Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Fantastique/Merveilleux
i-zimbra : Épiphanie
 Publié le 07/01/08  -  6 commentaires  -  12398 caractères  -  51 lectures    Autres textes du même auteur

6 janvier.


Épiphanie


Image appartenant au Domaine Public, extraite du "Koehler's Medicinal Plants'' (1887).


Olympe et Placide élevaient dix-sept enfants. Mariés depuis trois ans, ils avaient donné vie à Rachel, à Côme, et à la petite Zénobie, âgée de quelques mois. La famille comptait aussi cinq enfants du premier lit de Placide : Suzanne et Maria, jumelles de 8 ans, Pélagie, 6 ans, Calixte, 5 ans, et Rose, 4 ans, qui avaient peu connu leur mère Sarah. Elle-même ayant engendré au cours d'une première union, Placide avait naturellement recueilli Euphrosyne, 15 ans, et Arthur, 11 ans, et Olympe les appelait désormais ses enfants.
Placide avait les mêmes attentions pour les enfants d'Olympe, qui avait eu deux maris avant lui. Odette, 16 ans, l'aînée, était le seul souvenir qui lui restait de Thérence. Au décès de celui-ci, elle avait convolé avec feu André, veuf d'Esther, dont les fils Ulrich, 14 ans, et Gervais, 13 ans, étaient donc demi-frères des cadets qu'André avait encore donnés à Olympe : William, 10 ans, Véra, 6 ans, et les jumeaux de 3 ans, Bruno et Roger.
C'était une famille recomposée comme il y en a tant, et issue de familles déjà recomposées. Le hameau comptait une douzaine de feux. Olympe tisonnait le sien avec Placide, chacun l'alimentant de ses premiers brandons de concorde. Au-delà des filiations susmentionnées, frères et sœurs y étaient unis sans distinctions par un même lien d'amour.


Toujours présents dans les cœurs, il aurait fallu citer aussi celles et ceux qui étaient partis initier d'autres lignées.
Oh ! Olympe n'oubliait jamais personne ! Une mère tient un compte permanent de ses jeunes pousses, étendant sa sensibilité proprioceptive au corps familial. Mais ce corps avait des membres qui s'en allaient, et qu'on sentait toujours près de soi, comme un amputé pour son membre fantôme.
Cet état fusionnel s'étendait peu ou prou à la parentèle, cimentant la fratrie. Et à l'aune de cette harmonie familiale on pouvait mesurer la vigueur de la civilisation.


La naissance d'un enfant est un émerveillement chaque fois - et si souvent ! - renouvelé, et allant toujours croissant. La béatitude de l'enfantement s'élève par degrés dans une progression que les Écritures nomment épectase. Tendant à fondre le désir et la joie en un sentiment unique soustrait à la détumescence.


L'avènement du nouveau-né donne lieu à une célébration fervente de la Nativité ; suffisamment intense, elle n'est pas redoublée par Noël. Mais trois autres fêtes rythment la vie du pays.


Semailles, qui a lieu au printemps lorsqu'on a fini d'emblaver, est en quelque sorte une communion de la Foi, où l'on affermit sa croyance que la magie agricole va à nouveau opérer.
Entre Semailles et Abondance, c'est la Nature qui organise le rituel de la vie. Le peuple donne à la terre, et la terre rend. Comme chaque geste du quotidien est une oblation, il n'y a pas lieu d'y joindre aucun rite symbolique.
Abondance a lieu lorsque les céréales sont engrangées, le foin sous les combles, la paille liée, et que le reste peut attendre. Ces jours-là on ripaille par devoir et on s'offre des cadeaux. Vêtements brodés, jouets et jeux, œuvres d'artisanat ou de pur esprit, parures en or travaillé serties de minéraux, d'un luxe d'autant plus éclatant que nul esprit de convoitise ne le suscite. Ici le don est moment de culture, où l'homme sublime sa sécurité alimentaire.


La quatrième et dernière fête est l'Épiphanie, jour de la manifestation du Divin, et c'était aujourd'hui.


