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Fantastique/Merveilleux
Leandrath : Cycle des Amberlirims - Aventures : 5 - Les ombres du passé
 Publié le 29/12/08  -  1 commentaire  -  27642 caractères  -  21 lectures    Autres textes du même auteur

La nouvelle consacrée à Kashell, le mercenaire qui sera chronologiquement le dernier à rejoindre les Amberlirims, se situe à deux niveaux : le récit d’un épisode-clé du passé du personnage, et en même temps une évocation de sa vie en tant que mercenaire. C’est-à-dire avant la rencontre décisive…


Cycle des Amberlirims - Aventures : 5 - Les ombres du passé


Cet épisode parle d'un homme d'Idalness, alors que les Amberlirims sont toujours occupés à se tailler un nom à Teragopolis, avant qu'ils ne franchissent l'Océan sans Fin et n'échouent en Athanelas ; là ils rencontreront celui dont le passé est ici exposé.


Voir partie 1 : Introduction – Préface


_______________



Le soir d’automne tombait lentement sur l’île d’Almerion. Sur les quais de bois de la Cité du Phare, deux mercenaires discutaient. Ils étaient assis au bord des planches, les pieds dans le vide, leurs cannes à pêche à la main. À l’extrémité de la jetée, sur l’horizon incandescent, se découpait la silhouette d’un troisième homme. Il semblait perdu dans la contemplation des vagues, ou peut-être de la lointaine côte du continent d’Idalness. Sa cape écarlate s’agitait au gré du vent. Calmement. Presque paresseusement. Les bras croisés sur sa tunique grise, les mains gantées de noir, une épée remarquablement ouvragée au côté, il se tenait suffisamment à l’écart pour que la teneur de la conversation des deux pêcheurs lui échappe.


- Pourquoi est-ce qu’on l’appelle comme ça ? demandait le plus jeune.

- Hein ? répondit l’autre en secouant sa canne. Qui ça ?

- Kashell Flot de Sang, fit l’autre en indiquant d’un mouvement du menton la silhouette en bout de quai. Pourquoi il porte ce nom ?

- Ah ça… C’est une vieille histoire.

- On parle beaucoup de lui depuis que le Corbeau l’a pris à son service direct.

- Les gens parlent trop.

- Oui, peut-être. Mais je voudrais savoir. C’est à cause de la Stygie ? De ses stigmates ? Je ne vois pas vraiment le rapport, mais…

- La Stygie n’a rien à voir avec ce surnom, marmonna le vieux mercenaire, en songeant à la chevelure d’un blanc grisâtre et aux yeux violets de celui qui leur tournait de dos. C’est plus ancien.

- Et pourquoi il porte toujours des gants ? Et ces tenues qui couvrent tout son corps, comme s’il avait quelque chose à cacher…

- Et pourquoi tu viens me saouler avec toutes tes questions ? Le rabroua le vieux en frottant sa moustache. Cours plutôt à la taverne me chercher un autre pichet, et qu’ça saute !


Le plus jeune, à peine un garçon, se leva avec un air boudeur.


- D’accord, j’y vais, mais après, tu me racontes !


Et il partit en courant. L’autre soupira en le regardant s’éloigner. Il était là depuis bien longtemps maintenant. Et les dieux seuls savaient pourquoi ce petit bonhomme s’était pris d’affection pour lui. Une mauvaise blessure lui avait laissé une patte folle, et il ne pouvait plus partir en campagne comme avant. Cette nation de mercenaires était un refuge pour tous les parias. Il y avait gagné sa place comme soldat, et maintenant il en était réduit à raconter de vieilles histoires à un gamin avide et trop curieux.


« Enfin, ça n’a pas que des mauvais côtés », songea-t-il en voyant son compagnon revenir avec une outre bien remplie.


L’immobile silhouette du mercenaire vêtu de gris était toujours tournée vers le couchant.


