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MariCe : Une part d'Ombre
 Publié le 27/12/13  -  7 commentaires  -  23355 caractères  -  173 lectures    Autres textes du même auteur

Parce que la vérité finit toujours par éclater.


Une part d'Ombre


C'est un endroit unique en son genre, dans lequel je vous convie.

Il est possible qu'il vous surprenne, à moins que ce ne soit lui qui ait finalement pris possession de vous. Allez savoir !

Ce lieu n'est accessible qu'après un long cheminement pénible et chaotique. Et malgré cela, à la vérité, beaucoup n'en trouvent pas l'entrée.

Comment ? Vous prétextez déjà quelque empêchement pour retarder la visite ? Je m'en vais donc rassurer les moins téméraires, car ce lieu, vous le connaissez déjà ; aussi, n'emprunterons-nous plus le même chemin.

J'ai oublié de vous préciser : je n'emmène qu'une personne à la fois, susceptible d'y trouver non pas un refuge, car cela ne se peut, mais matière à répondre à ses questionnements.

Imaginez-vous transportés dans une cavité sombre et humide, mais paradoxalement accueillante et chaleureuse.

Voilà un climat qui prête immédiatement à une langueur, à une longue parenthèse dont vous ne commencez à ressentir les effets que bien plus tard. Vous en arrivez à un stade purement méditatif ; végétatif, allais-je dire ; sans rien ressentir d'autre qu'une fonction d'éveil. Vous êtes, tout simplement.

Je vous sens déjà plus détendus, rassérénés. Rien de plus normal après le tableau que je viens de vous brosser : celui de l'ascension risquée d'une montagne au col difficile et dangereux.


Lorsque Lucie se réveille au milieu de la nuit, elle est de nouveau en proie à ce terrible cauchemar récurrent qui la saisit depuis l'hiver dernier.

D'une main moite et tremblante, elle allume sa lampe de chevet. L'éclat tamisé lui permet peu à peu de recouvrer un rythme cardiaque régulier.

L'angoisse dissipée, elle cherche à se remémorer les moindres détails de ce rêve répétitif ; cette perpétuelle impression diffuse d'être coincée dans un lieu sombre et oppressant, avant ce choc improbable d'une extrême violence. Un mauvais rêve, somme toute anodin, qui pourrait aisément être attribué à un repas trop lourd ou épicé.

Lucie, la pragmatique, la scientifique, celle qui fonde son travail de chercheur sur les expériences validant ou non les théories les plus élaborées, s'en tient à ce raisonnement.

Il subsiste cependant à chaque réveil un vague sentiment de culpabilité qu'aucun argument ne parvient à contrer ; l'absence de solution à ce paramètre dissémine à son insu un état d'anxiété de plus en plus insidieux, aussi sournoisement que la goutte d'eau d'un robinet récalcitrant ronge l'émail le plus solide.

Perplexe, elle porte son regard vers le radio-réveil. Il est 5 h 30 ; le soleil ne se lèvera pas avant deux heures. Elle essaie bien de fermer les yeux pour retrouver un sommeil salvateur, se retourne plusieurs fois dans le grand lit vide de tout autre occupant, sans succès. De guerre lasse, elle décide de se lever dans un mouvement souple et léger. Elle soupèse d'un geste machinal sa lourde chevelure blonde, ce qui a pour effet immédiat de lui rafraîchir la nuque. Elle n'en doute pas, ce dernier jour de l'été sera aussi chaud que ceux de la semaine qui vient de s'écouler.

Un café et une douche plus tard, revigorée malgré une nuit agitée, elle décide de prendre la voiture et de confier ses angoisses à la seule personne à qui elle voue un amour inconditionnel : sa grand-mère maternelle, celle qui l'a prise sous son aile après l'accident tragique qui lui a volé ses parents, cinq misérables jours après sa naissance.