Mais avant de poursuivre, puisque nous venons de décrire à grands traits le progrès du monde, il convient de préciser que peu de péripéties historiques le perturbent. Aussi bien, l'essentiel est exogène. Relatons très succinctement l'unique période troublée des derniers siècles, épisode au demeurant presque contemporain, dont quelques témoins survivent.
L'expansionnisme d'un empire voisin avait conduit son élite martiale à désirer la réduction des royaumes et républiques de l'univers. Des marches du monde libre, notre pays de cocagne était en tête sur la liste du pacificateur ; l'annexion planifiée fut déclenchée.
Mais cela, le Créateur ne l'avait pas permis. Une mitraille d'or pur repoussa l'armée ennemie. L'arrière rapatria les tués et pilla leurs plaies. Une nouvelle mobilisation élargit la conscription à plus de classes d'âge et la réduisit à moins de classes sociales. Avant que nous eussions truffé tous ces pigeons, la masse monétaire avait quadruplé et le fier empire se replia en sombrant dans une récession asthénique. L'oligarchie ordonna vainement la thésaurisation, puis fut renversée en voulant décréter une désindexation.
La dépression économique eut son acmé quand l'opulence spécieuse se changea en une famine certaine, et tel qui la veille recherchait encore le lucre se vit tout soudain en train de chercher pitance. On vécut bientôt sous le régime des pulsions. Au comble de l'anarchie, la barbarie se proclama philosophe en découvrant que l'or ne se mange pas. Un désert est-il le prix de la sagesse ?


Qui regrette l'excès de la concision se reportera avec profit aux chroniques de l'époque. Notre patrie cependant était sauve. Mais sa plus grande sagesse demeure encore dans cette conscience que l'ennemi le plus dangereux est celui à qui l'on donne le sein. Aussi l'éducation est-elle chez nous au principe de toute vertu. De l'existence naît la conception et la conception engendre le vocable. S'il y a un ordre des choses, c'est celui-là, et toute hiérarchie sociale qui va contre est révoquée.


Venu d'une sphère lointaine, certain voyageur, arrêté un jour par l'hospitalité d'Olympe, loua son esprit de sacrifice, nota l'abnégation de ses actes, et admira tant de renoncement. « Renoncement ? Mais à quoi ? répondit-elle. Et les sacrifices, si vous me permettez, sont bons pour les sauvages. Vouée, voilà ce que je suis... et que nous sommes tous en ce bas monde. »
L'étranger, subjugué, s'en retourna dans son haut monde, où il témoigna qu'il avait rencontré une race d'hommes où espèce et individu fondaient un même destin.


Coupons court à l'anamnèse ; voici que le jour attendu était là. La matinée se passa aux tâches habituelles, mais les esprits n'y étaient qu'à moitié.
Après le souper de midi, chacun revêtit ses plus beaux habits.
Olympe cuisina la galette et Placide s'occupa de la fève.
Odette confectionna la couronne, aidée du petit Roger.
Euphrosyne et Ulrich entretinrent les feux et cuisirent le pain.
Suzanne et Véra décorèrent la maisonnée ; Rachel leur prêta sa petite main.
William et Maria aillèrent les gigots et ouvrirent des conserves.
Arthur et Gervais emportèrent deux boisseaux de grain et revinrent avec le lait.
Pélagie, Calixte et Bruno mirent le couvert sur la nappe d'apparat, l'ornant de bougies, de baies de saison et d'écorces parfumées.
Rose fut chargée de crosser (1) le berceau de Zénobie dans le lit alcôve des parents ; ce qu'elle fit tout en jouant avec des osselets en or (un alliage plus rouge distinguait le père). Côme s'endormit près d'elle en l'observant, fatigué qu'il était de l'effervescence domestique.