- Alors, dit le jeune garçon, dévorant des yeux l’homme au bout du quai. Tu me parles de lui…

- Soit, concéda le vieux pêcheur. Alors, écoute bien…



Kashell ne s’était jamais senti à sa place en Ysgard. Dans les steppes froides et les forêts de pins, parmi les tribus de guerriers armés de haches et de lourdes épées, vêtus de fourrures pour se protéger du froid, et d’armure pour se protéger des coups. Il n’avait pas la constitution solide des Vikings, ni la même propension à la lutte physique. Il se révélait bien plus apte à manier l’épée avec précision, l’arc avec dextérité, et à se glisser discrètement derrière ses adversaires pour les frapper par surprise. Mais tous ces talents ne trouvaient guère grâce aux yeux des rudes guerriers du Nord.


Un jour les mercenaires d’Almerion vinrent combattre à leurs côtés, contre les envahisseurs nains du pays des collines. Les prêtres de Thor et d’Odin lancèrent des imprécations contre ces combattants venus d’ailleurs. Mais le conseil des chefs savait que la frontière serait trop faible sans leurs renforts. Kashell fut fasciné par ces gens qui combattaient avec ruse et tactique. Ces hommes de toutes races et de toutes origines, aguerris, rendus solidaires par un point commun inattendu : rien à perdre, tout à gagner. À la fin du conflit, ils repartirent d’Ysgard avec, dans leur rang, un jeune homme amer et froid. Dont la seule motivation était de mettre à l’épreuve ses compétences. Car il avait des preuves à apporter. À son peuple si ce n’était à lui-même.


Pendant trois années, il parcourut le monde, allant de campagne en campagne. Rapidement, il fut utilisé comme espion, infiltrateur, et assassin. Mais c’était au cœur des combats qu’il donnait sa pleine mesure. Son épée, antique rapière, tissée de multiples enchantements, unique cadeau de départ de son clan, dansait autour de lui et frappait avec une précision mortelle. À de nombreuses reprises, Kashell lui-même jura que si ses pairs avaient su juger de la valeur de cette arme, ils ne s’en seraient jamais défait. Mais pour eux, ce n’était qu’une lame trop fragile pour les lourdes attaques des Vikings. Dans les mains de Kashell pourtant, elle révélait sa redoutable nature.


Ce fut ainsi que le jeune Ysgard devint un mercenaire impitoyable. Bien loin d’un pays qui n’était plus le sien. Il se jetait avec rage dans chacun des conflits où Almerion l’envoyait. Il amassait lentement les récompenses et les primes. Au point de faire de son avidité une vertu.


Les hasards de la vie de soldat, cependant, le conduisirent à nouveau dans les contrées qui l’avaient vu naître. Pour les mercenaires, les alliés d’un jour sont les adversaires du lendemain. Et cette fois la Légion Rebelle devait livrer bataille pour le compte du Royaume de Lavernus. Contre Ysgard. Une mission bien précise. Une tâche simple, que la chevalerie laverne se refusait cependant à exécuter elle-même.


Les mercenaires avaient été payés pour s’emparer d’un village fortifié, construit à flanc de colline, dans la zone rocheuse. Il n’abritait qu’une faible garnison, une poignée d’hommes censés protéger les paysans. Ceux-ci semblaient se reposer sur les épaisses murailles, l’accès difficile et la protection naturelle de leur habitat plutôt que sur les troupes stationnées là. Mais quelque chose dans ce village avait attisé la convoitise de Lavernus. Il fallait qu’il tombe le plus rapidement possible.


Depuis deux jours, les soldats du Corbeau avaient entamé le siège. Pourtant, chacune de leur tentative d’assaut était repoussée avec aisance par les quelques sentinelles. En effet, seul un chemin étroit et abrupt, entouré de hautes roches, menait aux portes. Et depuis le village en surplomb, il était facile de bombarder les assaillants.


