale n’est pas là. Elle parle même d’appeler sa maman et non plus son père.

Le lendemain, Charles se vante d’avoir fait peur à la CPE à ses trois nouveaux amis qui hochent la tête gravement à ses déclarations. Il est devenu un dur, ça y est.


Deuxième jour

Bich Trâm déteste son prénom. Elle déteste aussi les nems, les rouleaux de printemps, le riz et manger avec des baguettes. Elle n’est jamais allée au Vietnam et s’est juré de ne jamais s’y rendre. Elle déteste aussi ses parents qui lui ont donné ce prénom débile.

« Mais ça veut dire épingle de jade, ma chérie », lui explique régulièrement sa mère. Mais qu’est-ce que ça peut bien faire ! C’est pas elle qui se fait appeler la bitch du tram et autres joyeusetés ; alors, pour avoir la paix, elle réfléchit à un nouveau prénom, un qui sonne banal mais classe en même temps, un qui vous laisse tranquille et vous met en valeur à la fois, bien français mais pas franchouillard, passe-partout, sans trop de possibilités de faire des calembours débiles. Bref, elle est à la recherche d’un prénom qui vous présente sans vous humilier.


Entre le restaurant chinois tenu par les parents vietnamiens de Bich Trâm et le collège, il y a environ un petit quart d’heure de bus. Il faut quitter le centre-ville, longer la longue rue qui suit la voie ferrée d’un côté et les petits pavillons tous identiques de l’autre et enfin on arrive au collège, un truc anguleux et métallique surnommé le cuirassé. Au loin, pas loin en fait, juste de l’autre côté de la colline, montent les tours de la Templerie, la grande cité où tous les cassos et autres racailles habitent. Bon, il y a quand même des exceptions. Il y a Samia et Mohammed, des jumeaux. Ils ne se quittent presque jamais. Ce sont les amis de Bich Trâm, quelques-unes des rares personnes qu’elle apprécie ; les autres personnes qu’elle fréquente ne sont que des copains, des ombres interchangeables qui, elle le sait, se moquent d’elle dans son dos et sur leur phone, à part peut-être Hermine.


Le bus s’arrête à l’arrêt de la Templerie et se remplit d’une joyeuse jeunesse chamarrée. Bich Trâm guette ; elle voit passer Charles l’abruti qui ne s’aperçoit même pas qu’il est en train de se faire racketter par ses nouveaux potes. Il leur a payé de nouvelles casquettes de marque. Il est tout fier cet abruti. Toute à son mépris, elle n’aperçoit Samia qu’au moment où elle s’effondre plus qu’elle ne s’assoit à côté d’elle. Mohammed se poste devant les deux filles, imposant son mètre quatre-vingts de muscles alors qu’il n’a même pas quinze ans. La conversation entre les deux copines commence :


– Dis, Samia, tu penses quoi de Monique comme prénom ?

– Monique, tu rigoles ? ça rime avec nique ! Oublie !

– Et Marianne ? tu sais, comme la meuf sur le tableau qu’on a vu en histoire !

– La pute folle avec les seins à l’air et plein de mecs autour ? Mais t’es pas bien !

– Ouech celle-là ! Et arrête ton délire sur ses seins et les mecs ! C’est la meuf qui est sur les papiers, sur les timbres, partout ! c’est toutes les meufs à la fois, celles qui se font respecter quoi !

– Ouaip, vu comme ça… Mais je comprends pas pourquoi tu veux changer ton nom ! Fais-toi appeler Biche, c’est cool pour une meuf, surtout une bien roulée comme toi !


Biche Trâm rougit. La dernière phrase a été dite par Mohammed.

Et c’est là que Charles se met à hurler à travers le bus que Mohammed veut pécho la bitch du tram, juste au moment où on s’arrête devant le collège. Charles s’apprête à sauter du bus, poursuivi par Mohammed et les injures des deux filles. Mais Charles ne voit pas le croche-pied de Marine. Il trébuche juste au moment où la porte s’ouvre ; il finit sur le trottoir, bouche la première. On entend un hurlement de douleur quand ses dents cassent et que sa mâchoire se déboîte. Tout le monde rit et applaudit très fort au joli spectacle, même s'il est un peu bruyant.


