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Fantastique/Merveilleux
marogne : Les peintures rupestres
 Publié le 05/01/08  -  11 commentaires  -  10976 caractères  -  33 lectures    Autres textes du même auteur

Où parfois l'art, ancien, n'est pas ce que l'on pense.


Les peintures rupestres


Vingt-neuf décembre 1966, je rentre à l’instant de ma dernière expédition avec James Tessard. Vous devez connaître cet éminent paléontologue qui a plusieurs fois défrayé la chronique universitaire par ses prises de position iconoclastes. Il a été un de mes plus proches amis depuis des décennies, et je suis le dernier à l’avoir accompagné, et ce jusqu’aux aux limites de sa raison.


Je l’ai rencontré en 1936, j’étais tout jeune étudiant, il était déjà un spécialiste réputé de l’art pariétal de l’âge du bronze, la passion de toute sa vie. Je venais de découvrir un abri rocheux, en Provence, décoré de figures tracées à l’ocre dans le style de la Vallée des Merveilles au nord de Nice, ou du Val Camonica, sur les rives des lacs italiens. J’avais osé faire appel à lui pour officialiser cette découverte, et m’aider à en dater la réalisation. J’espérais aussi qu’il m’aide à comprendre la signification des scènes et des signes tracés il y a plus de quatre mille ans.


C’est de bonne grâce qu’il avait répondu à ma sollicitation, et nous nous sommes retrouvés entre Noël et le jour de l’An au pied de mon abri, par une température glaciale encore avivée par un mistral semblant venir du grand nord. Nous y avons travaillé une heure, et c’est à partir de ce moment que je n’ai plus cessé de le fréquenter, de l’aider dans ses recherches, d’être parfois son confident, bien que j’aie suivi une toute autre voie, me consacrant aux matières scientifiques dures du métier de l’ingénieur. Cette rigueur intellectuelle que j’ai dû acquérir me permettait parfois d’opposer la raison à son enthousiasme à expliquer sur la base de ce que lui ressentait. C’est aussi cette tendance à tout personnaliser qui l’a rendu célèbre dans le grand public, mais qui l’a marginalisé dans le cercle de ses collègues, qui ont commencé par le regarder de haut, puis qui, ayant besoin de lui et de sa capacité à obtenir des fonds, ont dû le courtiser.


Il a mené trois carrières en même temps ; une carrière universitaire, grimpant tous les échelons administratifs, jusqu’à être directeur des plus grands instituts parisiens et une carrière publique, mettant en scène les plus récentes découvertes pour attirer le public, la couverture des journaux, et les fonds pour continuer ses recherches, exploiter ses découvertes, sauvegarder notre patrimoine. Tout cela est connu, mais ce que peu de personnes ont été amenées à partager, c’est sa réelle passion pour les peintures et les gravures rupestres. Il était persuadé que derrière l’apparente simplicité des figures, réticulés, animaux cornus, champs, bouquetins, araires, figures humaines, se cachait un sens profond, voire magique. Il était persuadé qu’il pourrait, à force de travail, rentrer en contact avec ceux qui les avaient créés, pas seulement en contact intellectuel, mais réellement en contact physique. Pour lui il y avait dans ces innombrables œuvres d’art la clé qui lui permettrait d’entreprendre ce voyage.


Il n’est jamais arrivé à me convaincre, mais j’ose avouer que quelquefois il m’a ébranlé, et aujourd’hui je regrette amèrement de ne pas avoir eu l’esprit plus ouvert, cela m’aurait peut-être permis de le sauver. Je me rappelle en particulier un séjour qu’il a fait dans la vallée des Merveilles tout un été.


