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Réalisme/Historique
Luz : Le froid des rails [concours]
 Publié le 05/02/22  -  7 commentaires  -  9982 caractères  -  33 lectures    Autres textes du même auteur

Des cheminots pendant la résistance.


Le froid des rails [concours]


Ce texte est une participation au concours n°31 : Elle, lui, eux et... l'hiver !

(informations sur ce concours).



André Rouchon engagea la Juvaquatre sur un chemin empierré longeant le ruisseau du Taysse, juste après le pont du Montel. Ce petit cours d’eau coulait gaiement en direction de la Vézère, mais il n’en était encore qu’à ses premiers sautillements, se faufilant à travers les collines boisées du nord d’Uzerche.

Il conduisait lentement sous de hauts chênes blancs, pétrifiés ; la voiture écrasait à peine une couche de neige qui n’avait pas dégelé depuis trois jours. Ses trois compagnons se taisaient également, leurs pensées se concentraient au-delà de la piste : les rails de la voie ferrée Brive-Limoges les attendaient. André était rassuré qu’il n’y ait aucune trace de véhicule sur leur passage. Il se gara à l’extrémité du chemin après avoir fait demi-tour sur une petite clairière entre le ruisseau et le talus de la ligne SNCF. Les quatre hommes refermèrent les portières sans les claquer, le vent froid les saisit aussitôt face au soleil pâle de ce milieu d’après-midi de janvier 1944.


– Bon sang, ça gèle à pierre fendre ! On a bien fait d’enfiler des gants chauds, prononça, sans trop élever la voix, Alfred Berneuil surnommé « Neuneuil ».

– Allez les gars, on récupère le matériel du coffre ! grogna André Rouchon sans répondre. On va se répartir les charges : les clefs à tire-fond et à éclisse pour Paul et moi, les deux barres à mine pour Alfred, la masse et le sac pour Maurice. On va escalader le talus, là-bas, après les sorbiers, c’est beaucoup moins pentu. Puis on suivra les rails en sens inverse.


Ils peinèrent quelque peu à transporter leur fardeau, surtout dans la montée du remblai. Les clefs à éclisse et à tire-fond sont encombrantes et assez lourdes, presque autant qu’une barre à mine ou une masse. Ils parvinrent malgré tout rapidement « à pied d’œuvre » devant l’amorce d’une courbe, après avoir longé les rails sur environ trois cents mètres.

Les quatre hommes étaient d’anciens employés à la gare SNCF de Brive. André Rouchon, Maurice Nuzejoux et Alfred Berneuil, âgés d’une trentaine d’années, étaient cégétistes et militants communistes. Paul Galard, leur aîné de dix ans, n’avait jamais été syndiqué et n’appartenait à aucune « paroisse », hormis celle de l’amitié et de la liberté. André, mécanicien de profession, ne voulait pas être obligé d’assurer le transport de troupes allemandes, d’armements ou bien pire. L’un de ses collègues, Léon Bronchart (1), avait eu le cran de refuser de tracter un convoi de détenus politiques. Il subissait, depuis, l’horreur de la déportation. Très tôt, André avait donc choisi la résistance active, de même que ses trois compagnons, autrefois ouvriers au dépôt.

Les anciens cheminots n’en étaient pas à leur coup d’essai, ayant déjà deux bonnes années de sabotages et de déraillements à leur actif. L’équipe était bien rodée avec à leur tête André Rouchon – « Colonel Ronchonot », l’appelait-on parfois lorsqu’il avait le dos tourné…

Le convoi qu’ils devaient arrêter dans sa course se composait d’une dizaine de wagons transportant du matériel de guerre en provenance des usines de Toulouse. La chaîne de renseignements des cheminots avait conduit la résistance FTP à donner cet ordre d’intervention à la section d’André Rouchon deux jours plus tôt. Les quatre hommes n’avaient pas vraiment d’état d’âme concernant le mécanicien et le chauffeur du train, car ceux-ci étaient des employés des chemins de fer allemands, des « Bahnhofs ».