Lorsque le crépuscule fut réduit en cendres, on passa à table. On fit un sort aux gigots, puis papa sortit la galette du four ; elle tiédirait pendant le cérémonial de la distribution.
La tradition voulait que celui qui avait eu la fève l'année précédente aille sous la table pour désigner les attributaires des parts faites par maman. Pour simplifier le protocole et le rendre en même temps plus distrayant, on n'annonçait pas les noms des commensaux, mais on cognait sous le plateau un certain nombre de fois, désignant de façon ordinale l'assiette à servir, à compter de la dernière servie. On commençait depuis le plat que maman avait devant elle, la pelle en or placée sous la première part.
La distribution prit fin sans qu'on écartât la part du pauvre, car on n'avait pas de pauvres. Mais dans sa chaise haute, la petite Rachel, bien que rassasiée, réclamait la sienne. Olympe lui fit un petit aparté.


« Non, mon cœur, tu es encore trop jeune pour manger de la crème d'amandes, et avec la pâte feuilletée tu risques d'avaler de travers. »


Chacun savoura son morceau de galette, l'œil pétillant, la jubilation muette. Au terme du repas, la tablée se dispersa puis se réunit derechef autour de l'âtre, attendant l'Épiphanie en silence.
Au mur étaient accrochés les portraits des anciens. On atteignait la communion des cœurs.


Calixte s'était calé entre le bras du fauteuil et le giron de sa mère.


« Maman, si c'est toi qui a eu la fève, qui confectionnera la galette l'an prochain ? »


Olympe contemplait la couronne posée sur le vaisselier en bois peint. Un sourire, en contrebas de ses pommettes, creusa une fossette. Une simple larme l'engloutit.
Serrant bien fort le bout de chou sous son aile, elle pencha la tête et lui répondit d'une voix très douce :


« Tu n'as pas à t'en faire, mon chéri, nulle part il n'y a de famille sans maman. La tradition de l'Épiphanie se perpétuera. La tradition, c'est ce qu'il y a de plus important. C'est ce qui nous permet de transmettre des valeurs de génération en génération. »


Et la tradition continuera tant que les filles nubiles apprendront à cuisiner la galette. Sur la première abaisse de pâte, on étale une épaisse couche de frangipane, dont le goût masque idéalement l'amertume de la fève de Saint-Ignace (2). Celle-ci, soigneusement râpée, est ajoutée à la crème dans une seule portion (il est important de rainurer les portions sur l'abaisse supérieure à l'aide d'un couteau d'office). Ainsi, celui à qui est destinée la couronne ne craint pas de se casser une dent, et le sort est maintenu en suspens jusqu'à l'apparition des premières douleurs.
Alors, « pour nous offrir en holocauste à notre Dieu, en sorte que tout ce qui était nôtre s'effaçât devant sa louange, son honneur et sa gloire » (3), la prescription de Saint Ignace s'accomplit.


Perinde ac cadaver.

« Cette nuit, passera une comète venant de l'Orient, et un être cher. »

Et elle posa ses lèvres sur la tête du petit chérubin.


* * * * * * * * * * * * *


Tout est consommé.


Par rues et chemins, de hameau en village, un trio richement vêtu conduisait à travers le pays un tombereau attelé à des bœufs.


Celui qui ouvrait la marche avait la face blafarde. Sous sa pelisse d'un bistre vert, il était dans la force de l'âge, et y paraissait depuis si longtemps que celui-ci ne semblait pas devoir avoir raison de celle-là. Force et tremblements ainsi de sa voix faisaient le tonnerre. Signant l'espace de son encensoir il criait : « Sortez vos morts ! »


Un vieillard, le regard métallique, accompagnait. Les mèches de sa barbe figuraient les étincelles bleutées annonciatrices de la foudre. Le sol qui collait à ses brodequins donnait une solennité fatale à son pas esquinté, qu'il aidait par moments en se tenant à la ridelle. Pour chaque linceul déposé sur la charge, il s'allégeait d'un sac d'or qu'il tirait d'un ample macfarlane comme d'une nuit d'orage.