Début septembre, il me fit appeler, je montais le rejoindre dans la montagne. Il avait établi son campement au pied du mont Bego, la montagne des sorciers, fuie par les bergers depuis des générations. C’est devant un feu de bois qu’il me fit part de sa théorie, et je dois avouer que ce n’est pas du froid que je frissonnais en cette nuit, au milieu de milliers de figurines gravées dans la roche et qui semblaient nous observer. Il avait étudié minutieusement la zone où nous nous trouvions, et avait fait d’innombrables relevés. C’est un soir d’orage, quand la lumière vacillait, qu’il découvrit ce pour quoi il m’avait appelé. L’air était tout vibrant d’électricité statique, et quelques éclairs étaient déjà tombés à proximité. Le mont Bégo est connu pour attirer la foudre, et c’est l’origine de son nom : « sorcier » en langue celte. Il était en train de décalquer à la craie sur des films transparents des dessins particulièrement compliqués, des réticulés, quand il fut prit d’engourdissement. Ses bras pesaient de plus en plus lourd, son esprit s’égarait, et il sentait venir un état nauséeux. Tout à coup, il lui sembla entendre une voix s’adresser à lui depuis la roche. Cette voix était étonnamment claire, elle le questionnait. Il cru tout d’abord délirer, mais les questions devenaient, au fur et à mesure de ses réponses, car il répondait, de plus en plus précises. Il questionna ensuite à son tour. Son interlocuteur semblait être un berger qui avait vécu dans la région très longtemps auparavant, sans qu’il puisse le dater. Pour prouver ses dires, il lui indiqua un lieu où il pourrait trouver une gravure représentant un sorcier plus bas dans la vallée, gravure que lui en son temps avait tracée dans la roche. James y fut le lendemain, et depuis cette figure orne tous les bulletins touristiques de la vallée, elle a aussi valu une grande renommée à son auteur. Mais nous n’y étions pas encore lors de cette veillée au coin du feu, j’étais le seul à savoir alors. Il pensait que les signes géométriques gravés dans la roche étaient des signes magiques dont le tracé lui-même permettait d’en susciter le pouvoir. Il voulait recommencer l’expérience le lendemain, avec moi comme témoin à proximité.


Après une très mauvaise nuit, nous avons gagné le matin le lieu qu’il avait choisi, et où se trouvaient de magnifiques dessins géométriques. Il commença à en suivre une série particulièrement profonde, promenant sa main dans les rainures d’une manière lente et appliquée. Je constatais au bout d’un moment que son esprit était ailleurs, il ne répondait plus à mes questions. Tout d’un coup il se mit à parler, de lui, de son travail, apparemment tout seul bien qu’il donnât l’impression de répondre à des questions silencieuses. C’est quand il parla de moi que je m’approchais, j’entendis alors la roche murmurer, et d’abord m’inciter à faire comme James. Devant mon refus, la voix se fit menaçante, aiguë, maléfique, j’empoignais alors James pour le retirer des dalles qu’il continuait à parcourir, suivant inlassablement les figures intemporelles. Ce fut comme s’il se réveillait en sursaut. Après que je lui eu fait un compte-rendu de ce dont j’avais été le témoin, il fut très troublé et voulut rentrer au campement. Nous partîmes cet après-midi-là, il ne voulait pas recommencer l’expérience avant d’avoir mieux compris le pouvoir des signes magiques, il disait avoir ressenti comme une présence maléfique autour de nous, agressive, il fallait être prudent. Une fois dans la vallée, je vis de mon côté toute cette expérience d’un autre œil, et mit mes impressions sur le coup de l’ambiance singulière que les lieux et notre conversation de la veille avaient créée, ainsi que sur ma fatigue consécutive à l’ascension et au manque de sommeil. Je vis bien que je ne le convainquais pas.


Après cet épisode, il ne me parla plus de sa théorie, mais continua, en marge de toutes ses autres activités, à étudier dans le détail tout l’art gravé ou peint de cette époque. Cela le fit voyager dans toute l’Europe méridionale, et jusqu’au Moyen-Orient, dans le désert du Sinaï en particulier dont il me parla à plusieurs reprises, vantant à la fois sa beauté sauvage, et l’influence qu’il avait eue sur des générations d’alchimistes et de magiciens arabes qui semblaient aller là-bas pour y puiser leurs pouvoirs.


Il y a une semaine maintenant, il m’appela, et m’invita à venir le voir dans sa ferme à côté de Tourves. Il y a là-bas, dans l’étroite vallée du Caramy des lieux tout à fait étonnants et singuliers. La flore qui en tapisse le fond est tout à fait extraordinaire dans cette région ; rien de méditerranéen, mais des arbres que l’on ne trouve normalement que dans les régions septentrionales de nos contrées. Plusieurs séries de grottes ornées de peintures de l’âge du bronze donnent sur cette vallée. J’avais moi-même aidé plusieurs fois James à en faire des relevés. Il voulait, me dit-il, que nous refassions l’expérience que nous avions faite vingt ans auparavant dans les Alpes ; cette fois avec des peintures. Il avait trouvé une grotte où les dessins étaient particulièrement intéressants. Il y avait une série de formes géométriques qu’il savait être des incantations magiques, et toute une foule de personnages jouant une chasse au renard.