Le troisième soir était tombé sur le camp. Des braseros en déterminaient le périmètre et fournissaient une maigre lueur aux sentinelles. Entre les tentes des soldats au repos, une ombre se glissait en silence. Chacune des respirations de Kashell provoquait un petit nuage de buée dans la nuit froide. Il n’avait pas de véritable raison pour se déplacer discrètement dans son propre camp. Cette précaution lui venait instinctivement, par moment, et il avait appris à écouter son instinct au cours de ces dernières années.


« Et il vaut mieux que les hommes ignorent ce que je m’apprête à faire », songea-t-il.


Il gagna lentement la tente du commandant. Il sortit des ombres devant les deux gardes qui sursautèrent.


- Ah ! Lieutenant, c’est vous.

- Soyez plus attentifs, les gars, répondit le jeune homme, jovial. Je peux entrer ?

- C’est que… le commandant dort, et…

- C’est important.


Il avait dans la voix une nuance d’autorité, et dans son regard gris une résolution inébranlable. Les gardes s’écartèrent. Dans la tente de l’officier, le mobilier était sommaire, une table bancale couverte de cartes, un râtelier d’armes, deux coffres, quelques tabourets, et un lit de camp où ronflait, dissimulé sous les couvertures en peaux, le Commandant de Section Hildern. Kashell frappa à plusieurs reprises sur le montant central de la tente. L’officier émergea rapidement, une épée courte à la main.



- Qu’est-ce que c’est ?

- On s’enlise ici, commandant, dit simplement Kashell.

- Ça ne fait que deux jours que nous sommes là, lieutenant. C’est pour ça que vous me réveillez ? demanda Hildern, que toute trace de fatigue avait quitté.

- Non, j’ai un plan. J’y pense depuis que nous sommes arrivés. Je connais ce village. Je peux m’y introduire à la faveur des ténèbres. Une fois à l’intérieur, je remplis la mission et on plie bagage aussi sec.

- Quel brillant stratège vous faites ! ironisa le commandant.

- Il est clair que vous ne parviendrez pas à prendre ce village sans de lourdes pertes.


Il avait mis un peu trop de mépris dans cette phrase. Il n’avait jamais très bien réagi à la critique, et si ce vieux soudard voulait jouer avec ses nerfs, il allait être servi. Si l’officier en fut outré, il n’en laissa rien paraître. Mais une lueur malveillante se dessina dans ses yeux lorsqu’il se pencha vers Kashell.


- Et vous bien sûr, seriez capable de remplir seul la mission qui nous a été confiée ?


Il y avait trop de défi dans son ton. Le sang du jeune mercenaire entra en ébullition.


- Doublez ma solde, et ce sera fait, quelle que soit cette mission ! lança-t-il abruptement.


Hildern afficha un sourire de renard.


- Les ordres sont clairs, lieutenant.


Il fit une pause pour ménager son effet.


- Toute la population du village doit mourir. Il ne peut y avoir aucun survivant. Aucun.


Il détacha chacun de ces mots avec un semblant de délectation.

Kashell eut un mouvement de recul. Il avait envisagé de nombreuses choses, mais pas un massacre de paysans. Il y avait plusieurs éléments troublants dans cette mission. Trop. Mais il s’était engagé. Et voilà qu’il lui fallait maintenant brandir sa lame contre son propre peuple. Il étouffa ses scrupules sous une nouvelle couche de résolution. Il était un mercenaire. Il était le meilleur. Il n’avait pas d’attache avec ces gens. Ils n’étaient qu’un moyen pour lui de gagner sa vie. Les tuer ne lui poserait aucun problème. Tuer était son travail. Il salua le Commandant de Section.


- Tout sera terminé avant l’aube.


Puis il quitta la tente sous le regard interrogateur des deux gardes.


