— Emmenez-moi avec vous. Je peux vous être utile.
Miquet observa le vieux, c’est vrai qu’il leur avait sauvé la mise en détournant l’attention du gardien. Sans lui ils se seraient fait pincer, c’est sûr. Il questionna des yeux Fabio, plaqué contre un mur, à l’écoute des bruits. Celui-ci fit un geste bref ; il s’en fichait, autrement préoccupé.
— On t’est redevables, le vieux, tu nous accompagnes si tu le souhaites mais j’te préviens. T’étais pas de la partie, on fera rien pour sauver ta peau ! — Ne vous inquiétez pas, j’ai de l’âge mais je sais me défendre.
Le trio longea la centrale puis s’enfonça dans le quartier à la faveur de la nuit, se dissimulant quand des phares apparaissaient. Aucun mugissement de sirène ni de cris d’alerte derrière eux, plutôt bon signe. Il fallait vite atteindre le point de rendez-vous avant qu’on ne s’aperçoive de l’évasion et que la chasse soit donnée. La lune éclairait d’une teinte blafarde le canal de Marseille qu’ils suivirent jusqu’à un garage blotti au fond d’une impasse. Stationné devant, une Peugeot 203 patientait sagement. Un homme rondouillard les accueillit, soupçonneux :
— C’est qui celui-là ? — Il nous a aidés, ça craint rien. — Si tu le dis.
L’homme donna les clés et les fuyards s’engouffrèrent dans le véhicule, l’indésirable sur la banquette arrière. Ils empruntèrent avec prudence les boulevards, dès qu’ils purent filèrent plein gaz vers le nord. Miquet savait pertinemment que ce serait une erreur de garder la route, les barrages n’allant pas tarder à se multiplier. Plutôt que de foncer tête baissée dans la première souricière venue, il fallait faire preuve d’intelligence, de patience, se planquer dans un endroit sûr et en ressortir une fois les choses calmées.
— On va où ? demanda le vieux. — Pas très loin, à Auriol. Je connais un vigneron, un bon copain, il nous hébergera le temps nécessaire. — Un vigneron… j’ai eu aussi des vignes autrefois, pas pour le commerce mais pour le plaisir. La vigne c’est comme une enfant qu’on protège, on fait tout pour qu’elle grandisse dans les meilleures conditions. Hélas, y a parfois des imprévus qui viennent tout détruire !
Des traînées rougeâtres dans le ciel annonçaient le lever du jour. Comme pour fuir la clarté naissante, la Peugeot s’engagea sur une piste poussiéreuse ombrée de chênes verts. Quelques lapins détalèrent sous les roues pour gagner l’abri des terriers. Au sortir du bois le paysage se dégagea, vaste étendue sillonnée d’innombrables rangées de vignes. En ce début septembre, les grappes généreuses gorgées de sucre et de soleil n’attendaient plus que la main de l’homme pour être récoltées. Apparut enfin une allée de cyprès en forme de fuseaux qui signalait la localisation du mas.
— Joli domaine, murmura le vieux.
La voiture blanchie de poussière pénétra une cour encombrée de charrettes, de barriques et d’un petit tracteur. On devinait les préparatifs d’une vendange prochaine. Averti par des connaissances, le maître des lieux, sorti de l’habitation, étreignit longuement Miquet. Il serra la main de Fabio puis dévisagea d’un air sévère celui qui n’aurait pas dû être là.
— T’es qui, toi ? — Un fugitif, comme eux. — Qu’est-ce tu foutais aux Baumettes ?
Le vieux ne se démonta pas, devinant que son sort ne tenait qu’à un fil.
— Escroquerie.
La révélation eut le mérite d’amuser le vigneron qui lui envoya une bourrade dans le dos.
— Un escroc, peuchère, t’as pas intérêt de nous flouer sinon t’es mort ! Allez, venez boire la goutte, vous devez en avoir besoin.
Tout ce beau monde s’engouffra dans la cuisine. Autour de verres servis par des femmes taiseuses, il fut question de gendarmes, de stratégies, pourquoi pas refaire un coup plus tard. En attendant ça tombait bien, les vendanges commençaient demain, y avait besoin de bras ! La bouteille allait et venait bon train, personne ne remarqua le regard étrange du vieux posé sur le fusil de chasse accroché au mur. Le jour suivant, au chant du coq, une armée de vendangeurs se répartit dans la parcelle désignée. Des gens du coin mais surtout beaucoup d’immigrés italiens, des bosseurs qui parlaient fort. La plupart avec sécateur et panier, les plus costauds une hotte en osier sur le dos que les autres remplissaient à leur passage. Une fois la hotte pleine de raisins, elle était déversée dans de grosses barriques alignées sur le plateau d’une charrette. Au commandement le cheval partait au pressoir vider sa cargaison puis revenait à pas lents avec son guide. Le vieux faisait partie des cueilleurs, à côté de Miquet qui ne ménageait pas ses efforts. Fabio, lui, s’était joint à ses compatriotes pour parler du pays. Après une heure de travail, les reins endoloris, le vieil homme se redressa.
— Passer des barreaux à la vigne, c’est pas commun. — T’as voulu nous suivre, lui répondit Miquet, lapidaire. — Certes, mais je croyais suivre des aventuriers, pas des vendangeurs.