Nous y allâmes en fin d’après-midi, il voulait que l’expérience se fît à la lumière du soleil couchant. La scène peinte à l’ocre rouge sur la paroi était bien telle qu’il me l’avait décrite. Il commença à suivre de son index les contours de la première série de signes quand le soleil descendit derrière les pins qui étaient sur la crête de la colline qui nous faisait face. Je constatai les mêmes phénomènes que sur les pentes du mont Bego. Au bout de quelques minutes, il se mit à répondre à des questions, dont je ne percevais, depuis l’entrée de la grotte où je me trouvais, qu’un simple murmure. Ce murmure devint soudainement plus fort, plus grave et plus hargneux, comme si un nouveau personnage, bien plus puissant était entré en scène. James commença à gémir comme s’il voulait repousser les images qui se formaient dans son cerveau. Tout se passa très vite ensuite, j’entendis cette fois très distinctement la voix, brutale, triomphale, disant accueillir dans sa communauté un nouveau venu ; en même temps James se mit à hurler comme si on le déchirait, il m’appela, implorant mon aide, criant sa douleur insupportable. Je me précipitai à l’intérieur, et à la faible lueur qui subsistait, je vis l’impossible. James n’était plus devant moi qu’un tronc hurlant, les bras essayant de m’agripper dans un ultime sursaut, tout le bas de son corps semblait avoir été absorbé par la roche. Je butai sur un rocher, quand je me relevais James avait disparu, j’avais encore ses horribles cris dans la tête. Malgré l’obscurité qui était maintenant pratiquement totale, je distinguais clairement un nouveau personnage dans la scène de chasse peinte il y a des milliers d’années ; qui semblait suivre humblement le chasseur de tête qui portait l’arc du guerrier.


C’est à l’aveuglette que je rentrais à la ferme. Je ne sais pas qui pourra croire ce que je viens de vivre, qu’importe, il fallait, tant que cela est vivant dans ma tête, l’écrire pour témoigner et prévenir. Demain il faudra que je signale la disparition de James. Je serai sans doute considéré comme le principal suspect, et il me faudra du temps pour me justifier. Le corps de James ne sera jamais retrouvé, ça j’en suis certain maintenant, comme je suis certain de ne jamais pouvoir cesser d’entendre les derniers cris de mon ami alors qu’il se dissolvait sur la roche. Ce n’est pas avec de l’ocre que ces peintures ont été tracées, mais avec du sang !



 
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   Bidis   
6/1/2008
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Texte que j’ai trouvé au départ interpellant (la théorie du savant « fou ») et palpitant (comment va-t-on mettre cette théorie en pratique et devant quel danger va-t-on se trouver ?). Mais à partir du moment où les dessins parlent, mon intérêt a faibli. Et la fin m’a paru très décevante.
L’écriture est agréable, fluide.
Petite remarque :
- « Il commença à en suivre une série particulièrement profonde »: ne faudrait-il pas dire « une série gravée de façon particulièrement profonde » ?

   james   
6/1/2008
Personnages que l'on rencontre parfois dans les milieux scientifiques et que l'on classe comme hérétiques parce qu'ils prennent des voies différentes avec une logique que leurs collègues rejettent. Voilà les raisons qui m'ont poussé à lire ce texte.Un texte bien écrit. Les atmosphères sont bien rendues et la fin est originale et menée sobrement. La mise en place du récit est faite d'une façon agréable.

   Liry   
8/1/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Un texte prenant avec une écriture fluide et des descriptions précises autant des lieux que des personnages. Il se laisse lire du début à la fin.

Il s'en dégage une atmosphère de magie d'abord mystérieuse, intrigante puis menaçante. On suit les recherches du scientifique jusqu'à la fin et au dénouement tragique.

Un très bon texte

Merci

   Anonyme   
8/1/2008
 a aimé ce texte 
Bien
Je préfère la grotte à ce texte. J'ai aimé ici l'écriture, l'originalité de l'histoire et le style. Cette nouvelle se lit bien, on passe un bon moment.

