Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Sentimental/Romanesque
Luz : La chute
 Publié le 25/01/20  -  9 commentaires  -  10569 caractères  -  56 lectures    Autres textes du même auteur

Sur l’enfance, le cyclisme, la vitesse…


La chute


Maxime regardait fixement la rivière, ses longues veines ocrées par le soleil du soir. Il ferma les yeux. Un passage de sa vie se mit à couler de sa mémoire : il se revit sur son vélo « Eddy Merckx », lancé avec son ami Joël dans la descente vers le pont de Chasseline. Le ciel de son enfance filait entre les sapins bleus.


***


Oui, Maxime se souvenait. Il devait avoir douze ou treize ans et allait régulièrement en excursion à vélo avec son ami, le samedi ou le dimanche. Il ne s’agissait pas d’une simple promenade : ils faisaient la course, empruntant souvent le même circuit d’une quinzaine de kilomètres avec ses trois descentes et trois montées. Ils s’attendaient systématiquement en haut de chaque côte ; le gagnant était celui qui arrivait en tête sur au moins deux sommets. Ils partaient de la ferme où habitait Maxime. Après un faux plat qui s’enroulait autour d’une colline de rocaille et de chênes chétifs, une première plongée s’amorçait entre les sapins. Ils connaissaient la route par cœur : le dévers de chaque courbe, les secteurs avec des gravillons sur les côtés, les ornières… Ils coupaient toujours au plus court pour augmenter leur vitesse en descente. Dans les montées, au contraire, ils essayaient de suivre une pente régulière, sans à-coups, afin de garder du souffle en réserve et pouvoir ainsi atténuer la douleur qui brûlait leurs cuisses. Mais il fallait bien que l’un d’eux tentât, à un moment « stratégique », de doubler l’autre à la corde d’un virage pour gagner du terrain. Le plus dur consistait ensuite à maintenir cette avance – quelques mètres dérisoires – jusqu’en haut de la côte.

Ils savaient que, tout au bout de leurs efforts, ils boiraient l’orangeade fraîche préparée par la maman de Maxime, avec des tartines de pain recouvertes de beurre et de chocolat noir râpé ; cela les encourageait sans doute. Ils regarderaient en même temps une course cycliste à la télévision. Le Tour de France en juillet avait bien sûr leur préférence, avec Joop Zoetemelk, le « vieux » persévérant du peloton, Laurent Fignon et ses longs cheveux blonds peignés par les griffes du vent ; et bien d’autres. Puy-de-Dôme, Ventoux, Galibier…, les coureurs écraseraient l’asphalte fondant ; leurs yeux de feu noyés dans la hargne et la souffrance – tout comme eux…


Un après-midi particulièrement étouffant de juillet, les deux amis se retrouvèrent au départ de leur circuit. Bien entendu, ils avaient tout vérifié auparavant : pression des pneus, serrage des roues, freins, boisson sucrée dans le bidon, casquette mouillée à la source fraîche… Ils s’élancèrent malgré la chaleur écrasante de la mi-journée. Joël franchit en tête le sommet de la première côte et Maxime le distança dans la deuxième. Ils abordèrent la dernière descente avant la montée finale – baptisée « l’Alpe d’Huez » – qui devait les départager. Le goudron fondait par plaques, formant des bulles noires sur la chaussée luisante. Joël suivait tant bien que mal les trajectoires folles de Maxime. À la sortie d’un virage, ils dérapèrent de concert et filèrent tout droit, butant dans le fossé. Le choc les projeta dans un ravin envahi de genévriers et de ronces enchevêtrées, si bien que leur chute fut considérablement amortie. Ils éprouvèrent beaucoup de difficultés à se dépêtrer de cet amas végétal et à se hisser jusqu’à la route avec leur vélo. Ils s’en tiraient presque indemnes, mais avec des meurtrissures, de très nombreuses petites estafilades et des épines plantées sur pratiquement tout le corps.


— Et voilà, c’est comme ça quand on vole, fanfaronna Joël, voulant jouer au dur, mais flageolant de tout son corps.

— C’est ça, oui. Apparemment, nos ailes n’ont pas eu le temps de se mettre en branle…

Enlève-moi donc le truc que j’ai entre les omoplates au lieu de faire le malin, ça doit être une grosse épine. J’ai mal quand je bouge les bras.

— Peux pas, j’ai un problème aux doigts. On arrangera ça chez toi avec une pince à échardes. Il ne nous reste plus qu’à rentrer à pied, avec nos roues voilées.