– On va faire riper les deux rails de la voie de gauche, le train va se payer un beau plongeon dans la flotte, grommela André Rouchon qui ne parlait guère autrement tellement sa tension restait vive durant une opération.

– Une bonne heure de boulot dans un froid glacial, ça me plaît ! tenta de plaisanter Maurice.


André ne répondit pas, il tourna son regard dur et concentré vers Alfred.


– Neuneuil, tu vas repérer par là-haut un endroit d’où tu guetteras : trois coups de sifflet en cas d’alerte, comme d’habitude.


André, Maurice et Paul, plus costauds qu’Alfred – surtout Paul qui avait travaillé du temps de sa jeunesse dans une carrière de granit –, se mirent immédiatement à l’ouvrage entre les rails. Alfred escalada le talus, puis coupa à travers un bois de hêtres. Il gagna un promontoire d’où il pouvait surveiller l’arrivée du train au bout de la longue ligne droite qui s’élançait depuis le virage choisi par André pour le déraillement. Il bénéficiait également d’une bonne vision de la voie ferrée en direction inverse ainsi que du petit village de l’Espinasse, face à lui. Il avait un revolver dans la poche – un semblant de protection –, un sifflet autour du cou et une excellente vue. Il devait rester extrêmement attentif, car le passage de la Juvaquatre avait peut-être été remarqué par des habitants ou forestiers. Dans cette région peu peuplée, les gens mettaient un point d’honneur, par prudence ou simple curiosité, à tout observer, tout savoir. Alfred surveillait donc de tous les côtés, y compris derrière lui entre les arbres du bois. Il se souvenait du compliment que lui avait un jour adressé André devant les camarades : « Neuneuil, c’est notre œil de lynx doublé d’une oreille d’Indien. » Il se tenait debout, dansant d’une jambe sur l’autre pour se réchauffer. Toutes les cheminées de l’Espinasse projetaient leurs fumées gris-bleu à flux continu dans le froid coupant. À part cela, rien ne bougeait, la nature enneigée semblait complètement figée. Quelques nuages, quasiment immobiles, s’assombrissaient à mesure que le soir avançait. Le train devait arriver à bord de nuit, vers dix-sept heures quarante-cinq.

Alfred ne percevait que les voix discrètes et le bruit des outils de ses compagnons qui s’affairaient à débloquer les tire-fond fixant les rails sur les traverses de chêne. Après cela, ils déboulonneraient les éclisses servant à maintenir un parfait alignement de la voie. Ils n’auraient plus ensuite qu’à faire riper les deux rails avec leurs barres à mine.

Alors que l’ombre s’épaississait peu à peu sous les arbres, il s’aperçut que l’équipe éprouvait des difficultés. La masse de Paul lui renvoyait à l’oreille les impacts décalés de puissants coups donnés sur le fer. La figure rougie par l’effort et le froid, André levait les bras au ciel et trépignait sur le ballast.


– C’est pas gelé, les boulons sont complètement rouillés, oui ! On dirait qu’ils sont soudés aux éclisses, bordel ! hurla-t-il, oubliant toute discrétion. Ça ne sert à rien de taper à la masse ! Paul et Maurice : mettez-vous à deux et forcez à nouveau à mort sur cette putain de clef. Allez, à grands coups de rein !


Mais aucun boulon ne céda.


– La nuit tombe. Donne-moi plutôt ta barre à mine, Dédé, je vais faire péter un rocher et le pousser sur la voie ferrée, décida alors Paul.


André n’eut guère le temps de réfléchir. Paul lui arracha le lourd outil des mains et se mit à taper comme un fou sur la falaise de gneiss, mais pas n’importe comment : en suivant les fissures qui commençaient à désolidariser une plaque du roc principal. Alfred, juché trente mètres à l’aplomb, en ressentait les vibrations dans son corps et se demandait même s’il n’était pas prudent de reculer de quelques mètres. En désespoir de cause, André et Maurice jetaient sur les rails toutes les pierres qu’ils pouvaient trouver le long de la voie, tout en préservant un espace sous le rocher attaqué par Paul. « Pourquoi pas, après tout…, à l’entrée d’une courbe », songeait André sans trop y croire.