Une demi-heure plus tard, il gravissait l’abrupte colline à bonne distance des murailles. Perdu dans les ombres, il était impossible de le distinguer de la roche. Il avait abandonné la cape un peu voyante qu’il affectionnait particulièrement, et ses cheveux bruns, longs, lui collaient au visage. Son épée fixée dans le dos, il se dirigeait, tel un lézard, vers la bordure est du village. Quand il atteignit la hauteur désirée, il n’eut qu’à se déplacer latéralement, jusqu'à pouvoir se laisser tomber, silencieux comme un spectre, sur le mur d’enceinte.

Pendant toute son ascension, il avait tourné et retourné la situation en pensées. Il ne parvenait pas à chasser cet ultime doute, émanation d’une conscience qu’il croyait endormie à jamais.


Mais quand la silhouette de la première sentinelle viking traversa son champ de vision, il oublia tout ce questionnement. Le garde mourut sans un cri, et Kashell dissimula son corps. Son esprit n’était plus occupé que par un froid schéma tactique. Les sentinelles d’abord. Ensuite le poste de garde. Ensuite les villageois, maison par maison, sans les réveiller. Surtout ne pas éveiller l’attention. Profiter de l’obscurité. Bientôt, dans les ténèbres, du sang, invisible de loin, se mit à couler le long des murailles à l’intérieur du village. Celui-ci était en pente, les bâtiments les plus importants étaient situés en haut, il commencerait par là.


Il n’avait pas menti à son commandant. Il connaissait ce village. Son clan disait qu’il était imprenable, et s’enorgueillissait de cette forteresse. Au fur et à mesure qu’il éliminait les sentinelles sur les murailles, Kashell sentit grandir en lui cette satisfaction coupable.


« Je vais faire tomber leur fierté. Seul. Moi. Moi qu’ils ont rejeté. Toutes leurs prétendues valeurs ne leur servent à rien contre quelqu’un comme moi. »


Le corps de garde, qui servait aussi de caserne, était logé contre la muraille, sur le côté ouest du village. À l’intérieur, des torches répandaient une chiche lueur, et beaucoup de fumée. Des voix s’élevaient par intermittence. Ils étaient au moins douze. Il avait déjà tué les huit gardes en faction.


« C’est pas gagné », songea le jeune mercenaire.


Il frappa à la porte et, dans sa langue natale, appela le dénommé Olaf. Les autres lui avaient déjà demandé de se taire trois fois, ils ne regretteraient pas une absence de sa part. En maugréant, Olaf se leva et ouvrit la porte.


- Par ici, lança Kashell en ysgard, depuis les ombres.


Olaf ferma la porte du logis et se dirigea d’un pas lourd vers l’endroit où se tenait Kashell.


- Osven, ça a intérêt à en valoir la peine.


Surgissant de l’ombre juste derrière lui, le mercenaire prit le temps de lui murmurer :


- Absolument pas, ton cul de brute ne vaut pas grand-chose de toute manière.


Avant de l’égorger. Il le délesta de son casque et de sa lourde cape. Il les passa, et retourna vers la porte. Il l’ouvrit légèrement, en se penchant, il fit de son mieux pour imiter la voix pâteuse d’Olaf.


- Hé vous deux, venez m’aider.


Puis il se dégagea de l’embrasure. Deux Vikings sortirent en riant :


- Tu ne peux plus pisser tout seul, Olaf ? Arrête l’hydromel !


Puis ils aperçurent, sur le sol, la cape et le heaume à cornes, couvrant à demi le corps d’Olaf. Trop tard. Kashell venait de leur percer le cœur. Il les acheva en leur tranchant la gorge avant de les laisser au sol.


« Et de trois », songea-t-il.


Mais la chance n’allait pas lui sourire éternellement. Et il perdait de précieuses minutes. Il secoua le sang qui maculait sa rapière et rangea son poignard. Les Vikings qu’il avait dû affronter jusqu’à maintenant n’étaient pas vraiment des vétérans. Mais il avait toujours eu l’avantage de la surprise. Malheureusement, il ne pourrait pas conserver son avantage encore longtemps. Un autre garde faillit le prendre au dépourvu en sortant à son tour et appelant ses compagnons. N’obtenant pas de réponse, il hésita. Un instant de trop. Kashell fondit sur lui. Le sang s’échappant de l’artère tranchée éclaboussa le visage du mercenaire.