— Ouais… T’as la tremblote aux mains, je vois. Allez, on y va !


Et l’ascension de « l’Alpe d’Huez » commença ; un chemin de croix plutôt, Maxime ouvrant la marche avec la sensation qu’une couronne d’épines lui enserrait le crâne. Joël suivait, boitant et traînant un sérieux mal au dos. Jamais leurs vélos ne leur avaient paru aussi lourds à pousser. À mi-pente, ils aperçurent Élisabeth, l’amie de la sœur de Maxime. Elle lisait, assise à l’ombre d’un chêne, dans son jardin taillé au cordeau par son père, expert forestier. Ils interrompirent leurs grognements et lamentations dès qu’ils arrivèrent au niveau des grilles de la propriété. Elle s’avança jusqu’au portail et leur lança, avec son humour habituel « à trois francs six sous », selon Maxime :


— Eh bien, les gars, on dirait que c’est la retraite de Russie… En pleine cagna qui plus est ! Vous avez voulu prendre un raccourci ?

— Grrmmeleutch, grommela Maxime dans le prolongement d’un soupir de rage contenue.

— Venez donc boire un verre d’eau, vous allez bientôt finir secs comme des harengs saurs…

— Merci, mais pas le temps, répondit Joël tout au bout de son souffle.

— Alors, laissez vos vélos là ! Vous voyez bien que vous n’êtes pas assez forts pour les traîner.

— Ça va, Crrmmeleeeuch ! fit Maxime.

— T’as un ours blanc avec toi, Joe : fais gaffe qu’il ne prenne pas un coup de chaud…


Les deux amis ne répliquèrent pas davantage, sinon des gros mots auraient peut-être fusé. Ils se contentèrent de lui adresser quelques grimaces… Ils transpiraient énormément, et le sel qui coulait sur leurs petites déchirures les faisait souffrir. Ils s’aspergèrent d’eau à la fontaine située près du sommet. La soif leur avait complètement asséché le palais et la gorge, si bien qu’ils ressentirent un bonheur intense à pouvoir l’assouvir à pleine bouche ; leur tête plongée dans cette eau aussi fraîche que l’air des nuits de janvier.


Ils arrivèrent enfin à la ferme. La mère de Maxime était partie en ville avec ses grands-parents. Seule Chloé se reposait dans sa chambre, écoutant « Sweet Dreams » d’Eurythmics. Maxime la rassura d’emblée :


— On a eu un problème, Chloé : pas grave. On a besoin d’une pince à échardes pour enlever nos épines et il faudrait que tu regardes le genou de Joe, il boite sérieux.

— Mais qu’est-ce qu’il vous est arrivé, vous êtes tombés ? Une voiture vous a balancés au fossé, c’est ça ? s’inquiéta Chloé en voyant surgir dans sa chambre ces deux bêtes sauvages, sanguinolentes et sales.

— C’est rien, je te dis ! On a juste raté un virage dans la descente de Chasseline : pas de problème.

— Eh bien…, vous devriez rouler encore plus vite, tant qu’à faire. Maman va se faire du souci… Les pinces sont dans la salle de bain, tiroir de droite. Joe, assieds-toi là.


Le genou de Joël était un peu enflé. Elle fit bouger sa jambe de haut en bas et de biais, s’improvisant infirmière.


— Ça te fait mal ?

— Pas tellement, ça va aller. Peut-être qu’avec une pommade…

— On verra ça après. D’abord, vous allez vous nettoyer. Dès que vous aurez extirpé vos piquants, je vous doucherai dehors.

— Ah oui, tu crois… ? répondit Joël, un peu inquiet.


Chloé enleva quelques épines cachées dans leurs cheveux et la « grosse » plantée entre les omoplates de Maxime, puis leur dit de se déshabiller :


— Vous ne gardez que le slip : prenez une serviette et allez dans la cour.


Elle les aspergea avec le tuyau d’arrosage du jardin. Ils se savonnèrent précautionneusement à cause des éraflures, puis elle les rinça à grande eau.


— Vas-y doucement bon sang, j’ai du shampoing dans les yeux ! protesta Maxime.

— Ben, tu les fermes ! T’as d’beaux yeux, tu sais…, plaisanta Chloé, ce qui fit râler son frère de plus belle.


Une fois qu’ils se furent bien essuyés et séchés au soleil, elle leur demanda de s’asseoir sur le banc du tilleul. Elle enleva encore quelques épines, par-ci par-là, puis appliqua du mercurochrome sur leurs principales coupures, y compris sur celle du nez de Joël.