   Cassanda   
11/1/2008
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Je rejoins Pissavy : je préfère "la grotte" à ce texte.
L'écriture reste à peu près fluide, je salue ton imagination et ton texte se laisse lire jusqu'au bout.
Si l'idée générale m'a plu, je reste un peu sur la réserve quand au style : tandis que celui de "la grotte" était très travaillé et coulait tout seul, j'ai bloqué sur un certain nombre de phrases ou morceaux de phrases du type :
- "aux matières scientifiques dures du métier de l’ingénieur", j'aurais préféré aux dures matières scientifiques de l'ingénieur";
- il a mené trois carrières en même temps, tu ne nous en donnes que deux, mis à part si tu considères qu'une passion est une carrière, etc...
Tout le passage sur les premières peintures qui parlent est un peu embrouillé (pour moi) à la lecture : je me suis demandée si on parlait du narrateur vu par lui-même, du narrateur décrit par l'auteur ou de l'ami du narrateur.
Ce sont des petites choses qui auraient certainement pu être corrigées en relecture et auraient ajoutées en intensité. Je regrette également une chose, c'est que ce soit totalement dans le narratif, descriptif. Mais ce n'est que mon avis...

   widjet   
6/5/2008
 a aimé ce texte 
Bien
C'est dommage que l'auteur ne laisse pas "respirer son texte" de temps à autre pour laisser l'angoisse s'immiscer chez le lecteur. Le texte est parfois trop tassé (surtout dans les scènes importantes!) et mon attention a été parfois altérée, découragée par la forme trop "comprimée". C'est très regrettable parce que là encore le contenu est assez passionnant et aurait pu être encore plus oppressant encore si MAROGNE avait laissé quelques "appels d'air". Le dénouement également est un peu trop rapide....

Cela étant, voilà encore une preuve de la diversité de son auteur !

Widjet

   kakoufo   
16/6/2008
Un autre texte d'inspiration Lovecraftienne (ça se dit ?). Donc je suis client.
En fait il est difficile sur des texte si courts de mettre en place des situations ou l'homme ordinaire et raisonnable (qui plus est scientifique) s'enfonce peu à peu dans un monde fantastique. En fait c'est le "peu à peu" qui manque. Mais même Lovecraft avait débuté sur des textes trés courts.

Sur la fin un détail m'a ennuyé, "alors qu’il se dissolvait sur la roche" : je l'imagine en train de se liquéfier ou de fondre... alors que plutôt on a "son corps semblait avoir été absorbé par la roche" je le voyait comme avalé ou fusionné dans cette roche.

   xuanvincent   
17/6/2008
 a aimé ce texte 
Bien
L'histoire m'a plu.

L'histoire me paraît bien écrite, comme les autres textes (avec toutefois comme souvent des phrases parfois un peu longues).
Un détail : une coquille est restée "et mit mes impressions sur le coup de l’ambiance singulière" ("mis" au lieu de "mit").

Le récit m'a intéressée et j'ai apprécié sa progression vers le fantastique.

La fin m'a plu.

   Selenim   
12/5/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Je continue ma quête des Grands Anciens avec ce texte.

Moins prenant que le précédent à cause d'une écriture plus lourde et pas assez aérée.

Malgré ça, les yeux ne décrochent pas du texte, la tension monte, mais ne culmine pas.

La résolution est balancée, dommage. Le coup de la pierre qui fait chuter le narrateur avant l'ultime empoignade, pas très inspirée.

Au suivant.

Selenim

   liryc   
24/6/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un texte que j'ai lu avidement, grâces aux références nombreuses et un écrit quasi scientifique qui maintiennent l'intérêt toujours en éveil. L'intrigue elle aussi m'a plu. Elle nous plonge dans un univers où toute science exacte perd ses repères et le récit magistralement mené mène à cette hypothèse fugace : pourquoi pas?
Bravo.
lyric

   solidane   
24/6/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Marogne j'ai beaucoup aimé cette histoire fantastique. Seul bémol, l'écriture et la structure classiques me perturbent. Tout est très bien amené jusqu'au fantastique, peut-être trop bien amené. Difficile de m'expliquer mieux. L'image de l'absoption par la roche est, elle magnifique, chargée de symbolisme.


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