Désormais à découvert, il se retrouvait face à huit guerriers. Il prit de vitesse les deux premiers. D’un coup de pied, il ferma la porte, espérant limiter les échos de la bataille. Trois Vikings sortaient d’un demi-sommeil, il les négligea. Il devait s’appliquer à éliminer ses opposants du premier coup. Il visa leurs points vitaux avec une efficacité surprenante. Les charmes qui renforçaient son épée déployèrent toute leur puissance. Chacun de ses coups était dévastateur. Lui-même récolta quelques blessures superficielles dans la mêlée.


Bientôt, il ne resta plus pour faire face à Kashell qu’un seul garde. Le mercenaire darda sur lui ses yeux gris d’acier. Et lui adressa un sourire torve. Il s’imagina un instant faisant face à un membre de son clan, qui le reconnaissait juste avant de mourir. Cette poussée de rage le surprit. Le dernier Viking eut le temps de frapper une fois la cloche d’alarme avant que Kashell ne se rue sur lui.


- Et merde !


Il avait juré à voix haute. Et ponctué son exclamation d’un coup superflu dans le corps le plus proche.


Lentement le village s’éveilla. Un par un, les habitants sortirent de leurs maisons, parfois armés, mais le plus souvent simplement équipés d’outils vaguement menaçants. Bientôt certains se dirigèrent vers le corps de garde. Sur leur chemin, ils rencontrèrent Kashell. Pas un ne reconnut dans ce guerrier sinistre, brandissant rapière et dague, toutes deux couvertes de sang, le jeune garçon qui suivait ses frères, bien des années plus tôt, dans les steppes environnantes. Celui qui faisait l’objet de brimades et de moqueries pour sa stature autant que pour son manque d’habileté à manier les armes vikings.


Pour Kashell non plus, ces visages inquiets n’avaient pas d’identité. Ils se confondaient dans la masse de colère que ses souvenirs éveillaient en lui. Cette masse qui étouffait méthodiquement, morceau par morceau, chaque bribe de scrupule qu’il pouvait ressentir. La moindre de ses pensées conscientes était focalisée sur l’objectif.


Maintenant, seul le nombre des villageois pouvait être un obstacle. Il devait agir rapidement. Tous ceux qui étaient partis à la recherche des gardes moururent en quelques instants. Une certaine panique se répandit parmi les autres, qui descendaient lentement des hauteurs du village. Les soldats étaient morts, et un combattant redoutable frappait à l’intérieur même de l’enceinte. Ils voulurent fuir. Mais le village dont ils étaient si fiers ne disposait que d’une seule porte. Et devant elle se tenait Kashell.


Dans la pente, il livra bataille, pied à pied, contre la horde de villageois qui pleuvait sur lui. Certains hurlaient, ivres de vengeance. D’autres voyaient dans la lutte le seul espoir d’échapper à la mort. Et certains avaient seulement été emportés par la foule. Mais absolument aucun d’entre eux ne constituait une menace pour le mercenaire. Leurs destins avaient été scellés à l’instant où il avait porté le premier coup.


Dans le camp d’Almerion, on commença à percevoir la rumeur qui émanait du village. Des cris et des plaintes. Légers, apportés par le vent. Hildern lança ses ordres, les hommes entreprirent l’ascension du chemin menant aux portes.



- On dit que quand les troupes stationnées en contrebas virent les portes s’ouvrir, une rivière de sang s’en écoula, tant il avait tué de gens dans la ville. Et il se tenait, lui-même couvert de sang, et pas seulement du sien, au milieu de ce flot qui parut un instant intarissable. C’est pour ça que son surnom est celui que tu connais.

- Ouah ! s’émerveilla le jeune mercenaire.