— Voilà, tu as le pif tout rouge. Mais ne t’inquiète pas, tu es toujours aussi beau, le rassura-t-elle.


Aussitôt, le visage de Joël devint à peu près de la même couleur que le mercurochrome. Il était secrètement très amoureux de Chloé…


— Mets-lui-en également en travers des joues, ça fera genre « Je reviens du sentier de la guerre », plaisanta Maxime.

— Tu vois que tu peux être drôle, finalement, après une bonne douche froide… Tu en veux aussi de la peinture sur le bout du nez, ou alors en rouge à lèvres peut-être ? Tiens Joe : voilà la pommade pour ton genou qui boitille.


Pendant ce temps, Lucien Van Impe avait remporté l’étape de Morzine-Avoriaz. Ils se contentèrent donc de regarder le résumé d’après tour, tout en croquant du chocolat noir, et surtout boire, verre après verre, une grande partie de l’eau fraîche du puits.

Joël se demandait comment il allait retourner chez lui. Il faudrait bien qu’il téléphone à ses parents pour leur annoncer cet accident et qu’ils viennent le récupérer, mais il repoussait cet instant, ne voulant pas les inquiéter trop tôt inutilement. Il se jura que la prochaine fois il éviterait de suivre de trop près son ami, le kamikaze des descentes.


***


Au bout de ce temps de mémoire, Maxime rouvrit les yeux. Brouxe, son chien, lui léchait le bras où du sang coulait lentement, s’échappant goutte à goutte de son oreille. Sa voiture s’était envolée à la sortie d’un virage, celui-là même qu’il avait raté avec Joël, trente-cinq ans dans le passé. Elle était retombée près de l’eau qui sautillait, brillait faiblement devant lui ; indifférente. Maintenant, il pensait à sa famille et à son ami Joël. Un instant, il crut apercevoir Élisabeth avec Tristan, leur bébé, dans le beau jardin à flanc de colline, de l’autre côté de la rivière. Il se dit qu’il pourrait les rejoindre en traversant au gué, avant le pont ; il n’aurait alors qu’à suivre le chemin des pêcheurs à travers les sapins. Mais il ne pouvait pas bouger ; sa vie défilait dans son esprit comme cette eau grise, parsemée de lueurs dorées, si proche, mais inaccessible.

Il ferma de nouveau les yeux dans les bras de son chien, face au courant qui, peu à peu, sombrait dans la nuit.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   plumette   
6/1/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↓
A la fin de ma lecture, je suis un peu mitigée.

Je suis entrée avec plaisir dans ce souvenir de jeunesse raconté de manière vivante.

J'ai imaginé ces 2 jeunes garçons dans l'univers décrit, j'ai bien ressenti la compétition entre eux, la chaleur écrasante, les conséquences de la chute.

C'est après la chute que j'ai trouvé le texte un peu long, ou plutôt, je n'ai pas vraiment adhéré aux dialogues avec Elisabeth, et la scène avec Chloé ( plus crédible) m'a parue un peu délayée.

Quant à la chute ( de la nouvelle! et de la voiture!) je ne m'y attendais pas et je ne l'ai pas aimée! voilà un élément dramatique qui surgit soudain dans un texte au bon goût de nostalgie, et puis, j'ai aussi du mal à imaginer que tous ces détails soient revenus en mémoire de Maxime dans un moment pareil.

mais l'auteur est maître de son texte et du destin de ses personnages!

Plumette

   maria   
7/1/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Une évocation d'une journée heureuse, une tranche de vie simple, voilà, je crois ce que nous a proposé l'auteur(e).
Aujourd'hui on dirait de Maxime et de Joël qu'ils étaient des adolescents. Mais à l'époque où l'on mangeait au goûter "des tartines de pain recouvertes de beurre et de chocolat râpé", on était encore enfant " à douze ou treize ans." Ils aimaient les promenades è vélo et regarder le Tour de France à la télé ; c'était avant les jeux vidéo. L'auteur(e) n'a pas fait ces remarques, mais me les a inspirées.
Ce "temps de mémoire" ne raconte rien de spectaculaire, d'important, mais j'ai pris grand plaisir à le lire, car il est très bien écrit.

Merci du partage et à bientôt.
Maria en E.L.

   cherbiacuespe   
10/1/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
C'est vrai, à l'époque combien étions-nous à nous prendre pour des Thévenet, Hinault, des Lucien van Impe et à nous casser la figure, même en grimpant ces imaginaires cols impossibles? Que de souvenirs...