Agacé, Miquet arrêta le ballet de son sécateur qu’il utilisa pour désigner le lointain.
— Tu sais quoi, t’es libre, tu peux tracer ton chemin si t’es pas heureux ! — Les chiens perdus, tu sais, faut les chasser à coups de pierres.
Miquet considéra à nouveau le personnage, se pourrait-il qu’il soit fada sur les bords ? Il était bien placé pour savoir qu’on trouvait de tout en cabane : des fêlés, des tordus, des brisés par la vie qui trimballaient des caisses de désespoir. Ils avaient été bien gentils de l’emmener, mais la mise au vert terminée il irait voir ailleurs. Pas question de s’encombrer de ce type ! Le mois s’écoula lentement entre les rangs de vigne. On n’entendit plus du tout parler de la retentissante évasion des Baumettes à la radio. La voie était libre. Miquet et Fabio se mirent à échafauder des plans pour la suite, à l’écart du vieux qui ne put que remarquer leur messe basse. Devinait-il leur départ proche ? Le dimanche, jour de repos, il vint s’adresser à la paire de malfrats.
— Vous allez vous tirer sans moi, c’est ça ?
Cigarette au bec, Miquet le fixa droit dans les yeux.
— On a fait un bout de chemin ensemble, ça s’arrête là.
Fabio rajouta :
— On se doit rien, vecchio padre. — Dommage, j’étais prêt à partager le pognon.
Miquet recracha une bouffée, sa curiosité piquée.
— De quel pognon tu parles ?
Le vieux fit mine d’être épié.
— Pas ici, on pourrait nous entendre.
Il s’éloigna alors des habitations, en direction de la garrigue. Miquet jeta sa cigarette à terre, fit signe à Fabio. Ils rejoignirent le vieux près d’une murette en pierres sèches.
— On t’écoute. — Je vous ai dit que j’étais emprisonné pour escroquerie, ce petit jeu m’a rapporté un million de francs. — Fatche ! s’exclama Fabio.
Son complice se montra plus circonspect.
— T’essaies de nous emboucaner, le vieux ? — C’est la pure vérité. Avant de me faire serrer j’ai eu le temps de planquer l’argent. Deux cent mille pour vous si vous éliminez l’associé qui m’a trahi.
Troublé par cette proposition qui remettait ses plans en question, Miquet réfléchit vite. Voilà que le vieux devenait soudainement intéressant, très intéressant… Il se concerta du regard avec Fabio, de toute façon c’était lui qui prenait les décisions.
— D’accord, mais ce sera trois cent mille.
En arrière-pensée, hors de question de respecter le contrat et les risques encourus, davantage faire en sorte de piquer le magot imprudemment révélé par cet abruti. Lequel se mit à sourire.
— Marché conclu.
Les deux acolytes repartirent alors vers le mas, tandis que le vieux ramassa quelque chose dissimulé derrière la murette. Dans leur dos il lança d’une voix forte :
— Un dernier point, messieurs !
Ils se retournèrent pour se retrouver avec un fusil de chasse pointé sur eux, le fusil à double canon du vigneron.
— Que… qu’est-ce qui te prend ? bredouilla Miquet. — Déconne pas, padre ! gueula Fabio.
L’expression affable du vieux avait complètement changé. Visage dur, regard froid, il articula entre les dents.
— Dix-sept juin 1954, braquage d’une bijouterie à Brignoles. Ça tourne mal, une otage abattue.
Les deux hommes blêmirent.
— Perpétuité pour les salopards qui échappent miraculeusement à la peine de mort. Et ça, vous comprenez, les gars, c’est pas possible de vous savoir en vie, car l’otage c’était ma fille. — C’était pas nous ! Les condés ont donné l’assaut et elle s’est pris une balle perdue. On l’aurait jamais butée, c’est pas notre genre, j’te jure, le vieux ! se défendit Miquet, véhément. — Le résultat est le même, elle est morte par votre faute. — Mais bordel, ça canardait dans tous les sens ! — Je n’ai plus eu qu’une seule idée en tête, vous faire payer. Ça a été long, compliqué, mais le destin a bien fait les choses. À croire qu’il existe une justice en ce bas-monde.
C’était donc ça, le vieux collé à leurs basques, sa présence pendant l’évasion… Miquet sentit un frisson glacé lui parcourir le dos. Quant à Fabio, il tomba à genoux, en larmes.
— Pitié, padre, pitié, per l’amor di dio !
Emporté par une décharge de chevrotines son crâne vola en éclats. La détonation fit s’envoler une bande de perdrix cachée dans les broussailles. Pâle comme un linge, Miquet resta droit face au canon fumant.
— J’aurais fait comme toi, le vieux, un enfant c’est sacré.
Il s’écroula dans l’herbe aux odeurs de thym. Le tireur resta un moment immobile, à contempler les corps, puis jeta le fusil à terre. Du remue-ménage en provenance du domaine indiquait que les coups de feu avaient été entendus. Il s’engagea alors sur un chemin caillouteux filant entre les vignes, disparut le dos voûté. Quelque part résonnaient les aboiements lancinants d’un chien.
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