Lucie ne travaille pas cette semaine, aussi préfère-t-elle, comme à l'accoutumée, éviter d'emprunter la route la plus rapide qui l'emmène chez sa grand-mère. Une déviation malencontreuse la redirige pourtant vers cette route qui charrie encore trop de souffrances au passage du calvaire et de sa petite croix blanche mis en place à l'angle d'un chemin forestier vingt-huit ans plus tôt. Un jour qui aurait dû être marqué d'une pierre blanche tandis que le destin en décidait autrement. Orpheline, un adjectif au radical bien funeste, se dit-elle en apercevant, au bout d'une heure trente de trajet, la longère éclaboussée de massifs colorés dans laquelle elle a grandi, choyée et protégée.

À peine Lucie a-t-elle fermé la portière que l'aïeule apparaît, souriante sur le seuil de la maison. L'accent chantant de sa Provence natale est toujours là, et fait danser les mots qu'elle lance joyeusement.


— Ma toute belle, si seulement tu m'avais annoncé ta venue, je t'aurais préparé des petits farcis comme tu les aimais tant !


Un torchon à la main, elle accourt vers la jeune fille. Enfin accourir est un euphémisme ; elle s'active à presser le pas en s'aidant d'une jambe plus alerte que l'autre, voilà tout. À sa vue, Lucie, anticipant sa difficulté pour se déplacer, s'engage bien vite dans la petite allée.


— Ne te tracasse donc pas, Mamé ! lui lance-t-elle après lui avoir déposé aisément du haut de son mètre soixante-dix un baiser furtif et discret sur les cheveux, avant de s'élancer vers l'entrée de la maison. Je devais me rendre au labo de la ville pour vérifier la progression du programme de recherche, quand j'ai eu brusquement envie de venir te voir et de bavarder un moment avec toi. Je me contenterai d'un morceau de fromage et de trois rondelles de tomate ; tu t'en doutes bien, avec ces chaleurs, je n'ai pas grand appétit.


La vieille femme remarque immédiatement l'attitude de Lucie. Souriante, volubile ; elle la reconnaît bien là, sa petite-fille. Mais elle la connaît trop bien justement pour ne pas passer à côté de ce recul instinctif devant toute promiscuité. Elle avait mis cela à l'époque sur le compte d'une pudeur excessive chez une fille pubère ; il est vrai qu'on ne courait pas chez le pédiatre dans ces années-là. Nine a conscience de la persistance du problème, qui l'alerte sur la probabilité d'un mal-être sous-jacent.

Elle pince les lèvres en la suivant dans la cuisine, lucide qu'il lui faudra un jour ou l'autre crever l'abcès, jour qu'elle devine maintenant tout proche.

Le regard clair de la jeune femme parcourt la pièce où le temps ne semble pas avoir de prise ; même odeur mêlée de fleurs et de savon ; même couleur murale ; même papier peint désuet ; mêmes placards suspendus aux murs, mêmes meubles où chaque trace, chaque rayure d'une porte a retenu un peu de l'empreinte de son enfance. Elle reprend possession des lieux, s'illumine à la vue des trois photos qui trônent toujours au même endroit sur le vaisselier. L'une d'elles la représente en tee-shirt vert pomme et bermuda rayé, frêle gamine gambadant gaiement l'été au milieu d'herbes folles. Elle devait avoir tout juste dix ans à l'époque. Derrière elle, bondit le chien Tic-tac, la langue pendante, son fidèle compagnon de jeux.

La plus jaunie des trois photographies immortalise dans son uniforme le mari de Mamé Nine, décédé au front dans les affrontements sanglants de la dernière guerre.

Et puis il y a cette femme élégante, à qui Lucie ressemble particulièrement, qui prend la pose nonchalamment accoudée à la balustrade de la terrasse, à l'arrière de la maison. Elle a un sourire radieux. Son regard fixe une silhouette masculine en arrière-plan, occupée à consolider un petit cabanon. Le petit ventre rebondi fait chavirer le cœur de Lucie et ce sont des yeux humides qu'elle dirige brusquement vers la vieille dame.