En moins de cinq minutes, un roc d’au moins deux cents kilos céda ; juste le temps de s’écarter. Il finit sa chute à un demi-pas des rails. Aussitôt, André et Maurice tentèrent de faire levier avec une barre à mine, tandis que Paul, dos contre le bloc, poussait à la force de ses reins et de ses cuisses. Mais le rocher ne bougea pas d’un pouce.


– Je vais lui casser la tête, juste à la fissure. Éloignez-vous ! ordonna Paul.


André et Maurice s’écartèrent d’un bond, car Paul avait l’habitude de joindre immédiatement le geste à la parole. Ce qu’il fit, et à la troisième frappe de sa masse, un bon tiers du rocher plongea entre les deux rails. Les trois hommes le firent riper un peu plus loin. Ils tentaient de nouveau d’ébranler le roc décapité lorsque les trois coups de sifflet d’Alfred transpercèrent l’air glacé. Quelques secondes plus tard, il déboula en criant :


– Le train arrive, il a dépassé Augerolles, plus qu’une minute pour dégager !

– On décroche, fissa ! ordonna André. On aura fait ce qu’on a pu, chacun prend son matériel.


Ils dévalèrent le talus et confièrent à un gour du ruisseau, qu’André avait repéré la veille pour le cas d’un départ précipité, le soin de conserver les outils pour une prochaine action.

« Rhaaan ! » : un terrible cri de fauve surgit au-dessus d’eux. Une poignée de secondes plus tard, Paul rejoignit ses compagnons en boitillant et en se tenant l’épaule gauche. Tous avaient compris que le roc reposait enfin sur les rails.


– Bravo, Paul, bravo ! le félicita André.

– Rien qu’un putain de morceau de rocher ! mais j’ai l’épaule déboîtée, sûrement… lui répondit Paul, tout essoufflé.


Ils entendirent alors le puissant moteur et les chuintements de vapeur de la locomotive suivis, un instant après, par l’énorme fracas de l’enchevêtrement des wagons précipités au bas du remblai. Une arche de feu jaillit d’entre les arbres.

Le ruisseau du Taysse n’avait même pas frémi, il continuait à murmurer sa chanson des collines sous un nuage de fumée s’envolant vers la nuit.



(1) http://www.brivemag.fr/leon-bronchart-memoire-dun-juste-2/


 
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   plumette   
10/1/2022
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
A la lecture de cette nouvelle bien écrite j'ai eu le sentiment que l'auteur avait cherché à l'adapter un peu "aux forceps" au thème du concours. Certes il est question d'hiver, certes il est question d'un Paul dont on comprend assez tard qu'il a le rôle principal dans cet épisode.
Mais il aurait pu tout aussi bien s'appeler Maurice et l'hiver aurait pu être l'automne sans que la nouvelle en soit modifiée.
c'est ma critique principale, car pour le reste j'ai passé un moment de lecture agréable, j'ai ressenti la terrible déconvenue des hommes qui n'arrivent pas à leur objectif et l'improvisation de Paul qui joue le tout pour le tout en prenant un énorme risque.

   socque   
13/1/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai trouvé cette nouvelle réussie, efficace et visuelle ; je me suis bien représenté la scène, ai suivi l'action avec intérêt. Du bon boulot à mon sens pour ce récit de guerre, quelque chose de propre. Pas ébouriffant, dirais-je, du point de vue de l'imagination ou de l'originalité (et l'écriture m'a paru plutôt terre-à-terre) mais le sujet ne s'y prête guère je l'admets.