- Tu n’y es pas du tout. Sa réputation était faite. Et tout le monde croit que sa seule motivation est l’argent. Quelle que soit la mission, qu’ils disent, si c’est bien payé, même la pire des horreurs, confiez-la à Kashell Flot de Sang, l’homme qui n’a ni remords ni crainte quand il s’agit d’Acier. Mais ceux qui le connaissent vraiment, savent que ce n’est qu’un masque. Sa motivation est bien plus profonde. Pourquoi sinon serait-il au service direct de notre chef ? Pourquoi sinon aurait-il conduit des troupes en Stygie pour un salaire de misère ? Deux fois en plus. Non il y a autre chose. Quelque chose qui a un lien avec son pays, avec cette nuit-là, en Ysgard. Quelque chose qui le pousse à regarder, parfois, comme ce soir, en direction de l’horizon, là où il espère trouver le mirage de sa terre natale.


Le gamin resta un instant silencieux.


- Et tu sais ce que c’est ? demanda-t-il enfin.

- Je ne connais que l’histoire qu’on raconte. Ce qu’il a vraiment découvert dans ce village, lui seul le sait. En tout cas je sais une chose : toutes les blessures qu’il a reçues au cours de cette nuit-là, il a refusé qu’on les soigne par des sortilèges de prêtres. Il en garde aujourd’hui encore les marques, à même la peau.


Il s’interrompit. Le soir était maintenant presque tombé sur le port. Les bottes de Kashell résonnaient sur les planches de la jetée. Il passa devant les deux pêcheurs. Les premières torches venaient consteller de lumière les murs de la cité. Dans la semi-pénombre de cette fin de crépuscule, le jeune garçon leva vers lui des yeux curieux. Il croisa le regard violacé, partiellement dissimulé derrière des mèches de cheveux gris.


Et Kashell lui sourit. Surpris, il resta sans réaction. Il ne savait pas d’où elle lui venait, mais il avait la certitude que cet homme les avait écoutés. Il avait écouté sa propre histoire. Il y avait dans son regard la malice de celui qui garde un secret avec fierté. Mais dans son sourire, tout le poids que peut représenter un tel secret. Le vieux pêcheur aussi l’avait vu. Il secoua la tête en se levant.


- Allez, gamin, ramasse ta canne, on rentre.


Tous deux s’en allèrent, à la suite de la silhouette en cape rouge, vers la ville. Le Phare entama sa monotone et tournoyante valse dans les ténèbres.


Dans les rues rarement éclairées de la cité, Kashell marchait rapidement. Ce vieux brigand savait décidément bien raconter les histoires. Lui-même en avait été presque ému. De nombreux souvenirs lui étaient revenus en mémoire au rythme des paroles de l’ancien soldat. Mais le principal concernait une chose qui n’avait pas été mentionnée. Avec amertume, il se replongea dans cette sombre nuit d’Ysgard.



- Votre mission n’est pas encore accomplie, lança Hildern d’une voix cassante.


Épuisé, meurtri, Kashell soupira :


- Qu’est-ce que vous dites ?


D’un geste de la main, il montra le sol gorgé de sang autour d’eux.


- Tous les villageois. N’était-ce pas clair ? Il en reste encore, qui se terrent dans leurs maisons. Alors allez-y, finissez ce que vous avez commencé. Et quand vous atteindrez la grande demeure, ramenez-moi l’œil d’Odin. Cela fait partie du contrat.


Puis il se tourna vers deux autres mercenaires :


- Vous ! Suivez-le et assurez-vous qu’il respecte bien mes ordres.


Kashell gratifia son supérieur d’un regard qui disait "ton tour viendra".