Nine s'était approchée sans bruit derrière elle, et avait laissé en suspens la main à quelques centimètres de son épaule. Le mouvement de tête rapide l'interrompt et la fait sursauter.

Elle se tamponne la tempe d'un coin du torchon qu'elle tient toujours entre les mains pour se donner bonne contenance, avant de lui raconter doucement ce qu'elle lui a déjà raconté cent fois auparavant.


— Ma Lisa, ta maman, avait une belle carrière de pianiste qui s'ouvrait devant elle. Elle était très douée, tu sais. Et puis elle a rencontré ton père. Tiens, le voilà en arrière-plan, à réparer quelques planches. Ce qu'ils s'aimaient ces deux-là !


Nine mesure soudain toute l'incongruité que représente leur famille. Lucie et elle seront toujours deux écorchées vives, deux maillons, chacun à l'extrémité d'une chaîne de vie brisée et fragilisée à tout jamais. Elle observe maintenant la jeune femme qui se tient devant elle et en retient des détails évidents. Ses yeux s'attachent aux ombres bleutées qui soulignent le regard de sa petite, elle note l'étroitesse de la taille autour de laquelle flotte pourtant la ceinture du pantalon de lin beige.

Elle hoche la tête en silence, pensive.

Elle travaille trop, ma petite. Si c'est pas malheureux de voir une si belle jeunette gaspiller ses plus belles années dans les fioles et les microscopes ! Ah pour sûr, je suis fière d'elle, se dit la vieille femme, elle a toujours été la préférée de ses professeurs, forcément, elle sortait tellement du lot par son intelligence, sa volonté et sa curiosité inépuisable. Mais sacrebleu, ça en a découragé plus d'un hélas.

Lucie s'exprime, d'une voix mal assurée :


— Je suis fatiguée, Mamé, je fais toujours le même cauchemar. Il faut que je comprenne pourquoi. Le médecin que je consulte affirme que la signification se trouve dans mon enfance. Aide-moi, s'il te plaît ! Ce n'est plus possible ; ce n'est plus vivable.


La veille femme se tamponne à nouveau le front pour masquer son émotion. Ce dernier mot, pense-t-elle, résonne comme un glas. Mais que puis-je faire, mon Dieu que dois-je faire ? Mon Dieu, donnez-moi la force pour aider notre petite luciole.

Nine s'approche de la bonnetière en merisier et en sort sans mot dire une jolie nappe damassée qu'elle étend sur la table de la cuisine. Elle y dispose assiettes et couverts, y adjoint de jolies serviettes de table brodées assorties, et s'adresse en souriant à Lucie, d'une voix calme et déterminée, l'index parcourant la ligne bouclée et régulière de l'ouvrage.


— Tu te souviens, c'est toi qui les avait brodées à l'école. Tu étais douée pour les travaux d'aiguille ; ça doit être dans les gènes, maman était couturière à Menton.


Elle pose ses deux mains à plat sur la table, puis reprend :


— Pour commencer, ma petiote, fais honneur au plat. Je n'ai pas grand-chose à te proposer, mais il reste suffisamment de carottes râpées dans le réfrigérateur pour nous deux, ajoutons à cela quelques tomates sucrées et juteuses saupoudrées de basilic et d'huile d'olive, du fromage et un fruit. Ensuite, nous aviserons le ventre plein, tu veux bien ?


Une heure plus tard, affairées autour de la vaisselle, les deux femmes bavardaient et remontaient à la surface de leur conversation leurs meilleurs souvenirs d'enfance. L'ancienne s'amusait encore de la grosse bacchante noire de l'oncle Hector et de sa fameuse montre à gousset dont il était très fier et qu'il arborait toujours solennellement à chaque réunion de famille.

Lucie revivait avec émotion les fêtes d'anniversaire que sa grand-mère lui préparait, y conviant toujours ses meilleurs amis de classe.

L'après-midi, elles devisaient encore, installées confortablement sous la pergola fleurie qui les protégeait de la chaleur estivale, et plongeaient inlassablement à la recherche des temps perdus, au détour de vieilles photos jaunies et dentelées.