Oui c'est très bien écrit et décrit. Tout se tient et le lien avec cette fin atroce est bien élaborée. Petit bémol à la dernière phrase : qui sombre? Le chien, le courant ou Maxime?

J'ai fort apprécié de me replonger dans le souvenir de ces courses épiques avec les copains de l'époque. Hélas, la fin, bien amenée, rappelle les implacables réalités du présent. Dur!

Cherbi Acuespè
En EL

   Louison   
11/1/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une scène de vie qui défile, des souvenirs qui remontent, et cette chute, quelle chute. Je me suis laissée emporter par le récit.
Il y a juste cette toute fin : "....dans les bras de son chien..." les pattes conviendrait mieux, à mon avis.

   Tiramisu   
13/1/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour,

Histoire joliment racontée, un brin nostalgique sur l'insouciance de l'enfance malgré ses aléas. Ecriture maitrisée. Le texte se lit avec beaucoup de fluidité du début à la fin.

Concernant le fond, que dire ? Que veut nous dire l'auteur surtout ?
C'est un retour sur cette enfance légère par un mourant. Chute qui se répète au même endroit, la première fois sans gravité que quelques écorchures, mais la seconde, si on comprend bien ce sont les prémisses de la fin.

Je reste sur ma faim concernant le fond. J'ai envie de dire, oui et après ...

Merci en tout cas pour cette lecture agréable

   Anonyme   
25/1/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Luz,

La chute... les chutes, plutot, mais il fallait bien amener la fin du texte et étonner (du moins essayer) le lecteur. Cette histoire ravive bien des souvenirs de jeunesse, ça me fait beaucoup penser aux vacances (pas beaucoup de montées ou de descentes au plat pays qui est le mien). Une saveur particulière, comme les tartines de votre texte, ou celle des gamelles à vélo, que j'ai retrouvé ici. Merci.

Dugenou.

   solane   
26/1/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Voila une nouvelle touchante par sa simplicité. L'évocation des jeunes années est agréable, le style adapté à la teneur du texte. On a une telle sympathie pour le personnage de Maxime que l'on aurait aimé une fin plus heureuse.

   ours   
27/1/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour Luz,

J'ai lu avec beaucoup de plaisir votre nouvelle sur le thème de la chute, non pas de neige cette fois mais de vélo :) On sent que la plume est maîtrisée, les effets de style et la poésie sont bien présentes et aident le lecteur que je suis à rentrer dans le sujet, à vivre cette aventure avec les deux acolytes. C'est très convaincant. Comme dans d'autres de vos récits, on ressent une grand affection pour les personnages. Vous décrivez à merveille les souvenirs d'enfance !

J'ai par contre été moins convaincu par le choix de la chute de la nouvelle et le fait d'encadrer en quelque sorte ce souvenir par le drame d'un accident pour Maxime devenu adulte. Il me semble que dans une telle construction il n'est pas nécessaire d'en faire un suspense ou une surprise, un aller-retour entre le Maxime coincé dans son véhicule et le Maxime expérimentant la vitesse puis la chute aurait peut être permis de faire monter plus la tension. Offrant aussi une possibilité d'issue à la nouvelle.

Cela dit j'ai passé un très bon moment de lecture.

   hersen   
29/1/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Cette histoire faite d'un souvenir n relation avec la chute ne manque pas... de piquant !
C'est une vraie "belle" chute et on y croit sans problème.
par contre, la narration est très linéaire et, de mon point de vue mais on va encore me traiter d'acariâtre, tu n'impulses pas suffisamment d'énergie dans cette histoire de course à vélo. Tu la racontes, bien, certes, mais il manque de ressentir la gniaque de ces deux jeunes.
La chute (de la nouvelle) apporte une résonance, on comprend que son ami s'est marié avec sa soeur, qu'ils sont toujours restés proches.... mais qu'il est dans l'incapacité de les rejoindre pour leur demander secours.
L'idée est bonne mais je ne la trouve pas suffisamment mise en valeur. Il me semble que la situation de l'accident de voiture aurait dû accompagner ce souvenir de chute à vélo.

Comment ? hé ho, c'est toi l'auteur ! mdr

C'est une nouvelle qui se lit agréablement, mais en ce qui me concerne, qui manque un peu de punch (surtout que la chute dans le ravin l'était, elle !

Merci de la lecture, Luz !


Oniris Copyright © 2007-2020