L’œil d’Odin. Cette gemme rouge, aux propriétés incertaines, trésor des prêtres d’Ysgard, était donc cachée dans cette ville fortifiée. Quoi de moins étonnant vu sa grande sécurité. L’empressement du commandant prenait un tout nouveau sens. Il devait agir avant l’arrivée des renforts qui seraient immanquablement envoyés par le Conseil des Chefs. Les Vikings avaient espéré jouer sur le secret et sur la discrétion. Mais ils ne se laisseraient pas défaire d’un de leurs plus précieux trésors. Que Lavernus pourrait-il bien faire de cet artefact mystérieux ? Là était la véritable question.


La lassitude embrumait ses pensées, et les deux soldats le pressaient. De maison en maison, ils allaient. Ils fouillaient les petites habitations, débusquaient les villageois qui s’y cachaient, puis Kashell les mettait à mort. Femmes, enfants, ou vieillards. Tels étaient les ordres. Au milieu de ce massacre, il s’interrogeait sur ce qui avait poussé Lavernus à commanditer un tel crime. Il exécutait mécaniquement une tâche qui l’horrifiait.


Quand il n’y eut plus personne à tuer, les mercenaires le conduisirent dans le plus imposant bâtiment du village, qui servait à la fois de temple aux dieux d’Ysgard, et de résidence au chef du village. Les troupes s’étaient déjà livrées au pillage. Les maisons subissaient le même sort, dès que Kashell en sortait, à moitié hagard, l’épée couverte de sang. En aucune autre nuit, même enfoncé dans les terres maudites de Stygie, il n’avait été, et ne serait plus jamais, aussi proche de la folie.


Dans le temple, le commandant attendait. Sa garde rapprochée interdisait l’accès d’une petite salle circulaire, dont la porte avait dû être dissimulée, avant que les pillards ne la découvrent et ne la forcent.


- Encore un petit effort, lança la voix acerbe de Hildern, vous êtes presque au bout.


Chancelant, Kashell s’avançait, toujours flanqué de ses deux gardes, la pointe de son épée traînait sur le sol dallé. Il releva des yeux voilés sur son supérieur. Le sang qui lui maculait le visage lui donnait un air sinistre. Dans la lueur des torches, il paraissait dévoré par les ombres. Il entra dans la petite salle. Le prêtre d’Odin, un vieillard barbu et décharné, protégeait contre son sein un petit coffret de bois ouvragé. Kashell tendit la main vers lui, elle était rouge de sang. L’autre le traita de meurtrier, et se recula encore davantage au fond de la salle circulaire, dont le pourtour était décoré de statues du dieu tutélaire d’Ysgard. Il renversa le seul brasero qui éclairait la pièce, et les braises incandescentes se répandirent sur le sol. Le tapis épais s’embrasa. Les flammes entourèrent le mercenaire.

La chaleur allait bientôt être insupportable. Mais il ne s’en souciait pas. Il était fatigué.


À l’extérieur, Hildern criait à ses hommes de rester en place. Il contemplait la scène avec une satisfaction malsaine. Kashell fit un pas en avant. Il tendit à nouveau sa main, à travers le rideau incandescent.


- Donne-moi ça, lâcha-t-il simplement, indifférent à la brûlure.


Le prêtre était terrifié. Il demeurait, tremblant, sans réaction, face à cet homme qui franchissait les flammes pour prendre son trésor et sa vie. Il serrait toujours le précieux coffret contre sa poitrine quand le mercenaire le figea dans la mort. Il arracha à ses doigts l’objet de sa mission, et se retourna lentement vers son commandant. Le feu s’étendait à toute la pièce. Les oriflammes et autres décorations s’étaient toutes embrasées.


- Lance-moi le coffret, cria le commandant.


Kashell eut un sourire sournois malgré son hébétement. Il ouvrit la boîte et en sortit la gemme rouge qui brillait dans l’éclat du brasier. Puis il jeta négligemment le coffret en direction de son commandant.

Il songea un instant à s’enfuir avec la gemme. Mais il était tellement fatigué. Répondant aux ordres rageurs d’Hildern, il rassembla ses dernières forces pour sauter en direction de la sortie. Un bond médiocre qui lui épargna cependant le plus gros des flammes. Quand il s’effondra dans le couloir, deux autres mercenaires le tirèrent à l’abri, et étouffèrent l’incendie de ses vêtements. D’une main tremblante, il tendit la pierre à Hildern.