Lucie se sentait bien, renouait un à un les fils distendus de son passé. Elle se sentait comme un enfant faisant connaissance avec chacun de ses cinq sens. De son côté, Nine ne perdait pas de vue le but qu'elle s'était fixé, au risque de raviver une blessure qui visiblement n'a jamais cicatrisé. Elle a soudain une idée :


— Mais j'y pense, ma chérie, tu m'as bien dit que tu étais en vacances cette semaine ; pourquoi ne passerais-tu pas quelques jours ici ? Nous irions ensemble cueillir des mûres dans la pâture voisine, qu'en penses-tu ? Le père Magloire m'en donne chaque année la permission, ce serait dommage de ne pas en profiter.


La jeune femme ne pense plus, ou plutôt elle ne veut plus penser. Seulement se laisser bercer par la brise tiède qui souffle imperceptiblement dans la touffeur estivale, et rompre avec le rythme trépidant du quotidien. Deux ou trois jours ici, en souvenir du bon vieux temps comme dirait Mamé, ne peuvent qu'aider à répondre à ses questions.

Elles ont immédiatement convenu que le lendemain serait le meilleur jour pour la cueillette, car des orages violents étaient attendus dans les heures suivantes.

Un repas frugal à l'heure du dîner, et Lucie retrouve avec plaisir sa chambre d'adolescente. Rien n'a changé depuis, Nine y veille scrupuleusement. Un peu pour conserver l'empreinte de ses plus belles années, beaucoup pour conjurer son ennemi de toujours, ce temps qui lui a pris son époux, sa fille, son gendre, et plus encore…

La vieille dame est alertée dans la nuit par les songes inquiétants de Lucie. Sans faire de bruit, elle se lève difficilement et se rend dans la chambre voisine. Elle actionne en silence la clenche et entrebâille la porte. Le rai de lumière se répand sur un visage aux traits réguliers mais tellement tourmentés qu'elle prend sa décision. Le plus tôt sera le mieux.

Le lendemain, elle ne souffle mot de l'épisode de la nuit, et c'est dans une relative bonne humeur qu'elles s'affairent, toutes guillerettes, à emmener paniers, gants, chapeaux de toile et bouteilles d'eau. Arrivées en bordure de clôture, l'aïeule s'extasie devant les pelotes charnues qui s'étalent devant leurs yeux.


— La gelée sera délicieuse cette année, regarde-moi ces fruits gorgés de soleil !


Les mûres embaument l'air de leur parfum sucré, et bien vite, les paniers se remplissent de jolies grappes écarlates. Quelques abeilles attirées par le parfum tentent bien quelques intrusions dans les paniers, mais des serviettes de coton les en dissuadent.

Les fronts ruissellent sous la chaleur et les bras de la blonde Lucie supportent mal l'assaut du soleil.


— Ma pauvre petiote, mais où avais-je la tête ! Regarde-moi ces bras ! Ma parole, à croire que tu les as couverts de purée de mûres ! Et tu continues à t'affairer, sans rien dire ! Le travail, toujours le travail ! Tu dois pourtant le savoir, toi, la scientifique, qu'une peau de blonde brûle au soleil ! Allez, ouste, on rentre, de toute façon regarde ce ciel, l'orage annoncé se prépare.


Manquerait plus qu'elle me fasse une fièvre, se réprimande la vieille femme sur le chemin du retour. Elles ne sont pas bientôt arrivées depuis dix minutes que la pluie commence à tomber. De plus en plus drue, de plus en plus fort.

Une épaisse couche de pommade apaisante sur les bras et dix pots de gelée plus tard, filtrée et pressée par ses soins dans l'étamine prévue à cet effet, Lucie s'écroule dans le canapé, bientôt rejointe par sa grand-mère. La fraîcheur apportée par la baisse de température extérieure leur redonne peu après un regain de volonté à toutes deux. Pourtant, une saine fatigue vient s'inviter insidieusement, et elles décident d'un commun accord de se coucher tôt pour reprendre tacitement le fil de leurs discussions dès le le lendemain, et faire le lien avec les non-dits désormais par trop évidents.