Un jeune et grand nègre, drapé dans une étoffe à larges côtes rouge vif, fermait la marche. Le noir de sa peau si profond et si mat, les traits de surcroît si fins ; le soleil pâle avait les rayons trop gourds pour les souligner. Il y avait juste un regard. Des yeux qui mangeaient la lumière - c'était là toute sa physionomie, qui indiquait un être bon et gai. D'un vase ses longs doigts puisaient la myrrhe, il mettait la première main à l'onction des dépouilles.


Les essieux de bronze grinçaient dans les paliers ; les cercles des roues incorporaient lentement la neige dans la terre noire des ornières. La fumée de l'encens et le souffle des bœufs nimbaient les âmes mortes.



–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

(1) Action de faire se balancer un berceau suspendu, à l'aide d'une crosse.

(2) La fève de Saint Ignace est la graine du strychnos ignatii.
À Rome, les ignaciens vécurent de 1538 à 1541 dans la maison d'Antonio Frangipani, qu'ils appelèrent la « maison hantée » après qu'ils aient entendu nuitamment un esprit frappeur, qui brisait également des assiettes et de la faïence.

(3) Extrait de la Délibération des premiers Pères, Rome, 1539


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   jensairien   
8/1/2008
un texte épuisant

   Cassanda   
11/1/2008
 a aimé ce texte 
Un peu
je suis interrogative à la fin de la lecture de ce texte... Ca commence comme un conte, on présente les personnages. Puis on laisse tomber les personnages et on explique ce qu'est devenu un monde qu'on situe à moitié dans l'ancien temps, pour finalement nous dire que cela se passe dans plusieurs centaines d'années après notre époque contemporaine. Après, on passe à l'épiphanie avec un sermon sur le partage. Puis à une image des rois-mages....
J'avoue que j'ai du mal à comprendre le but.
Je comprends jensairien qui trouve ce texte épuisant !! Le vocabulaire très soutenu n'aide pas non plus.

D'un autre côté, j'admire la technique, mais le fond me pose problème... Mais ce n'est que mon humble avis !

   i-zimbra   
11/1/2008
Je pense n'avoir donné aucune référence à notre époque contemporaine. On peut tout juste déduire que ça ne se passe pas avant notre Renaissance.
Le reste, tout vocabulaire soutenu biffé, est encore noir sur blanc. Une révélation est donnée au lecteur, il peut en déduire seul une demi-douzaine d'autres. Je ne veux pas en dire plus, ne me demandez pas de replonger dans l'innommable, j'ai déjà payé pour mon crime. ¡¡:{)
Détail sans importance, les rois-mages n'ont jamais été rois. Les anglais les appellent les trois sages.

   JP67   
18/1/2008
Bon, j'avoue que même si ça m'arrive rarement, j'ai abandonné la lecture... Trop de termes ampoulés pour une nouvelle. Cela irait très bien pour une poésie, mais pour cet exercice spécifique qu'est la nouvelle, le vocabulaire ne devrait pas être une entrave. Déjà qu'il s'agit de raconter une histoire en quelques pages seulement, s'il faut fréquemment ouvrir le dictionnaire, ça n'a pas d'intérêt. Désolé, je n'ai pas eu le courage d'aller jusqu'au bout puisque de toute façon, trop concentré sur les mots, je n'ai pas suivi l'histoire.

   Anonyme   
30/1/2008
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ce texte est très bien écrit. Un texte très dense.
L'humour a sa place par cette foultitude de détails.
On soulignera un nombre effarant de personnages que l'auteur guide parfaitement dans son texte.
Le vocabulaire très riche n'est en aucun cas un obstacle à la lecture, bien au contraire.
Un très beau travail qui mérite d'être reconnu

   David   
6/6/2008
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour I-Zimbra,

Je l'avais lu sans comprendre que l'épiphanie entrainait la mort d'un menbre de la famille, avant l'illustration de cette fève de saint Ignace, ça donne un drôle d'écho au récit, du merveilleux, du ludique, de l'épouvante, c'est trés curieux à lire.


Oniris Copyright © 2007-2019