- Pas envie… que vous me laissiez là… dit-il dans un murmure.


L’autre s’empara de l’œil d’Odin, puis se pencha sur Kashell, en arborant un sourire qui n’avait rien d’engageant.


- Vous avez de la chance que je ne vous fasse pas exécuter sur-le-champ, lieutenant.


Il tourna les talons. Kashell poussa un soupir ironique. Puis il sombra dans l’inconscience.



À ce jour, il ne savait toujours pas pourquoi Hildern lui avait donné l’ordre de massacrer toute la population. Quand il avait appris, quelques jours plus tard, au sortir d’un léger coma, que l’ordre de mission ne comprenait rien de tel, il avait voulu lui-même mettre un terme à l’existence du commandant. Mais celui-ci avait fui, dès la levée du camp, avec la pierre. Vu son état, il lui avait été interdit de se lancer à sa poursuite. Et Hildern était toujours quelque part en Idalness, avec le fruit de sa trahison. Depuis cinq longues années. Même les horreurs de Stygie n’avaient pas réussi à effacer l’amertume et les regrets laissés par cette nuit-là.


Kashell avait affronté bien des ennemis depuis lors, mais pas un ne lui avait laissé une marque aussi profonde que son ancien commandant. Un jour il le retrouverait, et alors, il obtiendrait des réponses.


Ce ne serait pas pour tout de suite. Le Corbeau avait décidé de l’envoyer en mission diplomatique chez les elfes, pour récupérer le Sceau d’Arkshandaar. Athanelas l’avait promis en paiement des derniers services rendus par les mercenaires, mais il n’était parvenu jusqu’à eux. L’Athanelas n’était pas bien loin de l’Ysgard. Quelle qu’en soit la cause, Kashell ne parvenait pas à se défaire de l’étrange pressentiment qui l’habitait. Mais il avait la certitude que c’était son destin qui le conduisait vers les grandes forêts elfiques. Le lendemain, il prendrait la mer. Et les dieux seuls savaient ce qui allait se passer ensuite. Ou peut-être l’ignoraient-ils tout autant…



 
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   Menvussa   
11/1/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Je ne m'en lasse pas, une superbe épopée, ce chapitre est particulièrement réussi. J'ai relevé quelques détails qui m'ont semblé perfectibles :

" Mais la chance n’allait pas lui sourire éternellement. Et il perdait de précieuses minutes. Il secoua le sang qui maculait sa rapière et rangea son poignard. Les Vikings qu’il avait dû affronter jusqu’à maintenant n’étaient pas vraiment des vétérans. Mais il avait toujours eu l’avantage de la surprise. Malheureusement, il ne pourrait pas conserver son avantage encore longtemps. Un autre garde faillit le prendre au dépourvu en sortant à son tour et appelant ses compagnons. N’obtenant pas de réponse, il hésita. Un instant de trop. Kashell fondit sur lui. Le sang s’échappant de l’artère tranchée éclaboussa le visage du mercenaire.

" "Les Vikings qu’il avait dû affronter jusqu’à maintenant n’étaient pas vraiment des vétérans. Mais il avait toujours eu l’avantage de la surprise." " Le Mais ne convient pas car le fait que ce ne soient pas des vétérans et l'avantage de la surprise vont tous deux dans le même sens, à savoir, un avantage pour Kashell.


" Quand il s’effondra dans le couloir, deux autres mercenaires le tirèrent à l’abri, et étouffèrent l’incendie de ses vêtements. D’une main tremblante, il tendit la pierre à Hildern."

le mot incendie me semble peu approprié, pour parler de ce qui dévore ses vêtements, flammes aurait largement suffit.


Ben, c'est tout ce que j'ai trouvé


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