Nine dormit mal cette nuit-là. Réveillée une nouvelle fois par les peurs nocturnes de sa petite-fille, elle termina sa nuit à prier tous les saints pour lui accorder la grâce de dire ce qu'elle avait tu depuis vingt-huit ans, dans l'intérêt de la petite.

Lucie s'est souvenue au petit matin du même état d'enfermement et de culpabilité incompréhensible, mais aussi d'une compression très forte, chaude, pénible et émouvante à la fois. Chose singulière qu'elle retient maintenant, c'est l'association du son à l'image. Elle a entendu distinctement des voix étouffées et de la musique.

Pour la première fois, elle atteint la conviction que cet endroit n'est autre que la matrice qui l'abritait dans le ventre de sa mère. Elle en est à la fois émue et reconnaissante quant au bienfait de sa présence dans cette maison. Son mental associe cependant la compression à l'effort réalisé la veille pour réduire les fruits en gelée. Mais c'est un intense sentiment de culpabilité de nature mortifère qui la fait se dresser soudainement sur ses pieds.

Le petit matin est toujours propice aux confidences. L'atmosphère garde encore l'empreinte des traces subtiles laissées par le sommeil, que les volutes de café n'ont pas encore dissipées. Elle protège encore un peu les secrets enfouis pressés de s'envoler vers la lueur du jour.

Nine n'est pas levée depuis longtemps, mais pressent à l'écoute du pas vif qui résonne dans le couloir que les minutes qui vont suivre seront aussi déterminantes pour l'équilibre de la jeune femme que pour la préservation de leur complicité. Adossée à l'évier, les bras croisées, elle attend. Sa stature exprime une présence déterminée et ferme ; une compression solide de mains tremblotantes sur la taille ne viendra pas la trahir.

Lucie se tient devant elle, la main encore accrochée au chambranle de la porte. Elle lâche des mots, sans réfléchir, sortis tout droit des affres de son inconscient.


— Ai-je été une enfant désirée, Mamé, est-ce que mes parents voulaient de moi ? demande-t-elle, en portant soudainement les mains à ses lèvres, des larmes d'émotion dans les yeux.


Devant tant de détresse, le silence se fait. L'instant d'après, la vieille femme saisit la première chaise à portée de main, la tire et s'y assied lourdement. Penchée en avant, elle s'appuie d'un coude sur la jambe et hoche la tête en silence.

Elle tire ensuite l'autre chaise et dans une invite muette tend la main vers sa petite-fille.

Incrédule et pressée par cet instant qu'elle devine pénible, Lucie s'assied avec toute la légèreté dont elle est capable, se rendant inaudible volontairement pour contrer un éventuel caprice du destin venu détourner le cours de révélations proches.

La vieille femme redresse la tête. Lucie lui donnerait soudain dix ans de plus tant son visage est fripé et fatigué. Depuis combien de jours n'a-t-elle songé qu'à ses propres problèmes, sans remarquer les années qui défilent dans la vie de son aïeule ? Elle s'en veut terriblement. Alors elle avance timidement une main hésitante vers les doigts rugueux. Un petit geste tendre et un grand choc dans un cœur usé. Pour un peu Nine en pleurerait de joie.

Elle veut y voir un signe, un signal, le bon moment de parler. Et ses lèvres s'entrouvrent et révèlent peu à peu ce que l'obstétricien et le corps médical lui avaient conseillé de taire durant toutes ces années.


— Quand tes parents ont eu ce terrible accident, ils n'étaient pas sur le trajet du retour, mais partaient en direction de la maternité. Ma Lisa, ta maman, avait de fortes contractions alors qu'elle ne vous attendait que trois semaines plus tard.


Elle fait un geste de la main devant les yeux grands ouverts de Lucie, l'invitant à ne pas l'interrompre.