   Donaldo75   
20/1/2022
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
J'ai trouvé cette nouvelle bien écrite; ceci étant dit, le thème du concours et les contraintes associées ne me semblent pas vraiment évidentes, un peu comme si cette nouvelle avait été greffée à ce concours. Je le dis sans préjuger de l'intention de l'auteur mais le lien entre le thème du concours et la nouvelle me semble faible; par exemple, Paul ne s'affiche pas comme le personnage principal et je n'ai pas réellement vu en quoi il traite de sa perception de l'hiver. D'ailleurs, cette saison me parait juste anecdotique dans le récit. Une fois cette précaution expliquée, je reconnais à cette nouvelle une bonne narration, du rythme, du fond, bref, elle est agréable même si presque hors sujet si je reviens à l'énoncé du concours. Mon évaluation en tient compte, évidemment.

   Dugenou   
5/2/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour,

Ce texte me rappelle un passage du 'Chant des partisans', "ohé saboteur, attention à ton fardeau, dynamite', bien qu'il ne soit pas question, ici, d'un quelconque explosif, mais plutôt d'huile de coude et de force brute...

J'ai eu un peu de mal à déterminer le lien entre cette nouvelle et les contraintes du concours, lien pas très évident.

Mais j'apprécie que le texte rende également hommage à un éminent 'Boyau Rouge' !

Merci et bonne chance pour le concours.

   Pepito   
5/2/2022
Écriture correcte, de petits trucs m’ont accroché :
“ Ses trois compagnons se taisaient également,”... rien n’indique précédemment qu’André se tait (ou parle, d’ailleurs)
“aucune trace de véhicule sur leur passage.”.. ben si, la leur. > sur le chemin, la route…
“demi-tour sur une petite clairière”... > dans, à moins que les arbres soient plus bas que la voiture
“on récupère le matériel du coffre”... récupérer “dans” le coffre et sortir “du” coffre… allons savoir pourquoi ? ^^
“les clefs à tire-fond et à éclisse”... l’impression qu’il s’agit d’un seul et même outil, alors que ce n’est pas le cas.
“l’horreur de la déportation.”... je me pose la question, en 1944 avait-on, en France, conscience de “l’horreur de la déportation” ? Même si on se doutait que ce n’était pas une partie de plaisir.
“les éclisses servant à maintenir un parfait alignement de la voie.”... et d’abord à relier les rails.
“Une arche de feu jaillit d’entre les arbres.” … c’est le réservoir d’essence de la locomotive à vapeur qui vient d’exploser ? ;=))

“les gens mettaient un point d’honneur, par prudence ou simple curiosité, à tout observer, tout savoir.”... haha, voilà ma phrase préférée, intemporelle. Même si elle est légèrement incomplète et qu'il manque “et tout cafter”.

Côté [concours] on est plus que limite, vu que sous le cagnard d'août la nouvelle serait exactement la même. J’ai même le titre : “Chaud sur les rails”. Sinon, le thème est un poil usé, mais la lecture est agréable avec du suspens, de l’action et de l'héroïsme (obligatoire quand on s’attaque à cette époque).

Bonne chance pour le concours.

Pepito

   aldenor   
16/2/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Un récit de la résistance bien documenté et très vivant, avec un grand soin du détail ; les lieux, le paysage, le climat, les considérations techniques, les protagonistes, tout sonne vrai. Quatre hommes sabotent une voie ferrée avec les moyens du bord. Les obstacles se multiplient. Ils s’acharnent, improvisent, « font ce qu’ils peuvent ». Pas du tout une opération rondement menée comme au cinéma.
Et une touche poétique, le ruisseau insouciant continue de couler….

   papipoete   
17/2/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↑
bonjour concurrent
Tout est réuni à travers ce récit, pour évoquer le thème ; on a envie de donner un coup de main, quand plus rien ne s'enchaîne comme prévu !
Dans ce froid d'hiver, ces hommes courageux qui en plus de la trouille, font face à l'adversité, que le gel la rouille empêche de mener à bien leur sabotage !
NB on s'y croirait au point de claquer des dents de froid et d'angoisse, jusqu'à ce que le rocher salvateur vienne palier leur infortune...
Mon seul bémol va au langage, un poil trop poli comme :
" bon sang, ça gèle à pierre fendre... " où j'aurais plutôt entendu " qu'est-ce que ça caille... ! "
mais l'ensemble se lit avec grand plaisir !


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