 
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   GLOEL   
4/5/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour,

Entre naturalisme et satire sociale, votre texte se distingue par une immersion brute dans l'univers du collège, capturant avec une fidélité presque dérangeante la violence verbale et les rapports de force qui régissent l'adolescence.
La structure en deux "jours" permet de croiser les perspectives, offrant un contraste saisissant entre la quête de virilité toxique de Charles et la quête d'identité subtile de Bich Trâm.

Le récit est percutant. L'utilisation du présent de l'indicatif et le rythme rapide des dialogues créent une tension constante qui culmine dans une chute physique et symbolique particulièrement satisfaisante pour le lecteur.
Charles est un anti-héros réussi ; il suscite autant de mépris que de pitié, ce qui témoigne d'une écriture nuancée. Le personnage de Marine, bien qu'en retrait, apporte une dimension de "vengeance silencieuse" très efficace.
Le choix d'une langue familière, voire vulgaire, sert le réalisme du propos. Cependant, cette force peut aussi etre une limite.

Points forts
Le récit brille par son réalisme social et sa peinture crue, presque naturaliste, de l’univers scolaire (langage, hiérarchies, cruauté). La narration est dynamique, portée par un ton acerbe et cynique qui évite tout idéalisme. Le personnage de Charles est particulièrement bien brossé : sa psychologie de "victime-agresseur" cherchant une validation virile est pathétique et cohérente. L'ironie dramatique fonctionne bien, notamment lors de la chute finale où la "vengeance" vient de l'ombre (Marine).

Points faibles :
Le texte souffre d'une écriture parfois trop brute, accumulant les insultes et les clichés (les "durs", la déléguée "suce-boules") au risque de flirter avec la caricature. Certaines répétitions ("sale prof", "abruti") alourdissent le style. La transition entre le premier et le deuxième jour est un peu abrupte, et le personnage de Bich Trâm, bien que touchant dans sa quête d'identité, mériterait un lien plus organique avec l'intrigue de Charles pour éviter l'effet de "deux histoires juxtaposées".

Ce texte possède un réel potentiel, notamment dans le cadre de recueils de nouvelles noires ou de littérature "Young Adult" sans concession. Pour optimiser sa version finale, il serait intéressant de resserrer encore davantage les liens entre les deux protagonistes pour transformer ces deux tranches de vie en une mécanique implacable.
J'aime bien cette chronique sociale acerbe et cruelle, dont la noirceur est rachetée par une ironie finale mordante : fragment du aujourd'hui !

Bonne continuation ...

   plumette   
10/5/2026
trouve l'écriture
convenable
et
n'aime pas
2 personnages principaux ( Charles et Biche Tram) et beaucoup de satellites, un peu trop de monde pour moi dans cette courte nouvelle.
Sur le fond, j'ai eu du mal à croire au personnage de Charles, tandis que celui de jeune fille m'a plus convaincue.
l'écriture sert bien le propos, elle est fluide, adaptée à cet univers qui ne cherche pas à se montrer sympathique !
Je réalise que dans mon " je n'aime pas" il y a mon malaise face à la violence gratuite.
Bonne continuation.

   Cyrill   
13/5/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
J'aime bien le côté amoral de ce récit. La violence verbale est atténuée par un ton bénin, en discret surplomb, qui culmine dans la chute. On change de focale en permanence. Le narrateur épouse la perception de chaque personnage, avec leur vocabulaire, leurs obsessions, mais en même temps il y a une forme de décalage, presque ironique, qui ne commente jamais directement mais qui se glisse dans certains choix de formulation. Par exemple la manière dont Charles s’espère « craint des autres » alors que tout ce qu’on voit le contredit.
C’est que le narrateur se hisse au-dessus de la mêlée sans quitter les personnages : il ne corrige pas leur vision, il la laisse s’exprimer dans l’agencement des scènes, des conséquences, des regards croisés, et ça suffit à produire une lecture critique, par laquelle je comprend ce que les personnages ne comprennent pas d’eux-mêmes. Par exemple l’illusion de puissance de Charles, sans arrêt en butte au réel. Ou encore le jeu de miroirs entre les points de vue : Charles vu par lui-même versus vu par Bich Trâm. Enfin l’absence de jugement explicite, remplacée par des situations qui parlent d’elles-mêmes.
Il y a un équilibre assez bien tenu entre immersion et distance, mais il me semble qu’il gagnerait encore en crédibilité en privilégiant les situations plutôt que la surenchère langagière.
Merci pour le partage.


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