— Tes parents attendaient des jumelles. Nous étions si heureux de l'évènement ! Oui tu étais désirée, doublement !!! Et puis il y a eu cet accident stupide, ce chevreuil qui a traversé la route devant les phares de la voiture. C'est ton père qui conduisait. Il a été tué sur le coup, le pauvre homme. La Providence a fait que malgré tout, un automobiliste passait par là ; il a tout de suite prévenu les secours qui sont vite arrivés, mais le temps de transporter ta mère encore consciente mais gémissante vers l'hôpital, il était trop tard, on ne pouvait plus rien pour elle.

Il a fallu procéder à une césarienne de toute urgence, et le médecin était tellement ému de ce qu'il a vu qu'il en éprouvait encore d'énormes difficultés pour me raconter ce qui s'est passé. Ta petite sœur était morte ; l'autopsie pratiquée sur elle ensuite a mis en évidence une déficience cardiaque. L'accident n'y était pour rien, elle n'aurait pas survécu plus d'une semaine. Toutes les deux, vous étiez enlacées si fermement et de si belle manière que vous séparer a été vécu avec une intensité phénoménale. J'ai appris plus tard par une élève infirmière que le staff entier pleurait dans le bloc.

Voilà, ma douce, maintenant, tu sais tout. Je te demande pardon pour t'avoir volontairement caché l'existence d'une petite sœur avec laquelle tu aurais pu jouer si le Bon Dieu l'avait voulu. Je l'ai honni tant d'années, si tu savais ! Maintenant, j'ai appris à vivre avec, j'ai fait la paix avec Lui.


Un silence se fait, lourd de trouble et d'émotions contenues. Les deux femmes se jaugent, yeux dans les yeux ; leurs regards supplient, implorent, se reconnaissent, se justifient. Une main se tend, une autre la rejoint, elles se séparent, pour se rejoindre encore ; et puis les respirations saccadées reprennent un cours régulier ; vient ensuite le temps des embrassades entre les rigoles salées laissées par les larmes. Quand l'intensité du moment laisse enfin la place aux mots, Lucie murmure :


— Dis, Mamé, est-ce que ma petite sœur avait déjà un nom ?

— Oui, bien sûr !!! Tes parents avaient décidé de vous appeler Lucie et Ombeline.

— Ombeline, Ombeline, se répète Lucie comme pour elle seule. Ombeline, ma petite sœur, il en aura fallu du temps pour que je prononce ton nom.


Lucie se mouche, puis, s'adressant à sa grand-mère, questionne encore :


— Tu penses que mes cauchemars viennent de là ?

— Probablement, d'autant qu'ils ont commencé justement au moment où tu allais avoir vingt-huit ans, et c'est l'âge qu'avait ta maman lors de cette tragédie. Mais il y avait déjà des signes avant-coureurs, qui auraient dû m'alerter, comme ta difficulté à toucher les gens. Si j'avais su, je t'aurais emmenée sans tarder voir un médecin, et nous aurions pu en parler, et aviser, faire le…

— Ne t'en veux pas, Mamé, lui murmure Lucie en posant un doigt sur la bouche. Tu as fait de ton mieux, toujours, tu ne pouvais pas savoir. C'est ainsi, voilà tout. Je suis heureuse d'avoir passé ces trois jours ici, avec toi, tu sais.


Nine sourit, et balaie distraitement d'une main la table de la cuisine.


— Toute petite, tu étais la curiosité même ; tu n'avais de cesse de tout comprendre, de tout savoir, de tout connaître. Ah bien sûr, ces qualités t'ont permis d'accéder à ton poste de chercheur. Mais je ne peux m'empêcher de faire le parallèle avec l'aboutissement d'une autre recherche, bien plus intime celle-là. Quelle jolie entêtée tu fais !


Elles rient doucement toutes les deux. Et Nine reprend :


— Mes trois petits jours entre Ombeline et Lucie ; une petite ombre éphémère glissée entre nous mais si forte, si puissante, qu'elle entre enfin dans la lumière.



Refermons la porte de Mamé Nine et retirons-nous sur la pointe des pieds, voulez-vous ? Vous aurez sans doute compris à ce stade de l'histoire comment j'ai apporté mon aide à la jeune Lucie.

Je lui ai permis la résolution de ses conflits en levant le voile qui obscurcissait la présence de sa petite sœur. Elle n'aura plus besoin de moi dorénavant.

Elle en sait suffisamment aujourd'hui ; aussi vais-je avant de la quitter, comme je l'avais déjà fait à l'heure de sa naissance, poser pour la seconde fois mon doigt sur la petite rigole lovée entre le nez et la bouche, afin de clore définitivement le passage qui mène à tous les secrets.

Je me retournerai une dernière fois, moi l'ange descendu du ciel, sur la vision d'un sommeil profond et réparateur.

Et j'assisterai médusé et attendri en emportant une part d'Ombre, au premier songe qui ranime les retrouvailles d'hier, aux baisers furtifs et aux douces étreintes de deux jumelles au destin contrarié.


 
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   Robot   
8/12/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je n'ai pas été déçu par ce texte que j'ai lu avec intérêt.
Quelques digressions qui n'ont que de très loin un rapport avec l'histoire principale aurait pu être écourtées.
Je me pose la question sur la nécessité de l'introduction que je trouve nébuleuse et sans objet. Pour moi, la nouvelle commence à "Lorsque Lucie se réveille au milieu de la nuit..."

   Marite   
27/12/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Une très belle histoire, si bien écrite que j'ai pu la lire d'un trait sans m'ennuyer une seule seconde. Mais, je me demande pour quelle raison elle a été classée dans la catégorie "Réflexion/Dissertation", car la liaison entre l'introduction et la conclusion présentées en italique reste confuse pour moi.

   Anonyme   
28/12/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour MariCe. J'ai découvert cette part d'ombre avec beaucoup de plaisir. Une histoire bien menée, écrite par une jolie plume, avec une chute heureuse, que demander de plus ? Un bémol toutefois, je ne vois pas ce que l'introduction en italique apporte de plus au récit au contraire de la conclusion toujours en italique qui est à mes yeux parfaitement justifiée.
Bref, j'ai aimé vos personnages, particulièrement Mamé...

Un joli texte pour lequel je vous félicite. Merci

   Anonyme   
4/1/2014
 a aimé ce texte 
Bien
À part l'introduction et la conclusion qui me semblent superflues, j'ai apprécié cette histoire simple et touchante. Les non-dits au sein des familles ne sont jamais sans conséquences. Il est bien connu que certains secrets gardés par les ascendants peuvent provoquer des troubles psychologiques dans les générations suivantes, chez des membres particulièrement exposés.

L'écriture est propre, précise, et se parcourt avec facilité.

   Anonyme   
8/3/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Quel beau texte, quelle belle histoire captivante d'un bout à l'autre.
Quand on est pris à ce point par l'histoire contée, tout en étant bercé en toile de fond par un beau style d'écriture, c'est pour ma part une belle réussite.
Toutefois, bien que l'introduction et la conclusion soient de beaux exercices de style, je n'en ai pas compris le rapport avec le texte proprement dit.
Cela étant, je prendrai certainement plaisir à vous lire à nouveau.

   Anonyme   
6/7/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour MariCe,

Quelle belle histoire et très bien écrite ! Très émouvante également. J'ai bien aimé ce doux rythme et plaisant à souhait que vous avez su préserver tout au long de cette nouvelle. Les images sont belles ainsi que les détails, permettant de s'y imprégner davantage. Un petit bémol pour l'intro qui m'a ravi à la 1ère lecture mais après coup, qui m'a un peu déçue. Je m'attendais à entrer dans une toute autre histoire, un peu fantastique.

Merci pour ce partage
Olivier

   Anonyme   
8/5/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Jolie histoire, un bon suspens qui fait continuer la lecture.


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